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...pour le bon usage des nouvelles techniques de communication et d'information
dans le contexte de la mondialisation.
Il était pâle, verdâtre même: fasciné par son écran au point de ressembler à un pervers sur le point de commettre un crime. Il devait avoir treize ans, quatorze peut-être. Le jeu vidéo qui le tenait ainsi captif consistait à télécommander les faits et gestes d'une jeune femme, d'allure robotique et martiale, passant d'une scène d'horreur à une autre et se tirant toujours d'affaire grâce à des faits d'armes à haute teneur technique.
Cet adolescent typique, appelons-le George en souvenir du combat de saint George contre le dragon! J'ai pu l'observer à l'occasion d'un séjour dans un gîte du passant à Vancouver. Ce sont les couleurs de l'écran cathodique qui tenaient lieu de feu sacré dans cette maison, pourtant entourée d'un magnifique jardin rappelant le paradis terrestre. Nous étions en avril. D'un côté, on apercevait la cime blanche des Rocheuses, de l'autre, à quelques kilomètres, on pressentait la mer. Soir après soir, Georges ignorait la mer, la montagne et le paradis terrestre, pour se refroidir un peu l'âme auprès de son feu sacré.
Il avait reçu la bénédiction de ses parents. Ces derniers n'éprouvaient qu'un vague malaise à la vue du supplice que la chair de leur chair s'infligeait à elle-même: George en effet devenait exsangue à force d'être vampirisé par le spectacle dont il avait l'illusion d'être le metteur en scène. "Nous n'y pouvons rien, me confia la mère, qui ajouta, soulagée: ce jeu il l'a payé de ses propres poches."
Quelques semaines plus tard, j'apprenais que, désormais, la meilleure façon de s'enrichir pour un psychologue consiste à mettre son savoir au service des fabricants de jeux vidéo. On fabrique maintenant des programmes qui peuvent réagir aux variations des humeurs du joueur. Des capteurs peuvent mesurer les fluctuations du stress, à partir de la sueur par exemple, et transmettre ainsi au programme des informations qui l'aideront à tenir le joueur plus longtemps captif, tantôt en lui donnant un espoir, un répit, tantôt en faisant remonter son anxiété.
Les paris sont une autre façon de tenir les gens rivés sur leur écran. Quel internaute n'a pas reçu, un jour ou l'autre, dans son courrier électronique un message l'invitant à se rendre sur un site où il pourra faire des paris sur les grands événements sportifs de l'heure?
George, ses parents, le psychologue et les organisateurs de paris virtuels ont une chose en commun: ils sont en deçà du bien et du mal, tels qu'on les conçoit en cette fin de millénaire dans les sociétés avancées. George se distrait, tout simplement, comme le feront ses parents, plus tard dans la soirée, quand ils regarderont leur film de chaque jour. Quant au psychologue, il fait progresser la science tout en contribuant à l'enrichissement de sa famille et de son pays. L'organisateur de paris virtuels dispense les travailleurs fatigués de se rendre jusqu'au dépanneur du coin pour acheter un billet de loterie. L'éthique officielle n'est sensible qu'à la pornographie et à la violence, et seulement dans la mesure où il est prouvé scientifiquement qu'elles sont de nature à provoquer des comportements criminels chez le spectateur. Or, il est pratiquement impossible d'établir une telle preuve, parce que la violence dans les médias n'est, dans la genèse du criminel, qu'un facteur parmi d'autres.
C'est pourtant l'intégrité de l'être de George, son imaginaire, son âme même qui sont en cause, son aptitude à aimer, à créer, à contempler. Le mal est évident, immédiat, et il est de la pire espèce qui soit: celle qui porte sur l'être. Avoir ici besoin d'une preuve scientifique pour s'indigner est la preuve qu'on a soi-même été touché par le même mal. Vénus serait aux côtés de George, et il ne la verrait pas tant il est obsédé par l'horrible robot féminoïde de son écran. Les pluies acides ne tombent pas plus impunément sur les âmes que sur le sol.
Notre premier devoir envers nous-mêmes consiste à préserver l'intégrité de notre être. Georges manque à ce devoir, ses parents et les psychologues conspirent pour qu'il joue ainsi à la roulette russe avec son âme, mais c'est en vain que, dans les chartes et les codes de droit ou d'éthique, nous chercherions un moyen de prévenir ce mal ou d'y remédier; c'est tout juste si, dans ces commandements de la raison, nous trouverions une allusion à l'existence d'un mal qui est d'autant plus grave qu'il porte sur l'être plutôt que sur les comportements. George, on l'aura compris, est ici un cas d'espèce. Il peut très bien se faire que pour tel ou tel adolescent, s'adonner frénétiquement aux jeux vidéo soit un moindre mal par rapport à d'autres formes de fuite hors de soi-même. L'existence de tels cas particuliers ne doit toutefois pas faire perdre l'esprit critique face à des excès qui, dans la plupart des cas, sont aliénants, surtout quand ce sont de jeunes enfants qui sont en cause.
Les nouvelles techniques de communication et d'information, les jeux vidéo et les contenus ludiques d'Internet en particulier, rendent de plus en plus manifeste le désarroi des parents et des éducateurs face à ce que l'on pourrait appeler le toléré intolérable: tous ces contenus bas de gamme qu'on ne saurait interdire sans porter atteinte à la liberté (à laquelle on est attaché plus qu'à toute autre valeur), mais dont on sent confusément qu'ils ont une influence dégradante sur les enfants en particulier, mais aussi sur les adultes et, de plus en plus, sur les personnes âgées.
