L'Encyclopédie de L'AGORA

De l'appartenance cosmique
à la solidarité humaine

par Jean Proulx

L'Agora, vol 5, no 2

"Tous les êtres sont liés comme par un noeud sacré." Marc-Aurèle

Autour de nous tout n'est que rupture, rumeurs ou échos de ruptures: rupture des liens conjugaux et familiaux par le divorce, rupture des rapports de voisinage par le déménagement, rupture par la mise à pied du rapport avec le monde et la société par l'intermédiaire du travail, rupture avec la vie elle-même par le suicide, et par cette indifférence au prochain qui pourrait être la conséquence d'une trop grande familiarité avec le lointain des médias.On souffre avec les héros des téléromans, mais on est insensible aux préparatifs du suicide dans l'âme d'un proche. Comment dans ces conditions échapper à la rupture irrémédiable, la rupture d'avec la vérité, la réalité d'un monde? Comment éviter de nier, ou plutôt de renier l'unité fondamentale sans laquelle la rupture ne serait pas ressentie comme rupture? Ce n'est pas être idéaliste, mais suprêmement réaliste que d'évoquer cette unité fondamentale comme le fait ici Jean Proulx. Plutôt que de douter de l'unité du monde en le regardant à travers le verre éclaté de nos ruptures, nous devons faire de cette unité la mesure de notre éloignement par rapport à elle et par là l'amorce d'un retour vers elle.

La sympathie universelle

L'univers forme une totalité organique et indivisible. Toutes ses parties sont interdépendantes. Le tout se donne en quelque sorte aux parties et se réalise dans la collaboration qu'il instaure entre elles. Telle est l'une des affirmations importantes d'une grande tradition de sagesse philosophique, qui prend son origine principalement dans la pensée de Platon, d'Aristote et des Stoïciens, passe par Plotin et le néoplatonisme médiéval et trouve un écho, par exemple, chez Spinoza et Hegel. Pour cette pensée philosophique, rien n'est comme une île isolée dans la mer. Toutes choses sont liées, pour reprendre l'expression de l'empereur Marc-Aurèle, comme par un noeud sacré. Les êtres sont enlacés dans le tout, comme les fils de la chaîne et les fils de la trame d'un unique tissu. Un profond courant de vie les unit et, tous, ils participent de l'harmonie universelle et peuvent y contribuer.

Les philosophies stoïcienne et néoplatonicienne nous ont montré qu'il y a une Âme unique de l'univers, à laquelle participent toutes les âmes individuelles ou tous les êtres particuliers. C'est en cette Âme intelligente de l'univers que chaque être est en relation avec tous les autres. Il y a donc comme une sorte d'amitié entre les parties du tout. Ces penseurs ont ainsi parlé d'une union de tous les êtres, dans une profonde "sympathie universelle". Comme l'a dit Plotin, les êtres sont sympathiques entre eux, parce qu'ils dérivent tous de cette Âme unique de l'univers, dont on peut dire qu'elle est l'immanence même de Dieu dans le cosmos.

Dans cette vision de l'univers, chaque point singulier est un véritable noeud de relations. Chaque être particulier, a écrit Hegel, n'existe que dans son rapport aux autres: tout est solidaire et interdépendant. Bien plus, les êtres sont distincts, mais ils ne sont pas séparés et chacun porte en lui-même l'empreinte du tout. Le microcosme reproduit donc le macrocosme. L'univers a, en quelque sorte, une écriture en miroirs: il se reflète dans chacune de ses parties.

L'homme est, lui aussi, un reflet du tout; il est lui-même un fragment de cet univers. Sa patrie est l'Être même du tout. Il participe au cosmos; il lui appartient; il est en sympathie universelle avec chacune de ses parties. L'homme n'est vraiment pas une île perdue dans la grande mer cosmique. Il est appelé à conspirer avec toute chose à un immense projet d'harmonie universelle. C'est d'ailleurs là que "l'écologie profonde", comme on dit aujourd'hui, trouve tout son sens.

