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La confidentialité des données confiées aux organismes étatiques, la protection de la vie privée, la carte d'identité, ce sont là des questions qui, lorsqu'elles sont mises en balance avec la responsabilité de l'État à l'égard de l'ensemble des contribuables, suscitent invariablement les mêmes réactions de la part des journalistes et des intellectuels: l'État est mis au banc des accusés sans procès; quant aux fonctionnaires et aux élus qui exercent les contrôles, ils sont présentés comme des marionnettes manipulées par Big Brother lui-même. Tout le mal est d'un côté, tout le bien de l'autre. L'État qui se trouve, cela va de soi, du côté du mal, est perçu comme une machine implacable qui braque ses puissants projecteurs sur tout ce qui bouge autour de lui. Le citoyen, victime de cette machine est crédité de la bonté innocente que Rousseau attribue au bon sauvage et à l'enfant qui vient de naître. Ce citoyen est pourtant celui qui achète des sachets de sucre Redpath couverts de messages invitant les gens à la délation: "la police de proximité c’est pour tout le monde!"
Qui est Big Brother, dans quel contexte précis Orwell a-t-il imaginé ce personnage? Quels maux voulait-il prévenir? L'État tout-puissant et pleinement souverain qu'il évoque est-il comparable à un État provincial fragile appartenant à un vaste ensemble néo-libéral où l'individu est beaucoup plus connu des agences de crédit qu'il ne l'est des autorités publiques?
Personne ne soulève ces questions. L'évocation du spectre de Big Brother est de l'ordre du réflexe. En plaçant ainsi un souvenir littéraire au centre du débat, on donne l'impression d'élever ce dernier, alors qu'on obéit à un automatisme intellectuel.
Je me présente devant cette commission avec le désir d'élever le débat au-dessus de cet automatisme. Il n'est pas du tout évident à mes yeux que ce soit Big Brother qui, en ce moment, fait peser les pires dangers sur notre société. Quant à l'impétuosité avec laquelle mes homologues intellectuels et journalistes se portent à la défense de la liberté à la moindre velléité de contrôle de la part de l'État, elle m'incite à rappeler à mes distingués confrères, les paradoxes et les contradictions dans lesquels s'enlise, sous leur tutelle, l'idée qu'on se fait de la liberté.
Nous réclamons la liberté d'un coureur des bois, mais en même temps nous nous attendons à ce qu'un hélicoptère de la santé publique vienne nous cueillir dans notre retraite sacrée au moindre signe d'une indigestion plus inquiétante que la précédente.
Nous réclamons la liberté absolue, l'anonymat le plus inviolable, tout en rêvant d'être équipé d'un émetteur-récepteur miniature tel que n'importe quel satellite pourrait non seulement nous repérer mais nous avertir des dangers physiologiques que nous courons avant même que nous ne les sentions nous-mêmes.
Et c'est le moindre de nos paradoxes. Cette liberté qui nous est si chère, nous ne nous contentons pas de la nier dans les faits en la subordonnant à un besoin de sécurité infiniment plus impérieux qu’elle, nous la contestons en théorie avec un luxe de moyens sans précédent. Quand vient en effet le moment d'expliquer nos comportements, le libre arbitre est toujours l'hypothèse ultime ...et négligeable: il est alors ce qu'il reste de notre responsabilité quand nous avons épuisé toutes les excuses que nous proposent les divers déterminismes qui s'offrent à nous sous le couvert de la science. Déterminisme biologique d'abord! Que reste-t-il de notre liberté quand nous avons pris bonne note de tout ce qui dans nos actes peut s'expliquer par les gènes et les hormones? Déterminisme psychologique! C'est un véritable étau qui se referme sur nous quand nous considérons, d'une part tout ce que le monde extérieur détermine en nous par voie de conditionnement et quand d'autre part, nous prenons en compte les vagues irrésistibles qui montent de notre inconscient. Déterminisme économique. Avez-vous lu Marx? Sur ce point il ne semble pas aussi dépassé que sur tant d'autres. Êtes-vous libre quand la fonction que vous réserve la grande machine de production et de consommation est incompatible avec le plus simple exercice de la pensée. Déterminisme social! Refaites vos classes de sociologie et vous verrez que selon les ténors de cette science, nous ressemblons beaucoup plus aux abeilles et aux fourmis qu'à des ensembles formés d'individus libres.
