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Arthur Schopenhauer
Source: Le fondement de la morale dans Les deux problèmes fondamentaux de l'éthique, traduit de l'allemand et annoté par Christian Sommer, Paris, Gallimard, «Folio Essai», 2009, p. 378-387 (extraits)
La compassion, que Schopenhauer établit comme source de l'éthique et comme mobile de l'action morale, n'est pas réservée aux seuls humains, mais s'étend aussi aux animaux. La présomption que les animaux sont dépourvus de droits et que notre conduite à leur égard n'a pas de pertinence morale «repose sur une hypothèse allant à l'encontre de toute évidence, celle d'une différence totale entre l'homme et l'animal.

Texte
Lorsque la philosophie cartésiano-leibnizio-wolffienne, s'appuyant sur des concepts abstraits, s'est mise à édifier la psychologie rationnelle et à construire une anima rationalis [âme rationnelle] immortelle, les exigences naturelles du monde animal ont visiblement fait obstacle à ce privilège exclusif et à ce brevet d'immortalité* de l'espèce humaine, et la nature, comme toujours dans pareil cas, lui a opposé une protestation muette. Les philosophes, inquiétés par leur conscience morale et intellectuelle, ont alors dû chercher à consolider la psychologie rationnelle par la psychologie empirique, en s'efforçant de créer un gouffre énorme, une distance incommensurable entre l'homme et l'animal, afin de pouvoir les présenter, en dépit de toute évidence, comme foncièrement différents. Déjà Boileau se moquait de ces efforts:

Les animaux ont-ils des universités?
Voit-on fleurir chez eux des quatre facultés?

Au bout du compte, les animaux ne sauraient donc pas se différencier du monde extérieur: ils n'auraient pas conscience d'eux-mêmes, ils n'auraient pas de moi! Contre des affirmations aussi ineptes, il suffit de renvoyer à l'égoïsme illimité inhérent à tout animal, aussi petit et inférieur qu'il puisse être: cet égoïsme atteste suffisamment combien les animaux sont conscients de leur moi. [...]

Les Égyptiens anciens*, dont toute la vie était consacrée à des fins religieuses, déposaient dans les mêmes tombeaux les momies des hommes et celles des ibis, des crocodiles, etc., alors qu'en Europe, ce serait une abomination et un crime d'enterrer le chien fidèle à côté de la tombe de son maître, sur laquelle parfois il a attendu parfois sa propre mort avec une fidélité et un attachement qui n'ont pas leur égal dans l'espèce humaine.

[...]

Il faut vraiment être anesthésié de part en part [...] pour ne pas reconnaître que l'homme et l'animal sont essentiellement et principalement identiques, et que ce qui les différencie se trouve non pas dans l'élément premier, dans le principe, dans l'archée, dans l'essence intime de ces deux manifestations phénoménales - dont le noyau, dans l'une comme dans l'autre, est LA VOLONTÉ de l'individu - mais uniquement dans l'élément secondaire, dans l'intellect, dans la faculté de connaissance dont le degré est incomparablement plus élevé chez l'homme, grâce à la faculté de connaissance ABSTRAITE, appelée RAISON; or cette supériorité , comme cela a été démontré, n'est due qu'à un développement cérébral plus grand, c'est-à-dire à la différence somatique, et surtout quantitative, d'une seule partie, le cerveau. En revanche, les similitudes spécifiques entre l'homme et l'animal, aussi bien psychiques que physiques, sont incomparablement plus importantes. Il faut aussi rappeler à ces Occidentaux [...] que de même qu'ils ont été allaités par LEUR mère, le chien lui aussi a été nourri par la SIENNE.

J'ai déjà critiqué plus haut le fait que même Kant* est tombé dans cette erreur partagée par ses contemporains et compatriotes. Que la morale du christianisme ne respecte pas les animaux est une des tares, qu'il vaut mieux reconnaître que perpétuer, et qui fournit d'autant plus matière à l'étonnement que par ailleurs cette morale s'accorde de la manière la plus frappante avec celle du brahmanisme et du bouddhisme*, sans toutefois être exprimée aussi fortement et sans aller jusqu'aux conséquences extrêmes: ainsi on ne saurait douter que cette morale, tout comme l'idée d'un homme fait Dieu (avatar), plonge racines dans l'Inde et n'est arrivée en Judée que par l'Égypte*.

[...]

La compassion à l'égard des animaux est si étroitement liée à la bonté du caractère qu'on peut assurément affirmer que lorsqu'un homme se montre cru envers les animaux, il ne saurait être un homme bon. Aussi, cette compassion provient de la même source que la vertu qui s'exerce à l'égard des hommes. C'est ainsi qu'au seul souvenir d'avoir, dans un accès de mauvaise humeur, de colère ou sous l'influence du vin, maltraité leur chien, leur cheval, leur singe de façon injuste ou inutile ou plus que de raison, des personnes d'une sensibilité délicate éprouvent le même remords, le même mécontentement de soi qu'elles éprouveraient en se rappelant une injustice commise envers des hommes, rappel énoncé par la voix réprobatrice de la conscience morale. Je me souviens avoir lu qu'un Anglais, qui avait tué un singe lors d'une chasse en Inde, ne peut oublier le regard que le singe lui adressa au moment de mourir et que depuis ce moment il ne tira plus sur aucun singe. De même Wilhelm Harris, un vrai Nemrod, qui, dans les années 1836 et 1837, voyagea au plus profond de l'Afrique à seule fin de goûter aux plaisirs de la chasse. Dans son récit de voyage, paru à Bombay en 1838, il raconte qu'après avoir tué le premier éléphant, une femelle, il revint le lendemain matin pour chercher l'animal mort et constata que tous les autres éléphants s'étaient enfuis de la région: seul, le petit de l'éléphant tué, ayant passé la nuit auprès de sa mère morte, se dirigea vers les chasseurs, surmontant toute crainte, manifestant avec les signes les plus vifs et les plus clairs son inconsolable malheur, les entourant de sa petite trompe pour réclamer leur aide. C'est alors, raconte Harris, qu'il commença véritablement à regretter son acte avec l'impression d'avoir commis un meurtre.

Nous constatons que cette nation anglaise si délicate se distingue avant toutes les autres par sa compassion exceptionnelle à l'égard des animaux, qui se manifeste à chaque occasion, et qui fut assez forte, malgré cette «froide superstition» [ainsi appela le prince Hermann Pückler-Muskau la téléologie et le créationnisme anglais dans ses Mémoires, 1832] par ailleurs dégradante pour cette nation, pour l'inciter à combler par la législation la lacune que la religion avait laissée dans la morale. Car c'est précisément à cause de cette lacune qu'en Europe et en Amérique, on a besoin de sociétés protectrices des animaux, lesquelles ne peuvent agir qu'en s'appuyant sur la justice et sur la police. En Asie, les religions préservent suffisamment les animaux: nul n'y songe donc de pareilles sociétés. [...] Il faut donc dire, à la gloire des Anglais, que c'est chez eux que pour la première fois la loi a très sérieusement pris la défense des animaux contre des traitements cruels, [...]. En plus de cela, il existe même à Londres une société qui s'est spontanément constituée pour protéger les animaux, la Society for the prevention of cruelty to animals et qui, avec des ressources privées et à grands frais, travaille activement à empêcher les tortures infligées aux animaux.

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