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Introduction
La modernisation entraîne la disparition d'une forme de sociabilité dont pratiquement tout le monde a par la suite la nostalgie. Ce fait est parfaitement illustré dans le film Crack de Frédérick Back, où l'on voit des danseurs et des violonneux transformés en une génération en téléspectateurs isolés dans leurs appartements, vivant par procuration une vie que leurs parents avaient éprouvée d'une manière plus directe, pleine et authentique. Apparaissant dans ce contexte, les NTIC sont essentiellement ambiguës. Les uns y voient la cause d'un nouveau recul de la sociabilité, les autres un moyen qui permettra de recréer la sociabilité perdue. Le recul de la sociabilité, perceptible à de multiples indices, est vécu par les gens, plus ou moins consciemment, comme un grignotage de leur humanité par les nouvelles techniques.
Ce recul est voulu, inconsciemment du moins, par ceux-là mêmes qui prétendent incarner sur la place publique les anciennes valeurs de solidarité et de coopération. C'est ainsi que sur la page d'accueil du site Internet des Caisses Desjardins, l'on voit, au premier plan, un être sans sexe et sans visage, entouré de guichets automatiques. Robot humain entouré de robots mécaniques! Au fond de l'image, on aperçoit un tableau représentant une ronde, symbole de la vie sociale traditionnelle. Sans doute, ceux qui ont commandé cette page d'accueil ont-ils voulu montrer par cette image que la sociabilité traditionnelle, toujours présente, prendrait désormais la forme d'un accueil efficace en vue de services efficaces. Le choix des symboles n'en est pas moins révélateur.
Au même moment, les indices montrant que les NTIC peuvent favoriser une sociabilité analogue sinon semblable à celle dont on a la nostalgie, sont très nombreux. Au cours de nos séminaires sur les aspects sociaux, et dans nos autres activités, nous avons accordé une grande attention à ces indices, sans craindre toutefois de faire place à la critique. Quand nous avons été placés devant ce qui apparaît comme une influence déshumanisante des NTIC, nous avons souligné à double trait le fait que le mal attribué aux NTIC était déjà présent sous d'autres formes dans la société.
En effet, et c'est là, sur le plan théorique, la chose sur laquelle il nous paraît le plus important d'insister, il faut bien noter qu'entre les phénomènes sociaux et les phénomènes techniques, il y a causalité réciproque. Il convient donc de considérer avec scepticisme tout raisonnement basé sur l'opinion que la causalité est à sens unique: des NTIC vers la société.
La criminalité
C'est à un raisonnement de ce genre qu'on a le plus souvent recours quand on prétend expliquer des crimes d'un nouveau genre par l'influence des NTIC. La question a été plusieurs fois soulevée par les membres de la Commission parlementaire sur la culture lors des sessions consacrées aux inforoutes. Il y a quelques années, trois adolescents ont tué, sans raison apparente, un couple de personnes âgées. Ces jeunes étant des adeptes des jeux vidéos, on a formulé l'hypothèse qu'ils avaient transposé dans la vie réelle des habitudes criminelles qu'ils avaient acquises dans le monde virtuel. Nous avons attaché une grande importance à cette question parce qu'elle a été soulevée devant nous par des membres de l'Assemblée nationale. Nous avons invité un criminaliste qui est aussi criminologue et philosophe, Me Jocelyn Giroux, à nous donner une opinion éclairée sur la question. Nos questions ont provoqué de sa part un aimable sourire et des commentaires comme ceux-ci:
"Le virtuel s'oppose au réel sur la base d'un concept aristotélicien du réel qui implique la participation des sens. Or l'ordinateur n'implique pas tous les sens mais un ou deux sens seulement. Il serait donc propice à une forme de désensibilisation, d'indifférenciation, de déréalisation. On reproche aussi aux ordinateurs d'être responsables de l'éclatement du moi. Le sujet se délivrerait sur des être imaginaires des tentations et des obsessions qu'il ne parviendrait pas à exorciser sans eux. Mais le théâtre, pour ne nommer que lui, ne favorise-t-il pas l'éclatement du moi, qui s'identifie aux différents personnages de la pièce? Il est possible que le voyageur en virtualité porte un regard plus nuancé sur le réel en y revenant. D'un autre côté, il est probable qu'un psychotique qui plongerait dans le virtuel en ressortirait perturbé. Il n'y a donc pas beaucoup d'espace pour le déploiement d'une activité criminelle qui prendrait sa source dans la perte de contact avec le réel. Les individus affectés par la déréalisation sont considérés par les criminologues comme de faux délinquants. Il n'ont pas l'adaptation au réel qui leur serait nécessaire pour faire carrière comme délinquants véritables."
Commentant les courants dominants à l'heure actuelle en criminologie, Me Giroux nous a d'autre part mis en garde contre toutes les explications simplistes et sensasionnalistes de la criminalité. On pourrait le paraphraser en disant que si l'on pouvait affirmer que les jeux vidéos créent des criminels, on pourrait tout aussi bien affirmer que les jeux vidéos sont eux-mêmes conçus par des criminels. Raisonnement qui aurait le mérite de nous ramener à la causalité réciproque entre les phénomènes sociaux et les phénomènes techniques. Il y eut récemment au Congrès américain un débat comparable sur les liens entre certaines musiques violentes ou nihilistes propres aux jeunes et le suicide ou la criminalité chez ces derniers. Sans préjuger de l'issue des discussions, on peut présumer qu'il serait fort étonnant qu'on trouve des arguments scientifiques solides en faveur de la thèse incriminant la musique.
Cela veut-il dire que les parents et les autorités publiques doivent demeurer passifs face à la surconsommation de musique violente ou de jeux vidéo de la part des adolescents? Nous avons abordé cette question dans le récent numéro de L'Agora sur la musique. Qu'il nous suffise de rappeler ici que pour Platon aussi bien que pour Goethe plus de deux mille ans plus tard, la discipline musicale proposée et imposée aux jeunes est une partie essentielle de leur éducation. Ajoutons que dans L'âme désarmée, Allan Bloom soutient que c'est seulement depuis le milieu du présent siècle que les enfants, disposant d'argent de poche, constituent un marché et que la musique de bas étage dont ils sont souvent victimes résulte d'une exploitation sans scrupule du marché captif qu'ils constituent.
Les institutions
L'école, la famille, les églises
Parmi les autres questions que les gens se posent sans toujours pouvoir les formuler clairement, il y a celle-ci: est-ce que les médias comme la radio et la télévision, et à plus forte raison les NTIC, n'ont pas une influence négative sur des institutions aussi importantes que la famille, l'école, les églises? Le raisonnement qui sous-tend cette question est le suivant. Les institutions en cause doivent, pour remplir leur rôle, être des milieux fermés, analogues aux cellules vivantes, lesquelles sont entourées d'une membrane qui leur permet de conserver leur énergie et de filtrer l'information qui vient de l'extérieur. Les messages numérisés, comme les ondes de la radio et de la télévision, auraient pour effet de percer la membrane protégeant les institutions. L'une des conséquences de ce phénomène, c'est que les parents et les maîtres perdent leur autorité. Cette thèse occupe une place centrale dans l'oeuvre de l'un des penseurs les plus écoutés sur ces questions: l'américain Neil Postman. Conférencier invité au colloque "Education and Technology" de la Pennstate University, Neil Postman, toujours fidèle à sa thèse, s'est montré très critique vis-à-vis de l'engouement pour les NTIC dans les écoles. Qui a le plus intérêt à ce que le marché des NTIC se développe rapidement, a-t-il demandé? Si l'on dépensait pour accroître le misérable salaire des professeurs et pour créer de nouveaux postes, les sommes considérables qui vont servir à l'achat d'ordinateurs et de logiciels, est-ce que l'éducation ne s'en porterait par mieux dans l'avenir?
Nous avons demandé à un penseur qui fut aussi un grand éducateur et un grand administrateur, monsieur Jean-Claude Rondeau, de nous donner son opinion sur la question. On trouve en annexe du rapport sur les aspects sociaux le texte complet de sa présentation. Refusant d'entrée de jeux d'amalgamer les trois institutions (L'Église, l'école et la famille) dans une même analyse, Jean-Claude Rondeau concentre son attention sur l'école et la famille après avoir posé la question suivante à propos de l'Église : "Les Églises et en particulier l'Église catholique seraient-elles en meilleure santé spirituelle si la radio et la télévision n'existaient pas?" À propos de la famille, il rappelle que l'enfant qui entre à l'école en première année a déjà passé 5,000 heures à regarder la télévision. Pour ce qui est des services que les NTIC peuvent rendre à l'éducation et à l'école proprement dite, la position de Jean-Claude Rondeau est plus près de celle de Michel Serrres que de celle de Neil Postman.
À propos des NTIC à l'école, Jean-Claude Rondeau insiste sur le fait qu'elles doivent servir à mettre les élèves en réseau plutôt qu'à favoriser un apprentissage individualiste. Il cite en exemple l'école River Oaks de l'Ontario:
"Cette école représente le projet le plus avancé au Canada en matière d'intégration des technologies d'information et de communication dans le curriculum scolaire (primaire et intermédiaire). Elle a été construite en fonction du projet d'intégration des NTIC dans une banlieue cossue de Toronto. Elle se caractérise par une utilisation à la fois très poussée et très simple des technologies (HyperCard et MS Works), la mise en réseau des ordinateurs à la disposition des élèves, l'utilisation intensive du courrier électronique entre les enseignants, entre les groupes d'élèves, avec les parents, et surtout par un réaménagement du curriculum de façon à développer la créativité et la communication. Les enseignants utilisent une approche d'intégration des matières. Accueillant plusieurs milliers de visiteurs par année, elle est dirigée par un principal de grande réputation, Gerry Smith, invité partout pour faire part du projet de River Oaks. Fait assez étonnant, elle ne possède pas de site Web, contrairement à des centaines d'autres écoles qui sont pourtant bien loin de vivre un projet aussi original. Pour la connaître électroniquement, il faut donc consulter d'autres sites, d'abord sur caractère original, puis sur son orientation, qui l'amène à considérer les élèves comme des architectes de l'information."
Les institutions du secteur de la santé
Lors d'une journée de réflexion avec les représentants de l'ensemble du personnel d'un grand centre hospitalier universitaire, il nous a été donné de constater l'existence d'une nouvelle espèce d'administrateur: l'administrateur virtuel. La réforme a fait apparaître des institutions qui sont plus virtuelles que réelles aux yeux de ceux qui y travaillent. Les administrateurs eux-mêmes, en devenant des agents mobiles de changement, se sont virtualisés par la force des choses. Ils sont sans feu ni lieu. On les respecte, on les admire car leur dévouement paraît sans limite, excessif même - plusieurs d'entre eux se brûlent au travail - mais on aimerait bien voir leur visage de temps à autre ou passer devant leurs portes closes en les imaginant derrière. Fantômes malgré eux, ces chefs migrateurs essaient de se rendre présents à leurs subordonnés en publiant la liste de la multitudes de numéros de téléphone auxquels on peut les atteindre à toutes les heures du jour et de la nuit. Au CHUQ, certaines listes s'étalent sur une page complète.
Et le résultat, c'est qu'après vingt ans d'expérience dans l'institution, les plus familiers avec les arcanes de l'administration ne savent plus à qui s'adresser. L'anarchie ne s'installe pas pour autant. À défaut de pouvoir prendre appui sur la hiérarchie, on improvise, en cas de nécessité, de petites unités. Certains voient dans cette débrouillardise les signes d'un sens de l'auto-organisation paraissant prometteurs dans un contexte où la conception mécaniste de l'administration ne saurait s'affirmer davantage sans provoquer l'implosion de l'ensemble. Nous ne saurions évidemment tirer une conclusion générale à partir d'une institution qui était à ce moment-là dans une situation de transition. On retiendra cependant que la voie choisie au Québec risque fort d'accentuer la tendance vers un mal diagnostiqué en France au terme d'une analyse d'institutions s'étalant sur une vingtaine d'années. À propos de cette tendance, le sociologue Daniel Cérézuelle écrit:
"La prise en charge éducative est donc soumise à un formalisme technique, en ceci que la technique fournit moins le contenu des décisions que leur forme.[...] Au lieu d'orienter les décisions par l'analyse des cas individuels, elle ne sert souvent qu'à définir des procédures. C'est ainsi que l'acquis des interventions antérieures n'est presque jamais utilisé lors des nouvelles prises en charge et que l'orientation se fait souvent grâce à un habillage technique, sous forme de formules passe-partout et invérifiables, grâce à un jargon dont tout le monde se moque sans pouvoir y renoncer. Il nous semble donc que le dispositif de rééducation, qui se réclame d'une technicité opératoire forte, fonctionne à partir d'une technicité plus formelle, centrée sur la procédure, que substantielle, centrée sur le contenu de l'action." (Cérézuelle, Daniel, Pour un autre développement social, Paris, Desclée de Brouwer, 1996, p. 83.)
Les réseaux d'institutions
Un réseau d'institutions dont chacune est caractérisée par le formalisme technique peut-il être un réseau vivant? En s'inspirant de la théorie de la complexité et plus précisément des travaux de Varela et Maturana, Andrée Mathieu a répondu à cette question dans un article écrit pour L'Agora, qui fut complété par une présentation lors de l'un de nos séminaires. Les structures dissipatives, terme utilisé par le physicien Ilia Prigogine, l'autopoïèse et la cognition, au sens large de processus de vie, font partie des caractéristiques des réseaux vivants. Après avoir défini chacun de ces termes, Andrée Mathieu formule un diagnostic sur le réseau de santé québécois qui rappelle la position de Heidegger (rapport sur les aspects politiques) sur le danger que présente le contrôle de la technique. Ce n'est pas le cas particulier et peut-être transitoire du réseau de santé québécois qui importe ici, mais la présentation des caractéristiques concrètes d'un réseau vivant. Il convient de reproduire ici un passage du texte d'Andrée Mathieu présenté au complet dans l'annexe du rapport sur les aspects sociaux.
