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Nous avions un État au temps des orphelins de Duplessis. S'il était moins providentiel que l'état actuel, il n'en était pas moins responsable des institutions qui recevaient de lui leur mandat sans recevoir en même temps les moyens de le remplir. Ce sont nos parents et nos grands-parents qui élisaient les gouvernements d'alors. Nous ne sommes pas héritiers seulement des biens qu'ils nous ont transmis. Nous sommes aussi héritiers des choix qu'ils ont faits et de leurs conséquences. C'est donc nous, la société dans son ensemble, qui portons toute la responsabilité des mauvais traitements infligés aux orphelins de Duplessis.
Certains de mes propos publics sur l'affaire des orphelins de Duplessis ont donné lieu récemment à des interprétations sans fondement. Devant les évêques catholiques canadiens réunis en congrès à Ottawa à la fin d'août, j'ai fait allusion à un argument que j'ai entendu à plusieurs reprises, formulé par des personnes ayant des liens plutôt froids avec l'église. "S'il fallait que les communautés religieuses soient obligées de retirer de leurs oeuvres et de leurs fondations les millions qu'elles devraient verser aux orphelins de Duplessis, et d'abord à leurs avocats, ce serait une véritable catastrophe, pour Montréal en particulier." C'est ainsi que j'ai appris le nombre et l'importance des oeuvres que les communautés religieuses soutiennent, toujours avec une infinie discrétion, à Montréal, au Québec et dans l'ensemble du Canada.
Certains en ont conclu que j'avais tiré de ces faits des arguments destinés à perpétuer la grande noirceur en empêchant que la lumière soit faite sur les événements en cause.
Mon principal souhait c'est que la lumière qui doit être faite soit plus créatrice que destructrice. Mon premier souci est pour les orphelins dont la plupart appartiennent toujours à la frange malheureuse de notre population. Une partie des oeuvres que continuent de soutenir les communautés religieuses leur est destinée justement. à supposer que la justice soit faite de manière à entraîner la ruine des communautés religieuses, la somme qui reviendra à chaque orphelin, une fois les frais d'avocats payés de part et d'autre, sera malgré tout insuffisante. Il faut au moins s'assurer qu'ils ne perdront pas sur le plan de la charité beaucoup plus que ce qu'ils auront gagné par la justice. Bien naïf qui mise sur l'état pour élever le plateau de la justice jusqu'à celui de la charité.
Certes, si l'on estime que les communautés religieuses ont été et seront encore plus nuisibles qu'utiles, on peut toujours se réjouir d'accélérer leur déclin pour pouvoir les remplacer par des bénévoles. Le mal fait à la société ne serait hélas! pas effacé par ce manque de reconnaissance. Car, si une condamnation exemplaire et ruineuse des religieuses avait lieu, qui, parmi les bénévoles serait assez inconséquent pour assumer la responsabilité d'interventions comportant des risques d'abus? La crainte des poursuites, qui a déjà fait trop de ravages dans nos sociétés, deviendrait alors une véritable obsession. Pour faire du bon travail auprès des enfants et des malades mentaux, il est souhaitable qu'on les aime. Or l'amour, cet enfant ailé, étant toujours plus pur que les coeurs qu'il transperce, il s'ensuit fatalement, entre les enfants et leurs éducateurs, quelques rapports troubles qui, le plus souvent, sont d'une ambiguïté sans conséquences mais qui parfois, aujourd'hui comme hier, peuvent donner lieu à de regrettables excès. Qui sait d'ailleurs si, tout compte fait, le risque de tels excès n'est pas préférable à des rapports maîtres-élèves marqués au coin de la correctness, de la méfiance, de l'indifférence, de la froideur? Ne serait-ce pas là l'une des causes de l'actuel taux de suicide chez les jeunes? On sait d'autre part que les jeunes psychotiques souffrent de plus en plus d'une identification aux machines qui remplacent les êtres humains... ces substituts n'ont pas de faiblesse.
De toute façon, dans la compréhension et le redressement des torts faits aux orphelins, l'étape de la justice aurait dû être précédée d'une étape sociale et culturelle. Un avis des historiens serait particulièrement important, car il s'agit d'abord de savoir s'il convient de faire un procès à une mentalité, à une étape déterminée dans les rapports des adultes avec les enfants en général, et les orphelins en particulier. En Occident les enfants ont été jusqu'à tout récemment traités très durement. Dans les familles à la fois pauvres et nombreuses, il arrivait souvent qu'on les laisse mourir. Cela se produisait encore au Québec, comme ailleurs en Occident, au cours des années 1940. L'historien Philippe Ariès ne cessait de rappeler que l'infanticide n'avait disparu qu'au cours des dernières décennies. Et il n'était même pas très sûr de ce fait. La cruauté ne se limitait d'ailleurs pas aux familles pauvres. (Voir, entre autres ouvrages comportant des données et une bibliographie intéressante sur le sujet, celui d'Edward Shorter, Naissance de la famille moderne, Seuil 1977).
