|
|
||||
|
|
||||
Il me semble qu'on ne peut réfléchir sur le rôle de l'État sans avoir préalablement réfléchi sur le rôle de la société civile, sans s'être d'abord interrogé sur ce qui la compose et l'anime, sur ce qui fait sa force et ses faiblesses. La réflexion sur la société civile est inévitable tout simplement parce que nous vivons dans un régime de démocratie libérale, c'est-à-dire un régime où la société des citoyens prétend et peut avoir une vie autonome en dehors de l'État. Un régime où la société est entièrement absorbée par l'État porte un nom: le totalitarisme.
Or, longtemps absente des débats, la société civile revient à l'avant-scène. Dans une entrevue donnée récemment au journal madrilène El Pais, le sociologue anglais et conseiller du gouvernement de Tony Blair, Anthony Giddens, disait en parlant de la troisième voie recherchée par les travaillistes: "La troisième voie cherche à rénover activement les institutions publiques; elle insiste sur le rôle de la chose publique et redécouvre la société civile"1. De passage à Québec, Mme Catherine Lalumière, députée au Parlement européen et coprésidente du Groupe de travail franco-québécois sur la diversité culturelle, disait, au sujet du combat pour cette diversité: "Il faut mobiliser la société civile"2. En décembre prochain, l'ONU organisera à Montréal une conférence sur la société civile et la gouvernance mondiale. Bref, voilà que dans les hautes sphères intellectuelles et politiques on invoque à qui mieux mieux la société civile. Que désigne ce maître mot que l'on redécouvre, après une longue éclipse et que l'on pare soudain de vertus oubliées?
De prime abord, la société civile peut paraître une vague abstraction, sans utilité pour nos débats. Voici une définition de la société civile, tirée d'un traité de science politique: "L'ensemble des rapports interindividuels, des structures familiales, sociales, économiques, culturelles, religieuses, qui se déploient dans une société donnée, en dehors du cadre et de l'intervention de l'État"3. En somme, la société civile, c'est ce qui reste d'une société quand on enlève l'État. Imaginons tout ce qui vit, se pense, se crée et se contracte en dehors des officines gouvernementales, de l'armée, du parlement et des tribunaux. Évidemment, la société civile n'habite pas un lieu précis; elle s'attache plus aux rôles institutionnels qu'aux personnes. Un fonctionnaire entre dans la société civile sitôt qu'il quitte ses bureaux. On peut participer à la société civile à plus d'un titre. Il est possible, et c'est assez courant, d'être chef d'entreprise, d'exercer une profession ou un métier, d'être chef de famille, d'être membre d'une ou plusieurs associations, et de donner de son temps et de l'argent à des oeuvres sociales ou charitables.
En réalité, la société civile et l'État s'entremêlent. Peu d'activités humaines échappent aux règlements ou aux subventions de l'État, comme les familles par exemple, qui jouissent d'exemptions fiscales ou de garderies subventionnées. Néanmoins, même si elles sont parfois difficiles à discriminer, ces deux réalités gagnent à être distinguées. La société civile inclut généralement les individus, les familles, les associations, les organisations bénévoles, tout ce qu'on appelle les corps intermédiaires - intermédiaires entre l'État et l'individu - dans la mesure où ils n'émanent pas de l'État, comme l'Église. Beaucoup d'institutions, à l'origine nées de la société civile, ont été par la suite étatisées au Québec, telles les écoles et les collèges après 1964.
Il ne faut pas confondre société civile avec l'anarchie, avec un monde de pure liberté sans contrainte ni État. La société civile s'accomplit par le droit et sous son égide. Comme le disait assez abruptement Benjamin Franklin: "Que celui qui n'apprécie pas la société civile se retire et aille vivre parmi les sauvages."