"Au fond, le véritable enjeu, c'est le contrôle à l'intérieur du système de santé. L'idée qu'à partir de notre connaissance d'un système, on peut solutionner tous les problèmes en faisant le bon diagnostic et en adoptant les mesures qui vont nous conduire à un résultat prévisible, relève de la pensée linéaire et du bon vieux principe de causalité. Le désir de contrôler les systèmes comme on contrôle une machine est donc intimement lié à la vision mécaniste du monde. Mais dans un réseau complexe, il est impossible de tout connaître et tout prédire, et par conséquent, tout contrôle est illusoire. Pourtant, on y renonce difficilement car si on perd le contrôle, il va falloir apprendre à faire confiance. Nous sommes persuadés que le succès de la réforme du réseau de la santé passe justement par le rétablissement des relations de confiance entre les différents acteurs du système. Dans son livre intitulé From Chaos to Confidence, qu'on aurait pu titrer From Control to Confidence, Susan M. Campbell, docteure en relations de travail, nous indique la voie à suivre: "Pour construire des relations de confiance, nous devons communiquer dans l'intention d'apprendre des autres, et non de les contrôler. La confiance est le ciment qui rend possible une réelle collaboration et un travail d'équipe. Sans confiance, les gens deviennent compétitifs ou défensifs, et la communication se déforme et n'est plus fiable.
Communiquer dans l'intention d'apprendre des autres, voilà la clé du succès. Comme dans un réseau autopoïétique, il faut que chaque composant participe à la "formation" des autres composants du système. Cela exige à la fois de la modestie et beaucoup de bonne volonté pour écouter, essayer de comprendre et faire confiance à des gens qui vivent une même expérience à des niveaux différents. Mais quand les relations sont créées et que des interactions continues s'établissent entre les acteurs, on voit apparaître des solutions créatives qu'aucune structure n'aurait jamais pu engendrer. Dans le numéro de janvier/mars 1996 de la revue The Signal, Bulletin de liaison de l'Association mondiale pour la santé mentale des enfants, on relate une expérience réalisée à Palo Alto, en Californie, dans un petit centre hospitalier pédiatrique spécialisé dans les transplantations d'organes. Profitant d'une période de transformations due à la réforme du système de santé, un groupe de professionnels du domaine psycho-social s'est inspiré des nouvelles théories scientifiques pour réorganiser les services de soutien aux familles des jeunes malades chroniques. Ils sont passés du modèle linéaire de l'expert, dans lequel l'information circule du personnel soignant vers la famille, à un modèle dynamique basé sur un réseau d'interactions entre le personnel de l'hôpital et la famille. Dans le modèle linéaire, centré sur une hiérarchie de professionnels, le parent était un simple récepteur d'informations et de décisions. Son inclusion dans le processus de décision concernant le traitement de l'enfant malade ne s'est pas fait pas sans bousculer le rôle d'expert des professionnels. Dans le nouveau modèle, la famille est un membre important de l'équipe de soins qui interagit avec le jeune patient. En faisant intervenir leurs valeurs et leurs croyances et en profitant de leur point de vue privilégié, les parents apportent une contribution significative à la planification du traitement de leur enfant. Quand les parents sont à l'aise avec un programme de soins, l'enfant le sent et le sentiment de confiance qu'il en retire ne peut que faciliter son traitement et hâter sa guérison. En outre, le réseau incluant les parents développe une sorte de clôture opérationnelle le mettant à l'abri des poursuites judiciaires, puisque les parents participent au processus de décision."
Les professions
Toutes les professions traversent en ce moment une zone de turbulence. Au premier rang des facteurs qui les déstabilisent, il y a ce que j'appellerai la méga profession: le traitement des données, à ne pas confondre avec l'informatique qui n'est qu'une branche de cette profession, laquelle est une méga et une méta profession; méga, parce qu'elle est immense et tentaculaire; méta, parce qu'elle plane au-dessus de toutes les autres, à la fois comme un défi à leur existence et comme une condition de leur excellence.
Un répondeur automatique remplace une secrétaire: c'est la méga profession qui vient de pousser une de ses tentacules dans les bureaux; une autre tentacule atteindra les banques le lendemain, puis les terrains de stationnement, puis les bureaux des médecins, puis les chambres à coucher. Le processus n'a pas de fin. La seule chose à quoi on puisse le comparer, c'est à l'influence dévolue aux scribes dans l'ancienne Égypte: ils avaient droit de regard sur les transactions les plus importantes de la société.
Le vénérable métier d'enseignant est lui-même menacé. Je rentre d'un grand colloque intitulé "Education and technology", où il n'a été question que de cela. Aux États-Unis, en ce moment, on estime à environ 1,000,000 le nombre d'enfants qui ne vont plus à l'école, parce que leurs parents ne font plus confiance aux institutions. Le phénomène était prévisible. Je l'avais moi-même prédit il y a vingt ans. L'école est avant tout caractérisée par l'enseignement simultané, lequel suppose la discipline. Pour se faire entendre de 30 gamins, il faut leur imposer une discipline telle qu'ils ne fassent plus qu'un. Le relâchement de la discipline, contemporain de l'apparition de l'enfant roi, signifiait la fin de l'école telle que nous la connaissons. L'enfant roi, unique au monde, a besoin d'un maître également unique: le précepteur ou l'équivalent.
Dans les familles américaines qui refusent d'envoyer leurs enfants à l'école, ce sont souvent les parents qui se relaient pour jouer le rôle de précepteurs. Partout, il y a à l'horizon les ordinateurs. Il se pourrait fort bien que les enfants soient gagnants dans ce nouveau contexte où les parents introduisent une humanité qui n'existait plus dans les écoles et où les ordinateurs et les manuels, de mieux en mieux faits, jouent le rôle des répétiteurs. Des métiers et les professions aussi différents que caissière dans une banque ou agent d'assurances, sont également menacés. Face à la profession unique, le traitement de données, il n'y a pas de salut dans la négation ou dans la fuite. Cette profession plane au-dessus de toutes les autres, à la fois comme un défi à leur existence et comme une condition de leur excellence. Les membres d'une profession qui veulent éviter qu'elle ne mette un terme à leur carrière n'ont plus qu'à l'adopter comme condition d'excellence.
Toutefois, et c'est le cas de toutes les professions dites libérales, l'excellence doit demeurer compatible avec l'humanité. Il convient de dénoncer la moderne et stupide réduction de l'excellence à l'efficacité et au rendement. C'est cette réduction précisément qui pourrait être fatale pour bien des professions. Sur ce plan, tôt ou tard, l'ordinateur nous dépassera, comme il a dépassé Kasparov.
À moins qu'il n'ait le génie du diagnostic, chose presque aussi rare que le génie de Bach ou de Mozart, le médecin, de m'expliquer mon docteur, ne peut tenir compte que d'un nombre limité de combinaisons d'indices et de maladies. Un mal de tête, par exemple, peut être l'indice de cent lésions différentes. Un ordinateur peut traiter un nombre pratiquement infini de corrélations de ce genre.
Mon médecin a donc établi la procédure suivante. Sauf dans les cas d'urgence, les patients qui sollicitent un rendez-vous sont invités à répondre à un questionnaire soit sur leur ordinateur, soit sur papier. À leur arrivée à la clinique, une infirmière d'expérience aide le patient à préciser certaines réponses. Toutes les précautions auront évidemment été prises pour que le patient ne soit pas placé brutalement devant le résultat. Le médecin se réserve le privilège de prendre note du résultat, de l'interpréter et de le présenter au patient. Quand il sera en colloque singulier avec son patient, il sera d'autant plus rassurant pour lui, qu'il aura lui-même la paix intérieure découlant du fait qu'il a fait tout ce qu'il pouvait faire pour formuler un bon diagnostic et un bon pronostic.
Je suis persuadé que le docteur Boilard a raison quand il soutient que si tous les médecins procédaient de cette façon, les examens, le premier surtout, coûteraient plus cher que maintenant, mais que les consultations étant plus satisfaisantes pour les deux parties, il y en aurait moins par la suite; de cette façon, on finirait par avoir cette médecine à la fois plus efficace et moins coûteuse dont rêve notre ministre de la Santé. Un telle utilisation de l'information, subordonnée à des finalités humaines, est possible, mutatis mutandis, dans toutes les professions.
Les communautés
"Si le changement technique est jusqu'à un certain point inéluctable, celui de son orientation par les citoyens ne l'est pas." (Pierre-Léonard Harvey)
Une communauté est un réseau vivant et les thèses de Maturana et Varela (dont s'inspire Andrée Mathieu) sur la question s'appliquent encore mieux à elles qu'à un réseau d'institutions de santé. C'est ce qui découle des propos de Pierre-Léonard Harvey, un spécialiste québécois de ces questions. Dans le cadre ce qu'il est convenu d'appeler la comunautique, Pierre-Léonard Harvey cherche des façons d'utiliser des réseaux de communication électronique, eux-mêmes communautaires, pour raviver les communautés:
"R. Baskerville et Wood-Harper décrivent ce processus d'appropriation autogéré et planifient une série d'activités qu'ils illustrent dans un schéma circulaire qui aboutit à un design participatif, qui est susceptible de faire naître de nouvelles façons de travailler et d'échanger, via les NTIC et les réseaux. C'est l'idée d'usages émergents à travers l'action sociale. Bien qu'a priori, cette approche puisse sembler faire le jeu des promoteurs de l'industrie, en favorisant l'adoption de leurs produits, la réalité est tout autre. Notre expérience nous montre qu'elle peut créer des résistances constructives et éclairées face aux systèmes d'information. Les rejets peuvent être d'ordre éthique ou commercial. Pour l'industrie, il peut s'agir d'un apport considérable à la recherche-développement et au design des produits et services. L'expérimentation sociale des NTIC devient un facteur prépondérant de l'accroissement de la richesse collective et de la qualité de vie à travers de nouveaux modes d'accès communautaires au savoir."
Le prochain ou le lointain?
Si l'on pouvait sans malhonnêteté intellectuelle réduire le monde virtuel des inforoutes et des CDROMS à un tube sans fin porté à la deuxième puissance, avec un souci d'efficacité également porté à la seconde puissance, il ne resterait plus qu'à espérer que quelqu'un, bientôt, trouve un virus capable de détruire en quelques jours tous les ordinateurs du monde. L'enthousiasme que suscitent les nouvelles techniques est toujours lié, pour une large part, au fait que si elles sont indissociables de certains travers d'une société, elles peuvent être aussi un remède à des maux devenus lancinants dans la même société. Et cet enthousiasme n'est jamais totalement dénué de fondement.
Il n'est donc pas vain d'examiner les diverses façons dont on peut subvertir les NTIC pour les subordonner à des finalités sociales qui, à première vue du moins, sont aux antipodes de celles qui ont favorisé leur développement.
Tous les adeptes d'Internet avoueront qu'il leur est arrivé de fuir la conversation avec des proches ou des voisins ennuyeux à leurs yeux pour rejoindre dans un groupe de discussion des inconnus d'Australie et de Finlande avec lesquels ils se sentaient plus d'affinités. Mais de quoi faut-il d'abord s'inquiéter? De ce qu'on ne trouve plus de gens intéressants dans son voisinage ou de ce qu'on en cherche de par le vaste monde à défaut d'en trouver près de soi? Puisque l'efficacité est l'une des conditions de la survie des sociétés, est-il préférable qu'on l'atteigne en réduisant les agents de location à l'état de robot ou en les remplaçant par un formulaire en ligne? Ce qui nous conduit à la grande question de cette fin de siècle: quelle sera la contribution au bien commun de tous les travailleurs remplacés par des robots ou des procédés automatiques?
Le mal social est déjà fait en grande partie quand les voisins qui nous sont assignés ne sont pas liés à nous par un enracinement commun, mais par le hasard des déménagements et les lois du marché immobilier, de même que celles du marché du travail. Dès lors, la proximité physique n'est plus un critère important dans le choix des personnes avec lesquelles on formera une société. On cherchera plutôt la compagnie de personnes éloignées ayant les mêmes goûts et les mêmes intérêts que soi. Et l'on se retrouvera dans un club de pêche, un terrain de golf ou une excursion d'ornithologues.
Or c'est précisément ce type de sociabilité, remède à une autre sociabilité disparue ou en voie de disparaître, que favorisent les NTIC. Elles sont ordonnées à l'amour du lointain plutôt que du prochain. Dans la mesure où l'on aura un jour des rapports prochains avec l'ami lointain qu'on aura ainsi découvert, la médiation exercée par le réseau mondial de communication aura été une bonne chose; elle aura été une mauvaise chose dans la mesure où l'on aura fui le prochain, par complaisance dans et par le virtuel. Quoiqu'il advienne, il faudra bien se garder de rendre les NTIC seules responsables du caractère abstrait, éphémère et artificiel des rapports humains, si jamais ce caractère devait s'accentuer. Nous sommes à l'ère des congrès, du tourisme de masse et des universités, avec des campus de 40,000 étudiants. Nous connaissons superficiellement infiniment plus de personnes que nous ne pouvons en connaître quelques-unes en profondeur. De toute évidence, les rapports humains virtuels établis par l'intermédiaire des NTIC sont la conséquence et non la cause du refroidissement des rapports humains.
On peut même penser que ces rapports virtuels sont une bouée uniquement pour des êtres isolés, déjà réduits à l'état de grains de sable, qui la saisissent pour échapper à une solitude à laquelle ils sont depuis longtemps réduits par la société réelle.