Ce sentiment confus conduit rarement à un interdit ferme parce que, sauf exception, il n'existe ni tradition, ni autorité reconnue sur lesquelles les gens, qui doutent de tout et d'abord de leur propre jugement, pourraient s'appuyer. C'est seulement dans une élite infinitésimale que l'on trouve encore des familles où l'on parvient à domestiquer les médias, c'est-à-dire à les soumettre à la loi de la maison dans laquelle ils pénètrent. La règle est la médiatisation de la maison (domus) et non la domestication des médias.
Le cafouillage des États et des Églises est tout aussi manifeste que celui des familles. Entre les cas extrêmes d'immoralité, les appels au génocide par exemple, qui demeurent passibles d'interdiction, et les contenus incontestablement enrichissants, le no man's land du médiocre ne cesse de s'élargir. Or, la recherche de l'absolue perfection étant le fondement de la morale, le médiocre devrait être rejeté en tant que tel. La complaisance dans le médiocre est dégradante.
L'Association des téléspectateurs du Québec réclame depuis longtemps un observatoire des médias. S'il était constitué de personnes jouissant d'une grande autorité morale, et s'il était aussi doté de pouvoirs dignes de ce nom, un tel observatoire pourrait sans doute rendre de grands services. Parmi ces pouvoirs, il devrait y avoir celui de dénoncer solennellement, dans les heures qui suivent le fait, tel ou tel crime médiatique. Quand les dénonciations ont lieu longtemps après le fait, suite à d'interminables délibérations d'un conseil de presse ou d'un organisme d'accréditation, elles sont inopérantes.
Mais encore faudrait-il que les membres d'un tel observatoire puissent s'inspirer d'une somme de principes largement accrédités dans la population. Hélas! À supposer qu'on soit déterminé à établir une telle somme, on parviendrait tout juste à s'entendre sur quelques critères permettant de repérer les formes les plus extérieures et les plus objectives d'immoralité. Or, non seulement ces formes d'immoralité ne sont pas nécessairement les plus graves, mais encore on a tout lieu de croire que l'accent mis sur elles rassure les gens au point qu'ils s'estiment dispensés de pousser plus loin leur réflexion.
Le malaise que suscite le toléré intolérable est à l'origine d'une multitude de chartes de droits, adaptées aux situations les plus diverses. On voit même surgir des projets de chartes des responsabilités. Tous ces décalogues profanes sont inopérants. Pourquoi? Dans la vie morale, il ne suffit pas d'indiquer un but à atteindre, il faut aussi donner accès à des sources d'énergie spirituelle qui rendent possible le mouvement vers le but. En principe, l'éthique et l'esthétique sont deux aspects complémentaires d'une même idée du Bien et du Beau. L'éthique indique les buts atteindre de même que les impasses à éviter; l'esthétique donne l'énergie spirituelle qui permettra d'atteindre le but. La cathédrale (esthétique), où les commandements (éthique) de Dieu sont énoncés, donne la force d'y obéir. De la même manière, les monuments d'Athènes correspondaient à la philosophie de Platon, et les mosquées et leurs rites - la liturgie fait partie de l'esthétique-correspondaient, et correspondent toujours, aux prescriptions du Coran. Comme dans la meilleure des hypothèses les sources les plus pures ne sont pas suffisantes, il faut aussi des contraintes. En Europe, jusqu'à la Renaissance et même après, c'est la religion chrétienne qui a imposé les contraintes, en plus d'indiquer les buts et les sources.
Cette religion chrétienne se mit à tomber en discrédit au XVIe siècle, à cause notamment des guerres qu'elle suscita. On commença alors à élaborer une morale indépendante de la religion, fondée sur ce qu'on appelait le droit naturel. L'expression droits de l'homme, "human rights" est apparue dans ce contexte. C'est le philosophe anglais John Locke qui la fit passer au premier plan. La déclaration universelle de 1789 sera le premier exemple d'une morale entièrement fondée sur la Raison humaine. La question des sources d'énergie spirituelle permettant d'atteindre les buts indiqués ne se pose pas alors. On est persuadé que cette énergie se trouve dans cette nature humaine, sur laquelle la Déclaration est fondée, et que la Révolution vient de libérer. Dans de nombreuses cultures et religions, chez les Pythagoriciens par exemple, non seulement l'esthétique correspondait-elle à l'éthique, mais l'une et l'autre trouvaient leur achèvement dans la cosmologie, la vision du monde. C'est de Pythagore que nous vient le mot cosmos. Signifiant à l'origine parure (cosmétique), ce mot désignait le monde, considéré comme un grand vivant possédant une âme, qui était harmonie et source de l'harmonie. Le pythagoricien (microcosme) pouvait en contemplant le monde (macrocosme) s'imprégner d'une harmonie supérieure. Le monde lui-même était une source d'énergie spirituelle. Les hommes de 1789 n'auront même pas ce recours. À ce moment, le pacte entre l'homme et la nature est rompu depuis longtemps. Il y a l'esprit d'un côté et la matière de l'autre. Seule la nature humaine est spirituelle. La nature extérieure est matérielle. Ses parties ne sont pas unies par une âme, elles sont entre elles comme les pièces d'une machine. Peut-être est-ce la raison pour laquelle, au même moment, le romantisme apparut-il. On a tenté, par un rapport sentimental avec la nature, de trouver un substitut au pacte métaphysique qui avait ses racines dans la Grèce ancienne.
La Déclaration universelle n'a pas empêché les catastrophes du XXe siècle. On aurait pu la juger mauvaise ou inopérante; on l'a plutôt reconduite. Après la guerre de 1939-45, quand on a voulu par un acte solennel prévenir les maux dont le monde venait d'être témoin, on en a été réduit à rééditer la Déclaration de 1789. À quelques nuances près, la Déclaration de 1948 est un document tout aussi abstrait et rationnel, tout aussi coupé de l'esthétique et du cosmos que pouvait l'être la Déclaration de 1789.