La définition de la société civile ne fait toutefois pas consensus; un des débats actuels est de savoir si elle inclut ou non le marché, les échanges économiques. Pour le sociologue Gary Caldwell, le société civile est "cet espace social qui n'est pas soumis à une finalité politique [...], ni à une finalité économique [...]"4. La société civile est pour lui le lieu de la création et de la transmission de la culture, où les échanges obéissent à la logique du don. C'est là une définition à laquelle le politologue Luc Turgeon donnerait son accord5. Lui aussi situe la société civile à l'extérieur du marché. Les Américains, toutefois, n'opposent pas société civile et marché. Dans un appel à la société civile publié dans la revue Society, Mme Jean Elshtain définit la société civile comme suit: "L'ensemble des relations et des institutions que l'État ni ne crée, ni ne contrôle. La société civile, qui comprend la famille, le voisinage et le réseau des associations économiques, éducatives, religieuses et civiques, a pour tâche essentielle d'aider les individus à se prendre en main et à se forger une personnalité, de promouvoir la confiance dans les relations sociales et d'inculquer aux enfants le sens du savoir-vivre et de la citoyenneté"6. À cette tâche doivent concourir aussi bien le monde des affaires que le mouvement associatif.
Ce que révèle au fond ce débat sur l'inclusion ou non du marché dans la société civile est la difficile alliance des deux. La logique de l'échange marchand induite par le capitalisme d'aujourd'hui tend à envahir tous les secteurs de la vie sociale. Pensons au débat actuel sur la place de la publicité dans les écoles. À supposer que la société civile inclue le marché, force est d'admettre néanmoins que des logiques sociales concurrentes, voire opposées, s'y affrontent. La société civile ne se réduit pas au domaine des relations contractuelles monétisées. La vie de famille et de quartier, les liens d'amitiés et de camaraderie, le bénévolat, la création artistique évoluent dans leur univers propre, régi par le don.
La notion de société civile est peu usitée au Québec parce que l'espace laissé à la société est largement occupé par l'État - l'État du Québec et l'État fédéral. Phénomène qui rend la société québécoise comparable à la société française. Aux États-Unis, cette notion est plus répandue, et son expression, plus vivante7. C'est Alexis de Tocqueville lui-même qui remarqua la quasi-absence de l'État dans la société qu'il découvrit lors de son voyage de 1831. À l'époque, la vitalité de celle-ci résidait dans la capacité des individus à s'associer, bien plus que dans l'État. "L'Amérique, écrit-il, est le pays du monde où l'on a tiré le plus de parti de l'association et où l'on a appliqué ce puissant moyen d'action à une plus grande diversité d'objets". Tocqueville ajoute: "L'habitant des États-Unis apprend dès sa naissance qu'il faut s'appuyer sur soi-même pour lutter contre les maux et les embarras de la vie. Il ne jette sur l'autorité sociale qu'un regard défiant et inquiet, et n'en appelle à son pouvoir que quand il ne peut s'en passer. [ ...] On s'unit dans des buts de sécurité publique, de commerce et d'industrie, de morale et de religion. Il n'y a rien que la volonté humaine désespère d'attendre par l'action libre de la puissance collective des individus."
Comment se porte aujourd'hui la puissance collective des individus au Québec, pourrait-on se demander à la suite de Tocqueville? En d'autres termes, quel est l'état de santé de la société civile québécoise, à près de quarante ans du début de la Révolution tranquille?
À en juger par les analyses de M. Gary Caldwell, après des années d'essor et d'emballement, la société civile québécoise multiplie aujourd'hui les signes de faiblesses et de ralentissement. Au sein du trio marché-État-société civile, elle est devenue le maillon le plus faible8. Voici quelques éléments qui, selon M. Caldwell, donnent à réfléchir:
1- Comparativement à d'autres sociétés, l'accroissement de l'espérance de vie a stagné au Québec depuis plusieurs années;
2- A également stagné au Québec depuis 1980 le taux de participation aux élections générales;
3- La persistance depuis le choc pétrolier de 1973 d'un taux de chômage relativement élevé;
4- Par rapport aux autres sociétés modernes, le Québec possède l'un des taux de suicide les plus élevés au monde;
5- Selon les standards nord-américains, le Québec a une proportion anormalement élevée de ménages de personnes vivant seules et de familles monoparentales;
6- Le taux moyen combiné de participation des hommes et des femmes âgées de 15 à 64 ans s'est accru de façon constante depuis 1979;
7- Selon une enquête publiée par Statistique Canada, la participation civique au Québec montrerait des signes de faiblesse en comparaison à celle existant par exemple en Ontario et en Saskatchewan9. Environ 22% de la population québécoise dit participer à des activités bénévoles, et 43% à des activités communautaires;
8- Les Québécois donnent relativement peu; depuis trente ans, le pourcentage du revenu disponible affecté aux dons n'a pas augmenté au Québec, tandis qu'il s'est accru ailleurs au Canada, et le niveau actuel au Québec est un peu plus que la moitié du niveau du Canada dans son ensemble;
9- Enfin, après avoir explosé au début des années 1970, passant de 6000 en 1973 à un sommet de 25 000 en 1987, le nombre d'associations bénévoles enregistrées connaît depuis un certain fléchissement.