Les handicapés
Pour certaines catégories de personnes, les grands handicapés physiques confinés à une chambre ou un petit appartement par exemple, cette bouée, toute virtuelle qu'elle soit, est la chose la plus tangible et la plus concrète du monde. Plusieurs d'entre eux, ne l'oublions pas, ne peuvent même pas écrire, ayant perdu l'usage de leurs mains. Ils peuvent cependant, à l'aide de certains appareils adaptés à leurs besoins, soit utiliser un clavier, soit adapter leur voix aux exigences de la numérisation. Ils peuvent ainsi établir des liens étonnamment prochains avec des êtres lointains dans l'espace. Monsieur L. A. (il tient par une pudeur bien compréhensible à conserver l'anonymat), nous a raconté comment, par l'intermédiaire de son site WEB et divers autres moyens de diffusion de ses écrits, il a noué, par courrier électronique, un dialogue avec une adolescente de la région parisienne, qui au moment où il est entré en contact avec elle, luttait désespérément contre la tentation du suicide. Sans prétendre lui avoir redonné le goût de vivre à lui seul, ce qui n'était peut-être pas son premier souci, il a pu établir avec elle un lien d'une qualité exceptionnelle qui fut le prélude à une rencontre réelle.
Les pouvoirs publics et les grandes fondations ont dans ce domaine un rôle important à jouer. En aidant L. A. à s'équiper d'appareils sophistiqués et coûteux, la société a permis à une personne humaine d'avoir un rayonnement qui soit à la hauteur de ses qualités. Parce que dans les situations de ce genre, les collectivités, par l'intermédiaire des NTIC, donnent à l'un de leurs membres un pouvoir qui fait de lui un citoyen actif et responsable et que, de ce fait, elles s'enrichissent elles-mêmes, il s'agit d'initiatives qu'il faut de toute évidence considérer comme prioritaires.
Ajoutons que l'on peut à bon droit présumer qu'il y aurait consensus dans la société quant au bien-fondé d'une priorité consistant à donner littéralement le pouvoir de la parole à de grands handicapés, tandis que, pour ce qui est par exemple de l'importance que les ordinateurs doivent avoir dans le écoles et de l'usage précis qu'on doit en faire, on est encore bien loin du consensus.
Il existe une autre catégorie de citoyens auxquels on pourrait redonner le plein usage de la parole grâce aux NTIC: tous ceux qui, par obligation, mènent une vie solitaire dans les régions éloignées: les préposés à la protection de la flore et de la faune, les employés des pourvoiries, les gardiens des associations de riverains des lacs éloignés, les travailleurs à l'emploi de certaines compagnies minières dont les exploitations sont à la périphérie des régions habitées. Si la plupart des entreprises minières ont des ressources financières qui leur permettent de subvenir aux besoins de communiquer de leurs membres, il n'en est pas de même des pourvoiries et des associations de tout genre, ni, par exemple, des municipalités de la Côte Nord, peuplées de familles et d'individus vivant souvent à une grande distance les uns des autres.
(N.B. Le cas des Amérindiens doit être l'objet d'un examen distinct qu'il faut faire à la lumière du principe de l'autodétermination des différents groupes. La question sociale se double ici d'une question culturelle fondamentale: les NTIC sont en effet le produit typique de cette culture occidentale par rapport à laquelle bien des Amérindiens veulent continuer à se démarquer. D'un autre côté, la nature "tribale" reconnue des nouvelles techniques les apparente aux moyens de communication traditionnels des Amérindiens.)
Les prisonniers
Il y a enfin le cas, plus délicat, des prisonniers. Donner à ces derniers plein accès au réseau Internet équivaudrait à leur donner les moyens de poursuivre leurs activités criminelles dans le monde virtuel. Certains accès limités, par contre, pourraient présenter le plus grand intérêt, et pour les prisonniers eux-mêmes dont la réinsertion dans la société s'imposera tôt ou tard, et pour la société qui pourrait bénéficier de leur compétence et de leur travail. Un pourcentage significatif de prisonniers est apte aux diverses formes de veille technologique. Plusieurs ont de l'intelligence et de l'imagination en surabondance, certains sont déjà familiers avec les ordinateurs; il suffirait qu'on donne une brève formation aux uns et des consignes précises à tous pour que chacune de nos prisons devienne un lieu de recherche et de diffusion de l'information. La preuve n'est pas faite qu'il s'agirait là d'une méthode de redressement efficace, mais pourquoi ne pas tenter de l'établir, puisque la société a tout à gagner sur le plan de l'utilité du travail qui serait ainsi accompli?
Quels que soient cependant les efforts que l'on fasse pour mettre les gens en liaison les uns avec les autres grâce aux NTIC, quelles que soient même les rencontres réelles dont les liaisons virtuelles peuvent être le prélude, il reste que pour être complètes, la solidarité et la sociabilité exigent la proximité. Lorsqu'on est victime d'un accident dans sa propre cour, l'ami le plus obligeant, s'il habite aux antipodes, n'est d'aucun secours; celui qui, toute sa vie, aura cultivé des amitiés lointaines risque fort de se trouver bien seul quand il aura besoin de ses voisins.
Usage convivial
C'est pourquoi il faut que les pouvoirs publics et institutionnels favorisent un usage convivial des réseaux. Il faut ici donner au mot convivial son sens originel et non celui qu'on lui donne dans des expressions comme "interfaces conviviales". Les organismes subventionnaires pourraient par exemple avoir une préférence, dans l'octroi des subventions, pour les projets impliquant des groupes réels de personnes réelles qui se réuniraient tantôt pour créer des contenus, tantôt pour faire avancer une recherche collective.
Le mouvement Solidarité rurale était récemment en quête d'informations quant à la façon de favoriser l'implantation des postes d'accès public à Internet. Les locaux de la municipalité, les centres communautaires, à défaut de bibliothèques, apparaissaient comme des endroits tout désignés pour la chose, mais les résidences privées n'étaient pas exclues. Pour les utilisateurs, comme pour les responsables de l'équipement, une telle solution serait l'occasion de rencontres et de conversations qui ne pourraient qu'enrichir la vie sociale. Dans le même esprit, nous avons déjà proposé, à l'intention des jeunes, la création de Maisons de la Découverte, sortes d'arcades douces où la haute technologie informatique serait équilibrée par des sciences naturelles comme la mycologie ou l'ornithologie, favorisant un contact direct avec la nature.
Tout au long de nos recherches et de nos réflexions sur les NTIC, nous avons insisté sur la nécessité d'équilibrer le glissement vers le virtuel par un retour au réel. Nous formulons ici l'hypothèse qu'un retour au réel sous la forme d'un contact avec la nature est l'une des conditions d'un retour au réel sous la forme d'un rapport avec les proches.
Les mots pour créer les rapports sociaux
Par le moyen insolite d'une réflexion sur les mots plastiques et sur le confort intellectuel, nous avons été amenés établir un lien entre d'une part le relâchement du langage et d'autre part le glissement vers le virtuel et la détérioration des rapports sociaux. Voici ce qu'écrivait Marcel Aymé:
"Quand les mots se mettent à enfler, quand leur sens devient ambigu, incertain, quand le vocabulaire se charge de flou, d'obscurité, de néant péremptoire, il n'y a plus de recours pour l'esprit. On ne pèse pas avec de faux poids, ni avec de fausses balances. Est-ce que la plupart des mots sur lesquels nous vivons aujourd'hui, ceux qui nous servent à exprimer notre position d'homme par rapport aux autres hommes, ne sont pas faussés, dénaturés?"
Et voici les mots plastiques de 1945:
"Quand je prononce devant vous les mots liberté, peuple, bourgeois, socialisme révolution, démocratie, pouvez-vous vous flatter de comprendre ce qu'ils signifient pour moi?"
Constatant ensuite que le mal diagnostiqué par Marcel Aymé s'est aggravé depuis 1945, date de la publication du Confort intellectuel, nous avons été conduits vers ce commentaire: Lors du récent salon du livre de Montréal, plusieurs éditeurs sérieux, dont Marcel Brocquet, ont déploré le fait que, l'ordinateur aidant, n'importe qui peut s'improviser éditeur et parvenir à survivre grâce à l'aide de l'État. Cela signifie que n'importe quel auteur peut trouver preneur pour son manuscrit. Et ainsi, alors qu'il faudrait un effort de redressement du style pour libérer les esprits emprisonnés dans le filet des mots plastiques, triomphe un laisser-faire qui provoque de nouveaux effondrements du terrain linguistique.
Et si d'aventure un manuscrit ne trouve pas preneur, il y a désormais une autre solution, à la portée de tous: la publication sur Internet. De toute évidence, ce nouveau moyen de communication accentuera le laisser-faire; il faut toutefois reconnaître qu'il hérite du problème plus qu'il ne le crée. Nous avons évoqué la pléthore de livres publiés chaque année; la prolifération des périodiques de tous genres et de toute provenance est tout aussi frappante.
L'édition est un métier exigeant et nécessaire qu'il faut réhabiliter; dans le cas d'Internet, il faut le créer en s'inspirant des modèles de la grande tradition de l'édition sur papier. Dans un cas comme dans l'autre, les pouvoirs publics ont la responsabilité de veiller à ce que l'aide à l'édition soit accordée selon des critères permettant de rehausser le niveau général des publications. Dans le cas d'Internet, les pouvoirs publics devraient veiller à ce que les responsables de sites qui font un véritable travail d'édition reçoivent une accréditation qui permette au public de les distinguer des sites où n'importe qui peut publier n'importe quoi.
Correspondance
"Et je serai bien aise de vous voir venir à moi quand vous voudrez être à vous." (Le Duc de Walpole à Madame du Deffand)
La correspondance, genre littéraire que le XVIIIe siècle français a cultivé avec un bonheur particulier, connaît en ce moment une renaissance sur Internet, grâce au courrier électronique.
La correspondance traditionnelle était une forme à la fois familière et raffinée de sociabilité. Elle renforçait aussi bien les grandes amitiés que les liens familiaux. La correspondance électronique se maintiendra-t-elle à la même altitude? Quelles règles conviendra-t-il de suivre pour qu'il en soit ainsi? Quels écueils faudra-t-il savoir éviter? Nous avons invité Sylvie Chaput et Marc Chabot à l'un de nos séminaires sur les aspects sociaux pour traiter de cette question. Ils sont les auteurs d'un livre contenant une partie de leur correspondance amoureuse. Ils ont choisi de présenter leurs réflexions sur la correspondance sous la forme d'un échange de lettres tirées de divers auteurs. En se livrant à cet exercice, ils avaient pour but d'aider les amateurs de courrier électronique à établir les bases de cette nouvelle façon de communiquer ses pensées et ses sentiments. On peut trouver cet échange de lettres sur le site de L'Agora. En voici un extrait:
"En 1643, lorsque la princesse Élisabeth écrit pour la première fois à Descartes, elle cherche des éclaircissements sur sa philosophie. Exilée de Bohême avec sa famille, elle a 25 ans et ne trouve personne dans son entourage avec qui avoir des entretiens sérieux. Une sorte de rapport maître-élève s'établit entre elle et Descartes, qui est âgé de 47 ans et a déjà publié le Discours de la méthode et les Méditations.
"[...] je ne laisse pas toutefois de continuer [de vous écrire], sur la créance que j'ai que mes lettres ne vous seront pas plus importunes que les livres qui sont en votre bibliothèque; [...] et je tiendrai le temps que je mets à les écrire très bien employé, si vous leur donnez seulement celui que vous aurez envie de perdre. " (Descartes)
"Lorsqu'il arrive à Élisabeth de faire allusion à ses ennuis de santé, Descartes manifeste de l'inquiétude et s'empresse de lui exposer comment détourner son esprit des problèmes qui favorisent les maladies. On perçoit, sous ses dehors austères, une véritable affection. Élisabeth lui répondra:
"J'ai toujours été en une condition, qui rendait ma vie très inutile aux personnes que j'aime; mais je cherche sa conservation avec beaucoup plus de soin, depuis que j'ai le bonheur de vous connaître, parce que vous m'avez montré les moyens de vivre plus heureusement que je ne faisais."" (René Descartes, Correspondance avec Élisabeth et autres lettres, Introduction, bibliographie et chronologie de Jean-Marie Beyssade et Michelle Beyssade, Paris, Garnier Flammarion, 1989, 314 pages.)
Le réanchantement des sociétés
Tout au long de nos travaux et réflexions sur les aspects sociaux, nous n'avons pas caché les craintes que nous inspiraient l'abandon d'une sociabilité sensible, celle du zoon politikon, de l'animal vivant en cité, au profit d'une sociabilité virtuelle, celle du cyborg. Et les principaux sociologues que nous avons cités, Dumont, Lipovetsky, Sennet, Langlois et Cérézuelle, ont justifié nos craintes. Mais quand nous réfléchissons sur des phénomènes aussi vastes que la montée du formalisme, n'avons-nous pas tendance à oublier les nouvelles formes de la vie sociale au jour le jour? Michel Maffesoli est l'un des sociologues contemporains qui a observé le plus attentivement ces nouvelles formes de vie sociale. Nous avons invité pour nous parler de son oeuvre monsieur Denis Jeffrey, de l'Université Laval. En marge d'une mécanique moderne de contrôle fonctionnant de mieux en mieux, Denis Jeffrey nous a fait découvrir un autre rapport à l'autre et au monde:
"Moins offensif, plus caressant, quelque peu ludique, et bien sûr tragique, reposant sur l'intuition de l'impermanence des choses, des êtres et de leurs relations. Sentiment tragique de la vie qui, dès lors, s'emploiera à jouir, dans le présent, de ce qui se donne à voir, de ce qui se donne à vivre au quotidien, et qui trouvera son sens dans une succession d'instants, précieux de par leur fugacité même. Il est possible que ce soit cet hédonisme relatif, vécu au jour le jour, qui caractérise au mieux cette forme d'intensité sociale et individuelle, cette fièvre diront certains, délimitant bien l'atmosphère du moment."