Nos soeurs les pierres et les étoiles

Les grandes traditions spirituelles ne disent pas autre chose: chaque être de ce monde est en corrélation avec tous les autres, parce que l'univers est justement le fruit du Dieu-Un. Hindouisme, taoïsme et bouddhisme posent, comme l'un de leurs fondements, une telle solidarité cosmique. Pour ces traditions, la séparation entre les êtres est une illusion. "Tout se tient par la main", dit un texte sacré de l'hindouisme; "les pierres et les étoiles sont nos soeurs", affirme un autre. Le chant de toute chose est ultimement un chant d'unité. La pensée métaphysique et mystique chrétienne tient un langage identique: la même énergie divine, fût-elle rattachée à une source transcendante à l'univers, traverse tous les êtres et les relie entre eux dans un grand tout.

Ici aussi, tout participe de tout. Chaque être, à la manière d'une perle de verre, est transparent aux autres êtres et à l'univers entier. "Chaque chose est toutes les autres", affirme-t-on dans le bouddhisme; "chaque être est lui-même et son contraire", dit le taoïste; "l'univers est présent en toute individualité", soutient Nicolas de Cuse. La solidarité des êtres est telle que chacun porte en lui à sa manière tous les autres; il est aussi à sa façon l'image, le reflet, le symbole du grand tout divin. Ainsi, il y a non seulement communauté de tous les êtres, mais également transparence de toutes choses.

L'homme appartient à cet univers solidaire et transparent. "L'âme de l'homme est tout l'univers", affirme le sage hindou; "tout est en nous", dit Maître Eckhart. Le grand jeu cosmique des miroirs est à l'oeuvre en l'homme, qui est transparent à l'univers, comme le cristal l'est à la lumière. Mais ce jeu le lie également à la multitude des êtres et au tout; il y a une non-séparabilité de l'homme et de l'univers. Tout l'univers est dans une pierre ou une étoile; et la pierre et l'étoile sont en l'homme. Chaque pierre ou chaque étoile est en connexion avec le reste de l'univers; et chaque homme est lié à la pierre et à l'étoile.

L'unique danse cosmique

Il faut aussi entendre la physique nouvelle, issue de la mécanique quantique et de la relativité générale, tenir un langage qui rejoint la pensée philosophique classique et les grandes traditions spirituelles. L'univers y apparaît de plus en plus comme un tout organique et dynamique, à la manière, disent certains physiciens tels David Bohm et Fritjof Capra, d'un organisme vivant et même intelligent. On y parle de la non-séparabilité des éléments, formant un seul tissu cosmique. L'univers se manifeste comme une totalité insécable; toutes ses parties sont en interconnexion entre elles et en relation avec le tout. Chaque particule élémentaire apparaît même essentiellement comme un noeud de relations et d'événements. Elle est tissée avec les autres éléments et n'existe qu'en interdépendance à l'intérieur du grand tout cosmique. Elle se présente aussi comme une onde diffuse dans un Champ énergétique infini (cela ne ressemble-il pas à l'Âme de l'univers des anciens philosophes grecs et au Vide créateur des traditions spirituelles et mystiques?).

Qui plus est, il faut évoquer une interpénétration des éléments: l'un peut contenir l'autre et l'autre peut se transformer en l'un. Par exemple, le proton peut devenir neutron et le neutron se changer en proton, tout en donnant naissance à des photons (la lumière). Matière et lumière se transforment donc l'une en l'autre. La masse elle-même est énergie et cette énergie qui constitue l'univers entier peut prendre toutes les formes. Bref, la physique moderne semble nous dire que, dans l'univers, le jeu de l'interconnexion et de la transparence est fondamental. Ce jeu, c'est la danse unique de tous les éléments, pour reprendre une image chère à plusieurs physiciens. Aucune particule n'est isolée. Toutes mènent la danse de l'énergie en relation avec les autres. Cet univers est un tout dynamique. Il est traversé par de grandes forces liantes: les forces nucléaires forte et faible, électromagnétique et gravitationnelle. Elles exécutent la danse des énergies de liaison, créant noyaux, atomes, molécules, cellules, organismes ou encore planètes, étoiles et galaxies. Cet univers est un; tout y est interdépendant; et la coopération des éléments y apparaît comme une loi fondamentale, faisant apparaître la nouveauté et la complexité, d'une part, et maintenant l'harmonie et l'unité, d'autre part. Voilà sans doute un aspect important de ce que le physicien Trinh Xuan Thuan appelle "la mélodie secrète" présente au coeur de l'univers.

