L'Encyclopédie de L'AGORA

Entremetteurs ou médiateurs?

par Jacques Dufresne

Viesion

Congrès des intermédiaires en assurances de personnes du Québec
Palais des congrès de Montréal
Le 6 novembre 1997

Je suis en ce moment dans un grave embarras. Il semble que l'an dernier, dans une conférence devant un groupe restreint de membres de votre profession, j'ai fait rire les gens de bon coeur tout en les faisant réfléchir ...de bon coeur aussi. Quand vos représentants sont venus me rencontrer à North-Hatley, il y a quelques mois, je leur ai demandé ce qu'ils attendaient de moi. L'un d'entre eux m'a dit avec enthousiasme: j'aimerais que vous répétiez ce qui nous a tant fait rire... J'ai répondu que ce ne serait plus drôle. Le rire planifié est un rire triste.

Il m'arrive heureusement de faire rire les gens quand je réfléchis à haute voix. Je n'ai pas la pensée publique triste. Quand je suis drôle, c'est malgré moi. Je n'ai pas de recettes pour dérider la foule, pas de répertoires d'histoires qui produisent infailliblement l'effet attendu.

Mais je peux quand même vous répéter ce que certains d'entre vous avaient retenu: à propos des rapports humains comme ceux que votre métier vous met en état d'établir, j'avais dit, avec toute la sincérité dont je suis capable, que tant qu'à me faire rouler, je préférais être roulé humainement, par une personne qui va revenir me voir et qui va ajouter un petit mot personnel et à la main dans la lettre produite en série par son ordinateur.

Une personne donc qui pourrait être un médiateur et non pas un entremetteur. L'entremetteur, on le reconnaîtra toujours à ce qu'il veut conclure rapidement la transaction en donnant aussi peu d'informations que possible. Alors que le médiateur est un intermédiaire. Un intermédiaire entre quoi et quoi? Entre un marché financier complexe et un client réduit au point de départ à une ignorance doublée d'un sentiment d'impuissance.

Quand nous sommes ainsi roulés humainement, nous ne le sommes pas vraiment. Nous sentons confusément que les confidences que nous venons de faire à notre agent d'assurance nous dispenseront d'aller consulter un psychologue à un tarif plus élevé, sans compter les économies en frais d'avocats, lesquels sont proportionnels au sérieux avec lequel un contrat est négocié.

Mais attention: quand on dit à des gens de métier ou de profession que l'essentiel c'est qu'ils soient humains, on court le risque de leur donner un passeport pour l'incompétence. Or l'obligation supérieure d'être humain ne dispense pas un médecin d'être un bon médecin, un boulanger d'être un bon boulanger.

Qu'est-ce donc qu'un agent d'assurance compétent? Quelle forme particulière cette compétence doit-elle prendre quand l'agent d'assurance se double d'un planificateur financier?

C'est à cela que je veux réfléchir avec vous. Réfléchir. Penser. La pensée positive est à la mode, mais je tiens à rappeler que la pensée ne fait pas toujours bon ménage avec ce qu'on appelle la pensée positive. La pensée demeure néanmoins, jusqu'à preuve du contraire, en dépit de tous les doutes dont elle peut être criblée, la voie royale vers l'action positive. C'est l'action qui doit être positive. Non la pensée. Il importe peu que la pensée soit positive ou négative. Ce qui importe c'est qu'elle soit vraie et cohérente.

L'accélération de l'histoire

Pour entrer dans mon sujet sans créer de malentendus, je dois évoquer brièvement l'état actuel du monde. Savez-vous ce que c'est qu'un accélérateur d'électrons? Vous ne le savez sans doute pas plus que moi, mais comme moi, vous avez entendu ce mot, et à défaut de comprendre le fonctionnement de la machine vous vous en êtes fait une image.

Des électrons, à l'état naturel, ça bouge. Plus que des maringouins et plus que des spermatozoïdes. On les imagine dans une boîte carrée, se frappant tantôt contre les parois, tantôt les uns contre les autres. Quand on accélère leur mouvement, le record de vitesse de la lumière risque d'être abattu et la boîte risque d'éclater.