Loin de situer Internet du côté du formalisme technique, Maffesoli le rattache à ce qu'il appelle l'hédonisme relatif:
"Le Minitel et l'avion, Internet et les différents réseaux électroniques, la télévision et les autoroutes de l'information, tout cela pour le meilleur et pour le pire, permet de vivre, en temps réel et surtout collectivement, des expériences culturelles, scientifiques, sexuelles, religieuses qui sont, justement, le propre de l'aventure existentielle. Les potentialités du "cyberspace" sont loin d'être épuisées, mais déjà elles témoignent de l'enrichissement culturel qui est toujours lié à la mobilité, à la circulation, fussent-elles celles de l'esprit, des rêveries et même des fantasmes que tout cela ne manque pas d'induire. Tout en étant d'un lieu, l'homme de la technopole n'existe qu'en relation(s). La technique souligne bien, d'une manière paroxystique, le primum relationisis qui est le fait de l'aventure existentielle."
Essai sur les aspects sociaux des inforoutes
"D'une Cité où la parole apprivoisait la technique, on est passé à une technique qui domine la société."
"Il nous reste l'État, les partis, les enceintes des universités ou des technocraties; mais nous n'avons plus de Cité."
Fernand Dumont, L'anthropologie en l'absence de l'homme.
Les sociétés existent depuis toujours; les nouvelles techniques d'information et de communication (NTIC) sont, le mot le dit, récentes. Ne serait-ce que pour cette raison, on est tenté de faire l'hypothèse que les NTIC ont un impact significatif sur les sociétés mais que l'inverse n'est pas vrai. La causalité ne semble exister que dans une direction: des NTIC vers la société.
Ainsi donc les sociétés seraient des pâtes subissant passivement le pétrissage des nouvelles techniques de tous genres; de tous genres car, si dans le cas des NTIC on fait l'hypothèse que la causalité n'existe que dans un sens, pourquoi ne pas faire la même hypothèse dans le cas des nouvelles techniques de reproduction, par exemple?
À la réflexion, les nouvelles techniques apparaissent plutôt comme largement déterminées par les sociétés sur lesquelles elles exercent en retour une influence indéniable. Prenons un exemple bien connu des historiens des sciences et des techniques, l'exemple de ce qui fut naguère une nouvelle technique à mesurer le temps: l'horloge. Personne ne songera à nier l'impact que cet instrument a eu sur les sociétés. Il est tout aussi incontestable cependant que le besoin de l'horloge et la capacité de l'inventer sont apparus dans un contexte social bien précis, le Moyen Âge des monastères, où les temps de prière, d'étude et de travail manuel devaient être séparés de façon de plus en plus précise.
Il faut aussi préciser ce qu'il convient d'entendre par aspects sociaux. Dans de nombreux débats, la question des aspects sociaux se résume à celle de l'accessibilité. Dans le cas des NTIC, on se demande, par exemple, si Internet sera, en tant que service public, offert à tous, à l'égal du téléphone et de la radio. En réduisant ainsi le débat à la question de l'accessibilité, si importante qu'elle puisse être, on oublie une dimension sociale plus englobante, qu'il faut d'abord prendre en considération, celle des liens entre le tissu social et les réseaux hautement technicisés de communication.
Nous nous intéresserons d'abord à cette dimension sociale englobante, sous l'angle de la façon dont les NTIC ont été déterminées par les sociétés occidentales où elles ont d'abord pris forme et où elles se sont ensuite imposées. Il nous sera plus facile ensuite d'aborder la question de l'influence des NTIC sur les diverses sociétés et celle, connexe, des mesures à prendre pour que lesdites NTIC contribuent à améliorer le tissu social plutôt qu'à le détériorer.
À l'intérieur de la dimension sociale englobante, nous distinguerons, pour éviter les pièges d'une analyse trop large, trois ensembles de phénomènes convergeant vers le virtuel:
l'institutionnalisation
l'accès au confort
la montée du formalisme
Nos sources d'inspiration sont principalement: Ivan Illich et, dans le cas de l'institutionnalisation, Uwe Poerksen, Marcel Aymé dans le cas de l'accès au confort et finalement, Ludwig Klages dans le cas de la montée du formalisme. Nous avons hésité entre le mot "confort" et des expressions comme aplatissement ou normalisation de l'existence, pour désigner un phénomène caractérisé par l'érosion des arêtes de l'existence, arêtes présentes dans les contrastes, les contradictions, les différences, bref dans tout ce qui, depuis la distinction entre les sexes, jusqu'à la différence entre le jour et la nuit, donnait son relief à la vie et tend désormais à être remplacé par un bien-être niveleur. C'est ce bien-être que nous appelons confort.
L'institutionnalisation
Dans un ouvrage récent intitulé Who cares? Rediscovering community (Westview Press, Boulder, Colorado, USA), David Schwartz utilise l'expression "virtual reality" pour désigner une sphère d'activité ayant atteint le plus haut degré d'institutionnalisation. C'est le cas du transport par avion où, depuis l'entraînement de pilotes jusqu'à la sélection des sièges, tout est fait par ordinateur. L'auteur nous invite à faire l'hypothèse que la réalité virtuelle, l'espace mental créé par les NTIC, est l'aboutissement ultime du processus d'institutionnalisation, qui a commencé avec la création des premières casernes, des premiers hôpitaux, des premières écoles.
Disciple d'Ivan Illich, Schwartz est un intervenant social qui, après avoir dirigé le Pennsylvania Developmental Disabilities Council, et compris les limites et les dangers de l'institutionnalisation, a réfléchi sur les diverses manières d'aider les communautés demeurées vivantes à mieux accueillir les handicapés et les malades mentaux. En parcourant le chapitre sur la réalité virtuelle on s'attend à ce que, à l'un ou l'autre des tournants de sa réflexion, Schwartz s'interroge sur les façons de faire servir les réseaux virtuels à l'enrichissement des communautés réelles. Nous y reviendrons après avoir évoqué le phénomène de l'institutionnalisation.
Au début de son livre, Schwartz raconte l'histoire de l'un de ses amis qui, depuis la fenêtre de son bureau, a aperçu une femme prête à se jeter en bas d'un pont élevé. Que faire en pareil cas? L'ami aurait très bien pu descendre à la hâte de son bureau et monter sur le pont pour tenter de persuader la femme de renoncer à son geste suicidaire. Réflexion faite, il s'est plutôt dirigé vers le téléphone pour composer le 911. Mais à peine avait-il commencé à composer ce numéro qu'il vit un autobus s'arrêter à la hauteur de la femme. La porte coulissante s'ouvrit immédiatement et le chauffeur, en un geste ferme et rapide, s'empara de la femme et la tira vers lui dans l'autobus.
Si naturel, si humain qu'il paraisse, le geste du chauffeur d'autobus était inattendu. Des dizaines, des centaines d'automobilistes avaient vu la femme sans s'arrêter pour au moins tenter de la persuader de renoncer à son projet de suicide. C'est le geste de l'homme dans son bureau qui était attendu, prévisible. À sa place, la plupart d'entre nous aurions réagi de cette manière.
Dans la même logique, si un enfant sous notre garde a une otite, nous le conduisons à l'urgence d'un hôpital plutôt que de demander conseil à une mère, une grand-mère ou une voisine. Il en est ainsi dans toutes les sphères de la vie: notre premier mouvement est toujours de recourir aux services institutionnels, plutôt que de miser sur la compétence des proches et de la communauté en général. Voici un extrait d'un courrier du cœur du journal La Tribune, de Sherbrooke, paru le 14 octobre 1997. Une dame écrit à la titulaire de la chronique, Louisette Vézina, pour lui confier ses malheurs virtuels: "Mon mari et moi vivons ensemble depuis vingt-huit ans. Voilà que mon mari a découvert Internet. Il est tellement en amour avec le système qu'il a tout délaissé, y compris ses responsabilités de père de famille et de conjoint". Réponse de madame Vézina: "Un service professionnel est sûrement recommandé pour avoir une mise au clair avec votre mari."
Toujours, dans cette logique, on s'empresse de dépêcher un psychologue auprès de proches ou des collègues d'une personne qui vient d'être victime d'un accident ou d'un crime particulièrement violents. La présence d'un professionnel est également de plus en plus fréquemment réclamée auprès des personnes frappées d'un deuil normal.
L'expert
Le savoir scientifique et la compétence technique qui l'accompagnent ont été à ce point valorisés au cours des derniers siècles que, même à l'occasion de la mort d'un proche qu'ils aiment et qu'ils connaissent depuis toujours, les gens cèdent volontiers leur place privilégiée à l'un de ces accompagnants qui sont en réalité les nouveaux experts de la mort. Leur place, notons-le bien, ils la cèdent moins par froideur ou par indifférence que par une humilité accentuée à l'excès par le sentiment d'impuissance et d'incompétence qu'ils éprouvent quant ils se comparent à l'accompagnant.
Il y a effectivement dans la vie moderne de nombreuses situations où l'expert est plus efficace que la personne de bonne volonté. À l'occasion d'une noyade, quel sauveteur improvisé ne serait pas heureux de céder sa place à un sauveteur professionnel, un ambulancier par exemple, s'il s'en trouvait un sur les lieux? Le problème qui se pose, c'est que précisément parce qu'il est fondé sur de nombreuses expériences de ce genre, le savoir-faire de l'expert a acquis un prestige tel qu'il a discrédité toutes les formes de savoir personnel et traditionnel, y compris celles qui portent sur des situations intimes ou vitales fondamentales où, en principe, la compétence devrait être considérée comme allant de soi pour un être humain normal.
Ainsi en va-t-il également de l'amour. Certes, de tout temps et dans toutes les sociétés, il y a eu des rites d'initiation aux mystères de l'amour, mais par la suite Éros pouvait voler de ses propres ailes, au risque qu'elles se brisent - car ainsi va la liberté - mais sans que les échecs et les demi-réussites soient accompagnés d'un sentiment morbide d'anormalité. Quelles que soient les limites du genre, un roman pastoral comme Daphnis et Chloé illustre bien le fait que la lente découverte de l'autre, sans chemin balisé, fait partie de l'essence même de l'amour et que non seulement le savoir de l'expert en sexologie n'ajoute rien à cette essence, mais qu'il risque de réduire le sentiment le plus riche qui soit à un processus technique où le partenaire est l'équivalent d'une matière première dans une expérience de laboratoire. "La spontanéité craintive des caresses", dit le poète. L'essence de l'amour est dans cette évocation et non dans le discours sur la méthode des sexologues. C'est à dessein que je n'emploie pas ici le mot sexualité. Il fait partie de ces mots qui, par leur aura d'origine scientifique, tendent par leur existence même à disqualifier la simple humanité. Le mot "éducation" a le même effet depuis qu'il existe des sciences de l'éducation, et donc des experts en la matière; il en est de même de mots comme "médecine", "alimentation", où le savoir traditionnel dans un domaine donné ne vaut plus rien dès lors que, dans le même domaine, apparaissent des disciplines et des institutions spécialisées.
Sentiment d'impuissance
Il en résulte un sentiment de dévalorisation et d'impuissance qui, en ce moment, est peut-être la chose au monde la plus méconnue et la plus inquiétante. Quelle estime peut donc conserver de lui-même celui qui, dans ses rapports avec le monde et avec autrui, a toujours, au moment de poser un acte, si intime soit-il, le sentiment qu'il n'est pas le plus qualifié pour le poser, qu'il ferait mieux de céder la place à un expert? De toute évidence, ce sentiment de dévalorisation est particulièrement dévastateur chez les adolescents qui n'ont pas encore de profession pouvant les consoler d'avoir été disqualifiés en tant qu'êtres humains. L'on conçoit facilement que, s'ajoutant aux hésitations de la nature propres à leur âge, ce sentiment les conduise souvent au suicide.
Contre la tentation du suicide, la société ne nous protégera guère car elle-même s'atrophie au fur et à mesure que les individus qui la constituent sont disqualifiés en tant qu'êtres humains. Dans la société traditionnelle, les rôles joués aujourd'hui par des experts, travailleurs sociaux, psychologues ou récréologues, étaient assumés par l'un ou l'autre des membres de la communauté, au gré de ses dons et de ses goûts. Les handicapés intellectuels eux-mêmes avaient leur rôle à jouer; ils pouvaient rendre une multitude de menus services: surveiller une maison en l'absence des propriétaires, écouter parler les personnes souffrant de solitude ou simplement réchauffer et égayer le paysage social par leur seule présence. On pourrait comparer les membres d'une communauté vivante à des étoiles. Grandes ou petites, plus ou moins brillantes, elles ont toutes des rayons atteignant d'autres étoiles, avec lesquelles elles forment des sous-ensembles appelés constellations. Moyennant quoi, l'imagination aidant, on peut se représenter le ciel étoilé comme un grand organisme vivant dont les étoiles seraient les cellules, les constellations les organes, les rayons étant alors l'équivalent des liens multiples par lesquels les cellules communiquent entre elles dans un organisme.
Chaque fois qu'un individu perd une compétence au profit d'un expert, il est comme une étoile qui perd un rayon au profit de la nuit ou comme une cellule qui perd son lien chimique avec les autres cellules, au profit de la mort. Bientôt, le ciel cesse d'être une communauté d'étoiles pour devenir un agglomérat de points lumineux et l'organisme se dissout en ses éléments: des gaz, un peu de cendre.
Nos sociétés connaissent le même sort, au fur et à mesure qu'elles se laissent gagner par la démesure dans le recours aux experts. La division du travail ne date pas d'hier. Le métier de forgeron, quand il s'est constitué en métier autonome, a dû priver d'une partie de la reconnaissance sociale dont ils jouissaient ceux qui l'avaient exercé jusque-là en marge de leur métier principal. Mais les métiers de ce genre étaient peu nombreux, ils évoluaient lentement et le savoir qui les caractérisait était traditionnel, comme tous les autres savoirs rendant la vie en commun possible. Ils pouvaient donc s'intégrer à l'organisme social sans le dénaturer. Tandis qu'aujourd'hui, les experts se multiplient au rythme du progrès scientifique et technique et se greffent sur des sociétés déjà mises à l'épreuve par la mobilité sociale et géographique de ses membres, de même que par les mass media. Certes, les communautés ont la vie dure; menacée sur un front, la sociabilité trouve des positions de repli où elle tente de se reconstituer. C'est ainsi qu'au Québec par exemple, les associations de tous genres se sont multipliées, au moment même où l'érosion du tissu social traditionnel s'accélérait. Il n'en reste pas moins que la convivialité et la solidarité telles que les évoque Léon Gérin, dans ses monographies sur la société québécoise au tournant du siècle, ont presque complètement disparu.