Cette Déclaration mérite néanmoins le plus grand respect parce qu'elle est le seul instrument dont nous disposons, à l'échelle de l'humanité, pour mobiliser l'opinion contre les régimes oppressifs. Pour rendre un tel document acceptable dans l'humanité entière, il a fallu hélas! l'amputer de tout ce qui pouvait heurter les consciences, dans telle ou telle région du monde, ce qui impliquait qu'on utilise un langage neutre et qu'on se limite à la condamnation, dans les termes les plus généraux, des comportements les plus manifestement criminels ou oppressifs.
Les paraboles de l'Évangile, la poésie des Upanishads indiquent des fins, mais elles contiennent en elles-mêmes, en vertu de leur forme poétique, une partie de l'énergie qui permet d'atteindre ces fins. La Constitution athénienne de Solon, que l'on peut considérer comme la première charte de droits de l'Occident, avait aussi une forme poétique.
Et que vaut un droit si l'obligation correspondante n'est pas reconnue, ou si personne n'est en mesure de le remplir? Que signifie le droit à l'éducation dans un pays où personne n'a les moyens ou la volonté de créer des écoles? Toute charte des droits appelle une charte des devoirs ou des responsabilités. Le théologien allemand Hans Küng, entre autres, a répondu à cet appel, il y a quelques années, en rédigeant une Déclaration universelle des responsabilités humaines. Une vingtaine d'anciens chefs d'État, parmi lesquels Pierre Elliot Trudeau, Valéry Giscard d'Estaing, ont signé cette déclaration, dont plusieurs souhaitent qu'elle soit adoptée par les Nations-Unies. À ce propos, on peut lire sur Internet une conférence que Malcom Fraser, ancien Premier ministre d'Australie, prononça devant les Nations-Unies, en 1997. L'adoption de la Déclaration par les Nations-Unies serait une excellente façon de souligner l'entrée dans le troisième millénaire. Quant à l'essentiel toutefois, le lien entre l'éthique et l'esthétique, entre les buts indiqués et les sources de l'énergie spirituelle nécessaire pour les atteindre, la Déclaration des responsabilités a les mêmes défauts que la Déclaration des droits de l'homme. On y retrouve le même langage neutre, les mêmes termes généraux et pas la moindre allusion à une vision du monde nourricière et inspirante.
Voici la liste des articles de la Déclaration des responsabilités humaines ayant rapport avec les communications et l'information, disponible en anglais sur le site de l'Interaction Council:
Toute personne, sans considération de sexe, d'origine ethnique, de statut social, d'opinion politique, de langue, d'âge, de nationalité ou de religion a la responsabilité de traiter tout le monde de façon humaine.
Personne ne doit apporter sa caution à un quelconque comportement inhumain; tous les hommes ont au contraire la responsabilité de ne reculer devant aucun effort pour soutenir la dignité et l'estime de soi de tous les autres.
Personne, aucun groupe ni aucune organisation, aucun État, aucune armée ni aucune police, n'est au-dessus du bien et du mal; tous sont soumis à des normes éthiques. Chacun a la responsabilité de promouvoir le bien et d'éviter le mal en toutes choses.
Tous les êtres humains, doués de raison et de conscience, doivent accepter une responsabilité à l'égard de tous et chacun, de même qu'à l'égard des familles et des communautés, des races, des nations et des religions, dans une esprit de solidarité: ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas que l'on vous fasse à vous-mêmes.
Chaque personne a la responsabilité de respecter la vérité dans ses propos et dans ses actes. Aucun prestige, aucun pouvoir ne justifie le mensonge. Il faut toutefois respecter le droit à la vie privée et la confidentialité dans le cadre des professions. Personne n'est tenu de dire toute la vérité toujours et en tout temps.
Les médias doivent faire preuve de sagesse et de responsabilité dans l'usage, nécessaire dans une société juste, qu'ils ont de la liberté de critiquer les institutions de la société et les actes des gouvernements. La liberté des médias comporte la responsabilité spéciale de faire des reportages exacts et vrais. En aucune circonstance les reportages sensationnalistes qui dégradent la personne humaine ou la dignité ne doivent être admis.
Lequel de ces articles pourrait-on invoquer contre le fabricant du jeu vidéo de George, contre l'usage que le psychologue fait de ses connaissances ou contre les entreprises qui proposent des paris en ligne? L'article 1? On aurait toutes les peines du monde à établir un consensus sur l'idée qu'il y a quelque chose d'inhumain dans la fascination qu'exerce le vidéo sur Georges. N'y-a-t-il pas dans la grande littérature des contes ou des romans cruels qui exercent une fascination semblable sur les adolescents? Et quoiqu'il en soit de la valeur intrinsèque du vidéo, George et ses parents ne sont-ils pas libres de l'acheter ou de ne pas l'acheter, de le regarder ou de ne pas le regarder?
Soit dit en passant, ce recours à l'argument de la liberté met en relief l'une des faiblesses des chartes de droits. La liberté est un droit fondamental. L'exercice de ce droit peut facilement servir de prétexte pour négliger des responsabilités fondamentales, comme celles de lutter pour la dignité et l'estime de soi. Une charte des responsabilités, ayant même valeur qu'une charte des droits, aurait pour effet d'introduire un contrepoids à la liberté. En ce moment, l'argument de la liberté permet à qui le veut de se situer en dehors du champ de l'éthique. Je veux bien admettre que mes jeux sont dégradants, dirait le fabricant, mais j'appartiens à un pays où la libre entreprise existe, et de toute façon, je ne force personne à acheter mes produits. La charte des responsabilités établit que tous sont soumis à des normes éthiques, et elle mériterait d'être adoptée par les Nations-Unies pour cette seule raison; mais que faut-il entendre par humanité ou même par normes éthiques? Qu'est-ce que la dignité ou l'estime de soi? De toute évidence, une charte des responsabilités, comme celle qui est à l'étude, ne serait pas d'un très grand secours pour les parents et les éducateurs qui désirent vraiment que leurs enfants fassent le meilleur usage possible des nouvelles techniques d'information et de communication.
