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Chantal Delsol
Source: Chantal Delsol, «Mort humaine, mort animale» dans Conseil international de la chasse, Le chasseur et la mort. Paris, La Table Ronde, 2005, p. 47-51. (Extraits)


Chantal Delsol est essayiste, romancière, professeur de philosophie à l'université de Marne-Ia- Vallée .
La thèse selon laquelle la singularité de chaque être humain fait de sa mort autre chose que la mort de l'animal, qui ne sait pas qu'il meurt, repose sur une représentation anthropologique particulière qui est contredite par la philosophie indienne traditionnelle, par les nouveaux courants de pensée du type«écologie profonde» et par de nouvelles connaissances en primatologie.

Texte


Dans son ouvrage La Crise de la culture, Hannah Arendt fait remarquer que le monde minéral et le monde des vivants appartiennent à la sphère de « l'être à jamais », quoique de manière différente. Le monde minéral, par son immobilité. Le monde vivant, par la génération. Cependant, parmi les vivants, l'animal se distingue de l'homme en ce qu'il est pour ainsi dire immortel. L'homme est le premier être naturel qui «meurt» véritablement, et c'est pourquoi les textes anciens en le nommant disent «les mortels».

[...]

Autrement dit, deux évolutions successives marquent la différenciation entre la mort animale et la mort humaine.

La première est l'apparition de l'espèce-homme (celui qui enterre ses morts). Une différence apparaît entre l'extinction d'un membre inconscient de l'espèce à laquelle il est cloné (le grand singe, indifférencié), et la mort d'un être singulier, différencié, conscient de soi et de cette différenciation (parce que la transmission culturelle lui a conféré chaque fois des caractères spécifiques, selon la manière dont il a intégré, vécu, interprété sa propre histoire).

Dans ce cadre, avec l'animal singulier rien ne meurt, car ce qu'il possède est commun à tous les autres. Avec l'homme singulier, meurt au contraire une manière inimitable de vivre et de penser, jamais reproductible à l'identique.

Cependant la seconde évolution est davantage culturelle que biologique, et à cet égard, elle reste discutable.

[...]

La question de la distinction entre la mort humaine et la mort animale dépend entièrement de la dignité spécifique que l'on confère ou non à l'homme, selon les cultures. Jusqu'ici, nous avons toujours pensé qu'un vivant nouveau apparaît lorsque pour lui, et pour la première fois, le plus important dans la vie, c'est la mort: l'homme est ce vivant qui ressent sa propre finitude. Dans ce cadre, c'est le savoir de l'inéluctabilité de sa propre mort qui fait du singe supérieur un hominidé. Mais, pour posséder ce savoir, il faut qu'il se sente à nul autre pareil- sinon rien ne mourrait avec lui que le terreau commun et toujours là. En sachant qu'il meurt il sait que quelque chose avec lui disparaît: ce monde intérieur incomparable qu'il est en tant qu'individu (son secret: l'infracassable noyau de nuit). C'est la singularité de chaque homme qui fait de sa mort autre chose que la mort de l'animal. Et en raison de cette singularité personnelle, c'est l'insularité de l'espèce humaine qui marque la mort des humains d'une signification spécifique. Cependant, tout cela repose sur une représentation anthropologique particulière, dont nous pourrions nous séparer: nous pourrions nous orientaliser. Dans ce cas, il n'y aurait plus de distinction entre la mort humaine et la mort animale, et chasser un animal serait aussi grave que de chasser un homme, à moins que chasser un homme ne devienne alors aussi anodin que chasser un animal.

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