Peuple ou masse?
Si bien que notre société, sans doute l'une des plus conviviales du monde il y a un demi-siècle, tend elle aussi à cesser d'être une communauté de personnes fortes de leur multiples compétences en tant qu'êtres humains, pour devenir un agrégat d'individus qui s'en remettent de plus en plus à des experts comme médiateurs dans leurs rapports avec le monde et avec leurs semblables. Un tel agrégat ressemble de moins en moins à un organisme vivant et de plus en plus à une machine aux rouages complexes. Il était un peuple, il devient une masse, dans le sens que Daniel Boorstin donne à ces mots:
"Nous assistons au déclin du peuple et à l'avènement de la masse (...) Le peuple s'exprimait et sa voix est encore recueillie par les érudits, les ethnographes et les patriotes. Mais la masse, dans notre univers de diffusion et de circulation de masse, est la cible au lieu d'être la flèche. Elle est l'oreille, non la voix. La masse c'est ce que les autres veulent atteindre par l'écriture, la photo, l'image et le son. Si le peuple créait des héros, la masse ne peut que se mettre en quête de leur présence et de leur voix. Elle attend qu'on lui montre, qu'on lui dise quelque chose." (Boorstin, Daniel, L'image, Union générale des éditions, Coll.1018, Paris 1971, p. 95.)
C'est dans la mesure où elle lui apparaît comme une machine que David Schwartz qualifie la société actuelle de "virtuelle". "Je voyage beaucoup", raconte-t-il, et il note que ce n'est pas seulement le voyage aérien qui est devenu uniforme et sans surprises, c'est aussi le cas de l'ensemble de l'univers. On trouve tout à sa place exacte et familière: le même avion, la même chaîne de restaurants, les mêmes kiosques à journaux:
"Dans un grand aéroport, si vous ne trouvez pas ce que vous désirez boire dans l'un des bars, vous ne le trouverez dans aucun autre grand aéroport, car ils sont administrés par la même compagnie et offrent les mêmes produits. Quand j'ai la mauvaise surprise de constater que la location d'une voiture à un comptoir en Floride comporte des frais imprévus, je peux être assuré que je fais l'expérience de la même mauvaise surprise que si, descendant de l'avion à Seattle, je m'étais adressé à un comptoir de la même compagnie. L'efficace agent de location ne me trompe pas avec la rouerie personnalisée d'un marchand de tapis dans un bazar. Son acte n'est pas le sien; c'est celui, totalement impersonnel, ayant fait l'objet d'une simulation par ordinateur et d'une analyse fiscale, d'un individu à qui on a appris à le poser dans le cadre d'un programme rigoureux de formation. Aussi longtemps que je voyage dans le tube sans fin aéroport-avion-film en vol-location de voiture-hôtel-chaîne de restaurant, je fais l'expérience de diverses manifestations, soigneusement organisées, d'une seule et même réalité gérée." (David B.Schwartz, Who cares, Rediscoverin Community, Westview Press, Boulder, Colorado, U.S.A. p. 30.)
Les inventeurs et les premiers utilisateurs des ordinateurs et des inforoutes étaient aussi des habitués du tube sans fin. Poussant encore plus loin le souci de la bonne gestion, ils l'ont remplacé par un réseau sans fin de télécommunications dans lequel les agents impersonnels de location cèdent la place à des formulaires en ligne. Lignes aériennes, lignes téléphoniques. Il n'est même pas nécessaire de changer de vocabulaire pour passer du réel aéroportuaire au virtuel que l'on transporte dans un portable.
On aura noté au passage que dans la réalité gérée du transport aérien, le pouvoir de l'expert et de son institution, en l'occurrence sa compagnie, se rapproche de l'absolu. Quant aux individus qui circulent dans le tube sans fin, ils sont la parfaite réplique des étoiles sans rayons ou des cellules privés de liens avec les autres cellules d'un autre organisme. Ils ressemblent à des électrons transportant des atomes de messages dans un tube sans fin en fibre de verre.
L'accès au confort
Nous avons proposé d'emprunter trois voies différentes pour démontrer que le monde virtuel était depuis longtemps en gestation dans les sociétés où il s'est imposé. En second lieu, nous entendions indiquer des façons d'utiliser le virtuel - d'abord rangé dans la catégorie des symptômes - comme un remède contre des maux qui étaient déjà menaçants pour les sociétés avant même son avènement. Nous venons de faire cette démarche à propos des liens entre le virtuel et l'institutionnalisation. La seconde voie que nous emprunterons est l'accès au confort.
Quoi de plus réel qu'un fauteuil moelleux dans lequel on s'enfonce après un fastueux repas! Comment soutenir qu'un tel signe de confort et d'autres semblables puissent être à l'origine de cette chose abstraite et froide qu'on appelle le virtuel? Ne convient-il pas plutôt de présumer que les sensuels avantages du confort demeurent la meilleure garantie contre ces heures que l'on passe devant un écran cathodique sans jamais pouvoir trouver une position correcte sur son siège?
Encore une fois, la pensée naïve s'enlise dans ses propres ornières, comme un corps lourd s'enfonce dans un fauteuil. On pourrait dire du virtuel qu'il est le réel réduit à des sensations qui sont, sinon toujours agréables, du moins toujours captivantes... et souvent captatrices.
Quand on se plonge dans un ouvrage ou un article sur la réalité virtuelle, la première chose que l'on constate en effet c'est qu'au moyen d'appareils divers, un casque de cosmonaute étant l'idéal du genre, on vit, complètement coupé du réel et protégé contre lui, des sensations qui évoquent, non des nuages sur lesquels on se laisse flotter, mais des indications nécessaires à notre adaptation.
Voilà pourquoi il est tout à fait légitime de faire l'hypothèse qu'en s'installant dans des sensations agréables, ce qui est la définition même du confort, on prend un ascenseur vers le virtuel. Heureusement, même les plus civilisés d'entre nous conservent, du moins pendant leur jeunesse, une forme d'instinct qui les rappelle vers les jeux dangereux et la nature sauvage comme vers des moyens de conserver cette vigilance, cet état d'alerte qui sont les signes d'une prise sur le réel, d'un rapport au monde sans lesquels la survie est impossible pour les êtres vivants.
Il existe aussi un confort intellectuel: il consiste à réduire les concepts précis qui donnent prise sur le réel à des mots vagues qui dilatent l'imagination. De manière analogue, le confort moral consiste à justifier à ses propres yeux, au moyen de maximes élastiques, des lacunes ou des vices que condamnerait une morale supérieure faite de maximes aux contours précis.
Clarifions d'abord le sens des termes que nous utilisons. À l'origine, en français, le mot confort signifiait "ce qui rend fort", comme nous le donne à entendre le sens actuel du verbe réconforter. "Le bon vieillard, vrai confort des craintifs", écrivait Clément Marot. Les Anglais ont ensuite importé ce mot pour lui donner le sens, sous lequel il nous est revenu, de bien-être matériel. Or le bien-être matériel n'est pas ce qui rend fort, il est au contraire, à bien des égards, ce qui affaiblit. À défaut de pouvoir redonner au mot confort son sens originel, l'usage français a réservé au mot luxe un sens qui autorise à dire qu'une maison luxueuse est celle qui donne du confort, au sens de rendre fort. En pratique, les Français, encore aujourd'hui, et c'est un trait aristocratique chez eux, sacrifieront volontiers le confort (au sens actuel) d'une pièce à une magnificence synonyme de luxe, une combinaison de douceur dans ce qui s'adresse à l'âme et d'une certaine dureté dans ce qui s'adresse au corps constituant à leurs yeux la formule de ce qui rend fort.
Nous retrouverons le sens originel du mot confort dans l'ouvrage de Marcel Aymé intitulé Le confort intellectuel. En attendant, il nous faut étayer au moyen de quelques arguments supplémentaires notre thèse selon laquelle le virtuel c'est le réel réduit à des sensations sans lien avec le réel.
À l'appui de sa propre thèse piagétienne sur l'importance de l'action dans la perception du réel et le rapport avec lui, Francisco Varela raconte l'expérience scientifique suivante. On a d'abord élevé des chatons dans l'obscurité, puis au moment de les exposer à la lumière du jour et au monde réel, on les a divisés en deux groupes. Les chatons du premier groupe seraient libres dans leurs mouvements, mais ils devraient traîner un chariot; les chatons du second groupe seraient attachés dans le chariot et réduits ainsi à la passivité. Une fois l'expérience terminée, les chatons du premier groupe survécurent sans difficulté apparente. Les chatons du second groupe, par contre, eurent des comportements aberrants qui s'avérèrent suicidaires: ils butaient contre les obstacles de tout genre. Ils n'avaient pas appris à voir même si, passifs dans leur chariot, ils avaient toute liberté de contempler le monde à l'abri des nécessités de l'action.
Des deux groupes, les chatons du chariot étaient aussi ceux qui avaient la vie la plus confortable. Cela certes ne nous autorise pas à tirer de l'expérience en question une théorie sur le confort comme facteur d'inadaptation au réel, mais cela devrait tout au moins nous inciter à réfléchir sur les conséquences d'une vie menée à l'abri des aspérités, des contrastes et des contradictions du réel.
Dans un document antérieur relié à ce projet, nous avons évoqué divers sens du mot réel, en mettant en relief le fait que "le réel est ce qui me résiste" (Alain) et que "la contradiction est le critérium du réel" (Simone Weil). Le confort a précisément pour but de rendre le monde extérieur moins résistant, d'en éliminer sinon les contradictions, du moins les contrastes, entre le chaud et le froid, le clair et l'obscur, la faim et la satiété. Ces extrêmes faisaient le rythme d'une vie vécue comme un corps à corps avec le réel. Le confort aplatit ce rythme, il transforme la courbe de nos vie en un encéphalogramme plat. Ici, la logique du confort rejoint la logique institutionnelle. Souvenons-nous du tube sans fin avion-corridor, etc. Le confort et les institutions de prise en charge ont des effets convergents dont le principal est de rendre l'autonomie superflue et de transformer les gens en chatons passifs.
Voici au contraire un exemple de savoir-faire, de compétence vitale qu'une existence non capitonnée rend possible. Je pêchais à la brunante, caché dans une baie, au fond d'un immense lac où je croyais être seul. Il s'agissait de l'un de ces lacs du moyen Nord québécois où l'on ne trouve pour toute habitation qu'une ou deux cabanes de chasseur. Je me retourne pour regarder le soleil couchant et j'aperçois, à quelques mètres de moi, deux Amérindiens dans un canot. Que je ne les aie pas vus venir, cela se conçoit. Je n'avais pas regardé dans la direction d'où ils venaient. Mais comment avais-je pu ne pas les entendre, le lac et le soir étant si calmes que j'aurais pu entendre les chuchotements de deux amoureux à des kilomètres de distance? J'ai compris ce qui s'était passé quand je les ai vus repartir, après m'avoir donné à entendre, silencieusement toujours, que j'étais sur leur territoire: ils avironnaient sans soulever la moindre goutte d'eau et donc sans perturber le silence de la nature autour d'eux: ruse vitale que leur avait apprise le combat quotidien, à armes presque égales, avec les bêtes sauvages et les poissons dont ils se nourrissaient.
Avironner sans faire de bruit est l'une des formes que peut prendre cette vigilance dont on ne peut jamais se départir quand on vit dangereusement: le fait d'être soi-même silencieux permet de mieux entendre l'autre.
Là où la vigilance n'est plus requise, on est déjà d'une certaine manière dans le virtuel. Vue sous cette angle, la civilisation elle-même est un premier pas vers le virtuel, car son apparition suppose que les êtres humains puissent être de temps à autre dans la situation des chatons passifs. Comme l'a bien vu Heidegger, le danger devient extrême quand la civilisation, grâce à la technique et au confort qu'elle rend possible, devient un long tube dont on ne sort jamais plus.
Laissons aux psychanalystes le soin d'épiloguer sur les diverses interprétations que l'on peut donner de ce long tube dont on ne sort jamais et arrêtons-nous à un aspect de la question: la disparition de la frontière entre le réel et le virtuel. Déambuler réellement dans le tube ou s'y promener virtuellement au moyen d'un appareil semblable au simulateur de vol, où est la différence? Le virtuel apparaît ainsi comme l'aboutissement non seulement logique, mais idéal de l'effort civilisateur: il réduit les frais et rend l'illusion parfaite.
Remarquons au passage que le virtuel n'exclut pas les sensations fortes et souvent douloureuses, analogues à celles qui accompagnent la perception du danger dans une existence réelle comme l'était celle des Amérindiens d'hier. C'est d'ailleurs là son aspect le plus inquiétant. Tout se passe comme si les chatons passifs étaient munis d'appareils leur permettant de vivre, sous une forme amplifiée, les sensations fortes grâce auxquelles les chatons actifs apprennent à s'adapter à leur environnement. À force de vivre ainsi par procuration les sensations les plus élémentaires, ne se prédispose-t-on pas à vouloir vivre de la même manière les sensations plus subtiles de la vie affective et des rapports sociaux? Le phénomène des Otakus, ces jeunes Japonais vivant toute leur vie affective par procuration devant leur écran, n'a-t-il pas ici sa meilleure explication?
Dans les pays de la civilisation, comme dirait Nietzsche, un confort matériel limité, n'excluant pas les sports dangereux et les risques de la guerre, peut très bien s'accompagner d'une très haute vigilance morale et intellectuelle. Et ce sont là les caractéristiques des plus grands et des plus beaux moments de l'histoire humaine. Le siècle de Périclès, moment où la vigilance intellectuelle et morale a atteint un sommet inégalé, est aussi un siècle où l'argent a servi au luxe plus qu'au confort, confort très relatif d'ailleurs, puisque tous les citoyens étaient appelés à la guerre et la faisaient avec courage, à commencer par les plus grands génies, tels Eschyle et Socrate.