Comment échapper à l'alternative suivante: ou bien une liste de devoirs ou de commandements est enracinée dans une grande tradition culturelle ou philosophique, semblable par exemple à la tradition pythagoricienne - et alors elle n'est plus universelle, au sens empirique du terme, car elle peut heurter les croyances de tel peuple ou tel individu; ou bien elle est universelle, et alors elle est neutre et incolore, et si elle peut rendre de grands services à l'humanité en général, elle ne peut proposer ni les buts précis, ni les critères, et encore moins les sources d'énergie spirituelle dont ont besoin les parents et les éducateurs.
Il existe au moins une personne qui, au XXe siècle a fait l'effort de s'élever au-dessus de cette alternative: Simone Weil. À Londres, en 1942, elle a fait partie d'un groupe, dirigé par Maurice Schumann, chargé par Charles de Gaulle de préparer la Constitution de la France d'après-guerre. Il est vite devenu évident pour Simone Weil que la Déclaration de 1789, de même que l'humanisme moderne auquel elle s'intégrait, devait être rangée parmi les causes de l'effondrement de la France et de l'Europe. Son absolue compassion pour ses compatriotes opprimés lui a donné accès à un ordre de réalité, où les obligations garantes de l'humanité ont leur fondement inconditionnel: "Il y a depuis la petite enfance jusqu'à la tombe, dans tous les êtres humains sans exception, en dépit de tous les crimes commis, soufferts et observés, un je ne sais quoi qui s'attend invinciblement à ce qu'on lui fasse du bien et non du mal, c'est ce je ne sais quoi avant tout qui est sacré dans les êtres humains..." Nous pouvons ajouter: c'est ce je ne sais quoi qui rend sacrés les êtres humains tels qu'ils sont dans leur réalité, et c'est le sentiment de ce caractère sacré qui détermine le degré d'humanité dont on est capable. À défaut d'être habité par un tel sentiment, on est incapable de résister au fanatisme ambiant, ou au commandement qui contraint à soumettre un autre être humain à la torture.
L'amour de cet infinitésimal je ne sais quoi se confond avec l'amour du Bien pur et inconditionné, avec l'amour de Dieu. La pensée qui unit une telle l'inspiration, à l'analyse rigoureuse des conditions concrètes de l'existence humaine, peut énoncer et expliciter des obligations qui échappent aux contradictions auxquels les droits correspondants sont soumis.
"Les hommes de 1789, écrit Simone Weil ne reconnaissaient pas la réalité d'un tel domaine. Ils ne reconnaissaient que celle des choses humaines. C'est pourquoi ils ont commencé par la notion de droit. Mais, en même temps, ils ont voulu poser des principes absolus. Cette contradiction les a fait tomber dans une confusion de langage et d'idées qui est pour beaucoup dans la confusion politique et sociale actuelle. Le domaine de ce qui est éternel, universel, inconditionné, est autre que celui des conditions de fait, et il y habite des notions différentes qui sont liées à la partie la plus secrète de l'âme humaine."
(L'enracinement, Collection Idées, Gallimard, 1949, p.10)
Tel est l'esprit dans lequel Simone Weil a rédigé une liste des obligations envers l'être humain, liste dont elle espérait qu'elle deviendrait, en lieu et place de la Déclaration de 1789, le fondement de la Constitution de la France d'après-guerre. Cette liste se trouve au début de L'Enracinement; c'est Albert Camus qui avait d'abord publié ce livre dans la collection Espoir qu'il venait de fonder chez Gallimard.
Dans ses allusions au sacré, à l'ordre surnaturel qui fonde les obligations, Simone Weil est d'une infinie discrétion. Les termes qu'elle emploie sont tels qu'ils peuvent être compris à l'intérieur des traditions religieuses et intellectuelles les plus diverses, pourvu qu'il y ait place pour le sentiment authentique du sacré dans ces traditions. Seuls les rationalistes purs, le matérialistes ou les indifférents demeureront insensibles à leur beauté. Pensant sans doute à ces derniers, Simone Weil a défini chaque obligation en des termes si rigoureux, si raisonnables, qu'il n'est pas nécessaire pour y adhérer de croire en la réalité d'un ordre surnaturel.
Simone Weil rattache chacune des obligations qu'elle définit à l'un des besoins fondamentaux de l'âme, lesquels sont analogues aux besoins vitaux du corps, tel le besoin de nourriture.
Voici la liste de ces besoins:
| l'ordre | la liberté |
| l'obéissance | la responsabilité |
| l'égalité | la hiérarchie |
| l'honneur | le châtiment |
| la sécurité | le risque |
| la propriété privée | la propriété collective |
| la vérité | l'enracinement |
Ce qui distingue les besoins des désirs, c'est que les seconds sont illimités, tandis que les premiers sont limités. Le second caractère distinctif, lié au premier, c'est, ajoute Simone Weil, "que les besoins s'ordonnent par couples de contraires et doivent se combiner en un équilibre."