Et pendant qu'on a l'embarras du choix parmi les déterminismes ainsi légitimés par la science, les vieux déterminismes cosmiques et spirituels continuent de nous hanter: quand nous ne sommes pas une marionnette entre les mains d'un Jéhovah vengeur et interventionniste, ce sont, croyons-nous encore, les astres qui nous gouvernent.
Et chacun de ces déterminismes, surtout parmi ceux qui relèvent de la science, a des prétentions impérialistes, prétend être à lui seul l'explication de tous nos comportements. Si bien que nous sommes forcés de faire un choix parmi eux et que c'est par ce biais inattendu que notre chère liberté nous est rendue.
Mais n'anticipons pas sur les conclusions d'une réflexion dont nous ne pouvons pas faire l'économie. Examinons d'abord le contexte général dans lequel apparaissent désormais les atteintes, réelles ou fictives, à la vie privée.
À mesure que la modernité achève de se développer sous nos yeux, il est de plus en plus évident que sa caractéristique principale est l'hypertrophie du regard par rapport aux autres sens: le toucher, l'odorat et le goût plus particulièrement. Je préciserai ma pensée sur ce point à l'aide de quatre mots de même étymologie: circonspection, prospection, introspection, inspection. Ces mots nous permettront de balayer l'ensemble du territoire couvert par le regard moderne.
Circonspection signifie littéralement regard autour de soi. On n'emploie ce mot que dans un sens psychologique, mais rien ne nous empêche de revenir au sens étymologique pour les besoins de notre cause. L'homme moderne en effet est celui qui éprouve le besoin non seulement de regarder partout autour de lui, mais d'élargir sans cesse ses horizons. C'est ainsi qu'il a été amené à franchir les océans pour découvrir les terres jusque-là inconnues des Européens. C'est ainsi que grâce au télescope, il a fait éclater ce toit de l'univers que Dante avait chanté et sous lequel ses ancêtres avaient trouvé la paix de l'âme pendant plus de mille ans. L'infiniment grand devenait par là accessible cependant que le microscope permettait au regard humain de pénétrer dans l'infiniment petit.
À force d'élargir ainsi ses horizons extérieurs, l'homme n'allait-il pas perdre l'habitude de chercher Dieu au centre de son être intérieur? Cette question se pose avec de plus en plus d'acuité au fur et à mesure que les nouvelles techniques de transport et de communication accélèrent le rythme auquel s'élargit l'horizon de chacun.
Tout en agrandissant le cercle de sa vision, l'homme moderne pouvait s'adonner à la prospection, ce regard qui pénètre les entrailles de la terre et des océans pour y trouver des richesses exploitables: l'or, le fer, l'énergie. La prospection bénéficie tout autant que la circonspection de l'apport des nouvelles techniques d'information et de communication. La numérisation des données et les programmes- experts qui permettent de les traiter sous cette nouvelle forme a magnifié presque à l'infini le regard des prospecteurs miniers ou marins. Et le moindre pêcheur à la ligne est équipé d'un sonar qui lui permet de suivre les mouvements des poissons qu'il traque. Les rayons X, les rayons laser et diverses ondes sonores font partie des outils qui décuplent le pouvoir des prospecteurs de tous genres: de ceux qui veulent déterminer le sexe d'un embryon, à ceux qui veulent connaître la valeur d'un gisement minier.