C'est l'image qui me vient à l'esprit quand je songe aux effets de l'accélération de l'histoire sur les pauvres électrons que nous sommes. Regardez un peu autour de vous la valse des électrons, considérez le rythme auquel les couples se défont sans toujours se reconstituer, le rythme auquel les gens perdent leur emploi, sans toujours pouvoir en trouver un nouveau; voyez comment les métiers eux-mêmes se transforment.

L'accélération de l'histoire n'est pas la cause unique de ces phénomènes, mais elle est la condition générale de la forme qu'ils prennent. On est immobile de la même manière dans une voiture qui roule à 10 kilomètres et dans une autre qui roule à 120 km. L'histoire est un véhicule bien différent. Le mouvement de ceux qui habitent l'histoire et qui prétendent la faire s'accélère au même rythme que celui du véhicule.

L'une des conséquences de cette fatalité c'est que, ne trouvant plus en eux-mêmes ni l'énergie, ni l'inspiration pour suivre le mouvement, les gens éprouvent le besoin de se faire stimuler de l'extérieur, par des slogans exaltants, par des drogues chimiques ou religieuses, (car c'est bien le rôle des sectes que de faire bouger des gens qui ne trouvent plus en eux-mêmes le principe de leur mouvement). Remarquez le vocabulaire utilisé dans ce contexte: speedy, boosty en franglais et en français: dynamiser, énergiser, motiver.

Les plus forts gagneront. Mais qui sont les plus forts? Les plus forts sont ceux qui savent se ménager dans le temps et dans l'espace des oasis où ils peuvent vivre selon le rythme éternel de l'âme plutôt que selon l'accélération temporaire de histoire. Ces oasis peuvent être un appartement ou une maison à laquelle on reste attaché, une famille, une communauté paroissiale, un club, un groupe sportif... Un métier, une profession peuvent aussi être une oasis.

Voilà pourquoi, après avoir été très critique à l'endroit des professions en tant que pouvoir, je deviens leur défenseur en tant que lieu d'appartenance, d'enracinement, en tant que facteur de stabilité au milieu du changement général accéléré.

Les professions, toutes les professions, à l'exception de la plus vieille peut-être, traversent en ce moment une zone de turbulence. Au premier rang des facteurs qui les déstabilisent, il y a ce que j'appellerai la méga profession: le traitement des données; à ne pas confondre avec l'informatique qui n'est qu'une branche de cette profession, laquelle est une méga et une méta profession; méga parce qu'elle est immense et tentaculaire; méta parce qu'elle plane au-dessus de toutes les autres à la fois comme un défi à leur existence et comme une condition de leur excellence.

Un répondeur automatique remplace une secrétaire: c'est la méga profession qui vient de pousser une de ses tentacules dans les bureaux; une autre tentacule atteindra les banques le lendemain, puis les terrains de stationnement, puis les bureaux de médecin, puis les chambres à coucher. Le processus n'a pas de fin. La seule chose à quoi l'on puisse comparer c'est à l'influence dévolue aux scribes dans l'ancienne Égypte par exemple: ils avaient droit de regard sur les transactions les plus importantes de la société.

Les sociétés existent depuis toujours; les nouvelles techniques informatiques sont, le mot le dit, récentes. Ne serait-ce que pour cette raison, on est tenté de faire l’hypothèse que les NTIC ont un impact significatif sur les sociétés mais que l’inverse n’est pas vrai. La causalité ne semble exister que dans une direction : des NTIC vers la société.

Ainsi donc les sociétés seraient des pâtes molles subissant passivement le pétrissage des nouvelles techniques de tous genres; de tous genres car si dans le cas des techniques informatiques, on fait l’hypothèse que la causalité n’existe que dans un sens, pourquoi ne pas faire la même hypothèse dans le cas des nouvelles techniques de reproduction par exemple?