Compte tenu de la nécessité de tempérer les obligations déterminées par le besoin de risque par des obligations relatives au besoin de sécurité, il n'y a pas d'excès possible dans un sens ou dans l'autre. Il en va hélas! autrement dans le cas des droits. Il n'y pas de droit de propriété collective pour tempérer le droit de propriété privée. Relatif par son fondement, le droit tend vers l'absolu dans la pratique et il s'apparente par là au désir. Absolue dans son fondement, l'obligation dans la pratique doit se composer avec une obligation contraire. C'est la fusion du droit et du désir qui explique les horreurs contemporaines. Par exemple, le désir d'un espace vital plus grand est devenu chez les Allemands des années 1930 un droit sacré justifiant une guerre de conquête. Le droit est au désir, ce que l'obligation est au besoin.
La définition des divers besoins, telle que l'a ébauchée Simone Weil, permet de préciser les obligations qui en découlent dans des domaines particuliers, comme celui des communications. Voici quelques exemples où sont présentées des obligations correspondant à un besoin de l'âme. Le but de cet exercice n'est pas d'aboutir à une charte ou code ayant une valeur légale, mais d'aider les gens à reprendre confiance dans leur jugement, en leur rappelant que le malaise confus qu'ils ressentent devant tel ou tel excès, ou telle ou telle omission, est fondé sur les besoins fondamentaux de l'être humain. Dans les secteurs de pointe comme la biologie et les médias électroniques, les populations, et même les gouvernements, sont toujours devant un fait accompli. Les plantes transgéniques, ou les paris en ligne leur sont proposés avant qu'ils aient pu juger de leur valeur. L'éthique qui intervient toujours après le fait se ridiculise par là: sauf exception elle ne fait que légitimer ce qu'elle tente en apparence, et vainement, de réglementer. La pensée est ainsi humiliée. Et cette humiliation, dans laquelle la pensée s'enfonce davantage chaque fois qu'une chose intolérable est tolérée dans les faits, est le mal le plus grave. Pour redonner sa dignité à la pensée, il faut ramener l'attention vers les besoins éternels de l'âme humaine, et tirer de ces besoins des principes solides.
Dans les exemples qui suivent, on pourra d'abord lire un court extrait de la définition d'un besoin par Simone Weil, suivi de l'énoncé d'une obligation correspondant à ce besoin et de commentaires.
Le besoin
Le premier besoin de l'âme, celui qui est le plus proche de sa destinée éternelle, c'est l'ordre, c'est-à-dire un tissu de relations sociales tel que nul ne soit contraint de violer des obligations rigoureuses pour exécuter d'autres obligations. S.W.
L'obligation
Ne jamais présenter comme de simples banalités des situations caractérisées par des obligations incompatibles. Sont dans de telles situations des enfants partagés entre leur père et leur mère, à la suite d'un divorce orageux.
Le commentaire
Pourquoi une œuvre comme Antigone de Sophocle est-elle au plus haut niveau, éthique aussi bien qu'esthétique? Parce que, au lieu d'y être banalisée, l'incompatibilité entre deux obligations est soulignée jusqu'au tragique. C'est là un exemple à imiter. Un téléroman en apparence tout à fait inoffensif peut être dégradant, s'il fait apparaître comme normale une situation où une femme manque à une obligation envers elle-même, en se prostituant à son patron pour satisfaire ses obligations envers ses enfants. C'est toute la littérature réaliste, la littérature-miroir qui est ici en cause. Cette littérature transforme les faits en valeur plutôt que leur donner une valeur en les transfigurant.
Le besoin
L'obéissance est un besoin vital de l'âme humaine. Elle est de deux espèces: obéissance à des règles établies et obéissance à des êtres humains regardés comme des chefs. Elle suppose consentement, non pas à l'égard de chacun des ordres reçus, mais un consentement accordé une fois pour toutes, sous la seule réserve, le cas échéant, des exigences de la conscience. Il est nécessaire qu'il soit généralement reconnu, et avant tout par les chefs, que le consentement et non pas la crainte du châtiment ou l'appât de la récompense constitue en fait le ressort principal de l'obéissance, de manière que la soumission ne soit jamais suspecte de servilité. Il faut qu'il soit connu aussi que ceux qui commandent obéissent de leur côté; et il faut que toute la hiérarchie soit orientée vers un but dont la valeur et même la grandeur soit sentie par tous, du plus haut au plus bas. S.W.
L'obligation
Il faut veiller à ce que les caricatures de l'obéissance soient démasquées sans que le vrai visage de l'obéissance ne soit dénaturé. Cela suppose un changement radical dans l'orientation des contenus. Il faut briser le cercle vicieux par lequel les médias discréditent l'obéissance auprès d'enfants que seule l'obéissance pourrait protéger contre l'abus des médias.
Le besoin
L'initiative et la responsabilité, le sentiment d'être utile et même indispensable, sont des besoins vitaux de l'âme humaine. S.W.
L'obligation
Chacun doit assumer sa part de responsabilité dans l'information.
Le commentaire
Les inforoutes permettent (théoriquement et pratiquement) au citoyen ordinaire d'exercer, eu égard aux contenus, des responsabilités plus grandes que celles qu'il peut exercer dans le cas des journaux, de la radio et de la télévision. Il ne faut pas confondre cette prise de responsabilité avec ce qu'on est convenu d'appeler la démocratisation des médias. Le discours sur la démocratisation met l'accent sur les droits de chacun, plutôt que sur les responsabilités, et il a parfois conduit à situations aberrantes où, sous prétexte de donner à chacun le droit de parole, on a humilié bien des gens en leur demandant leur avis sur des questions dépassant largement leur compétence. On ne fait pas appel à son sens des responsabilités en demandant à quelqu'un de se prononcer sur des questions qu'il ne connaît pas. Chacun a, par contre, la responsabilité de faire profiter les autres d'une compétence, si minime soit-elle, qu'il est seul à posséder ou qu'il possède à un très haut degré. Il faut faire correspondre des moyens d'expression à toutes les compétences. Les inforoutes sont un médium parfaitement adapté à cette exigence.