Si le Québec ne fait rien pour revitaliser sa société civile, il risque à terme l'implosion civile. Tel est l'avertissement lancé par Gary Caldwell dans le dernier numéro de L'Agora. Alarmisme ou lucidité? Quoi qu'il en soit, le thème de ce numéro, la résilience, nous indique peut-être une piste. En physique, la résilience désigne la capacité des matériaux de résister à des chocs ou de retrouver leur intégrité après des assauts; en biologie, la capacité des organismes vivants de se régénérer après avoir subi un grand stress ou un traumatisme10. Selon Caldwell, la résilience de la société civile passe par sa capacité de nourrir les rapports sociaux naissant de la famille, du voisinage, de l'Église, des réseaux d'amis et de faire transmettre la culture à travers eux. D'après moi, la résilience d'une société passe aussi par sa capacité de tirer des leçons de son passé et de développer une doctrine qui pense adéquatement les rapports entre la société civile et l'État. Cette doctrine, nous l'avions peu avant la révolution tranquille, d'une manière fragmentaire certes; c'est celle de la subsidiarité, telle que développée par le rapport Tremblay de 1956.
On se souviendra que Duplessis créa en 1953 la Commission royale d'enquête sur les problèmes constitutionnels11. Désemparé par les conflits de compétence qui l'opposaient à l'État fédéral, Duplessis vit dans cette commission le moyen d'étayer ses revendications autonomistes. La commission déposa son volumineux rapport en février 1956, laissé sans suite immédiate. Cette vaste étude exposait les fondements et l'histoire du fédéralisme canadien et invitait l'État québécois à s'acquitter de ses responsabilités premières en créant un ministère de l'Éducation nationale.
Certes, le rapport Tremblay n'était pas un plaidoyer pour la modernité, le pluralisme des valeurs et la totale séparation de l'Église et de l'État. Il se porta à la défense d'une société canadienne-française et chrétienne, c'est-à-dire spiritualiste, personnaliste et communautaire; il craignit la modernité et ses diverses manifestations: l'individualisme, l'instantanéité de la communication, la civilisation de masse, etc. De même, que l'État, appelé à la rescousse par la société ballottée par les fluctuations de l'économie, n'y prît prétexte pour élargir son champ d'action. Il rejeta tout à la fois l'État libéral neutre et la social-démocratie interventionniste. Au pluralisme des valeurs, il préféra le pluralisme social et politique, qui répartit par degrés l'autorité politique dans toute la société civile au lieu de la concentrer dans l'État. Qu'on envisage les rapports entre la société et l'État ou entre les divers paliers de l'État, un principe doit prévaloir: la subsidiarité, du latin subsidium, aide. Ce principe, le rapport Tremblay le définit comme suit: à l'égard des individus et des groupements inférieurs, toute collectivité doit se contenter d'exercer une fonction supplétive et subsidiaire, se gardant en conséquence de faire à leur place ce qu'ils sont capables de faire par eux-mêmes. En d'autres termes, "partout où le régime de l'association entre individus ou entre groupes suffit à l'accomplissement d'une tâche déterminée, il faut la préférer à l'intervention directe de l'État"12. Tel est le principe de subsidiarité.
Ainsi, dès 1956, les auteurs du rapport Tremblay nourrissaient la crainte que l'État, par ses ingérences répétées dans le domaine social, ses prétentions au monopole du bien commun ainsi que des fonctions sociales, n'en vienne à affaiblir chez l'homme la vie personnelle, l'initiative et le sens des responsabilités.
Selon la conception subsidiaire de l'État, l'action de ce dernier est justifiée quand il s'agit de pallier les incapacités des corps intermédiaires et des acteurs de la société civile; s'il les déloge ou les réduit à des automates de sa volonté, il brise l'ordre social et remplace la poursuite du bien commun par la raison d'État.