Nous avons eu tort de présumer que l'homme circonspecteur et prospecteur a négligé son être intérieur. L'introspection est aussi une caractéristique de la modernité. L'inconscient, ces entrailles du moi, est l'exact équivalent des entrailles de la terre qu'explore le prospecteur. Tout ce qui est caché au fond de vous: la colombe aussi bien que le serpent et le cochon, le ver de terre aussi bien que le papillon, tout cela doit s'étaler à la surface de l'âme dans cette conscience qui doit ainsi s'élargir au même rythme que l'horizon extérieur. "Il faut pénétrer dans les oubliettes de l'idéal", dira Nietzsche, avant Freud. Nietzsche avait pour modèles ces moralistes du XVIIe siècle français qui, au moment où Descartes écrivait le Discours de la méthode et où la police de Louis XIV commençait à inspecter la société française, lançait la grande entreprise de dépistage du mensonge à soi-même. Le mot inconscient a été employé pour la première fois par Leibniz, celui-là même à qui nous devons le système binaire et cette logique formelle appelée à devenir la syntaxe des ordinateurs.
J'ai employé le mot inspecteur à propos du gouvernement de Louis XIV. L'inspection, l'inspection systématique du moins, est aussi un phénomène moderne. Elle est à la société, ce que l'introspection est à l'âme et la prospection à la nature. L'inspecteur descend dans les oubliettes de la société comme le prospecteur descend dans les oubliettes du sol et le psychologue dans celle de l'âme. La nouvelle science permet de prévoir le mouvement des corps. Gouverner c'est prévoir. On veut prévoir de la même manière le mouvement des groupes sociaux, ce qui suppose qu'on les inspecte régulièrement et sous tous leurs aspects. Les régimes totalitaires rendront l'inspection plus odieuse que les autres formes de regard sur le monde, dont on aura tendance à la dissocier. Comme la prospection et plus encore peut-être, l'inspection bénéficiera du progrès scientifique et technique. Les Français ont choisi d'appeler ordinateur l'appareil que les Américains avait appelé Computer. Ils soulignaient par là le fait que la machine de Von Neuman pouvait devenir un outil pour l'inspecteur, le sociologue autant que pour le comptable et le mathématicien.
Le regard moderne, quelque forme qu'il prenne, a ceci de particulier qu'il produit lui-même la lumière à l'aide de laquelle il éclaire les choses. On peut le comparer aux phares d'une automobile, ou mieux encore au projecteur que les mineurs portent sur leur casque. L'homme du Moyen-Âge baignait dans une lumière qui n'émanait pas de lui, mais de la nature et de Dieu. Cette lumière qu'il ne contrôlait pas remplissait de sens un univers qu'il lui était interdit de transformer et dont il respectait le mystère. Elle enchantait le monde comme nous le donnent à entendre les vitraux des cathédrales.
L'effet de la lumière moderne, de source humaine, sera plutôt de désenchanter le monde, de dissiper ses mystères, voire de l'étaler en surface, de le rendre unidimensionnel. Il faut en effet étaler les choses en surface pour bien les distinguer, bien les analyser. Ainsi des organes du corps humain après la dissection. Rembrandt a bien mis en relief le contraste entre la lumière ancienne et la lumière nouvelle. La lumière nouvelle, blanche et froide on la trouve dans la ronde de nuit, la ronde de l'inspecteur et dans la leçon d'anatomie. La lumière ancienne ce sont ces rayons de soleil et de feu qui émanent des âmes à travers les visages et les membres. Comme dans Aristote contemplant le buste d'Homère.
Voilà le contexte général dans lequel il faut considérer le problème de l'inspection dans les sociétés contemporaines. On ne soulignera jamais assez le fait que par sa nature, comme par ses effets, la lumière projetée sur l'homme par le regard de l'inspecteur est indissociable de celle qui est projetée au même moment sur le même homme par le prospecteur, en l’occurrence le biologiste, le généticien; par l'introspecteur et par celui que l'on pourrait appeler le circonspecteur. Si ce dernier personnage nous est moins familier que les précédents, il n'en est pas moins important dans nos vies. Il est l'agent de conformisme, l'obsédé du regard autour de soi qui répète sans cesse un slogan repris par les stations de radio: tout le monde le fait, fais-le donc!
Est-ce que l'introduction d'une carte d'identité et le transfert des données d'un ministère à un autre dans un État provincial aggrave le problème causé par le regard moderne au point qu'il faille jeter les hauts cris. Je ne le crois pas.