L'homme est une partie de cet univers. Ses ancêtres sont les particules infiniment petites de la matière. Il est également "poussière d'étoiles", comme l'a écrit Hubert Reeves. En définitive, l'homme est le fruit de la coopération des éléments au sein de l'univers. Il appartient de plain-pied à cet univers, où l'échange, l'interaction, la liaison, l'interdépendance et la transparence des êtres font loi. Il n'est vraiment pas une île perdue et isolée dans l'océan cosmique. Il participe à la danse cosmique. Il chante, à sa façon, la mélodie secrète de l'univers.

La solidarité humaine

"L'homme est un animal civique." Aristote

L'animal civique

Les philosophes grecs de l'Antiquité, notamment Platon et Aristote, de même que les philosophes médiévaux dans leur ensemble, ont soutenu cette grande idée: l'homme est par nature un animal civique. Pour eux, l'homme n'est et ne devient vraiment lui-même que dans la Cité, c'est-à-dire dans la société civile et politique. Il est donc fait par et pour la vie sociale. Comme l'a écrit Aristote, "la Cité est dans le voeu de la nature". On trouve des échos de cette pensée, par exemple, chez Spinoza ("les hommes ont de l'état civil un appétit naturel"), chez Leibniz ("la philanthropie est naturelle à l'homme") ou encore chez Hegel ("l'homme se trouve chez soi dans la Cité, comme la partie dans le tout"). En ce sens, la communauté est pour les hommes le creuset naturel de leur humanisation. On est loin, ici, de la vision d'un état de nature où, selon la formule de Hobbes, "l'homme est un loup pour l'homme": ainsi compris, l'homme est par nature un être isolé, en compétition pour ne pas dire en guerre avec les autres (Hobbes dit que c'est "la guerre de tous contre tous"); et si les hommes acceptent alors la vie en société, c'est par crainte d'autrui et pour réduire la menace qu'il constitue; c'est aussi par pur utilitarisme et pour assurer leur survie. On peut penser qu'une telle vision est au fondement de l'éthique du "chacun pour soi", de la compétition effrénée et de la loi du plus fort, toutes valeurs dominantes des sociétés étroitement libérales. Le décor est, pour ainsi dire, à l'envers. L'étoffe de l'homme est vue du mauvais côté.

Avec la vision d'un homme par nature animal social, apparaît l'endroit de cette étoffe humaine, où se révèle la véritable essence de l'homme: un être, à sa racine même, relationnel, social et civique. Les penseurs qui ont développé ce regard sur l'homme nous ramènent ultimement à trois exigences de la vie humaine qui appellent, à leur tour, trois dispositions fondamentales de ce qu'on peut appeler la citoyenneté et qui montrent que la Cité est dans le voeu de la nature.

Premièrement: la satisfaction des besoins fondamentaux pour la survie demande une aptitude foncière à la coopération entre les hommes. Platon affirmait déjà que la Cité naît des besoins et que la division du travail est nécessaire, si l'on entend les satisfaire. Ainsi, pour lui, la Cité parfaite réalise l'unité d'un corps social où chacun, avec sa fonction propre, est harmonieusement intégré, comme une partie dans un tout. La Cité juste est un modèle de la diversité des capacités et des fonctions organisée en une belle totalité. Aristote rappelle, à son tour, qu'aucun membre de la Cité ne peut se suffire à lui-même et qu'il y a, pour autant, en chacun un besoin naturel des autres, évoquant lui aussi la place des parties dans un tout organique. Selon cette première exigence, la vie en société repose sur un droit naturel. On retrouve cette pensée, qui a traversé le Moyen-Âge, chez Spinoza, par exemple, qui affirme que l'homme est un animal social, car la réponse à ses besoins requiert secours mutuel, concorde et entraide; Spinoza ajoute que, pour la survie de chacun, il faut s'accorder de façon que les âmes et les corps composent une seule âme et un seul corps.

Deuxièmement: le développement et le bonheur de chacun requièrent une assistance mutuelle, déterminante et même essentielle. Platon et Aristote affirmaient déjà qu'aucun individu ne pouvait atteindre au bonheur dans l'isolement, ce qui indique bien que, de ce point de vue également, la société est un état de nature. Leibniz avançait, lui aussi, que l'inclination à s'approcher du bonheur grâce à l'assistance mutuelle était au fondement même des sociétés et que, finalement, les hommes vivent en société essentiellement pour coopérer les uns les autres à leur bonheur. Spinoza écrivait, pour sa part, que ce n'est que dans la Cité que l'homme peut être libre et raisonnable et que c'est avec autrui qu'on peut jouir du souverain bien. Hegel, enfin, montrait que l'homme qui vit dans une Cité qui est une véritable totalité vivante (à la manière de la Cité grecque antique) se retrouve "chez soi", c'est-à-dire se réalise dans sa propre liberté. Ainsi, peut-on affirmer en se référant à la tradition de pensée la plus classique que la société est pour l'homme l'état de nature, non seulement dans l'optique de la satisfaction de ses besoins et de sa survie, mais également dans la perspective de son développement et de son bonheur.