"La doctrine sociale de l'Église ne saurait tenir lieu d'idéologie politique", écrivait Pierre-Elliott Trudeau en 1958 en pensant au rapport Tremblay13. La suite des événements a donné tort à Trudeau qui, comme d'autres détracteurs d'un Canada-français blotti dans le giron de l'Église, croyait pouvoir faire table rase du passé.
Comme l'a montré Chantal Millon-Delsol dans un ouvrage consacré à la subsidiarité, le principe apparut, sans être nommé, dans l'encyclique Rerum Novarum avant de figurer dans l'encyclique Quadragesimo Anno de 1931 de Pie XI 14. Sitôt nommé, le principe de subsidiarité eut vit fait de s'échapper de la doctrine sociale de l'Église pour s'introduire dans la pensée philosophique et juridique européenne. Les tenants d'une Europe unie le rangèrent parmi les principes constitutifs de l'intégration européenne. Sous la pression de pays et d'États réclamant une protection juridique de leur autonomie, les pays membres de l'Union européenne l'enchâssèrent par le traité de Maastrich dans les textes communautaires.
La subsidiarité pose aujourd'hui la question du rôle de l'État hors des sentiers battus par les idéologies du socialisme et du libéralisme classique. La subsidiarité ne suppose ni que l'État est toujours nécessaire, ni qu'il l'est seulement le moins possible. Elle exige plutôt de penser le rôle de l'État avec le moins d'a priori possible. D'où l'embarras qu'elle cause aux amateurs de système. Cependant, la subsidiarité n'est pas une idée neutre. La société ne lui apparaît pas tel un amalgame abstrait d'individus qui s'organisent suivant des lois statistiques, cherchant à maximiser leur intérêt personnel. La société d'un État subsidiaire est un réseau de sociétés naturelles (pensons à la famille), de sociétés spontanées et de sociétés délibérées (l'entreprise commerciale, les associations professionnelles) où s'insèrent l'individu et ses relations croisées. La subsidiarité préfère l'auto-organisation de la société civile à l'organisation politique, le pluralisme des autorités à l'unité exclusive, la décentralisation à la centralisation et refuse donc de mettre l'État au service d'un système. Elle prône ni l'État minimal ni l'étatisme.
Depuis la fin du régime Duplessis, le Québec s'est engagé à fond de train dans la construction d'un appareil public. En quelques décennies, les Québécois se sont dotés d'un État-providence qui rivalise de compétence et d'ambition avec l'État fédéral. L'État du Québec est intervenu dans tous les domaines que la constitution l'autorisait à régir de ses lois et de ses subsides. Il a mis sur pied une administration publique moderne, qui a centralisé diverses fonctions naguère dévolues aux collectivités intermédiaires, créé de nouveaux organismes publics, chargés de veiller au bien public, et détrôné l'Église comme chaperon de la société civile québécoise. Au nom de la justice sociale, il a mis en place des programmes de solidarité sociale et fait répartir sur l'ensemble des contribuables les charges de plusieurs services publics. Cependant, l'État du Québec ne s'est pas contenté d'être subsidiaire à la société québécoise; à certains égards, il s'y est substitué.
L'État-providence connaît aujourd'hui, au Québec comme dans plusieurs autres démocraties occidentales, une crise de croissance. Ici et ailleurs, on s'est récrié contre l'excès d'État et on a réclamé plus d'autonomie pour la société civile alanguie par le dirigisme. Comme l'a noté Chantal Millon-Delsol, la désaffection envers l'État que nous connaissons aujourd'hui en une époque de déclin des grands schémas idéologiques ne conduit pas au désengagement en bloc de l'État, mais à un nouveau débat de société qui oppose l'État-providence à l'État subsidiaire. Avec l'institution de l'État-providence, les personnes et les sociétés intermédiaires ont cessé de lutter pour leur épanouissement et s'en sont déchargées au profit de l'État, qui rétablirait l'égalité entre les citoyens. Dans son fameux ouvrage, De la démocratie en Amérique, Tocqueville avait déjà entrevu les causes sociales de la centralisation des pouvoirs en démocratie. Il est moins exigeant de s'en remettre à la puissance tutélaire de l'État que de se gouverner soi-même en société:
"Il faut aux hommes beaucoup d'intelligence, de science et d'art, pour organiser et maintenir […] des pouvoirs secondaires, et pour créer, au milieu et de la faiblesse individuelle des citoyens, des associations libres qui soient en état de lutter contre la tyrannie sans détruire l'ordre."15
Cela dit, le concept de subsidiarité n'est pas une panacée, un concept miracle qui nous fournirait la recette détaillée du bon interventionnisme étatique. La subsidiarité nous engage seulement à développer certains réflexes intellectuels préalables, qui nous guident dans le choix des interventions de l'État et de leur portée. Ainsi, sitôt que l'on envisage l'intervention de l'État pour une tâche particulière, certaines questions devraient être posées:
1- Cette intervention fait-elle suite à une demande exprimée par la société civile?