Mais ce n'est pas vrai. La causalité existe dans les deux sens. Les nouvelles techniques sont largement déterminées par les sociétés sur lesquelles elles exercent en retour une influence indéniable. Prenons un exemple bien connu des historiens des sciences et des techniques, l’exemple de ce qui fut un jour une nouvelle technique à mesurer le temps: l’horloge. Personne ne songera à nier l’impact que cet instrument a eu sur les sociétés. Il est tout aussi incontestable cependant que le besoin de l’horloge et la capacité de l’inventer sont apparus dans un contexte social bien précis, le Moyen Âge des monastères, où les temps de prière, d’étude et de travail manuel devaient être séparés de façon de plus en plus précise. Si aujourd'hui tant de postes de travail disparaissent au profit d'un programme d'ordinateur, c'est en grande partie parce qu'au préalable bien des activités avaient été taylorisées, réduites à quelques gestes stéréotypés, en un mot programmés.

Cela est vrai même pour des professions aussi vénérables et aussi nobles que la médecine. Au moment où les premiers systèmes experts médicaux sont apparus, la plupart des médecins avaient perdu l'art traditionnel du diagnostic et leurs jugements étaient fondés sur des tests de laboratoire dont le contrôle leur échappait.

Le métier d'enseignant est lui aussi menacé. Je rentre d'un grand colloque intitulé Education and technology, où il n'a été question que de cela. Aux États-Unis en ce moment, on estime à environ 1 000 000 le nombre d'enfants qui ne vont plus à l'école, parce que leurs parents ne font plus confiance aux institutions. Le phénomène était prévisible. Je l'avais moi-même prédit il y a vingt ans. L'école est avant tout caractérisée par l'enseignement simultané, lequel suppose la discipline. Pour se faire entendre de 30 gamins, il faut leur imposer une discipline telle qu'ils ne fassent plus qu'un. Le relâchement de la discipline, contemporain de l'apparition de l'enfant roi, signifiait la fin de l'école telle que nous la connaissons. L'enfant roi, unique au monde, a besoin d'un maître également unique: le précepteur ou l'équivalent.

Dans les familles américaines qui refusent d'envoyer leurs enfants à l'école, ce sont souvent les parents qui se relaient pour jouer le rôle de précepteurs. Partout il y a à l'horizon les ordinateurs. Il se pourrait fort bien que les enfants soient gagnants dans ce nouveau contexte où les parents introduisent une humanité qui n'existaient plus dans les écoles et où les ordinateurs et les manuels, de mieux en mieux faits, jouent le rôle des répétiteurs.

Rassurez-vous, ou plutôt inquiétez-vous, je reviens à votre métier. Si la vente d'assurances par correspondance, ou à un comptoir d'institutions financières, devait un jour déboucher sur la vente à grande échelle sur Internet ou sur CD-ROM, je crois que vous n'auriez qu'à vous en prendre à vous-mêmes; je crois aussi que les lois destinées à protéger votre profession, si nécessaires qu'elles puissent être, s'avéreront inefficaces à long terme.

Face à la profession unique, le traitement de données, il n'y a pas de salut dans la négation ou dans la fuite. Cette profession plane au-dessus de toutes les autres, à la fois comme un défi à leur existence et comme une condition de leur excellence. Si vous voulez éviter qu'elle mette un terme à votre existence, il ne vous reste plus qu'à l'adopter comme condition de votre excellence.

Attention toutefois, dans votre cas, comme dans le cas de toutes les professions dites libérales, l'excellence doit demeurer compatible avec l'humanité. J'en profite pour dénoncer la moderne et stupide réduction de l'excellence à l'efficacité et au rendement. C'est cette réduction précisément qui pourrait vous perdre, car si votre but principal est d'accroître vos revenus en réduisant le temps que vous consacrez à chaque dossier, vous êtes perdus. Sur ce plan tôt ou tard l'ordinateur va vous dépasser, comme il a dépassé Kasparov.

Vous devriez au contraire consacrer plus de temps au dialogue avec vos clients tout en faisant en sorte que ce dialogue soit de plus en plus éclairé.

