L'Encyclopédie de L'AGORA

Le grand chantier du savoir:
l'encyclopédie, d'hier à demain

par Marc Chevrier

paru dans L'Agora, vol 4 no 3 (avril 97)

Il y a plus de 2000 ans, à Alexandrie, le roi Ptolémée eut une grande idée: créer dans son palais une bibliothèque qui devait réunir tous les ouvrages du monde entier. Mais cette bibliothèque, dont la légende a traversé les siècles, était réservée aux scribes du roi, qui amassaient pour lui seul toute la mémoire du monde. Aujourd'hui, bon nombre de pays ont de grandes bibliothèques nationales, ouvertes au public. La France en a une toute nouvelle, la Bibliothèque nationale de France, construite au coût de deux milliards de dollars sur un site de 7,5 hectares au bord de la Seine à Paris. Impériale, dressant ses quatre tours telles les tourelles d'un château-fort, cette bibliothèque accueillera une collection de plus de dix millions de livres, accumulés depuis que François 1er créa le dépôt légal en 1537.

L'ouverture au public de cette bibliothèque digne des Pharaons a coïncidé avec l'inauguration de l'exposition "Tous les savoirs du monde" consacrée à l'encyclopédie. L'encyclopédie telle que nous la connaissons aujourd'hui est relativement récente dans l'histoire. Mais le désir de réunir, classer et faire partager le savoir est très ancien. C'est ce que nous rappelle l'exposition, qui s'ouvre avec l'invention de l'écriture, ce dont témoignent des tablettes d'argile couvertes de caractères cunéiformes, que les scribes sumériens du IIIe millénaire (av. J.C.) nous ont laissées. L'exposition se clôt avec les nouvelles technologies et avec une interrogation: la numérisation, l'hypertexte et les réseaux préparent-ils la voie à un nouvel encyclopédisme?

Entre les tablettes sumériennes et l'hypertexte, cette ambition très humaine de totaliser les connaissances a parcouru un long chemin. Les premières bibliothèques apparaissent au temps d'Assurbanipal, roi d'Assyrie au VIIe siècle avant J.-C. Les Ptolémées à Alexandrie, les Attalides à Pergame, les empereurs de Chine et au XIVe siècle, le roi de France Charles V perpétueront la tradition des bibliothèques royales. On doit à l'Antiquité les premiers systèmes d'organisation du savoir. L'oeuvre d'Aristote fournira pendant longtemps un modèle de division du savoir. Mais l'effondrement de l'empire romain au VIe siècle mit en péril l'héritage grec, enrichi de celui des Romains. Dès lors, la vie intellectuelle se réfugie dans les monastères. On copie les écritures et les textes anciens, dans le but d'instruire les clercs. Grâce à la redécouverte des philosophes antiques, le moyen âge chrétien voit apparaître plusieurs formes d'encyclopédismes: somme théologique, encyclopédie de prédication, miroir de sagesse pour les princes. On conçoit alors le savoir comme formant un cercle fermé, dont le centre chemine vers la contemplation de la vérité éternelle, de la sagesse. Cependant, l'enkuklios (circulaire) païdea (éducation) finira par s'élargir. À la fin du XIIIe siècle, le Catalan Raymond de Lulle propose comme image des savoirs profane et religieux l'arbre de science. Les humanistes de la Renaissance se passionnent pour l'utopie d'un savoir total, déduit logiquement d'un petit nombre de principes. C'est au début du XVIIe qu'apparaît en Angleterre avec Francis Bacon une autre image de la connaissance: après l'arbre, vient l'océan. Le savoir n'est plus un trésor ancien qu'il s'agit de préserver: c'est un ensemble de petites conquêtes gagnées sur une terre vierge sans limite. Désormais le savoir englobe, outre les sciences spéculatives, les savoir faire techniques. Devant l'accroissement considérable des connaissances, les esprits modernes tel Leibniz rêveront d'une langue exacte et universelle ou voudront comme les grands naturalistes Buffon et Linné répertorier la totalité du monde vivant.

Au milieu du XVIIIe siècle, Diderot et le mathématicien d'Alembert unissent leurs efforts pour publier un Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, communément appelé l'Encyclopédie. C'est la première grande entreprise encyclopédique moderne, qui servira de prototype à toutes les autres. Près de 200 collaborateurs, aux horizons très variés, composent ses 17 volumes et ses 11 volumes de planches. L'oeuvre est révolutionnaire à plus d'un titre: les savoirs faire ont droit de cité aux côtés des savoirs classiques; l'encyclopédie, instrument du doute et de la raison, combat l'obscurantisme de l'Ancien Régime; enfin, elle propose comme critère de classement l'ordre alphabétique, qui facilite la consultation. Au XIXe siècle, l'Encyclopedia britannica et l'Allgemeine Enzyclopädie de Ersch et Gruber, encyclopédie allemande en 167 volumes, reprendront la formule. Depuis ce siècle, les dictionnaires et les encyclopédies en tous genres se sont multipliés. Certains sont disponibles sur CD-ROM ou même sur le cyberespace. Le Britannica on line donne accès à plusieurs de ses pages, constamment mises à jour.

À l'aube du XXIe ciècle, il est concevable que tout le savoir sera disponible sur le cyberespace. Il suffira d'ouvrir son ordinateur pour naviguer sur l'océan du savoir. Le cyberespace rend-il pertinente encore l'entreprise encyclopédique?