C'est de la vigilance intellectuelle et morale que dépend la qualité de la vie affective et sociale dans une collectivité. D'où l'importance de ce sujet dans une réflexion sur les aspects sociaux du phénomène Internet. Et le fait qui doit maintenant retenir notre attention est que le confort matériel s'accompagne aujourd'hui d'un confort intellectuel et d'un confort moral qui ont sur le plan social les mêmes effets que le confort matériel sur le plan vital.
Nous sommes à l'âge des mots plastiques et de la tyrannie du langage modulaire. C'est la thèse que défend l'écrivain allemand Uwe Poerksen dans un livre intitulé, comme il se doit, Plastikwörter (voir un extrait en annexe au présent document). C'est en réponse à une invitation d'Ivan Illich que Poerksen a écrit son livre et la meilleure introduction à ce livre, ce sont les réflexions que l'on peut faire sur le langage vernaculaire tel qu'Illich le décrit. Ce langage est simple, coloré, précis et authentique. Le mot authentique signifie que les gens qui parlent à leur voisin dans le langage de la communauté ne cherchent jamais à jeter de la poudre aux yeux, en incorporant à leur vocabulaire des mots importés de la sphère savante ou de la sphère in, dans le vent. Le jour où un maire de village emploie des mots comme développement, stratégie, communication, partenariat, systémique, on peut dire qu'il a commencé à trahir les siens et qu'il défraie ainsi son entrée dans la confrérie des décideurs, autre mot plastique. De même que monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, de même nos parents et nos grands-parents ont fait du développement stratégique sans le savoir. Il est désormais essentiel non seulement que la chose se sache mais que ce savoir précède l'action au risque de s'y substituer.
Ainsi s'opère la colonisation des collectivités par les experts. Car c'est bien d'une colonisation qu'il s'agit et c'est le réflexe du colonisé, qui ne veut pas être en reste, qui explique que des mots imposés de l'extérieur, non à cause de leur sens mais à cause du prestige qui les entoure, finissent par devenir des lieux de consensus.
Tyrannie du langage modulaire, nous dit Poerksen. Les mots plastiques sont des modules que l'on peut comparer à des blocs Lego. De même qu'un même bloc peut servir un jour à construire une cathédrale et le lendemain une prison, de même un mot plastique tel que développement ou stratégie peut entrer dans la rhétorique de n'importe quel décideur.
"Nous allons vers le futur", avait déclaré le général de Gaulle devant une foule d'Allemands qui lui firent une ovation pour avoir commencé son discours par une phrase si prophétique. Le mot futur fait partie de la liste des trente mots plastiques établis par Poerksen. Il met en relief que le mot plastique est toujours irréfutable et au-dessus de toute critique. Qui voudrait contester le fait que nous allons vers le futur ou que l'information est une excellente chose?
Pour les mêmes mots, Illich avait retenu l'expression de "mots amibes". L'amibe est cet animal microscopique ayant la particularité de changer de forme en se déplaçant. Ainsi, le mot plastique change de forme en se déplaçant d'un contexte à un autre mais il demeure toujours aussi flou. Grâce à quoi on aura détruit des pays entiers au nom du développement et on aura rendu la communication impossible à force de moderniser les stratégies de communication.
Les mots plastiques, explique Poerksen ressemblent à ces flotteurs qui retiennent les filets de pêche; ils paraissent distincts, mais sous l'eau ils sont réunis par les cordes qui s'entrecroisent pour former le filet. Ce filet attache les uns aux autres les éléments de notre perception du monde et la tient captive. Toutes les foules du monde se laissent prendre à ce filet.
Les mots plastiques ont des auras. Ils ont dans plusieurs cas été empruntés par la science au langage vernaculaire, où ils avaient un sens précis; c'est là qu'on les réintroduit, parés du prestige de la science mais privés de leur sens précis originel. Le premier sens que Littré donne au mot développement est "déroulement comme dans le développement d'une pièce d'étoffe". Importé par la sphère savante, le mot a hérité des gènes du mot évolution, puis de ceux de la conception marxiste de l'histoire, non sans s'être enrichi au passage de quelques fragments d'ADN prélevés sur la théorie économique libérale. À la foule qui s'inquiète des dangers qu'une centrale atomique fait courir à leur région, vous présentez ce monstre et elle retourne dans ses foyers rassurée.
Le mot sexualité est un autre bel exemple. Il a fait son entrée dans le langage courant il y a une trentaine d'années, paré du sens à la fois précis et fourre-tout dont l'avait imprégné sa profonde immersion dans la psychanalyse. Aujourd'hui, on ne peut faire aucune objection à un ministre de l'éducation qui soutient que les enfants doivent vivre en harmonie avec leur sexualité et qu'en conséquence, il faut bien se garder d'accorder une préférence à un modèle de comportement plutôt qu'à un autre.
On pourrait aussi comparer le mot plastique à ces fauteuils amibe qui prennent la forme du corps qui s'y affaisse. Il procure à l'esprit le même confort. Au lieu de le mettre en contact avec les aspérités du réel, avec ses contrastes et ses contradictions, il se moule sur lui. Il devient ainsi très facile d'obtenir rapidement un large consensus dont l'effet est de laisser aller les décisions sans plus se soucier de leurs conséquences lointaines qu'on ne se soucie de préciser le sens des mots plastiques. Pourquoi a-t-on laissé l'agriculture se développer de façon à ce que les sols soient tués et que disparaissent en même temps les emplois qui auraient le mieux convenu aux travailleurs chassés des bureaux et des usines par les robots? Parce que, depuis plus de cinquante ans, on a su créer des consensus autour de mots comme modernisation, productivité, processus et système. À ce propos, Poerksen analyse successivement trois discours de chanceliers allemands sur l'agriculture: le premier, de Adenauer en 1953, le second, de Willy Brandt en 1973 et le troisième, d'Helmuth Kohl en 1983. La ressemblance entre les mots clés utilisés dans chaque cas est saisissante: productivité, structure, consommation, etc., et bien entendu il y va du progrès et du développement.
Marcel Aymé avait déjà diagnostiqué cette maladie du langage en 1945. Dans Le confort intellectuel, l'auteur de La tête des autres se paie un peu la tête de ses lecteurs, en utilisant le mot confort dans son sens ancien pour décrire un symptôme qui est en réalité celui du confort intellectuel au sens contemporain du terme. Monsieur Lepage, le héros de l'essai, s'inquiète de ce que tant de gens laissent leur esprit se ramollir au contact des mots amibe plutôt de lui donner du confort, c'est-à-dire de la force par l'usage du mot juste.
Voici une page que Socrate, l'ennemi éternel et juré des mots creux, citerait constamment s'il vivait aujourd'hui. Le ton est plus léger que chez Poerksen, mais la conclusion qui s'impose est la même:
"Au cours d'une promenade en forêt, M. Lepage m'entretint encore des mots et particulièrement des adjectifs dont le sens se relâchait tellement, disait-il, que les plus usuels seraient bientôt tous synonymes. L'étaient déjà selon lui la plupart de ceux qui nous servent, dans la conversation, à exprimer la valeur esthétique d'un objet: Ainsi des adjectifs: beau, joli, superbe, formidable, magnifique, épatant, étonnant, inouï, extraordinaire., etc., sans compter les néologismes qu'affectionnent les bourgeois."
"La confusion qui en résulte dépasse la sphère de l'esthétique. Si vous venez de voir un chef d'oeuvre ou un ivrogne en train de vomir dans un ruisseau, dites: joli, ou tout à fait joli, ou très beau, ou inouï ou absolument inouï et vous êtes sûr de vous faire entendre de vos interlocuteurs. Faire entendre quoi, direz-vous. Pas grand'chose. Il s'agit d'une vague émotion, la même pour le chef d'oeuvre que pour l'homme saoul, une émotion qu'un vocabulaire dégénéré et omnibus vous empêche de vous préciser à vous-même."
Depuis lors, l'ivrogne en train de vomir est entré dans l'art et loin de se dégonfler, les superlatifs de tout genre se sont enflés davantage et l'on a même vu apparaître un super-préfixe, le mot super justement, que l'on emploie aussi séparément. Quand on a dit "c'est super", on a tout dit à propos de tout et on n'a plus besoin d'apprendre la liste des mots citée précédemment. Puisque ces mots s'équivalent ne convenait-il pas, par souci d'efficacité, de les fondre en un seul mot: Super!
Le virtuel, disions-nous, est la réduction du réel à des sensations captivantes. C'est précisément une réduction semblable que dénoncent aussi bien Poerksen que Marcel Aymé. Le premier s'inquiète de ce que l'on s'incline devant des termes abstraits laissant une impression plus vive que leur signification, le second s'indigne devant la démission de l'intelligence dans le rapport avec les oeuvres d'art:
"À présent, les gens distingués qui hantent les vernissages et font les réputations littéraires et artistiques auraient honte de justifier leur préférence par des raisons et ils en sont du reste incapables la plupart du temps. Leur choix s'élabore dans une région de la sensibilité où l'intelligence n'a pas accès. Les impressions qui leur tiennent lieu de jugements sont si personnelles, si secrètes à eux-mêmes, et pour tout dire si incommunicables, qu'elles n'ont pas besoin pour s'exprimer des ressources du langage. Au lieu de prononcer les mots formidables inouï et autres consacrés, l'amateur de peinture pourrait se contenter de pousser un rugissement."
Si le rugissement de l'animal sauvage est un signe de son rapport avec la réalité, celui de notre esthète distingué est la réduction du réel à une sensation indéfinissable. Mais puisque seuls importent la sensation et son caractère indéfinissable, pourquoi se donner la peine de faire appel au réel pour la provoquer? Le virtuel suffit amplement à cette fin. Notre esthète distingué était sans le savoir précurseur des adeptes du virtuel. Les analyses de Poerksen donnent encore plus de poids à la conclusion de Marcel Aymé:
"Quand les mots se mettent à enfler, quand leur sens devient ambigu, incertain, quand le vocabulaire se charge de flou, d'obscurité, de néant péremptoire, il n'y a plus de recours pour l'esprit. On ne pèse pas avec de faux poids, ni avec de fausses balances. Est-ce que la plupart des mots sur lesquels nous vivons aujourd'hui, ceux qui nous servent à exprimer notre position d'homme par rapport aux autres hommes, ne sont pas faussés, dénaturés?"
Et voici les mots plastiques de 1945:
"Quand je prononce devant vous les mots liberté, peuple, bourgeois, socialisme révolution, démocratie, pouvez-vous vous flatter de comprendre ce qu'ils signifient pour moi?"
Ce que constatent Poerksen aussi bien que Marcel Aymé, c'est en même temps qu'une coupure d'avec le réel par la faute des mots à sensation, une dénaturation de notre position d'hommes par rapport aux autres hommes. Voilà comment le long détour d'une réflexion sur le confort comme facteur de glissement vers le virtuel, nous aura ramenés au coeur de la question des rapports sociaux. Nous pourrons tirer de tout cela un enseignement fort utile quant à l'usage à faire des NTIC.
Notons auparavant que le mal diagnostiqué par Marcel Aymé a tendance à s'aggraver. Divers facteurs concourent à ce qu'il en soit ainsi. L'enseignement de la langue maternelle en est un mais il en existe un autre, plus important peut-être, parce qu'il met en cause le choix des textes qui serviront de modèle et seront au programme des écoles: le laisser-faire dans le monde de l'édition.
Lors du récent salon du livre de Montréal, plusieurs éditeurs sérieux, dont Marcel Brocquet, ont déploré le fait que, l'ordinateur aidant, n'importe qui peut s'improviser éditeur et parvenir à survivre grâce à l'aide de l'État. Cela signifie que n'importe quel auteur peut trouver preneur pour son manuscrit. Et ainsi, alors qu'il faudrait un effort de redressement du style pour libérer les esprits emprisonnés dans le filet des mots plastiques, triomphe un laisser-faire qui provoque de nouveaux effondrements du terrain linguistique.
Et si d'aventure un manuscrit ne trouve pas preneur, il y a désormais une autre solution, à la portée de tous: la publication sur Internet. De toute évidence, ce nouveau moyen de communication accentuera le laisser-faire; il faut toutefois reconnaître qu'il hérite du problème plus qu'il ne le crée. Nous avons évoqué la pléthore de livres publiés chaque année; la prolifération des périodiques de tous genres et de toute provenance est tout aussi frappante.
L'édition est un métier exigeant et nécessaire qu'il faut réhabiliter; dans le cas d'Internet, il faut le créer en s'inspirant des modèles de la grande tradition de l'édition sur papier. Dans un cas comme dans l'autre, les pouvoirs publics ont la responsabilité de veiller à ce que l'aide à l'édition soit accordée selon des critères permettant de rehausser le niveau général des publications. Dans le cas d'Internet, les pouvoirs publics devraient veiller à ce que les responsables de sites qui font un véritable travail d'édition reçoivent une accréditation qui permette au public de les distinguer des sites où n'importe qui peut publier n'importe quoi.
C'est une réflexion sur les aspects sociaux d'Internet qui nous aura conduit à cette recommandation portant sur un aspect culturel de la question. Et pourquoi pas! Les analyses de Poerksen et la critique de Marcel Aymé ne nous ont-elles pas appris, si nous l'ignorions, que les mots plastiques ou enflés servent à coloniser, à aliéner les collectivités et à priver les individus d'une autonomie qui est la condition à la fois de leur prise sur le réel et de leur sociabilité?