En vue de cette conférence, j'ai imaginé un système expert pour agent d'assurance dont l'équivalent existe sans doute déjà ou existera demain. Ce logiciel conviendrait parfaitement au client que je suis. C'est vous qui me le faites découvrir, il ne vous remplacera pas, mais si vous attendez que je le fasse ou que je le découvre, il pourrait vous remplacer.

Ce logiciel jouerait dans votre profession un rôle analogue à celui des systèmes experts en médecine. Et l'usage que vous pourriez faire d'un tel logiciel pourrait ressembler à celui que mon médecin fait de son système expert.

Mon médecin est un être très humain; c'est l'une des raisons pour lesquelles je l'ai choisi. Mais il est aussi d'une insatiable curiosité intellectuelle. C'est la raison pour laquelle je l'ai gardé. Il a été l'un des premiers au Québec à intégrer l'homéopathie et l'ostéopathie à sa pratique. Il m'a tout de même grandement étonné, il y a quelques années, quand il m'a appris qu'il avait investi des sommes considérables dans un grand logiciel de diagnostic dont il comptait se servir un jour. Comment! Ce grand médecin possédant tout naturellement le sens du diagnostic, allait soumettre ses patients aux questions d'une machine! Autant dire qu'il allait les soumettre à la question.

Puis un jour il m'a fait une démonstration de la nouvelle procédure de diagnostic qu'il avait imaginé et dans laquelle le logiciel joue un rôle important mais non essentiel. Quelques mois auparavant j'avais moi-même souffert d'une maladie rare, mais très dure à plus de 50 ans, la coqueluche. Je ne vous conseille pas cette forme de thérapie purgative. Je n'ai pas consulté, parce que je craignais un diagnostic de cancer du poumon, mais aussi parce que je crois à la théorie selon laquelle la maladie a souvent un effet purgatif; on en meurt, ou en sort, non seulement guéri mais rajeuni.

Comme les souvenirs de mes symptômes étaient frais à ma mémoire, j'ai répondu aux questions du logiciel. J'ai attendu le résultat avec le plus grand scepticisme. 1er choix, coqueluche avec 25% d'avance sur le second choix. Et je n'avais pas subi les tests accompagnant le formulaire. Peu de temps après, j'ai rencontré un personne de mon âge qui m'a appris qu'il y avait eu au Québec une petite épidémie de coqueluche, qu'elle avait vu trois médecins, qu'aucun d'entre eux n'avait su faire le diagnostic, mais lui avait néanmoins prescrit au hasard des antibiotiques qui évidemment n'ont eu que des effets négatifs.

À moins qu'il n'ait le génie du diagnostic, chose aussi rare que le génie de Bach ou de Mozart, le médecin, de m'expliquer mon docteur, ne peut tenir compte que d'un nombre limité de combinaisons d'indices et de maladies. Un mal de tête, par exemple, peut être l'indice de cent lésions différentes. Un ordinateur peut traiter un nombre pratiquement infini de corrélations de ce genre.

Mon médecin a donc établi la procédure suivante à laquelle je me soumettrai très volontiers, le cas échéant, du moins si j'en ai les moyens. Car l'excellence combinée avec l'humanité implique ici des coûts. Sauf dans les cas d'urgence, les patients qui sollicitent un rendez-vous sont invités à répondre à un questionnaire soit sur leur ordinateur, soit sur papier. À leur arrivée à la clinique une infirmière d'expérience aide le patient à préciser certaines réponses. Toutes les précautions auront évidemment été prises pour que le patient ne soit pas placé brutalement devant le résultat. Le médecin se réserve le privilège de prendre note du résultat, de l'interpréter et de le présenter au patient. Quand il sera en colloque singulier avec son patient, il sera d'autant plus rassurant pour lui, qu'il aura lui-même la paix intérieure découlant du fait qu'il a fait tout ce qu'il pouvait faire pour formuler un bon diagnostic et un bon pronostic.