D'abord dans les sociétés libérales, loin d'avoir le monopole de l'inspection, de l'information sur les individus et les groupes, les États, surtout quand ils sont provinciaux, sont dépassés par les entreprises privées, notamment les agences de crédit. Un bel exemple de cet état de chose nous est donné par le fait que L'État accorde l’assurance santé à tous sans exiger d'examen médical, tandis que les compagnies d'assurance exigent des examens souvent très poussés. Qu'on m'explique pourquoi les exigences des compagnies d'assurances ne sont jamais dénoncées comme atteintes à la vie privée tandis que celles de l'État, généralement moindres, provoquent toujours de vives protestations.
Si les inspecteurs de l'État veulent suivre mes traces en voyage sans mettre un inspecteur à mes trousses, ils en sont réduits à consulter les fichiers des banques qui gèrent mes cartes de crédit ou des compagnies privées de téléphone qui transmettent mes appels.
Il y a quelques mois deux jeunes Norvégiens ont fait sensation en braquant une camera dans la fenêtre d’un bordel et en transmettant la scène en direct sur Internet. Ils voulaient démontrer qu’avec des moyens de fortune on peut étaler la vie privée de ses voisins sur la planète entière.
Mais pourquoi craignons-nous tant les effets de l'inspection et si peu les effets des autres formes du regard moderne? Il faut répondre à cette question avant de préciser ce qu'il convient de permettre et d'interdire en matière d'inspection.
Si nous craignons tant l'inspection c'est parce que lorsqu'elle est l’oeuvre de l'État surtout, elle est perçue comme une atteinte à la liberté. Remarquons que l'on pourrait tout aussi bien soutenir que l'inspection est l'une des conditions de la liberté. La liberté de choix du consommateur est en effet une liberté, elle est peut-être même celle à laquelle les gens tiennent le plus. Or si le marché est en mesure d'offrir une grande variété de produits correspondant aux goûts de chacun, c'est parce que les responsables de la mise en marché comme de la production ont une connaissance étonnamment précise des goûts et des besoins de la population. Bien entendu, cette connaissance qui sert à satisfaire les désirs des gens peut aussi servir à les contrôler via la publicité et la propagande. Voilà un fait que nous ne devrions jamais négliger.
Mais est-ce vraiment le manque de liberté qui est un danger pour nous, ne serait-ce pas plutôt l'excès de liberté? Je vous propose à ce sujet une lecture commentée d'une page mémorable du livre de Neil Postman intitulé Se distraire à en mourir.
Il est question dans cette page de deux grands romans contemporains, 1984 et Le Meilleur des mondes. 1984 est le titre d'un roman de George Orwell publié en 1949. Dans cette fiction, en 1984, Londres est devenue la capitale d'un régime totalitaire: Big Brother, chef du parti unique, impose son image et contrôle tous les faits et gestes des citoyens grâce à des télécrans. Trois slogans régissent ce monde où l'homme a cessé d'être autonome: "La guerre c'est la paix", "La liberté c'est l'esclavage", "L’ignorance c'est la force".
Le meilleur des mondes (Brave New World) roman d'Aldous Huxley paru en 1932, est la satire d'une société totalitaire basée sur le culte positiviste de la science. La stabilité sociale est assurée par un système d'eugénisme, par le conditionnement dans l'enfance et plus tard à l'aide de drogues, le soma).
“Nous attendions la venue de 1984, écrit Postman. Quand cette année arriva sans que la prophétie ne se réalise, l'intelligentsia américaine chanta discrètement victoire: les fondements de la démocratie libérale avaient tenu bon. Le règne de la terreur s'était, peut-être, développé ailleurs mais l'Amérique, du moins, n'avait pas sombré dans les sinistres cauchemars orwelliens.
Obnubilés que nous étions par la sombre vision d'Orwell, nous avions oublié une autre prophétie, un peu moins bien connue mais tout aussi inquiétante: celle d'Aldous Huxley dans Le Meilleur des mondes. Car, contrairement à une opinion répandue même chez les gens cultivés, les prophéties de Huxley et d'Orwell sont très différentes l'une de l'autre.