2- Cette intervention cherche-t-elle à pallier une incapacité de la société civile ou à lui retirer des responsabilités dont elle pourrait s'acquitter avec l'assistance de l'État?
3- Quel sera l'impact de cette intervention sur la société civile?
4- Peut-on envisager d'autres modes d'intervention qui mettent davantage à contribution la société civile?
Il faut convenir toutefois que penser l'État subsidiaire aujourd'hui est une entreprise bien différente de celle qui se présentait aux rédacteurs du rapport Tremblay de 1956. Il ne s'agit pas de penser le rôle de l'État pour une société canadienne-française cléricalisée, mais bien celui d'un État séparé de l'Église, pour une société québécoise pluraliste, gagnée à ce que M. Caldwell appelle la sociabilité élective. En l'espace de moins de quarante ans, les Québécois sont passés d'un mode de vie défini par le lieu de naissance, la famille, le voisinage et la religion à un autre qui célèbre la liberté de l'individu de composer sa vie à sa guise. Et une certaine fragilité de la société civile est peut-être le prix à payer pour cette ivresse de libertés. Force est de constater qu'aucune institution n'a remplacé l'Église comme pilier de la société civile québécoise, aujourd'hui éclatée, fluctuante, traversée de tendances contradictoires.
Et pour bien penser l'État subsidiaire aujourd'hui, il me semble qu'il faille se départir de certains schémas de pensée mécaniques. Il ne m'apparaît pas évident que moins d'État, moins de lois, moins de contrôle bureaucratique se traduisent immédiatement par un renforcement de la société civile. Beaucoup s'accordent pour dire que l'excès d'interventionnisme freine la croissance économique et qu'il ne revient pas à l'État de construire des voitures ou de cultiver des tomates. Cependant, il n'est pas clair que de la déréglementation pratiquée aux États-Unis par exemple aient résulté un allégement de l'État et un essor de la civilité sociale. Cette déréglementation est allée de pair avec un gonflement de l'État pénal, qui coûte aux Américains plus de 100 milliards $. Le nombre d'individus sous contrôle judiciaire a triplé aux États-Unis entre 1980 et 1997 16. On a tendance à oublier que le pouvoir judiciaire et carcéral fait aussi partie de l'État. Une société administrée par les juges est-elle moins étatisée qu'une autre gouvernée par une administration centrale? Le recours systématique aux tribunaux pour trancher nos débats de société témoigne, il me semble, d'une double défaillance: les divisions de la société civile et l'inaptitude grandissante des pouvoirs politiques à orienter et mobiliser la communauté politique.