Je suis persuadé que mon médecin a raison quand il soutient que si tous les médecins procédaient de cette façon, les examens, le premier surtout, coûteraient plus cher que maintenant, mais que les consultations étant plus satisfaisantes pour les deux parties, il y en aurait moins par la suite; de cette façon on finirait par avoir cette médecine à la fois plus efficace et moins coûteuse dont rêve notre ministre de la santé.

Je peux maintenant vous dévoiler les grandes lignes de mon logiciel d'assurance. Avez-vous remarqué que les formulaires habituels d'assurance sont à tous égards conçus de façon à susciter la méfiance et l'insécurité chez l'intéressé? Un formulaire d'assurance qui provoque l'insécurité, c'est une chose étrange en effet! Les caractères d'imprimerie tendent vers l'infiniment petit et les questions posées ressemblent à autant de prétextes que l'assureur pourrait invoquer pour ne pas s'acquitter de ses obligations. C'est pourquoi personne ne lit les formulaires en question. Et c'est là le but recherché de toute évidence.

Mon questionnaire serait au contraire conçu sous le signe du respect du client.

L'une des premières questions posées serait la suivante:

Attachez-vous de l'importance au pourcentage des sommes perçues que les compagnies remettent aux assurés par rapport à celui qui sert à payer l'administration?

Aimeriez-vous avoir un aperçu des scandales qui ont marqué l'histoire des compagnies auxquelles vous pensez vous adresser?

Attachez-vous de l'importance à la compagnie qui vous assurera, aux valeurs qu'elle défend, à sa politique d'investissement, au pays auquel elle appartient?

Autres questions

Souhaitez vous être assuré par une compagnie québécoise qui ait au moins 90% de ses placements au Québec?

Certaines compagnies sont d'excellents citoyens corporatifs, d'autres n'attache d'importance qu'à leurs profits. Dans sa politique de publicité et de relation publique, telle compagnie peut soutenir d'abord les arts, une autre les sports, une autre la recherche médicale, etc. Toutes choses égales d'autre part avez-vous une préférence pour l'une ou l'autre?

Je serais ravi de pouvoir répondre à un pareil questionnaire. Je crois même que je prendrais une assurance juste pour avoir le plaisir de le faire. Vous me direz qu'il est difficile d'obtenir sur les compagnies tous les renseignements correspondant aux questions posées.

Je vous répondrais: vous n'avez qu'à ajouter une question me donnant le choix entre les compagnies qui divulguent l'information que je souhaite et celles qui ne le font pas.

Quand votre système expert aura analysé mes réponses, vous viendrez me rencontrer à la maison, avec la sereine certitude d'avoir déniché la compagnie qui correspond à mes souhaits. Et nous aurons des rapports d'autant plus humains, gratuits et vrais que j'aurai la certitude que vous avez bien fait votre métier compte tenu du contexte actuel.

Allons plus loin…

Quels sont les soucis qu'on a après avoir accepté de payer les primes annuelles? Voici deux exemples. Quand on prête sa voiture à un ami, est-ce qu'on conserve la même couverture? De même quand on achète un équipement coûteux et qu'on le confie à collaborateur qui travaille chez lui, comment faut-il procéder pour être absolument sûr que ladite machine est bien couverte? Supposons que dans l'immeuble où habite l'utilisateur de la machine il y a un utilisateur qui est aussi pyromane?

J'aimerais que sur son site Internet mon agent, – je dis bien mon agent car c'est lui que je connais et c'est en lui que j'ai confiance – me propose un formulaire qui me permette de régler vite et clairement mes problèmes.

Voici un exemple des questions qui pourraient m'être posées dans le cas d'une voiture prêtée à un ami.

Quel est le nom de votre ami?

Quel est le numéro d'immatriculation de sa propre voiture?

Combien de kilomètres compte-t-il parcourir? Etc.

Je devrais normalement recevoir dans les minutes qui suivent une approbation ayant valeur légale. Ou si le cas est complexe, un coup de téléphone. Et vous pourriez vous endormir le soir en pensant que vous ne plongez pas vos clients dans l'insécurité pour le reste de leurs jours.