Orwell nous avertit du risque que nous courons d'être écrasés par une force oppressive externe. Huxley, dans sa vision, n'a nul besoin de faire intervenir un Big Brother pour expliquer que les gens seront dépossédés de leur autonomie, de leur maturité, de leur histoire. Il sait que les gens en viendront à aimer leur oppression, à adorer les technologies qui détruisent leur capacité de penser.
Orwell craignait ceux qui interdiraient les livres. Huxley redoutait qu'il n'y ait même plus besoin d'interdire les livres car plus personne n'aurait envie d'en lire. Orwell craignait ceux qui nous priveraient de l' information. Huxley redoutait qu’on ne nous en abreuve au point que nous en soyons réduits à la passivité et à l'égoïsme. Orwell craignait qu'on ne nous cache la vérité. Huxley redoutait que la vérité ne soit noyée dans un océan d'insignifiances. Orwell craignait que notre culture ne soit prisonnière. Huxley redoutait que notre culture ne devienne triviale, seulement préoccupée de fadaises. Car comme le faisait remarquer Huxley dans Brave New World Revisited, les défenseurs des libertés et de la raison, qui sont toujours en alerte pour s'opposer à la tyrannie, "ne tiennent pas compte de cet appétit quasi insatiable de l'homme pour les distractions. Dans 1984, ajoutait Huxley, le contrôle sur les gens s'exerce en leur infligeant des punitions; dans Le Meilleur des mondes, il s'exerce en leur infligeant du plaisir. En bref, Orwell craignait que ce que nous haïssons ne nous détruise; Huxley redoutait que cette destruction ne nous vienne plutôt de ce que nous aimons".
Quel parti prendrez-vous, quel parti prendra le gouvernement du Québec? Supposons non seulement que le Québec a rendu la carte d'identité obligatoire mais que tous les renseignements personnels peuvent circuler librement entre les ministères et les agences. Compte tenu de l'ensemble des valeurs et des pratiques de notre société, quelles atteintes à ma liberté en résulteraient?
Est-ce que je serais empêché de me déplacer à ma guise et de fréquenter chemin faisant les hôtels et les restaurants de mon choix? Est-ce que le nombre de chaînes de télévision qui me sont proposées serait réduit? Est-ce que désormais j'aurais le choix entre moins de marques de fromage, est-ce que les vins californiens me seraient interdits, est-ce qu'il me serait interdit de divorcer, d'avoir les moeurs sexuelles conformes à mes penchants?
On me refuserait peut-être une subvention si on savait que je mourrai de leucémie dans quelques jours ou que j'ai fait faillite déjà à trois reprises dans des projets du même genre que celui pour lequel je demande l'aide de l'État. Mais est-ce qu'un banquier bien avisé ne serait pas encore plus sévère pour moi, est-ce qu'il n'aurait pas les moyens d'obtenir à mon sujet encore plus d'informations que les fonctionnaires de l'État? Bref, la seule atteinte à ma liberté consisterait à me faire porter la conséquence de mes actes passés et à m'empêcher de tricher.
Certes, il en irait autrement si les valeurs de ma société et l'orientation politique de mes gouvernants étaient telles qu'en haut lieu étatique on veuille et on puisse se servir des renseignements à mon sujet pour m'empêcher de penser et de parler librement.
De toute évidence ce sont ces valeurs et cette orientation qui importent vraiment. Les moyens techniques d'obtenir l'information permettant d'asservir toute une société existent depuis longtemps et ils sont de plus en plus accessibles. Que la loi permette ou non de transférer des données d'un ministère à l'autre ou d'un pays à l'autre, les moyens techniques permettant de le faire existent. Je me souviens d'une certaine convention collective qui interdisait aux patrons d'introduire dans le dossier d'un professeur des notes dont ce dernier n'aurait pas pris connaissance au préalable. Je précise que j'étais du côté des patrons. Quelle a été pensez-vous notre réaction? Nous avons créé pour chaque professeur un second dossier, secret, dans lequel nous mettions tout ce que nous jugions bon de mettre.
