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De même que l'inventeur archaïque des dieux souverains faisait la découverte de son impuissance en jugeant ses propres expériences à l'aune de leur puissance, c'est également l'identification de l'homme pragmatique au modèle de réussite des automatismes qu'il constuit, qui l'oblige à se reconnaître comme automatisme raté: comme consensus porteur d'agressivité. Car l'apraxie technique, le transfert des décharges communicationnelles dans l'abréaction technologique, s'effectuant par le détour des tiers que sont les machines, rend difficile, voire impossible l'accès de l'autiste pragmatique à sa destination réelle: à la mort totale du stimulus, à l'ataraxie et à l'apathie affectives (p. 208).
L'idée pragmatique, l'identification de soi à un seul but: celui de se rendre identique à ce qu'on se fait être du seul fait qu'on le pense ou qu'on le dise, est présupposée par la volonté technologique de soumettre l'environnement à ses propres buts. Elle est la vérité a priori qu'on s'interdit de juger, car on s'interdit de pouvoir imaginer la fausseté de ce qu'on se met soi-même à incorporer: elle est le démon de quiconque cherche à composer un ensemble d'éléments d'action en vue d'obtenir un but connu [...] A. Gehlen a décrit cette possession psychologique par le démon pragmatique dans les termes les plus classiques, comme le lieu où la conscience se produit elle-même comme elle se reconnaît produire tout autre phénomène (p. 210).
... le démon pragmatique animant tout agent ne se déclare satisfait qu'à partir du moment où le monde des automates puisse remplacer s'il le désire et quand il le désire, tout acte humain, à partir du moment où le monde des automates a remplacé totalement tout Tiers possible comme ensemble de réponses d'action nécessairement favorables (p. 213).
... le vouloir technologique semble pouvoir dispenser de tout jugement une fois qu'il a conduit le monde à lui répondre favorablement dans ses machines et dans ses automates. Le désir technologique se satisfait comme désir de vérité porté par la même structure anticipatrice d'écoute que l'acte de parole lui-même et il ne se satisfait qu'en identifiant les réponses d'action réalisables qu'il peut faire effectuer par le monde et en les distinguant des réponses irréalisables, qui ne sauraient avoir qu'une existence fantasmatique de désirs. Aussi ne saurait-il se concevoir que comme une volonté de puissance, si volonté de puissance il y a, surmontée par le désir de vérité, par la soumission aux lois de la nature visible, détournées par la ruse de la raison technologique vers la réalisation de ses propres fins.
Parce qu'il est analogue au vouloir de consensus, le désir de vérité technologique peut se dispenser de se juger lui-même, il peut dispenser celui qu'il anime de juger s'il s'y reconnaît lui-même dans l'action qu'il fait produire par les machines, il le dispense de juger s'il s'agit ou non de l'une de ses conditions d'existence. Comme le vouloir de consensus, le désir de vérité technologique mime, sans le reconnaître comme tel, le mouvement d'identification anticipatrice des sons entendus aux sons émis qui portent toute pensée et toute parole. On y tente de retrouver dans l'expérience visibilisée la structure d'anticipation de l'écoute: comme condition de la position anticipatrice du son émis et comme reconnaissance de la conformité des sons produits et entendus par rapport aux sons anticipés, celle-ci détermine l'identification des actions à faire et à composer aussi bien que la reconnaissance de la conformité des actions faites par rapport à celles qui étaient à faire. Comme le vouloir de vérité constatif délègue aux faits visibles la tâche de juger ses jugements à sa place, le vouloir de vérité technologique la délègue aux machines, c'est-à-dire à la capacité d'organiser dans le visible l'occurence de résultats conformes aux attentes. L'identification à la réception auditive des sons se manifeste comme l'impensé sensible du langage qui secrète un enchaînement invisible à cette apparence phénoménale et sensible de la parole tant qu'elle n'est pas rapportée par la pensée qui la subit au phénomène d'écoute lui-même: car on ne peut alors concevoir le rapport de vérité autrement que comme ce rapport qui enchaîne a priori à la production invisible de l'accord du visible et de l'accord d'autrui par les sons, comme ce rapport indisponible et transcendant qui nous délivre a priori de la nécessité de juger notre jugement. De même le désir de vérité technologique tant qu'il ignore ce rapport de participation contraignant et régulateur qui le porte à inventer les réponses du monde visible nécessairement favorables, ne saurait se plier à une autre instance de vérité qu'à la réponse d'efficacité contingente du monde visible que lui donnent machines et automates, une fois qu'il est parvenu à l'identifier. C'est ainsi qu'il s'interdit nécessairement de se juger lui-même, qu'il devient "apraxique", en se pliant à la seule instance de vérité qu'il puisse penser devoir respecter: en se soumettant à l'instance de la réussite technologique. Aussi le désir technologique ne peut-il juger qu'il s'interdit de se juger puisqu'il est conscient d'avance de devoir se plier à la seule instance de vérité objective qui puisse le régler lui-même et le limiter a priori (pp. 215-216).
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