Le besoin
L'honneur est un besoin vital de l'âme humaine. Le respect dû à chaque être humain comme tel, même s'il est effectivement accordé, ne suffit pas à satisfaire ce besoin; car il est identique pour tous et immuable; au lieu que l'honneur a rapport à un être humain considéré, non pas simplement comme tel, mais dans son entourage social. Ce besoin est pleinement satisfait, si chacune des collectivités dont un être humain est membre lui offre une part à une tradition de grandeur enfermée dans son passé et publiquement reconnue au-dehors. S.W
L'obligation
Les médias peuvent contribuer à satisfaire le besoin d'honneur non seulement dans la mesure où ils permettent à tous de s'exprimer, mais surtout dans la mesure où la qualité de la contribution de chacun peut être appréciée tant sous l'angle de sa spécificité (point de vue adopté, etc.) que sous l'angle de sa valeur intrinsèque.
Le commentaire
Sur les inforoutes, le besoin d'honneur ne pourra être satisfait que si la foire mondiale actuelle, où les contributions sont présentées pêle-mêle, se transforme progressivement en l'équivalent d'une maison des vins où les produits présentés ont des appellations contrôlées, des appellations d'origine etc. Cela suppose l'apparition, et l'accréditation sur les réseaux ,d'une profession qui a fait la grandeur de la culture livresque: celle d'éditeur.
La satisfaction du besoin d'honneur à l'échelle universelle suppose en outre que les petites cultures soient elles-mêmes reconnues. Le sentiment d'être reconnu chez un individu est illusoire, et vécu comme tel, lorsqu'il est satisfait à l'intérieur d'une collectivité qui, elle-même, n'est pas reconnue à l'extérieur. Sur les inforoutes mondiales, la majorité des collectivités et des cultures sont dans cette situation. La satisfaction du besoin d'honneur impose donc un transfert de ressources des cultures dominantes vers les autres.
Le besoin
Il serait désirable de constituer, dans le domaine de la publication, une réserve de liberté absolue, mais de manière qu'il soit entendu que les ouvrages qui s'y trouvent publiés n'engagent à aucun degré les auteurs et ne contiennent aucun conseil pour les lecteurs. Là pourraient se trouver étalés dans toute leur force tous les arguments en faveur des causes mauvaises. Il est bon et salutaire qu'ils soient étalés. N'importe qui pourrait y faire l'éloge de ce qu'il réprouve le plus. […]
Au contraire, les publications destinées à influer sur ce qu'on nomme l'opinion, c'est-à-dire en fait sur la conduite de la vie, constituent des actes et doivent être soumises aux mêmes restrictions que tous les actes. Autrement dit, elles ne doivent porter aucun préjudice illégitime à aucun être humain, et surtout elles ne doivent jamais contenir aucune négation, explicite ou implicite, des obligations éternelles envers l'être humain, une fois que ces obligations ont été solennellement reconnues par la loi. S.W
L'obligation
La liberté d'opinion ne peut être absolue qu'au sommet, dans la sphère de la recherche pure et du débat désintéressé. Il faut quant au reste lui imposer des limites telles qu'aucun des besoins fondamentaux ne soit sacrifié au seul désir de liberté de ceux qui détiennent le pouvoir d'influencer l'opinion.
Le commentaire
À défaut de l'inspiration et des concepts requis pour penser le besoin de liberté d'opinion en corrélation avec le besoin contraire, le besoin d'ordre, on a fait de la liberté d'opinion un absolu. Étant incapable d'imaginer qu'une harmonie entre l'ordre et la liberté est souhaitable, on est persuadé que toute limite à la liberté est un pas vers l'oppression.
Le besoin
La sécurité est un besoin essentiel de l'âme. La sécurité signifie que l'âme n'est pas sous le poids de la peur ou de la terreur, excepté par l'effet d'un concours de circonstances accidentelles et pour des moments rares et courts. […] Même si la peur permanente constitue seulement un état latent, de manière à n'être que rarement ressentie comme une souffrance, elle est toujours une maladie. C'est une demi-paralysie de l'âme. S.W
L'obligation
Les longues heures passées devant un quelconque écran sont pour bien des gens une distraction, grâce à laquelle ils échappent fictivement au sentiment d'insécurité. Il faudrait faire contrepoids à ces divertissements, par des documents rappelant que c'est d'abord par la prise qu'il a sur son destin au moyen d'une action responsable et raisonnable, que l'être humain échappe au sentiment d'insécurité.
Le commentaire
Collés à leur écran, les gens se transforment en simples voyeurs, impuissants à mettre fin à la misère en Afrique, en Algérie et ailleurs. Cette impuissance créée par les médias engendre une peur diffuse à laquelle on essaie d'échapper en se laissant captiver par les mêmes médias. C'est seulement par l'action réelle, concrète, que l'on peut échapper à cercle vicieux virtuel, fictif.
Le besoin
Le risque est un besoin essentiel de l'âme. L'absence de risque suscite une espèce d'ennui qui paralyse autrement que la peur, mais presque autant. D'ailleurs il y a des situations qui, impliquant une angoisse diffuse sans risques précis, communiquent les deux maladies à la fois. S.W.