Le sort des enfants en institution, qui étaient à la fois orphelins et marqués par un diagnostic de débilité, ne pouvait être que tragique dans ces conditions. Tout le monde a entendu parler de cette recherche américaine qui, au début du siècle, amena les savants à châtrer des centaines d'adolescents dans le but de comparer ensuite leur état de santé à celui des gens normaux.
La mentalité qui a rendu de telles choses possibles a peut-être persisté au Québec quelques années de plus qu'aux États-Unis - encore faudrait-il le prouver - pour des raisons historiques que tout le monde connaît. Le retard a peut-être été un peu plus long à Terre-Neuve. Les Américains ont utilisé diverses méthodes pour redresser la situation. (L'ont-ils d'ailleurs redressée partout?) Tout un grand peuple ne s'est pas auto-flagellé sur la place publique mondiale à cause d'histoires d'horreur qui avaient été jusque là hélas! une chose commune dans l'humanité. Espérons que le petit peuple québécois saura faire preuve du même bon sens et de la même fierté. à une période cruciale de notre histoire, nous ferions le bonheur de bien des voyeurs du voisinage en poussant notre ardeur purificatrice au-delà de ce qu'exige l'exemple de pays qui ont civilisé leurs rapports avec les enfants abandonnés quelques années avant nous.
Si jamais notre jury d'historiens en venait à la conclusion qu'un procès est justifié, le procureur général devrait selon la même logique déterrer tous les tristes événements qui se sont produits dans les familles à la même époque. Il existe des grand-mères, encore vivantes, qui dans les années 30 ou 40, ont laissé mourir des enfants parce qu'elles en avaient trop, parce qu'elles étaient pauvres, parce qu'elles en étaient au point où un effort de plus les aurait fait mourir elles-mêmes. Les quelques religieuses qui ont pu se montrer dures contre les orphelins étaient les soeurs ou les cousines de ces mères.
Quel sort réserverons-nous alors aux 1000 adultes responsables des abus sexuels dont 108 enfants de Povungnituk ont été récemment victimes? Si, comme on est justifié de le croire, la culture et la pauvreté est une excuse dans le cas des Amérindiens, la mentalité de l'époque combinée avec la même pauvreté n'est-elle pas aussi une excuse dans le cas de nos grand-mères et nos grand-tantes?
Il y a un autre aspect important dans les affaires de ce genre. De source fiable, j'ai appris qu'il y a quelques années, dans l'un de nos hôpitaux où les religieuses ne sont plus qu'un souvenir, des handicapées mentales, dans des circonstances que j'estime préférable de ne pas préciser, ont été amenées à se prostituer à l'intérieur même de l'institution. On apprendra peut-être un jour que, pour défendre leurs membres en de telles occurrences, sans doute plus fréquentes qu'on ne le croit, les syndicats jouent un rôle étonnamment semblable à celui que jouaient les communautés religieuses jadis.
Faudra-t-il reprocher aux syndicats dans cinquante ans ce qu'on tolère d'eux aujourd'hui? L'essentiel est qu'on rende justice aux victimes et qu'on prévienne la récidive, mais ni la justice, ni un intérêt public encore plus large n'exige que les bas-fonds des personnes et des collectivités soient étalés, offerts en spectacle à une population qui risque de s'abaisser elle-même ainsi. (Sur les risques qu'on fait courir aux enfants en étalant ainsi les bas-fonds, se reporter au livre de Hubert van Gijseghem, L'enfant mis à nu, éditions du Méridien, Montréal 1992.) Il faut laisser le soin d'évoquer ces bas fonds aux authentiques génies. Dickens et Émily Brontë par exemple ont su évoquer à la perfection les excès commis dans les pensionnats anglais au XIXe siècle. Ils lèvent le voile assez pour qu'on sache de quoi des éducateurs pervers peuvent être capables et ils l'abaissent au moment où le regard deviendrait complice de la chose vue. à eux seuls, ces deux génies ont sans doute fait plus pour assainir le climat des pensionnats anglais que ne l'auraient fait des procès à sensation, des films et des romans eux-mêmes pervers.