Un grand chantier du savoir: l'encyclopédie québécoise virtuelle

Le cyberespace, cet océan d'informations dans lequel une multitude de sites déversent sans cesse leurs alluvions de textes, d'images et de données, est en lui-même une forme d'encyclopédie, universelle et mouvante. Au contraire toutefois des encyclopédies classiques, le cyberespace ne suit aucun plan d'ensemble, aucune idée directrice. Sans maître, sans principe de sélection ou d'organisation, il admet dans son arène le faux et le vrai, l'information brute et la connaissance, le délire haineux et la poésie sublime, le bavardage et les grands classiques. En fait, le cyberespace est un paradoxe: image du chaos, il trouve son ordre dans la technique, mais point dans le discours.

Généralement, l'entreprise encyclopédique s'est traduite par trois ambitions. 1- La création de bibliothèques, qui accumulent et préservent les écrits, pour la jouissance des savants et du grand public; 2- par la création de musées et de collections, qui rassemblent les oeuvres d'arts, les restaurent et les exposent au public; 3- par la publication de dictionnaires et d'encyclopédies, présentant l'univers de la connaissance sous la forme d'articles succincts rédigés par des maîtres de chaque discipline du savoir. Par définition, l'encyclopédie est organisation, sélection et simplification. Elle propose une hiérarchie de la connaissance, classe les branches du savoir et ordonne du général au particulier les connaissances acquises. Comme on ne peut tout illustrer, il faut trier dans chaque discipline l'essentiel de l'accessoire, les vérités établies des controverses. Enfin, il faut rendre accessible à l'homme moyen tout l'univers de la connaissance, donc vulgariser et donner à l'ensemble unité et clarté de style.

Les raisons qui ont justifié l'aventure encyclopédique à la fin du XVIIIe siècle ont conservé aujourd'hui toute leur pertinence. De plus, l'éclatement et la multiplication des savoirs, le déclin de la culture générale au profit des savoirs spécialisés et le chaos du cyberespace sont aujourd'hui autant de nouvelles raisons de poursuivre l'idée encyclopédique. Les Anciens ont longtemps poursuivi l'idéal d'un savoir universel, que l'honnête homme peut aspirer posséder par la maîtrise des arts libéraux, comme la grammaire, la rhétorique, la dialectique et l'arithmétique. Les Modernes d'aujourd'hui, formés à la raison scientifique, n'ont plus cette ambition. Les savants se sont partagés le savoir en petits fiefs, qui avec les découvertes et les théories, se divisent et se multiplient.

L'encyclopédie demeure peut-être l'un des moyens privilégiés par lequel, grâce à l'effort de synthèse et de simplification qu'il requiert, le savoir des spécialistes peut devenir intelligible et communicable au plus grand nombre. L'utilité d'une telle démarche se passe d'une longue démonstration. Il suffit d'observer à quel rythme les découvertes scientifiques s'accumulent et posent à la société des défis et des dilemmes constants. Il est vital que la portée des nouvelles découvertes en biologie, en génétique, en chimie ou en physique soit comprise par un plus grand cercle que celui, trop restreint, des maîtres. Il l'est tout autant que ces spécialistes raisonnent autrement qu'à froid et que par une culture générale, scientifique et humaniste, il puissent équilibrer leur jugement et expliquer leurs travaux à la société. Pour cela, il importe que les sciences dialoguent entre elles, non seulement entre maîtres, mais aussi avec le concours du public, et par le relais des médias, des écoles et des lieux de culture, comme les bibliothèques. Le cyberespace ne peut à lui seul assurer ce dialogue; l'encyclopédie en a fait son dessein et peut encore y servir.

Au Québec, nous avons beaucoup investi depuis trente-cinq ans dans l'infrastructure scolaire. Un réseau d'écoles, de collèges et d'universités couvre maintenant son territoire. Des chercheurs de toutes disciplines oeuvrent dans ses universités, instituts, laboratoires et centres de recherches et repoussent les limites du savoir. Le temps n'est-il pas venu de couronner tout ce long effort de recherche et d'investissement d'une entreprise de synthèse, de partage et de mise en ordre? Ainsi le Québec livrerait au monde les meilleurs fruits de son intelligence et de son expertise. Lors du dernier sommet socio-économique, un chantier manquait à l'appel: le chantier du savoir. Nation libre, ouverte et commerçante, le Québec est aussi une nation connaissante. Nous aimons clamer en politique notre différence. Sachons aussi prétendre à l'universel.

Or, le cyberespace offre au Québec l'occasion de se lancer ans l'aventure encyclopédique. Il s'agirait pour lui de mobiliser ses forces connaissantes pour la réalisation d'une encyclopédie québécoise, disponible sur l'inforoute. à ce vaste chantier du savoir pourraient contribuer les institutions d'enseignement et de recherches, les entreprises et les chercheurs autonomes. L'inforoute étant un médium très décentralisé, sachons en profiter pour unir à travers le Québec un réseau de rédacteurs qui, article après article, enrichiraient à distance cette encyclopédie que chaque Québécois, Français, Sénégalais, Mexicain et Américain pourrait consulter de son écran. Comme un tel projet serait un bien public, il a besoin de l'aide de mécènes pour exister. Qu'il soit patronné par l'état ou par des personnes privées, il nécessite une aide mesurée, car sa réalisation dépend plus d'une coordination souple et fine que de grosses structures dotées de gros budgets.

Jadis, Alexandrie, avec son phare et sa bibliothèque, brillait sur toute la Méditerranée et attirait marins et savants. Le cyberespace peut favoriser la naissance de nouvelles Alexandries, dominant l'océan du savoir et offrant aux navigateurs de toutes provenances des havres pour la réflexion et l'imagination. Le Québec aura bientôt sa Grande Bibliothèque. Mais de quel phare illuminera-t-il le monde?


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