Je maintiens donc que c'est avant tout la liberté de tricher qui est menacée par le prétendu Big Brother québécois.
Examinons maintenant les dangers que l'excès de liberté prédit par Huxley fait courir à notre société. “Orwell, écrit Postman, craignait ceux qui interdiraient les livres. Huxley redoutait qu'il n'y ait même plus besoin d'interdire les livres car plus personne n'aurait envie d'en lire. ” Dans les pays occidentaux, il n'y a pratiquement aucune limite à la circulation des livres. Avec un peu de patience on peut même trouver des éditions anciennes de Mein Kampf. Tous les autres écrits remplis de haine et de faussetés sont tolérés. De toute évidence, pour ce qui est des livres, le danger n'est pas du côté du manque de liberté. Et c'est Neil Postman qui indique le vrai danger quand il dit que le culte de l'image élimine progressivement le goût et la capacité de lire. Il y a encore des gens qui achètent des livres et des magazines, et il y en a sans doute plus même que par le passé. Ce qui tend à disparaître, même chez les gens qui lisent encore, c'est la capacité de lire des ouvrages de réflexion avec une attention pénétrante et soutenue. Pour les mêmes raisons, précise Postman, nous avons peine à imaginer qu'en période électorale, les hommes du XIXe siècle aient pu écouter pendant toute une journée des discours politiques de haut niveau.
"Orwell, poursuit Postman, craignait ceux qui nous priveraient de l' information. Huxley redoutait qu'on ne nous en abreuve au point que nous en soyons réduits à la passivité et à l'égoïsme". Sur ce point la discussion n'est même pas nécessaire. Il est évident que c'est Huxley qui a vu juste. L’avènement des nouvelles techniques d'information et de communication aura dissipé les derniers doutes sur ce point.
Il n'est pas nécessaire, on en conviendra de pousser plus loin l'analyse du texte de Postman pour conclure avec lui que c'est le scénario décrit par Huxley qui dans l'ensemble est en train de se réaliser.
Dans ces conditions non seulement les jérémiades contre Big Brother sont-elles déplacées et exagérées, mais encore il faut les considérer comme une forme de camouflage idéologique destiné à détourner l'attention des vrais dangers qui sont du côté de la dissolution des identités et des autonomies individuelles et collectives.
Dans ces conditions, le premier devoir qui s'impose à nous, et le plus urgent, est d'introduire de l'ordre, de la hiérarchie, et d'une manière plus générale de la pensée, du jugement, dans la multitude des livres, des articles et des divers autres documents d'information qui s'offrent à nous.
C'est de ce devoir que nous tentons de nous acquitter dans ce projet d'encyclopédie sur Internet que j'ai déjà évoqué devant cette commission et qui en est maintenant au stade de la réalisation, comme en témoigne l'article sur le sujet paru dans le dernier numéro du magazine L'Agora.
Je tiens à préciser que la défense et l'illustration des langues et des cultures nationales fait partie du devoir urgent et impérieux dont je parle. Si les obsédés de Big Brother, qui voient dans des mesures modérées comme la loi 101 une atteinte aux libertés fondamentales avaient lu attentivement et intelligemment 1984, ils auraient compris que l'élimination des langues traditionnelles, aussi bien que des boissons traditionnelles, comme le vin, fait partie de la stratégie de Big Brother. Ce dernier entend asseoir son pouvoir sur une langue nouvelle complètement artificielle, la novlangue. La novlangue, c'est précisément ce qu'est en train de devenir l'anglais basique que les nouvelles techniques de communication répandent dans le monde avec une efficacité redoutable.
Au profit de qui? Qu'on se rassure, je ne vais pas devenir à mon tour un obsédé du retour de Big Brother. Il est certain toutefois que la transformation en absolu d'une liberté individuelle au statut philosophique douteux sert les intérêts de ce que je suis tenté d'appeler "l'empire mondial anglo-saxon". À ce propos je vous invite à lire dans le numéro de L'Agora sur les Inforoutes (Vol 3 No 9) les articles intitulés La guerre cathodique et Le matin des magiciens.