Troisièmement: l'inclination profonde de chacun à aller au meilleur et à s'élever au plus haut ne peut se réaliser sans l'existence, au sein d'une société, de la volonté collective de se référer à la raison universelle et de partager ensemble les idées et valeurs qui l'expriment(Leibniz). L'homme en tant qu'animal civique trouve ici sa justification éthique la plus radicale. Si Platon a prôné l'idéal d'une Cité gouvernée par un philosophe (c'est-à-dire un ami de la sagesse ou de la raison), c'est précisément parce qu'il croyait que la société qui pouvait permettre à l'homme d'actualiser son inclination vers le meilleur devait être fondée sur l'adhésion aux idées et valeurs universelles, dont au premier titre la justice elle-même. Les Stoïciens ont aussi appelé les hommes à prendre conscience qu'ils devaient se réaliser comme citoyens du monde, étant tous participants de la raison universelle. Cette pensée trouve des échos, par exemple, chez Thomas d'Aquin et ses disciples, dans une profonde réflexion sur le bien commun lié à l'accomplissement des personnes; chez Spinoza, qui affirme que la Cité maîtresse d'elle-même est gouvernée par la raison universelle, source de la véritable liberté; chez Hegel, pour qui la volonté générale au sein d'une communauté a pour objet une grande idée universelle, qui ne constitue en rien l'addition des volontés ou intérêts individuels, mais qui permet à chacun de se réaliser en tant qu'être libre. En somme, ce qui permet à chaque homme de cheminer vers le meilleur et de vivre une vie à la mesure de son humanité, c'est une Cité fondée sur la raison universelle, dans laquelle les citoyens partagent des idées et valeurs, telles la justice, l'assistance mutuelle, la coopération, la fraternité et la liberté qui en découle pour chacun. La vie communautaire établie sur une telle éthique universelle permet à l'homme de réaliser sa plus grande liberté. C'est pourquoi il est dans l'état de nature de l'homme de vouloir faire exister cette Cité édifiée sur la raison et sur les valeurs qui s'y rattachent. Comme le disait Aristote, une telle Cité est dans le voeu de la nature; et dans une société ainsi enracinée dans la raison universelle, "l'homme est un dieu pour l'homme", comme l'a dit Spinoza, et non pas un loup sauvage et menaçant, comme l'affirmait Hobbes. Cette société, comme la Cité de Périclès, est la patrie de l'homme, animal civique. L'individualisme, l'isolement, la compétition sauvage et "la guerre de tous contre tous" témoignent de l'exil de l'homme hors de son univers naturel et l'empêchent même de réaliser son "inclination profonde à aller au meilleur".

Le grand cercle communautaire

Les traditions spirituelles affirment, elles aussi, que l'homme est en profondeur "lien de fraternité". Elles disent que les hommes forment une seule communauté et que leurs destins sont solidaires. Personne n'est vraiment séparé des autres; la séparation est une illusion ("maya"), dans l'hindouisme. Vous appartenez à tous et tous vous appartiennent, dit-on dans le bouddhisme. Tous sont les vagues d'un même océan infini, unique énergie consciente et amoureuse qui est l'Être-Brahman hindou ou qui habite le grand Vide-sans-formes bouddhiste ou taoïste. Dans le judaïsme et l'islam et, à un degré éminent dans le christianisme, Dieu est essentiellement amour; il a créé l'homme à son image et à sa ressemblance; et, ainsi, par leur être profond, tous les hommes sont frères et soeurs, formant "un seul corps mystique", "un seul peuple" ou encore "un seul grand cercle communautaire".