La montée du formalisme
La troisième voie que nous entendions suivre pour montrer que les NTIC, et le monde virtuel qu'elles ont créé, sont le résultat d'une longue évolution des sociétés, est celle que nous avons appelée "la montée du formalisme". On associe spontanément la notion de formalisme à la philosophie et aux mathématiques; à bon droit, car c'est à l'intérieur de ces disciplines que le mot prend son sens le plus clair. On se prive cependant d'une clé importante pour la compréhension de l'histoire quand on limite le sens du mot formalisme à cet usage. Car au moment précis où, en Europe, le formalisme commençait à s'imposer en philosophie et en mathématique, il commençait aussi à imprégner la vie quotidienne des gens. Au moment où Descartes inventait la géométrie analytique et où Leibniz jetait les bases de la logique formelle, la Bourse, une institution où le signe a plus d'importance que le signifié, apparaissait en Europe. "Le formalisme est en effet la pensée par signes purs, par opposition à une pensée qui se soucie constamment de mesurer le signe à l'aune du réel". C'est cette définition de Ludwig Klages qui nous servira de fil conducteur.
Nous nous intéresserons au formalisme en tant que caractéristique des mentalités et de la vie sociale que ces mentalités colorent et déterminent. Sans oublier toutefois qu'il existe un formalisme moral et un formalisme esthétique. Si ce dernier est bien résumé par la formule "l'art pour l'art", le formalisme en moral pourrait être ramené à la formule suivante, laquelle résume la position de Kant: "le devoir pour le devoir". Dans la perspective de Kant (1724-1804) - un philosophe qui a vécu à l'époque où le formalisme s'accentuait dans tous les domaines -, ce qui fait la valeur morale d'un acte, ce qui constitue à proprement parler son mérite, ce n'est pas sa conformité avec des sentiments ou des buts, fussent-ils les meilleurs du monde. Mais c'est le fait que l'auteur de l'acte trouve sa récompense - qu'il ne cherche d'ailleurs pas - non dans une quelconque forme de salut, non dans l'approbation d'autrui ou de Dieu lui-même, mais dans la pure satisfaction de se conformer à la Raison en accomplissant son devoir. Et ce devoir consiste toujours à traiter l'autre, habité par la même Raison, comme une fin, jamais comme un moyen. Ce rigorisme est cousin de la rigueur recherchée dans la logique ou la mathématique formelle; ce qui fait la valeur d'une opération dans ce cas, c'est le respect des conventions établies au point de départ.
Soulignons le mot convention. Dire que le formalisme est la pensée par signes équivaut presque à dire qu'il est la pensée par conventions; ou, si l'on préfère, qu'il est une pensée telle que la soumission à la règle, à la convention y est plus importante que la pensée par référence au réel. Et le Littré n'est peut-être pas aussi éloigné qu'il semble de la vérité lorsque, ignorant le sens actuel du mot formalisme, il le rattache aux formalités. Au mot formalisme, on peut lire: "Attachement excessif aux formalités [...] Réglementation excessive des actes de la vie. Goût des formes, de l'étiquette."
Comment résister à tentation de souligner dès maintenant un fait qu'il conviendrait peut-être de réserver pour la conclusion de cette réflexion? Dans l'informatique, et plus précisément dans l'informatique appliquée aux communications, les formalités sont omniprésentes. Le vocabulaire lui-même témoigne de ce fait. Il gravite autour de mots comme programmes, protocoles, routines, commandes, langages (conventionnels par définition), séquences. Dans les règles à suivre pour communiquer avec quelqu'un, si vous négligez le détail le plus insignifiant, vous vous condamnez à l'échec. On note avec intérêt que ces caractéristiques sont celles d'une machine dont, au tout début du siècle, Ludwig Klages a prophétisé l'avènement en la désignant sous le nom de "parfait formaliste".
Mais n'anticipons pas davantage; efforçons-nous d'abord de démontrer comment le formalisme, au sens de pensée par signes, a imprégné progressivement les mentalités. Peut-être faudrait-il faire coïncider le commencement du processus avec l'invention de l'écriture, mais il me paraît plus approprié de lui assigner comme point d'origine l'année 1641, date de la publication des Méditations cartésiennes. Ce texte célèbre contient en effet une courte phrase: "nos sens nous trompent" (Voir Descartes, Discours de la méthode/Méditations, Paris, Union générale d'éditions, 1963, p. 136), dont les conséquences seront telles que désormais, l'on aura tendance à faire dépendre la découverte de la vérité d'une méthode mettant la raison à l'abri des erreurs des sens. Une telle méthode ne pouvait être que formaliste, car il n'y a qu'une région de la pensée qui ne risque pas d'être perturbée par les sens: celle où dominent les signes purs et les conventions. Dans la Troisième Méditation, Descartes est plus précis : "Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je détournerai tous mes sens... et ainsi m'entretenant seulement avec moi-même, je tâcherai..." ( Ibid., p. 155.)
Au moment où paraissent les Méditations, le formalisme n'avait pas encore pénétré en profondeur les mentalités. L'importance du chiffre, comme médiateur entre l'homme et le réel, est l'un des signes de la pénétration du formalisme dans les mentalités. Le chiffre, est-il nécessaire de le rappeler, est désormais omniprésent dans nos vies. Il n'en était pas du tout à fait ainsi à l'époque de Descartes.
Dans The Measure of Reality, Quantification and Western Society, Alfred W. Crosby fait le point sur ce qui, dans l'évolution des mentalités en Europe entre 1250 et 1600, a préparé le règne du chiffre et de la mesure. L'oxygène, rappelle-t-il, et le combustible sont des causes nécessaires du feu, mais non des causes suffisantes. Il faut aussi une allumette. Parmi les causes nécessaires, mais non suffisantes du triomphe la mesure, il range des choses aussi différentes que la croissance démographique et le progrès du commerce. C'est toutefois l'allumette qui constitue l'événement déclencheur. Cet événement, c'est à ses yeux -c'est le cas de le dire- l'émergence de l'œil comme sens principal. L'un des premiers signes de cette émergence, précise-t-il, est la substitution progressive, à partir du XIIe siècle, de l'écriture et de la lecture silencieuse aux mêmes exercices accompagnés de la voix. Auparavant, le texte était à ce point associé à la parole que le scribe aussi bien que lecteur énonçaient à haute voix ce qu'ils écrivaient ou lisaient.
Ainsi libéré de l'auditif au cœur de l'activité intellectuelle par excellence, le visuel s'associa de plus en plus fréquemment au quantitatif, dans tous les domaines, depuis la tenue de livre jusqu'à la peinture et la musique.
Un mot résume à lui seul cette époque de transition : pantométrie, littéralement, la mesure de tout:
"Saint Bonaventure, savant et supérieur général des Franciscains, affirma solennellement que Dieu est lumière au sens le plus littéral du terme; ipso facto il fonctionnait uniformément à travers l'espace et le temps. La conséquence lumineuse-numineuse était qu'une lieue, si elle était mesurée avec précision, serait la même partout et en tout temps. Les Occidentaux, monothéistes, fascinés par la lumière, se sont épanouis dans la pantométrie." (Alfred W Crosby, The Measure of Reality, Cambridge University Press p. 45)
En termes pratiques, la nouvelle approche était la suivante: réduire ce à quoi vous pensez au minimum requis par sa définition; le rendre visible sur papier ou tout au moins dans votre esprit, qu'il s'agisse de la trajectoire de Mars dans le ciel ou des fluctuations du prix de la laine dans les foires de Champagne; en réalité ou en imagination, le réduire en quanta égaux. Il vous sera alors loisible de mesurer, c'est-à-dire de compter les quanta. L'engouement pour la mesure fut tel qu'au XIVe siècle, des savants d'Oxford, de Merton College plus précisément, songèrent à mesurer non seulement des qualités telles que la chaleur et la couleur, mais aussi des idées telles que la certitude, la vertu et la grâce. Le commentaire de Crosby est intéressant:
"Si l'on pouvait envisager de mesurer la chaleur avant l'invention du thermomètre, pourquoi aurait-on hésité au seuil de la certitude, de la vertu et de la grâce?" (Ibid., p. 48) L'homme qui, à cette époque, commençait à rêver d'être la mesure de toute chose, allait-il devoir se résigner à n'être que celui qui mesure toute chose? Mais n'est-ce pas Dieu qui demeure la mesure de toute chose et Dieu n'est-il pas lumière? "Rien ne révèle plus complètement la nature de Dieu que la lumière", écrira Marcil Ficin, le sage platonicien de la Renaissance. Et il ajoutera: "La lumière est l'ombre de Dieu."
Quelques décennies avant la publication des Méditations, en l'an 1582, sur ordre de Rome, on a supprimé dix jours du calendrier pour fins de réajustement. Voici le commentaire de Montaigne sur cet événement qui, aujourd'hui, provoquerait une surchauffe des ordinateurs et sans doute aussi de violentes querelles entre patrons et travailleurs:
"Ce néanmoins, il n'est rien qui bouge de sa place; mes voisins trouvent l'heure de leurs semences, de leur récolte, l'opportunité de leurs négoces, les jours nuisibles et propices au même point justement où ils les avaient assignés de tout temps; ny l'erreur ne se sentait en notre usage; ny l'amendement ne s'y sent". (Essais, Livre III, Ch. II.)
Déjà à ce moment, la pénétration du formalisme était considérable. Il y a un lien étroit entre la technique et le formalisme. La technique est une méthode ne pouvant s'améliorer de façon systématique et illimitée qu'en se formalisant, qu'en devenant indépendante de l'action humaine, elle-même tributaire des sens. Vue sous cet angle, l'automatisation est un aspect du formalisme. La fascination des Européens des XVIe et XVIIe siècles pour l'horloge et de nombreuses autres machines et automates est également l'indice d'une montée du formalisme dans les mentalités.
Rien n'illustre mieux cette montée que l'évolution de la monnaie, le signe par excellence. Voici un passage où Ludwig Klages s'appuie sur des considérations relatives à l'histoire de la monnaie pour aboutir à la définition du formalisme que nous avons retenue. L'or en tant que moyen d'échange avait déjà un caractère abstrait par rapport à l'échange de produits naturels que les paysans ont de tout temps préféré.
"Le caractère abstrait du moyen d'échange fut renforcé une première fois par l'introduction de la monnaie; de l'avis des ethnologues, celle-ci ne fut inventée qu'une seule fois, par les Grecs d'Asie Mineure à ce qu'il semble. Ce caractère abstrait fut renforcé une seconde fois, et cela tout d'un coup, lorsqu'on eut l'idée de remplacer les moyens de paiement matériels, naturellement moins exposés aux fluctuations du cours, par une simple assignation sur des valeurs monétaires sous forme d'assignats, de lettres de change, de billets de banque, de papier-monnaie, de chèques, etc. Dans la seconde partie du Faust, Goethe a parlé avec la sagesse d'un homme du monde de l'introduction magique du papier-monnaie et du crédit.
Un papier, en lieu de perles et d'or,
C'est bien commode: on tient un vrai trésor.
Cependant, beaucoup de nos contemporains en ont connu le revers terrible dans les années d'inflation, alors qu'on pouvait entendre souvent que "les papiers sont du papier." Et si à l'aspect de l'agitation criarde d'une bourse, nous avions tout à coup l'idée comique que cet acharnement fiévreux a lieu pour des chiffres, et rien que des chiffres, nous pourrions bien aussitôt être pris d'un sentiment d'horreur à la pensée que ces batailles engagées pour des chiffres peuvent décider en un clin d'oeil du sort de millions d'hommes. Ces chiffres signifient quelque chose (terre, pétrole, chemins de fer, ouvriers, etc.); mais ce sont eux-mêmes qui vivent d'une vie souveraine, dans le cerveau des lutteurs et non leur valeur significative: le signe domine le signifié, et la pensée par signes purs remplace la pensée par unités significatives, et même la pensée par concepts. C'est en cela que consiste l'essence même du formalisme."
Nous venons de franchir une nouvelle étape dans le processus d'abstraction: le passage de la monnaie de papier à la monnaie électronique. Cette étape est d'autant plus importante et significative qu'elle s'accompagne d'une accélération, électronique elle aussi, des échanges, ce qui en accentue le caractère abstrait. Les fermetures sauvages d'usines, après une prise de contrôle non moins sauvage du capital, sont là hélas! pour démontrer hors de tout doute que désormais, dans l'esprit des courtiers qui s'agitent sur le parquet de la bourse, il n'y plus même l'ombre d'un lien entre le signe: des chiffres, et le signifié: des milliers de destinées humaines.
L'ordinateur, le parfait formaliste, n'aura fait qu'accélérer un processus qui, non seulement avait commencé avant lui, mais a créé les conditions de son apparition. Un facteur parmi de nombreux autres retient en effet l'attention de celui qui tente de faire la généalogie de l'ordinateur: et c'est toujours le formalisme. C'est la maîtrise du formalisme par l'homme et l'aptitude de ce dernier à naviguer dans la haute abstraction qui a rendu l'ordinateur possible.
L'événement crucial dans l'histoire de cette machine à classer et à calculer, appelée à devenir une machine à communiquer, a été la rencontre de deux disciplines ayant évolué séparément jusque-là: la logique et la physique. Parmi tous les événements que l'on peut évoquer comme étant l'acte de naissance de l'ordinateur, la publication de la thèse de Claude Shannon en 1938 est le plus significatif. Cette thèse portait sur les affinités entre "les logiques binaires et les contacts électriques". Pour que l'ordinateur tel que nous le connaissons devienne possible, il fallait que quelqu'un s'avise du fait qu'en fermant et en ouvrant des interrupteurs, on pouvait accomplir des opérations logiques simples, parmi lesquelles les opérations mathématiques.
Est-ce que l'ordinateur, lui-même produit du formalisme, ne peut que contribuer à accélérer et à approfondir la pénétration du formalisme dans les mentalités? Ne serait-il pas possible d'en faire un usage tel qu'il contribue au retour de l'humanité vers le réel et vers des rapports humains moins formalistes?
