L'Encyclopédie de L'AGORA

L'enseignement à distance aux proches: un non-sens

paru dans La Dépêche, Collège Édouard-Montpetit, vol 11, no 5, février 1999

Claude Gagnon
Éditeur de la revue Horizons philosophiques

L'enseignement télématique fait maintenant partie de notre vécu professionnel. On apprend depuis fort longtemps à distance, mais on le fait depuis tout récemment en utilisant des machines. Le débat philosophique est ouvert, le débat politique aussi. Qu'importe si les nouveaux médias nous inspirent ou pas, on pourrait dire qu'ils nous aspirent! Se braquer contre l'électricité ou contre l'entretien des routes n'est pas non plus une position longtemps tenable.

C'est peut-être le propre d'Internet d'avoir mis en relief la contradiction qui guette l'application abusive d'une innovation technique qui se qualifie trop souvent de technologique. L'histoire moderne de l'enseignement à distance remonte à la fondation, en France, du Centre national de l'enseignement à distance (CNED), après la seconde guerre mondiale, pour venir en aide, notamment, aux handicapés de la guerre. Le médium traditionnel de cet enseignement est la correspondance écrite accompagnée de livres ou de manuels. Lorsque les données sur support électronique purent voyager d'un lieu à un autre, dans les années 1970, l'espace cybernétique fut occupé par Minitel en France et l'agence Reuter à travers le monde, pour les cotes boursières en temps réel. Le CNED a développé un enseignement télématique dès cette période. Et son principe gestionnaire de base est clair: la télématique est un enseignement d'appoint seulement.

Ce qui signifie dans les faits que bien qu'il se soit grandement étendu et qu'il serve de modèle pédagogique dans la francophonie, le CNED n'a jamais envisagé une formation télématique autonome et normalisée comme équivalente à une formation en mode "présentiel". Ce positionnement n'est pas gratuit et devrait être vivement discuté et disputé avant qu'on fasse n'importe quoi qui aboutisse à ne rien faire du tout. Un exemple vaut mille discours.

Brenda, qui habitait l'arrière-pays du nord de l'Ontario, s'était branchée sur le réseau de formation à distance du professeur McDonell pour suivre des cours en soins infirmiers. Cette activité la passionnait d'autant plus que son isolement rendait encore plus important le contenu du cours. Brenda réussit si bien qu'elle s'inscrivit dans le programme du baccalauréat en soins infirmiers. Sa vie prit une nouvelle couleur; le réseau d'enseignement lui faisait parvenir à toutes les deux semaines, via sa bibliothèque locale, toute la documentation annexe à son cours, sous forme de livres et de revues. Elle étudia ainsi pendant deux ans, puis son conjoint fut muté dans la capitale. Brenda pouvait maintenant continuer sa formation. Ce qu'elle fit sous le mode "présentiel" évidemment, puisque ni elle ni les administrateurs du système McDonell n'auraient imaginé qu'elle continue sur sa machine alors qu'elle était maintenant dans la même ville que son institution scolaire. Or cette évidence pour Brenda, le professeur McDonell, les pédagogues du CNED et tous les autres réseaux d'enseignement visités semble disparaître avec la configuration sociale d'Internet. La fonction d'appoint pour cause de handicap physique ou psychologique, ou l'éloignement, ne sont plus considérés comme nécessaires car certaines institutions optent pour la diffusion d'un enseignement exclusivement "internautique" ou presque, à des étudiants qui demeurent dans le même arrondissement que leur université. Il arrive alors une autre histoire: un autre exemple vaut encore mille discours.

Eugène fréquente le collège Édouard-Montpetit et entend parler des cours de philosophie via Internet. Déjà inscrit dans un groupe normal de philosophie, il annule son inscription à ce dernier et, sans aucune raison vitale, il choisit de suivre le cours sur le site du DEC virtuel. Mais la motivation n'y est pas. L'horaire du collège et son vécu ont vite rempli la plage de cours libérée; par ailleurs, la machine à jeu a de la difficulté à se transformer en machine à apprendre; "l'interactivité" n'est plus nerveuse mais cognitive. C'est probablement à cause de cette absence de raison valable pour s'absenter du collège, jointe à la nouveauté de l'utilisation de l'ordinateur en réseau, que le cours devient extrêmement difficile à réussir. La machine montre alors son vide: ce n'est pas seul devant sa machine qu'on peut surfer sur les question des autres, c'est dans la classe! Odeur irremplaçable, surtout quand on la remplace par une machine d'abord éteinte. Eugène a réussi son cours avec une note modeste, mais a confié qu'il avait surtout appris ce qu'il nommait "la chaleur de sa classe".

Comme disait un collègue philosophe, qui réfléchissait sur la comparaison des deux types d'enseignement, "le milieu naturel d'apprentissage et de société est la classe. Si on enlève ce milieu naturel, l'apprentissage demeure possible, mais devient nécessairement beaucoup plus abstrait."

On peut donc légitimer l'enseignement à distance comme appoint ou en situation de handicap. On peut, certes, faire, en appoint au cours de physique, des expériences à distance au laboratoire du cégep F.-X. Garneau, mais il faut se rappeler que bon nombre d'étudiants qui s'inscrivent, sans handicap aucun, à l'enseignement médiatisé abandonnent ou échouent. La motivation n'y est tout simplement pas, c'est évident! On l'a toujours su! Alors, où est le profit? Quel sens cela a-t-il de "médiatiser" les espaces immédiats? Postes de péage? Ou voies de garage?

Site web du CNED: http://www.yahoo.fr/Enseignement_et_formation/Enseignement_a_distance/


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