L'obligation
Il faudrait veiller à ce qu'il y ait dans la vie des gens, des enfants surtout, suffisamment de risques réels pour qu'ils n'en soient pas réduits à satisfaire leur besoin fondamental de risque par des sensations violentes provoquées artificiellement par les médias. En conséquence, il faudrait réduire dans les médias les contenus dont la seule raison d'être est de satisfaire le besoin de risque de façon fictive.
Le besoin
La propriété privée est un besoin vital de l'âme. L'âme est isolée, perdue, si elle n'est pas dans un entourage d'objets qui soient pour elle comme un prolongement des membres du corps. Tout homme est invinciblement porté à s'approprier par la pensée tout ce dont il a fait longtemps et continuellement usage pour le travail, le plaisir ou les nécessités de la vie. Ainsi un jardinier, au bout d'un certain temps, sent que le jardin est à lui. Mais là où le sentiment d'appropriation ne coïncide pas avec la propriété juridique, l'homme est continuellement menacé d'arrachements très douloureux. S.W.
L'obligation
Chacun devrait avoir accès à la propriété d'un site Web. Un site jouirait de tous les avantages de la propriété privée dans la mesure où il serait d'utilité publique et il serait reconnu d'utilité publique seulement s'il était établi qu'il contribue à satisfaire les besoins fondamentaux de l'âme humaine, au lieu d'encourager le mépris à leur endroit.
Le commentaire
L'exemple parfait de la satisfaction du besoin de propriété est la possession d'une terre par celui qui la travaille. Le fait que le travail soit d'utilité publique n'est pas étranger au fait que, dans ce cas, le besoin de propriété est pleinement satisfait. Dans le monde virtuel, l'équivalent de la terre, c'est le site Web.
Le besoin
La participation aux biens collectifs, participation consistant non pas en jouissance matérielle, mais en un sentiment de propriété, est un besoin non moins important. Il s'agit d'un état d'esprit plutôt que d'une disposition juridique. Là où il y a véritablement une vie civique, chacun se sent personnellement propriétaire des monuments publics, des jardins, de la magnificence déployée dans les cérémonies et le luxe que presque tous les êtres humains désirent est ainsi accordé même aux plus pauvres. Mais ce n'est pas seulement l'État qui doit fournir cette satisfaction, c'est toute espèce de collectivité. S.W.
L'obligation
Les inforoutes sont une agora mondiale virtuelle. Elles doivent satisfaire le besoin de propriété collective de tous les citoyens du monde. Cela suppose que cette propriété soit placée sous l'autorité d'une instance internationale représentant les pays.
Le commentaire
Dans un pays libre, la place publique satisfait le besoin de propriété collective des gens. Les citoyens athéniens étaient à l'Agora comme dans un lieu intime. Ils pouvaient y prendre la parole comme dans leur maison.
Le besoin
Le besoin de vérité est plus sacré qu'aucun autre. Il n'en est pourtant jamais fait mention. On a peur de lire quand on s'est une fois rendu compte de la quantité et de l'énormité des faussetés matérielles étalées sans honte, même dans les livres des auteurs les plus réputés. On lit alors comme on boirait l'eau d'un puits douteux.
Il y a des hommes qui travaillent huit heures par jour et font le grand effort de lire le soir pour s'instruire. Ils ne peuvent pas se livrer à des vérifications dans les grandes bibliothèques. Ils croient le livre sur parole. On n'a pas le droit de leur donner à manger du faux. Quel sens cela a-t-il d'alléguer que les auteurs sont de bonne foi? Eux ne travaillent pas physiquement huit heures par jour. La société les nourrit pour qu'ils aient le loisir et se donnent la peine d'éviter l'erreur. Un aiguilleur cause d'un déraillement serait mal accueilli en alléguant qu'il est de bonne foi. S.W.
L'obligation
Il va de soi que le premier devoir de toute personne qui est associée à la production ou à la diffusion de documents est de respecter la vérité. Le respect de cette obligation dépend de la qualité morale d'une collectivité, laquelle se mesure notamment au courage spontané des gens devant les exigences de la vérité. À qualité morale égale, le climat de vérité dépend du mode de propriété et du mode de financement des médias. Il faut veiller à ce que ces modes soient tels que le pouvoir des puissances financières et politiques soit équilibré par celui des individus et des petits groupes.
Comme il y aura toujours des gens qui auront intérêt à cacher la vérité, il faudrait que soit créé dans chaque société un organisme ayant un mandat unique mais solennellement affirmé: veiller à ce que la vérité, la vérité des faits d'abord, soit respectée. Cet organisme, on pourrait l'appeler observatoire des médias. Il serait composé de sages et disposerait de pouvoirs extraordinaires lui permettant de rétablir rapidement la vérité à l'intérieur même des médias pris en faute.
Le besoin
L'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine. C'est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l'existence d'une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d'avenir. Participation naturelle, c'est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l'entourage. Chaque être humain a besoin d'avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l'intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie. S.W.
L'obligation
Les êtres humains ont besoin de racines dans le temps et de racines dans l'espace. Les NTIC sont un facteur de déracinement dans un cas comme dans l'autre. Ils détournent l'attention du passé et risquent de détourner vers l'espace virtuel une part croissante du temps qui pouvait jadis être consacré à l'enracinement dans un lieu physique déterminé.
Le commentaire
L'enracinement dans le temps
Pour que les NTIC favorisent l'enracinement dans le passé, il faudrait notamment que, par divers moyens, on rappelle constamment aux utilisateurs des ordinateurs et des réseaux les lointaines origines intellectuelles de ces outils. L'un des moyens que l'on pourrait prendre pour parvenir à cette fin serait, par exemple, de mettre tour à tour sur les écrans les icônes de ceux qui par leurs découvertes ont ouvert la voie conduisant aux ordinateurs: Pascal, Leibniz, Boole, etc.