Et nous sommes ramenés à point de départ, la liberté. J'ai pris plaisir, au début de cet exposé, à souligner les paradoxes et les contradictions caractérisant la liberté au nom de laquelle on juge de tout et de rien.
Dois-je ajouter que la liberté que l'on idolâtre aujourd'hui correspond à celle que Descartes appelait la liberté d'indifférence? Dans sa forme pure, la liberté d'indifférence consiste à choisir entre deux choses ou deux idées, par pur caprice, de façon totalement arbitraire. Dans cette perspective, plus on est ignorant à l’égard des objets entre lesquels il faut choisir, plus on est libre vis-à-vis d’eux. Ainsi le voyageur qui ignore tout de l’Inde et de la Chine et qui doit choisir entre ces deux destinations peut se considérer comme l’homme le plus libre du monde.
Cette liberté représente au yeux de Descartes et de la plupart des grands philosophes le plus bas degré de liberté. Une existence entièrement vécue sous le signe de cette liberté équivaudrait à un jeu de pile ou face ininterrompu. Être libre par ignorance c’est être esclave par la même ignorance: esclave des déterminations inconscientes qui nous poussent dans une direction ou dans une autre aussi bien que de la séduction trompeuse exercée par les objets entre lesquels nous choisissons.
À l’autre extrême, au sommet de la liberté, se trouve nous dit encore Descartes, la liberté de perfection laquelle repose sur la connaissance et est donc caractérisée par l’absence de choix. Quand l’intelligence est mise en face d’une démonstration à la fois élégante et rigoureuse, elle n’a pas le choix et ne veut pas le choix, elle est ravie et donne son assentiment avec enthousiasme. Ce qui est fondamental dans ce qu’on appelle les libertés civiles ce n’est pas le choix aveugle, c’est la possibilité concrète d’accéder aux conditions de la perfection, une fois qu’on les a entrevues ou qu’on croit les avoir entrevues. "Le choix, notion de bas niveau", dira Simone Weil. Pour Spinoza, le philosophe qui a poussé le plus loin cette philosophie, la liberté n’est rien d’autre que la connaissance de la nécessité à laquelle nous sommes soumis bon gré mal gré.
Si le choix n’existe pas ou si, ce qui revient au même, il est illusoire, qu’en est-il de la responsabilité? Nous nous rapprochons de l’essence de la liberté quand nous posons la question suivante: pouvons-nous dire non à la lumière une fois que nous l’avons entrevue, pouvons-nous lui tourner le dos? C’est le sujet du célèbre mythe de la caverne de Platon. Le prisonnier est enchaîné au fond de la caverne d’une manière telle qu’il ne peut regarder que le mur qui est devant lui et sur lequel se reflète les objets du monde extérieur. Un sage vient vers lui et, lui mettant délicatement la main sur l’épaule, lui apprend que la vraie vie est en dehors de la caverne et qu’il peut y accéder si seulement il accepte de souffrance qu’implique pour lui le fait de tourner son cou endolori vers la source de lumière coïncidant avec l’entrée de la caverne.
Le prisonnier a-t-il le choix, peut-il refuser l’invitation du sage? La réponse de Platon à cette question n’est pas parfaitement claire. Aucune réponse ne peut l’être. J’évoquerai deux réponses de philosophes contemporains, celle de Simone Weil et celle de Gabriel Marcel. Simone Weil soutient qu’il y a au moins un grand moment dans l’existence où l’être humain joue la totalité de son destin en refusant ou en acceptant la montée vers la lumière. Gabriel Marcel affirme que la liberté est un mystère au cœur de notre être et qu’elle est elle-même en quelque sorte la conséquence d’un choix libre. Nous sommes libres parce que nous décidons de l’être.
Retenons de cette réflexion précipitée que s’il y a un lien quelconque entre la liberté et le choix, le choix dont il s’agit n’est pas entre deux objets, mais entre l’acception ou le refus de la lumière, du bien si l’on préfère.
