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Les risques de violence dans l'accompagnement

Jean-François Malherbe
Au péril de l'accompagnement
Revue Frontières, vol. 17, n.1, automne 2004, p. 8-14


http://www.frontieres.uqam.ca/17_1Article1.html
Les pratiques cliniques propres aux soins palliatifs comportent des risques non négligeables de violence. Le regard médical sur la crise existentielle majeure que les soins palliatifs tentent de soulager consiste trop souvent à réduire un drame existentiel à ses dimensions corporelles. Il est moins difficile, en effet, d’orienter les décisions cliniques à partir de mesures biologiques objectives qu’à partir de la subjectivité des mourants. C’est dans cette radicale réduction du sujet à l’objet que se manifeste le risque de violence dans les soins palliatifs. Dans ce contexte, les soignants comme les soignés se perçoivent comme des rouages d’un mécanisme déshumanisant et se considèrent déchargés de toute responsabilité personnelle à l’égard du processus anonyme qui les accable. Pour pallier cette déviation paradoxale des soins palliatifs, nous proposons une approche éthique de la violence fondée sur une élucidation de la signification subjective de la mort. Voici un extrait de cet article:

Texte
La vérité, c’est la parole de vie qui ne fait pas de concession au mensonge. L’éthique en fin de vie, c’est la recherche de cette vérité-là. De cette vérité qui nous permet d’achever de naître avant que de mourir.

L’HUMAINE CONDITION DES SOIGNÉS COMME DES SOIGNANTS

Pour qu’une telle vérité puisse advenir, il est des conditions à mettre en place. Celles-ci concernent tout aussi bien les soignants que les soignés et, en un sens que je vais préciser sans tarder, elles sont identiques des deux côtés de la relation de soin. C’est qu’il s’agit, en définitive, du côté des soignants comme des soignés, d’assumer l’humaine condition.

Mais comment caractériser en quelques mots l’humaine condition sans tomber dans le poncif ou la caricature ? Peut-être y
a-t-il des indications à recueillir d’une voie que j’ai explorée par ailleurs (Malherbe, 1987) ? J’avais tenté de construire un
concept d’autonomie conçu précisément comme assomption de l’humaine condition, que j’avais décrite, à la suite de toute
une tradition philosophique, à l’aide des trois concepts de « solitude », « finitude » et incertain de l’avenir concret de son patient. Cette « incertitude » est radicale en ce sens que nulle donnée supplémentaire ne pourrait la combler, hormis évidemment la mort du patient elle-même. Assumer cette incertitude radicale n’est pas seulement une qualité du clinicien. C’est aussi un défi auquel est exposé le patient qui, jusqu’à la fin, restera incertain du détail de son sort.
C’est, en un mot, un trait essentiel de toute existence humaine. Et, si nous voulons vraiment naître à nous-mêmes avant que de de guérir. La finitude, c’est l’écart entre le désir et la réalité. Assumer sa finitude, c’est accepter d’être mis en mouvement par des désirs inépuisables et tout à la fois restreint à ne pouvoir réaliser, dans le meilleur des cas, que quelques-uns d’entre eux. Cette condition restrictive que la réalité impose sans appel à notre plaisir affecte tout autant le patient que le médecin : tous deux se découvrent fragiles, vulnérables et mortels sur le fond d’un profond désir d’immortalité.

On se souvient de la fin de ce superbe récit d’André Malraux intitulé « La Voie royale », lorsqu’il fait dire à Claude : « La
mort n’existe pas. Il y a moi qui vais mourir. » Chacun est solitaire devant la mort comme devant la vie. Mais cette évidence
est plus sensible en fin de vie car alors, il ne nous est plus possible de nous protéger derrière le voile de l’illusion. De même, le médecin, comme tout accompagnant d’ailleurs, est seul à éprouver qu’il ne meurt pas, qu’il reste sur le seuil et ne peut, au-delà de cette limite, rester proche de celui qu’il accompagne. Il était d’ailleurs déjà seul pour répondre, avec autant de justesse que possible, aux questions de son patient.

Bref, l’approche de la mort, lorsqu’elle est accompagnée, consiste, de façon encore plus sensible que la vie, en la rencontre de deux solitudes, de deux finitudes et de deux incertitudes. La vie est ainsi faite. Nous n’y pouvons rien. Nous ne pouvons que l’accepter, nous révolter ou tenter, bien illusoirement d’ailleurs, de le dénier. C’est toutefois de l’assumer que nous demande l’éthique. Non qu’il n’y ait aucune excuse à la fuite, ni aucune noblesse à la révolte. Mais simplement parce que c’est précisément dans l’acceptation que pourront se tisser les liens qui ouvrent l’accès à la solidarité existentielle entre soignant et soigné, à la dignité du mourant comme du professionnel, et finalement à la liberté de naître avant que
de mourir.

En effet, la solitude assumée dépasse l’esseulement. La finitude acceptée réalise au moins le désir essentiel de mourir dans la dignité. Et l’incertitude apprivoisée autorise l’accès à la connaissance spirituelle de soi. En outre, assumer sa solitude, accepter sa finitude et apprivoiser son incertitude sont, à n’en pas douter, les plus efficaces mesures
préventives à l’égard de la violence dans l’accompagnement.

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