À partir de ces icônes, chacun pourrait, dans sa propre langue, accéder à des pages précisant la contribution de chaque savant dont le nom figurerait sur la liste. Il faudrait donner la même visibilité à des représentants de cultures non européennes, dont l'œuvre rappellerait des éléments du passé susceptibles de servir de contrepoids au formalisme d'origine européenne, et par là d'en limiter les effets négatifs.
L'enracinement dans l'espace
La reconnaissance de l'importance de l'enracinement dans un lieu physique suppose un préjugé favorable au réel par rapport au virtuel, et l'application en toutes choses d'un critère découlant du sens même du mot média. Les média sont - c'est une tautologie que de le rappeler - des intermédiaires entre les hommes et le réel. À leur naissance, les hommes sont éloignés du réel, contrairement à ce que nous enseigne la pensée naïve sur cette question. Nous touchons ici au critère des critères: veiller à ce que les contenus et les contenants soient tels qu'ils rappellent aux gens que, puisque le sens même de la vie réside dans un rapport de plus de plus étroit avec le réel, le sens des médias est donc de s'effacer au profit de ce réel qu'ils indiquent.
Par réel, il faut entendre ici les personnes, les paysages, les maisons, les villes, les œuvres d'art dignes de ce nom. Ces réalités ont en commun de donner accès au sens par les sens, des sens qui sont d'autant plus aptes à tirer le suc des choses qu'ils pénètrent plus en profondeur en elles. Cette pénétration des sens dans les choses imprégnées de sens est l'une des formes de l'enracinement.
L'art de la mise en page des documents électroniques devrait s'inspirer avant tout de ces principes. Il faut que les documents de qualité puissent, non seulement être facilement distingués de la masse des documents sans originalité ni origine, mais qu'en outre on se sente invité à s'y arrêter par la façon dont ils sont présentés.
N.B. Les deux besoins qui suivent ne font pas explicitement partie de la liste de Simone Weil.
Le besoin
Les êtres humains ont besoin de pouvoir parler de leurs problèmes avec des professionnels ou des représentants de l'État, en ayant l'assurance que leur secret sera bien gardé. Il faut qu'il existe sur la scène publique une zone où les secrets sont protégés comme ils le sont dans la sphère intime.
L'obligation
Aucun des besoins fondamentaux de l'âme humaine n'est un absolu, si l'on entend par là qu'il doit être satisfait au mépris des autres besoins. Le besoin d'intimité doit être subordonné au besoin d'ordre. Il faut éviter de créer, au nom du besoin d'intimité, des situations qui incitent les gens à négliger des obligations fondamentales comme celle de payer sa juste part d'impôts. (Voir l'article 3 de la Déclaration des responsabilités humaines)
Le besoin
À partir de leur naissance, les hommes d'aujourd'hui sont sursaturés de messages de toutes sortes. Dans un tel contexte, le besoin de silence doit être élevé au rang de besoin fondamental de l'être humain. Pour rendre possible le vide intérieur nécessaire à la méditation, les grandes religions ont imposé aux sociétés humaines des jours de repos et des périodes de jeûne.
Pour les mêmes raisons, ne devrait-on pas, dans les sociétés actuelles, s'imposer à soi-même des jours et des heures de repos pour l'oreille et l'œil et, à intervalles réguliers, de longues périodes de jeûnes médiatiques?
Ces heures que tu croyais vides
Et perdues pour l'univers
Ont des racines avides
Qui travaillent les déserts
Patience, patience
Patience dans l'azur
Chaque atome de silence
Est la chance d'un fruit mûr.
Paul Valéry
1- Les hyperliens permettent de faire des reportages exhaustifs, mais encore faut-il prendre des décisions difficiles.
Quand convient-il de faire des liens vers des annonces, des éditoriaux, des sites d'organisations partisanes, de groupes haineux, d'organismes charitables en quête de contributions, ou vers d'autres sources de nouvelles.
Comment tenir compte du fait que de nombreux lecteurs, attirés vers l'extérieur par des hyperliens, quittent un reportage avant d'en avoir une vue d'ensemble?
2-L'exactitude et la véracité
Les médias en ligne permettent de bien établir les faits et de couvrir les bons faits:
Mais il nous faut aussi comprendre et évoquer l'arrière-plan, le contexte, les nuances…dans un médium où tout se passe à la vitesse de la lumière.
Et si nous séparons les annonces des articles, exigerons-nous que ladite séparation soit marquée par la présentation graphique?
3- Le leadership
L'interactivité est un excellent moyen pour aider les gens à découvrir les sujets importants, et à entrer en contact avec les membres de leur communauté qui partagent leurs préoccupations.
Mais plusieurs n'ont pas accès à Internet, tandis que de nombreux autres reçoivent leurs nouvelles sur mesure. Comment, dans les journaux en ligne, peut-on s'assurer que tous partagent les problèmes de la communauté?
Dans les avalanches d'information, le bruit et la fureur retiennent l'attention. Comment pouvons-nous rescaper le rapport du comité de planification?
4-L'accessibilité
L'interactivité c'est l'accessibilité. Les salles de nouvelles commanditent des groupes de discussion et les forums furent inventés pour mettre les lecteurs en contact avec un sujet, le journal et leurs homologues.
Mais la situation peut se corser. Que faire lorsqu'on a le choix entre bloquer un commentaire anonyme ou prendre le risque d'une poursuite en le laissant passer?
Et si nous invitons les lecteurs à répliquer aux journalistes, aux photographes, aux éditeurs, ne devons-nous pas nous assurer que nous devrons de part et d'autre conserver un minimum de civilité?
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