Le boddhisattva bouddhiste, le libéré vivant hindou, le sage taoïste ou le saint chrétien, par exemple, sont tous des êtres habités par "la loi d'amour". Ainsi, le boddhisattva, parvenu au seuil du grand Vide ("nirvana"), revient auprès des hommes, pénétré de part en part par "le feu ardent de la compassion"; le libéré vivant, délivré de tout désir égoïste et rattaché au Soi ("atman") comme à son centre divin, participe au jeu cosmique de l'amour; le sage, parvenu au plus pur détachement par "la voie de la racine profonde", vit en harmonie avec les autres hommes, car "le peuple tourne ses yeux et tend ses oreilles vers lui, et le sage le traite comme son propre enfant", est-il écrit dans le Tao-tö-King; le saint chrétien, dont la participation au divin prend la forme d'une communion personnelle, se reconnaît à l'amour gratuit des personnes ("agapè"), car "celui qui dit aimer Dieu qu'il ne voit pas et n'aime pas son frère qu'il voit est un menteur", est-il écrit dans l'évangile de Jean. L'astrolabe qui sert à mesurer la hauteur de la participation aux mystères de Dieu, a déjà dit un moine soufi, est l'amour.

Un seul réseau humain

Les sciences de la nature et de l'homme se sont profondément transformées au cours du XXe siècle, délaissant de plus en plus les modèles mécanistes et déterministes pour s'orienter vers les approches systémiques et holistiques. Ce qui caractérise cette nouvelle perspective, c'est l'idée que chaque objet étudié (un atome, une cellule, un organisme, un être humain, une société, par exemple) forme un système ou un tout intégré, que ses éléments sont en lien dynamique entre eux et que ce système fait lui-même partie d'un système encore plus vaste. Dans cette optique, les interdépendances et les interrelations sont fondamentales. En physique moderne, on l'a évoqué plus haut, la vision de l'univers comme totalité organique et dynamique est de plus en plus répandue. Les particules élémentaires y sont aussi présentées plutôt comme interrelations ou interactions que comme objets ou substances. Les théories de la relativité et des quanta ont, en quelque sorte, ouvert la voie à la nouvelle approche systémique et holistique.

Cette approche, le grand biologiste Bateson, par exemple, l'adopte. Il parle d'une structure qui relie tous les êtres vivants; il évoque l'unité de la biosphère et de l'humanité; il rappelle la beauté de cet ensemble ordonné et dynamique. Dans sa vision, d'ailleurs profondément spiritualiste, les êtres se définissent par leurs relations aux autres êtres. De même, les hommes, esprits individuels, sont intégrés dans des "esprits plus vastes", les systèmes sociaux, et même dans le grand système planétaire.

Une psychologie systémique s'est aussi développée. Qu'on pense, par exemple, à la psychè collective ou à cet inconscient collectif, dont parlait Jung; qu'on pense aussi au courant de la psychologie transcendantale, qui étudie les expériences transpersonnelles dépassant les limites individuelles et qui montre que la personne ne peut être séparée ni des autres ni de l'ensemble de son environnement social.

Le courant émergeant de la santé holistique reconnaît, lui aussi, que l'organisme humain est un tout, lui-même partie de ce tout plus vaste qu'est la société. La maladie y est vue comme une rupture d'harmonie; et le retour à la santé consiste, pour une part, à rétablir l'harmonie avec l'environnement social. La santé de chacun est inséparable de la vie de la Cité.

L'approche systémique commence même à rejoindre l'économie. On y parle de plus en plus de ses liens avec l'écologie et des interactions entre le niveau de vie et la qualité de vie. On se met donc à utiliser le concept de développement durable, comme un concept directeur pour les actions à venir.

Ce ne sont là que quelques exemples qui montrent cette ouverture nouvelle de la science à l'idée que chaque homme est un tout, partie d'un tout social plus vaste; que chaque homme n'existe qu'en interrelation et en interdépendance; et que tous forment une sorte de grand réseau humain, lui-même solidaire de l'ensemble de la nature. Il semble bien y avoir une unique structure qui relie.

Le "message" de la science nouvelle rejoint celui des vieilles sagesses philosophiques et spirituelles: l'homme n'est pas un être solitaire, isolé, séparé des autres; au contraire, c'est un être solidaire, en interaction continue avec ses semblables. Il est même, par nature, un animal civique. Mais, également à sa racine la plus profonde, l'homme n'est pas davantage coupé de la nature. Les pierres et les étoiles sont ses soeurs. Il appartient au cosmos. La solidarité humaine trouve d'ailleurs là sa première assise.


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