S'il faut redorer le blason de la société civile, gardons-nous toutefois de la sacraliser. Par définition, la société civile est un lieu de conflits: conflits de générations entre parents et enfants, conflits entre petites et grandes entreprises, conflits entre corporations et professions, conflits entre patrons et syndicats, conflits entre les médias et l'autorité des familles, etc. La société civile est toujours menacée de perdre de sa civilité par les multiples conflits qui l'agitent, et c'est d'ailleurs pourquoi l'État s'interpose entre ses composantes pour la pacifier. Nos débats contemporains opposent encore deux conceptions de la société civile, l'une optimiste, l'autre pessimiste. Pour les libéraux, elle est le refuge de la liberté, le havre de l'initiative privée et de la morale de l'autodiscipline, menacés par les pesanteurs de l'État. Pour les sociaux-démocrates d'Amérique et d'Europe, la société civile, laissée à elle-même, engendre inégalités et incivilité, et c'est la loi qui libère et l'excès de liberté qui opprime. Dans un essai consacré aux nouvelles formes de la démocratie contemporaine, le politologue Jean-François Thuot écrivait récemment: "L'État subsidiaire est guidé à la fois par un devoir de non-ingérence, au nom de l'autonomie de la société civile, et par un devoir d'ingérence au nom d'un ordre social juste."17
Pour bien penser les rapports entre la société civile et l'État, il est nécessaire, il me semble, de mettre dans notre ligne de mire l'impact de la nouvelle économie et des technologies de l'information sur l'une et sur l'autre. La fusion accélérée des grandes entreprises et le recours généralisé à la sous-traitance, un marché du travail fragmenté et précaire, le nombre croissant de travailleurs autonomes se répercutent sur la société civile et sur la capacité des individus de se dévouer à des activités autres que celles du travail. Plusieurs gourous des nouvelles technologies annoncent un essor de la société civile. En effet, Internet décuplerait la faculté des individus et des groupes de communiquer, de rechercher et de stocker de l'information. Toutefois, avec l'avènement du cyber-commerce, certains craignent la disparition des intermédiaires de la vente et de la distribution, fragilisant du même coup tout un pan de la société civile. Bref, le tableau n'est pas simple, et les causalités sont complexes.
Bref, penser les rapports entre une société civile pluraliste et un État subsidiaire dans le contexte d'une économie mondialisée n'est pas une mince tâche. Si la société civile québécoise est vraiment menacée d'implosion, comme le croient M. Gary Caldwell et d'autres, cette menace provient quant à moi autant des excès du dirigisme étatique que des brusques évolutions de la nouvelle économie. Le fait que vous vous soyez réunis aujourd'hui de votre propre initiative, membres du Ralliement québécois, pour discuter du rôle de l'État et de la société civile, est un parfait exemple du pouvoir d'association et de réflexion des citoyens. La société civile québécoise n'est peut-être pas au meilleur de sa forme, mais elle existe, elle est toujours bien vivante. Sans doute, nous ne lui accordons pas toute la place et l'attention qu'il faudrait dans nos débats; cela viendra, et peut-être plus vite qu'on croit. Si nous voulons que la société civile soit davantage consciente d'elle-même, de ses facultés comme de ses limites, que l'État l'entende mieux, il serait paradoxal que nous abandonnions à l'État la tâche d'assurer cette prise de conscience, d'être l'acteur de cette résilience. Nul doute que le regain de la société civile passe par les citoyens d'abord, et par les multiples associations qui émanent d'eux. Mais est-ce réaliste? On m'objectera que nous vivons à une époque de déclin du politique, de désaffection du citoyen vis-à-vis de la chose publique, qui préfère s'investir dans sa vie privée que de prendre part à l'action sociale et politique. En somme, compter sur la responsabilité civique de tous et chacun pour aiguillonner la société civile serait un vœu pieux. Comme l'observait le philosophe français Alain Etchegoyen, la responsabilité est intimement liée au pouvoir. Elle naît dans la conscience d'une personne que si celle-ci croit posséder un pouvoir d'action dans une situation. La désaffection apparente des citoyens à l'égard du politique s'expliquerait par la perception, juste ou erronée, qu'ils ont peu de prise sur le cours des choses. Selon Etchegoyen: "La conviction que les grandes décisions nous échappent, que "tout passe bien au-dessus de nos têtes"nous fait oublier nos propres responsabilité"18. Il ajoute: "Il serait dangereux que le citoyen ne manifeste son existence qu'à intervalles réguliers et programmés, dans l'abandon même de sa responsabilité".19
Sur cette seule question, comment raviver la responsabilité politique des citoyens, il y a de quoi faire tout un colloque. J'ajouterais cependant que la perception des citoyens d'être des acteurs ou des spectateurs de la scène politique et sociale dépend entre autres de la culture politique du pays. Si les Américains se soucient depuis longtemps de la prospérité de leur société civile, cela s'explique en partie par leur héritage républicain. Les Américains ont fait la république en 1783 non seulement pour se débarrasser d'un pouvoir colonial abusif mais également pour affirmer le primat de la société sur l'État et l'idéal du gouvernement de soi-même par soi-même, qui s'est transmis de génération en génération. Comme l'écrivait James Madison, l'un des pères fondateurs de la république américaine, de tous les régimes, le régime républicain est le plus exigeant de tous, car il requiert de l'homme certaines qualités, telles l'estime de soi et la confiance en soi, dans une plus grande mesure que les autres.20
Les Québécois vivent bel et bien en démocratie. Toutefois, des principes de notre droit public, les rites et les symboles notre régime de monarchie parlementaire promeuvent encore l'idée que les citoyens demeurent des sujets soumis à la bienveillance d'un souverain qui voit au bien commun. Ce régime vieillissant brouille quant à moi la perception que les citoyens peuvent avoir de leurs droits et de leurs devoirs. Voilà que je soulève un autre débat. Mieux vaut que je m'arrête là.