Il existerait un formulaire semblable pour tous les cas où les assurés sont en ce moment plongés dans une sécurité inutile.

Dans le cas de la planification financière, plus complexe que l'assurance, il faudrait prévoir un formulaire encore plus élaboré.

Suivrait une rencontre qui serait d'autant plus fructueuse à tous égards que le client serait assez éclairé pour faire un véritable choix. Dans un rapport ainsi vécu sous le signe de l'égalité, il serait plus facile de tendre vers l'amitié. Car ce qui nuit le plus à la qualité des rapports entre les professionnels et leurs clients, c'est une inégalité jouant presque toujours en faveur du professionnel. C'est l'une des principales raisons pour lesquelles mon ami médecin a mis au point sa procédure. Il consent en l'utilisant à renoncer à un prestige résultant d'un savoir que le client lui prête spontanément, mais qu'un bon logiciel possède à un plus haut degré.

Médiateur ou entremetteur?

Parmi les questions que le client se pose ou devrait se poser il y a celle-ci: Est-ce que mon agent agit comme entremetteur ou comme médiateur? M'offre-t-il la compagnie qui l'avantage le plus lui, ou celle qui m'avantage moi?

Pour bien pratiquer un tel métier aujourd'hui, comme pour pratiquer correctement la médecine, il faut considérer la formation et l'information continues comme des choses qui vont de soi. Vous êtes perdus à partir du moment où, fatigués d'apprendre de nouvelles choses tous les jours, vous vous repliez sur vos acquis.

De tels propos sont d'une extrême banalité. Je vais tenter de leur donner un peu plus de saveur en les situant dans le contexte créé par les nouvelles techniques de communication et d'information. La connaissance n'est pas un stress s'ajoutant aux autres stress de la vie. Elle est un accomplissement, et en tant que tel, une source de plaisir. Il est naturel à l'homme non seulement d'apprendre, mais de ne jamais cesser d'apprendre. Les avantages adaptatifs dont il jouir par rapport aux animaux tiennent à sa capacité d'acquérir sans fin de nouvelles connaissances. Et vous aurez remarqué que les animaux sauvages eux-mêmes sont toujours mentalement actifs, si j'ose dire, toujours en état de vigilance.

Ce qui est contre nature ce n'est pas la découverte constante comme semble le penser ceux que la connaissance effraie, c'est au contraire cette passivité d'esclave qui fait qu'on a toujours besoin de se distraire et jamais besoin de s'informer. C'est à cause de cette passivité surtout que les nouvelles techniques de communication et d'information sont dangereuses pour l'humanité en général, et pour les professions comme la vôtre en particulier.

Rien n'a changé au fond. Le bon menuisier au XVIIe comme au XIXe était celui qui était toujours à la recherche de matériaux et de méthodes lui permettant d'améliorer ses meubles. Ce qui est nouveau, c'est la prolifération de l'information et la nécessité de recourir à des procédés sophistiqués pour les traiter, en vue de les mettre au service du jugement et des grands sentiments qui font l'humanité.

Ces procédés ne sont que des moyens, mais des moyens si puissants, si impressionnants surtout, qu'ils fascinent les petits esprits. Il n'y a qu'un remède contre cette fascination: le contact quotidien avec les grands esprits. Cela me ramène à l'humanisme.

L'idée de la formation continue, on l'accepte à limite quand il s'agit de connaissances conduisant de façon directe et immédiate à des avantages financiers. Il n'en pas ainsi de la culture générale. L'obligation d'apprendre chaque année un nouveau logiciel, a supprimé le peu de temps qui restait pour lire Balzac. Or l'essentiel est dans Balzac. Eu égard à l'amélioration des rapports entre êtres humains, un seul de ses romans vaut des tonnes de manuels de psychologie industrielle.

Je disais qu'il faut, pour échapper aux effets destructeurs de l'accélération de l'histoire, pouvoir se réfugier dans des oasis. La culture est non seulement l'une de ces oasis, mais la meilleure voie d'accès à toutes les autres.