Je ne prétends pas refaire la quatrième méditation de Descartes en trois paragraphes. Mon seul but en esquissant ce tableau des grandes thèses sur la liberté est de rappeler aux distingués membres de cette commission qu’on ne peut se prononcer d’une manière sensée sur des questions comme celle de la vie privée et de liberté face à l’État que si l’on précise la conception de la liberté à laquelle on adhère.
La plupart des protestations contre les atteintes à la liberté de la part de l’État m’indisposent au plus haut point parce que, sauf exception, les protestataires ne connaissent rien d’autre en matière de liberté que celle liberté d’indifférence méprisée par les philosophes.
Or le lien entre la liberté d’indifférence et le danger qu’indiquent Aldous Huxley et Neil Postman est évident. Il ne peut pas y avoir d’excès dans la liberté de perfection, dans la liberté fondée sur la connaissance. Il ne peut y avoir d’excès que dans la liberté d’indifférence, qui étant elle-même une illusion, une drogue est parfaitement adaptée au monde du spectacle et de la distraction que dénonce Postman.
Faut-il en conclure que l’État doit se faire l’éducateur du peuple? Non évidemment. Je n’hésiterai cependant pas à affirmer que l’État a la responsabilité de limiter les progrès de la liberté d’indifférence, qui se confondent avec ceux de l’ignorance, en favorisant dans ses programmes, ses lois, de même que dans les institutions dont il a la responsabilité, tout ce qui peut introduire de l’ordre, de la cohérence dans un univers livré au hasard.
Mais je n’ai encore apporté aucune réponse précise aux questions que vous vous posez. Si par réponse précise vous entendez une quelconque affirmation catégorique fondée sur un absolu qui serait ce qu’on appelle la liberté individuelle, je vous dirai au risque de vous décevoir que je ne puis que m’élever contre toute réponse précise.
Nous ne sommes pas dans l’absolu. Nous sommes dans le relatif. Tout est affaire d’une part de proportion, et d’autre part d’opportunité. Dans le débat public sur le sujet, il faut sans cesse rappeler aux gens qu’ils ne peuvent pas gagner simultanément sur les deux tableaux opposés : celui de la sécurité et celui de la liberté. Le législateur quant à lui ne peut qu’ajuster les mesures de contrôle au besoin de sécurité de la population, de même qu’à son exigence de justice.
Un mot à propos de l’exigence de justice. En Suisse, l’assurance chômage est administrée au niveau des communes. On devine que l’information informelle qui converge vers la mairie limite considérablement la liberté des prestataires. C’est l’une des raisons pour laquelle le taux de chômage a toujours été très bas en Suisse.
Si dans nos pays les projets de décentralisation ne dépassent presque jamais le stade des intentions, c’est parce que tous ceux qui reçoivent des bienfaits de l’État central profitent en même temps de l’anonymat qui l’entoure. Avant donc de critiquer les mesures de contrôle utilisées par les États centraux, les bénéficiaires des faveurs publiques devraient comparer les dites mesures aux contraintes sociales qui les remplacent dans un État décentralisé.
Proportion donc entre le besoin de sécurité et le désir de liberté; proportion aussi entre l’exigence de justice à l’égard de l’ensemble des contribuables et la mansuétude dont il convient de faire preuve à l’égard des bénéficiaires.
Quant au reste, je suis convaincu que le plus grand danger pour les libertés vient du besoin de sécurité en matière de santé. Les progrès combinés de la génétique, de la démographie et de la sociologie auront bientôt créé un contexte tel que le tiers, voire la moitié des candidats au mariage ou à l’union stable seront repérés comme personnes à risque. Compte tenu de l’état actuel des mentalités, il faut avertir le partenaire des risques qu’il court. Mais l’État qui devra assumer les coûts d’une possible infirmité des enfants à naître, ne doit-il pas lui aussi être averti?
Il faut savoir mourir pour être vraiment libre. Ce qui devrait nous préoccuper le plus dans le débat actuel, c’est qu’alors qu’il y a de moins en moins de gens prêts à mourir pour leur liberté, il y en a de plus en plus qui la croit menacée quand on veut seulement leur rappeler qu’il fautimposer une limite à la tricherie.
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