L'aspect le plus grave dans cette affaire, ce sont les victimes elles-mêmes qui le disent, ce sont les faux diagnostics de maladies mentales. Dans ce cas précis, la première responsabilité appartient aux médecins, non aux religieuses qui, pour la plupart, étaient d'humbles servantes provenant des mêmes milieux que les personnes dont elles avaient la charge. Et si l'église doit être mise en cause, ce doit être par sa hiérarchie, et non par le biais de religieuses qui n'avaient guère plus d'importance que les fidèles ordinaires par rapport à cette hiérarchie. Une société qui laisserait peser tout le fardeau de la réprobation sur de telles femmes, jadis au second plan, âgées maintenant, ferait ainsi preuve d'une lâcheté, d'un manque de solidarité tragiquement inquiétants.
Honte à l'état qui s'est tenu prudemment à l'écart alors que, dès les premiers signes d'aggravation du malaise, il aurait dû prendre sur lui toutes les responsabilités, servant ainsi de bouclier aux religieuses et à leurs soeurs et cousines mères de quinze enfants.
Car nous avions un État au temps des orphelins de Duplessis. S'il était moins providentiel que l'état actuel, il n'en était pas moins responsable des institutions qui recevaient de lui leur mandat sans recevoir en même temps les moyens de le remplir. Ce sont nos parents et nos grands parents qui élisaient les gouvernements d'alors. Nous ne sommes pas héritiers seulement des biens qu'ils nous ont transmis. Nous sommes aussi héritiers des choix qu'ils ont faits et de leurs conséquences. C'est donc nous, la société dans son ensemble, qui portons toute la responsabilité des mauvais traitements infligés aux orphelins de Duplessis. La honte, la grande honte dans toute cette affaire, c'est que le premier ministre du Québec n'ait pas, en notre nom à tous, assumé la responsabilité des attaques dirigées contre les seules religieuses.
Nous avons regroupé un certain nombre d'allusions à des lois établissant nettement que, dès les origines, c'est le gouvernement qui exerçait un contrôle sur les hôpitaux et les asiles. Il ne s'agissait pas tant de recenser quelles lois s'appliquaient que de montrer l'engagement progressif du gouvernement dans le développement des institutions hospitalières.
Ainsi, en 1692, l'hôpital général de Québec est fondé. L'ordonnance qui accorde les lettres patentes stipule que les pauvres mendiants, valides et invalides, devront être enfermés à l'hôpital pour y être employés aux ouvrages et travaux que les directeurs du dit hôpital jugeront à propos... Les administrateurs, d'abord majoritairement laïcs, auront aussi le droit de correction et de châtiment sur les pauvres internés.
En 1801, apparaît l'Acte pour le soulagement des personnes dérangées dans leur esprit et pour le soutien des enfants abandonnés, une loi organisant la gestion financière des hôpitaux. Cette loi permet au gouverneur d'affecter 1000 livres par année au soutien des aliénés et des enfants abandonnés. Le gouverneur nommera alors des commissaires chargés de conclure des ententes de financement avec les hôtels-Dieu et les hôpitaux généraux.
En 1838, enquête d'un certain docteur Doratt, Inspecteur des hôpitaux du Haut et du Bas Canada sur l'état des institutions de charité, et en particulier sur la situation des aliénés au Bas-Canada. En 1859, est fondé le premier organisme central de contrôle de l'appareil socio-sanitaire en Amérique du Nord. Il a la surveillance de 62 établissements publics.
Une loi capitale est votée en 1880 obligeant les asiles à maintenir à leurs frais un médecin attitré à l'asile et à tenir des registres plus détaillés sur l'état des patients. Cette loi prévoit que les asiles subventionnés par la Législature soient sous le contrôle du gouvernement de la province.
En 1890 une loi autorise le gouverneur général à faire des arrangements pour la garde et l'entretien des idiots pourvu que le coût annuel par patient n'excède pas 50$.
En 1936, est votée la loi pourvoyant à l'organisation d'un département de la santé. Cette loi définit les pouvoirs du ministre de la Santé qui a la charge et la responsabilité du département. C'est du département de la santé que relève désormais les affaires suivantes: l'hygiène et la santé publiques, l'assistance publique, les aliénés, l'inspection des hôpitaux et autres institutions charitables, les études et les enquêtes sur la santé publique et les statistiques vitales.
Ceux qui seraient intéressés par cette question brûlante trouveront une documentation précieuse dans le livre suivant, qui a été la source de nos données: Trois siècles d'histoire médicale au Québec Chronologie des institutions et des pratiques (1630-1939), Denis Goulet, André Paradis, VLB éditeur, 1992.
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