Au cours du présent siècle, de nombreux penseurs, dont C.P.Snow, ont appelé de leurs vœux ce qu'ils ont appelé la troisième culture. Cette troisième culture est la synthèse de la culture humaniste et de la culture scientifique et technique. CP.Snow dénonçait surtout l'attitude des humanistes réfractaires n'ayant que mépris pour l'autre culture. La situation s'est inversée depuis, surtout en Amérique, où la science et la technique ont toujours joui d'un préjugé favorable. La culture humaniste, pour ce qui en reste, est reléguée à la sphère de la distraction.

Le pire danger pour l'humanité et pour les professions libérales, c'est la disparition du sens de la gratuité, de l'intérêt pour l'homme en tant qu'homme, qui étaient au coeur des professions libérales. Dans la mesure où par la faute de leurs représentants, elles se réduiront d'elles-mêmes à des opérations techniques, la machine, la profession unique, pourra les remplacer sans que personne n'en souffre.

Les médecins, les enseignants et les agents d'assurances achèteront alors un gîte du passant avec le désir secret de retrouver dans cette nouvelle activité cette bonne et vieille humanité qui a disparu de leur bon vieux métier. Car voici le paradoxe dans lequel nous sommes. Les métiers traditionnels, comme les professions libérales, étaient poreux. Ils comportaient de l'espace libre pour les rapports humains. Le souci de l'autre pouvait s'y incruster comme un diamant dans un métal précieux. Dans tous les villages du monde, comme dans le mien, il y avait un cordonnier qui était toujours heureux de voir arriver l'enfant que vous étiez, qui avait toujours du temps à lui consacrer. Quand vous pénétriez dans sa boutique vous n'étiez pas un électron entrant en collision avec un autre électron, vous étiez un être humain.

La malédiction de la chaîne de montage a peu à peu gagné tous les métiers; le temps vide, le temps libre, le jeu, l'espace destiné aux sentiments humains en a été progressivement extirpé, pour qu'à la fin il ne reste plus que le métal pur et dur de l'efficacité. Mais où va se loger désormais l'humanité ainsi délogée de son lieu naturel d'insertion, la vie quotidienne? Dans les loisirs? Illusion. Nos loisirs sont toujours à l'image de notre travail. Voyez les loisirs auxquels de plus en plus s'adonnent les gens pressés. Ils sont vécus sous le signe de l'efficacité. On les appelle conditionnement.

D'anciens métiers, comme celui de boulanger, reparaissent en ce moment. Signe des temps? Pour les professions libérales, il faut miser sur une appropriation intelligente des nouvelles techniques de communication et d'information. Faire en sorte que le gain de productivité obtenu dans les tâches secondaires soit consacré aux choses humaines essentielles.

Voici l'image que je me fais du temps et de l'espace dans la profession libérale dont je rêve. Dans les maisons où l'on a une juste hiérarchie des valeurs, on cache les appareils de son et de télévision dans un beau meuble, d'une part parce qu'il ne convient pas qu'ils attirent l'attention plus qu'un table bien mise, d'autre part parce qu'on veut résister à la tentation de les ouvrir quand on reçoit des amis.

De la même manière et pour les mêmes raisons, les ordinateurs et autres machines serviles devraient disparaître de la vue dans les bureaux, être escamotables à volonté pour faire place à des boiseries chaudes, des plantes vertes, des tissus agréables à la vue et au toucher. Car pour pouvoir être humain, un milieu doit d'abord être vivant. En entrant dans un tel bureau, on éprouverait un sentiment de dignité favorable à l'établissement d'un rapport authentiquement humain. On n'aurait pas l'amère impression que le temps c'est de l'argent et qu'il faut sortir de là au plus vite; on serait plutôt disposé à comprendre ce mot de Gustave Thibon: tout ce qui n'est pas de l'éternité retrouvée est du temps perdu.

Pour en savoir plus

Voir la contribution de l'auteur au débat sur la déréglementation dans le domaines des institutions financières.


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