Notes
1. «Le pari de la "nation cosmopolite"», Courrier International, no 467, 14 au 20 octobre 1999.
2. Robert Dutrisac, "Le Québec et la France, même combat", Le Devoir, 19 octobre 1999.
3. Jean-Louis Quermonne. Les régimes politiques occidentaux. Paris: Seuil, 1986, p. 187.
4. Gary Caldwell, "Le choix et la société civile québécoise: résilience ou implosion?", L'Agora, octobre-novembre 1999, vol. 7 no 1.
5. Luc Turgeon, "La grande absente, La société civile au cœur des changements de la Révolution tranquille", Globe: Revue internationale d'études québécoise, 1999, vol. 2, no 1, p. 35-56.
6. Jean Bethke Elshtain, "A Call to Civil Society", Society, juillet 1999, vol. 36, no 5, p. 11-19. Voir aussi Brian O'Connell, Civil Society: The Underpinnigs of American Democracy, Hanover, NH: University Press of New England, 1999, 148 p.
7. Je reprends ici un article publié dans L'Agora. Voir Marc Chevrier, "Une grande oubliée: la société civile", L'Agora, juillet-août 1999, vol. 6, no 4.
8. Gary Caldwell, "Le choix et la société civile québécoise: résilience ou implosion?", L'Agora, octobre-novembre 1999, vol. 7 no 1; du même auteur, "Le développement social et la société civile dans le Québec contemporain", L'Agora, février-mars 1998, vol. 5 no 2.
9. André Picard, "Lack of charity hurts Quebec society: study", The Globe and Mail, 4 octobre 1999.
10. Sur les diverses acceptions du concept de résilience, voir Dominique Collin, "Attila passe, l'herbe repousse", L'Agora, octobre-novembre 1999, vol. 7 no 1.
11. Je reprends ici une étude faite en 1994. Voir Marc Chevrier, "La conception pluraliste et subsidiaire de l'État dans le rapport Tremblay de 1956: entre l'utopie et la clairvoyance", Les Cahiers d'histoire du Québec au XXe siècle, été 1994, no 2, p. 45-57.
12. État du Québec, Rapport de la Commission royale d'enquête sur les problèmes constitutionnels, vol. 11, 1956, p. 109-123.
13. Pierre-Elliott Trudeau, "Un manifeste démocratique", Cité libre, 22 octobre 1958, reproduit dans Yvan Lamonde, Cité libre, une anthologie, Montréal: Stanké, 1991.
14. Chantal Millon-Delsol, L'État subsidiaire, ingérence et non-ingérence de l'État: le principe de subsidiarité aux fondements de l'histoire européenne, Paris: Presses universitaires de France, 1992, 232 p.
15. De la démocratie en Amérique, tome II, quatrième partie, chapitre IV.
16. Diana Gordon, "Les États-Unis, État policier?", Le Monde des Débats, juillet-août 1999, p. 24.
17. Jean-François Thuot, La fin de la représentation et les formes contemporaines de la démocratie, Montréal: Éditions Nota Bene, 1998, p. 157.
18. Alain Etchegoyen, Le temps des responsables, Paris: Julliard, 1993, p. 124-125.
19. Ibid., p. 125.
20. Alexander Hamilton, John Jay et James Madison, The Federalist, The Modern Library: New York, 1965, no 55.

L'Accueil
L'Anthologie
La Bibliothèque
Les Débats
Le Magazine
La Recherche
Les Liens