On nous fera remarquer, avec raison, que jamais depuis les Vandales les rapports humains ont-ils été aussi peu protocolaires, aussi spontanés, directs qu'ils le sont aujourd'hui. Une telle observation ne contredit-elle pas notre thèse et celle de Klages sur la montée du formalisme?
Nous sommes plutôt d'avis que l'opposition entre le formalisme extrême de l'ordinateur, qui prend de plus en plus de place dans la vie des gens, et le caractère spontané et direct des rapports sociaux n'est qu'apparente; la véritable opposition se trouvant entre des formes figées, mécanisées parce que coupées de la vie, et les formes souples qui sont les manifestations de la vie. C'est un même retrait de la vie qui, d'un côté, fait apparaître le formalisme, et de l'autre, ce que l'on pourrait appeler le spontanéisme. À son plus haut degré de perfection, la vie s'exprime toujours dans des formes, que la course ritualisée et rythmée d'une biche évoque parfaitement. L'instinct sexuel lui-même s'exprime dans des formes, comme le montrent les rites d'accouplement d'une multitude d'espèces. Le style direct dans ce domaine, le style spontané jusqu'à la violence est une invention de l'humanité, et peut-être aussi de certains omnivores élevés sous contrôle humain. Ce style, qui est une absence de style, n'est pas l'expression de la vie dans sa totalité, mais de la vie dépourvue de sa dimension qualitative, et ainsi réduite à la partie mécanique des instincts. Le fait que tant de gens ont besoin de s'éclater, que pour certains d'entre eux, le débraillé dans le vêtement, dans la tenue et dans les manières semble aller de soi, est une preuve supplémentaire de la pénétration du formalisme dans les mentalités. Le laisser-aller dans la vie privée est l'envers d'un protocole de plus en plus grand dans le travail.
Le milieu de travail lui-même est de plus en plus formaliste, même dans des milieux, les institutions de rééducation par exemple, dont le discours officiel est axé depuis des décennies sur l'autonomie des personnes et l'humanisation de leurs rapports. Le philosophe français Daniel Cérézuelle a suivi l'évolution de douze institutions de rééducation de 1958 à 1976, période pendant laquelle s'est opérée une mutation semblable à celle qui marqué l'évolution des mêmes institutions dans beaucoup de pays, au Québec notamment. En 1958, l'institution typique est dirigée par une communauté religieuse et le personnel, à la fois religieux et laïc, est polyvalent. L'ère du spécialiste, du professionnel s'ouvre alors et coïncide avec le désir d'améliorer la vie des internes. On ne parle pas encore de désinstitutionnalisation et de réinsertion sociale.
Cette modernisation a eu des effets pervers tels "qu'une extraordinaire croissance des fonctions administratives au sein et hors des établissements" et une multiplication des réunions et des comités et commissions qui se superposent pour prendre des décisions dont personne ne sera responsable. On observe aussi une standardisation des taux d'encadrement et une tendance à recourir à des services gestionnaires extérieurs. Ces effets pervers sont si nombreux et si manifestes que Daniel Cérézuelle se sent obligé de faire cette mise au point:
"Ces observations n'impliquent pas qu'il faille avoir la nostalgie d'une belle époque de l'action sociale humaniste, qu'avant leur technicisation les établissements étudiés fonctionnaient mieux que maintenant et qu'il s'y faisait un meilleur travail. La formation et la professionnalisation du personnel ont eu incontestablement des effets positifs en favorisant une meilleure compréhension des difficultés des jeunes et contribué à rendre les établissements moins correctifs et plus tolérants." (Pour un autre développement social, Au-delà des formalismes techniques et économiques, Desclée de Brouwer, 1996.)
Le titre et le sous-titre du livre de Cérézuelle, Pour un autre développement social, au-delà des formalismes techniques et économiques, n'en demeurent pas moins pleinement justifiés par l'ensemble de l'analyse. Après avoir suivi l'itinéraire de plusieurs jeunes tout en étudiant leur dossier, Daniel Cérézuelle a constaté que les décisions cruciales pour l'avenir des enfants avaient été prises sans qu'on tire profit des notes et observations des professionnels. Ou bien ces derniers ne s'étaient pas donné la peine d'écrire leurs observations pour les mettre au dossier, ou bien, quand ils le faisaient, le dossier n'était pas lu ou n'était pas transmis. Daniel Cérézuelle a été ainsi conduit à ce constat:
"La prise en charge éducative est donc soumise à un formalisme technique, en ceci que la technique fournit moins le contenu des décisions que leur forme.[...] Au lieu d'orienter les décisions par l'analyse des cas individuels, elle ne sert souvent qu'à définir des procédures. C'est ainsi que l'acquis des interventions antérieures n'est presque jamais utilisé lors des nouvelles prises en charge et que l'orientation se fait souvent grâce à un habillage technique, sous forme de formules passe-partout et invérifiables, grâce à un jargon dont tout le monde se moque sans pouvoir y renoncer. Il nous semble donc que le dispositif de rééducation, qui se réclame d'une technicité opératoire forte, fonctionne à partir d'une technicité plus formelle, centrée sur la procédure, que substantielle, centrée sur le contenu de l'action." (Ibid., p. 83.)
Ce constat est exemplaire. Il s'applique, est-il besoin d'en faire la preuve, à un grand nombre de réseaux, d'institutions et de situations. Il confirme notre propre constat sur la montée du formalisme. Il confirme également le lien que nous établissions précédemment entre l'institutionnalisation et le glissement vers le virtuel, un virtuel qui par son aspect protocolaire correspond au formalisme proprement dit et qui par son aspect ludique, reproduit le laisser-aller qui nous est apparu comme l'envers du formalisme.
Et nous voilà devant la question attendue: est-ce que le recours généralisé à l'ordinateur, en tant que moyen de communication notamment, va fatalement accélérer la montée du formalisme et en étendre le champ d'application à des sphères de la vie qui n'ont pas encore été touchées? Au début du présent siècle, Ludwig Klages considérait ce processus comme irréversible. Ce qui s'est passé depuis n'a fait que justifier ses prévisions. Le parfait formaliste non seulement existe mais suscite un enthousiasme général presque sans réserve. Si Klages a raison, le pire est évidemment à prévoir et à craindre pour les sociétés hautement technicisées. On verra s'accentuer l'oscillation entre les deux extrêmes déjà indiqués, un hyperformalisme d'un côté, et de l'autre un spontanéisme de plus en plus irresponsable et inconséquent. Avec, comme conséquence, des couples, des familles et des communautés de plus en plus instables, de plus en plus de solitude, de distance entre les générations, avec, à l'horizon, le risque d'une vaste compensation sociale prenant la forme de mouvements de masse activés par les nouveaux médias.
Le pessimisme de Klages s'explique toutefois pour l'essentiel par une métaphysique dualiste à laquelle n'est pas obligé d'adhérer celui qui reconnaît la pertinence de ses réflexions sur le formalisme. On peut même tirer de sa psychologie des règles de vie qui pourraient permettre, sinon de renverser le processus qu'il décrit, du moins de le freiner. Ce que nous pouvons opposer au formalisme, dans la perspective de Klages qui est aussi, pour ce qui nous intéresse ici, celle de toutes les philosophies centrées sur la vie ou faisant une large place à la connaissance du monde par les sens c'est un lieu et un mode d'existence compatibles avec les rythmes vitaux, lesquels sont demeurés stables pendant que les moyens de transport et de communication devenaient de plus en plus rapides.
Jusqu'à preuve du contraire, les processus vivants ont une durée incompressible. La grossesse chez les êtres humains est de neuf mois et nous n'y pouvons rien. On peut certes réduire le temps de croissance des plantes, mais pas à l'infini comme c'est pratiquement le cas pour le volume des données informatiques par exemple. Et il en est ainsi de tous les processus psychologiques, sociaux et culturels. Présumer qu'on peut comprimer sans risques majeurs tous ces processus, c'est déjà les réduire à la mécanique. La méthode, la rationalisation, qui donnent des résultats mirobolants dans l'ordre mécanique, sont inadéquates, voire dangereuses dans l'ordre du vivant et de l'humain.
Les parents ne peuvent pas comprimer à l'infini le temps d'attention qu'ils accordent à leurs enfants sans que ces derniers en souffrent au point de perdre goût à la vie. Et combien de fois faut-il relire un poème, et se le répéter après l'avoir appris par cœur, pour qu'il libère dans l'âme tout le sens qu'il contient? Combien de fois et pendant combien de temps chaque fois, faut-il contempler le ciel étoilé pour s'en imprégner au point qu'il devienne une présence amicale? Combien de fois et combien de temps chaque fois, faut-il prêter attention aux données d'un problème de géométrie pour que la solution s'esquisse d'elle-même? Dans notre essai sur les aspects politiques des Inforoutes, nous réfléchirons sur les diverses mesures à adopter pour mettre à profit les gains de productivité rendus possibles par l'ordinateur, afin de décomprimer le temps de chacun. Bornons-nous ici à recommander que l'on encourage les formes de télétravail qui, en réduisant le coût de la vie des familles, permettrait de décomprimer le temps de chacun de ses membres et favoriserait l'enracinement dans un paysage et une communauté. L'enracinement est en lui-même un facteur de sociabilité. Il suffit pour s'en convaincre de comparer à une ville dortoir d'aujourd'hui les paroisses décrites par Léon Gérin dans Le type économique et social des Canadiens français. Combiné avec le loisir, il rend possible la symbiose avec la vie, sous toutes ses formes. Cette symbiose est, pour les êtres humains, la seule manière d'assurer la croissance en eux du principe qui pourrait leur permettre de tirer profit des avantages du formalisme, sans être démesurément victimes de ses effets corrosifs.
Annexe
Gilles Lipovetsky
par Louis Levasseur
Dans son essai intitulé L'ère du vide (Éditions Gallimard, Paris, 1983), le philosophe français Gilles Lipovetsky procède à une description admirable de l'individualisme contemporain dont il situe l'émergence vers les années 1920-1950. Cet individualisme est à la fois en continuité et en rupture avec l'individualisme du XIXe siècle. En continuité, parce qu'il fait toujours de la liberté le principe des activités économique et politique. Mais en rupture, parce qu'il se fonde sur une morale dont les repères sont fluctuants, interchangeables, non-contraignants, alors que l'individualisme du XIXe siècle était fondé sur une morale rigoriste, qu'il obéissait toujours à l'impératif catégorique kantien et qu'il répondait à des modèles autoritaires. Ce qu'il y a de nouveau, soutient Lipovetsky, c'est l'importance accordée à la sphère privée dans la réalisation de la personne, et la réorganisation de la sphère publique (et même du travail) en fonction des besoins de l'individu, d'une plus grande compréhension des "facteurs humains".
Le procès de personnalisation, ou cette montée de l'individualisme contemporain, soutient Lipovetsky, est donc un vaste mouvement en rupture de ban d'avec les modèles culturels traditionnels désormais jugés trop coercitifs. Mais, nous venons de le voir, ce n'est pas que le champ des valeurs qui se dissémine sous son action, c'est également le champ politique. En effet, les valeurs contemporaines s'accommodent mal des idéologies dures, du centralisme politique, des grands récits de la modernité comme celui du progrès que rendraient possible la science et la technologie.
Cette culture que Lipovetsky apparente au postmodernisme se manifeste par une indifférence, une apathie généralisée face à une réalité que l'individu n'investit plus que sur le mode affectif ou psychologique. Autrement dit, le monde extérieur ne sollicite l'attention de l'individu que si celui-ci se sent directement ou personnellement interpellé lui. Il en résulte un hyperinvestissement du moi et une désaffection face à la chose publique qui sont tout à fait caractéristiques de notre époque. Faut-il en conclure que toute forme d'action politique prend fin consécutivement au procès de personnalisation? Non pas répond Lipovetsky. Ce qui change en fait, c'est le rapport que l'individu entretient avec le politique. Celui-ci est comme aspiré par la sphère privée. La condition sine qua none à toute forme d'action politique est la possibilité d'une réalisation personnelle à travers cette action. En étant ainsi subordonné au psychologique, l'espace politique est atomisé en une multiplicité de mouvements associatifs de toutes sortes qui sonnent le glas des grandes "visées universelles":
"De même que le narcissisme ne peut être assimilé à une stricte dépolitisation, de même est-il inséparable d'un engouement relationnel particulier, ainsi que l'atteste la prolifération des associations, groupes d'assistance et d'entraide. L'ultime figure de l'individualisme ne réside pas dans une indépendance souveraine a-sociale mais dans les branchements et connexions sur des collectifs aux intérêts miniaturisés, hyperspécialisés: regroupement des veufs, des parents d'enfants homosexuels, des alcooliques, des bègues, des mères lesbiennes, des boulimiques. Il faut replacer Narcisse dans l'ordre des circuits et réseaux intégrés: solidarité de microgroupe, participation et animation bénévole, "réseaux situationnels", cela n'est pas contradictoire avec l'hypothèse du narcissisme mais en confirme la tendance. Car le remarquable dans le phénomène, c'est d'une part la rétraction des visées universelles si on le compare au militantisme idéologique et politique de jadis, d'autre part le désir de se retrouver entre soi, avec des êtres partageant les mêmes préoccupations immédiates et circonscrites. Narcissisme collectif: on se rassemble parce qu'on est semblable, parce qu'on est sensibilisé directement par les mêmes objectifs existentiels. Le narcissisme ne se caractérise pas seulement par l'auto-absorption hédoniste mais aussi par le besoin de se regrouper avec des êtres "identiques", pour se rendre utile et exiger de nouveaux droits sans doute, mais aussi pour se libérer, pour régler ses problèmes intimes par le "contact", le "vécu", le discours à la première personne: la vie associative, instrument psy. Le narcissisme trouve son modèle dans la psychologisation du social, du politique, de la scène publique en général, dans la subjectivation de toutes les activités autrefois impersonnelles ou objectives. La famille, maintes organisations sont d'ores et déjà des moyens d'expression, des technologies analytiques et thérapeutiques, on est loin de l'esthétique monadologique, le néo-narcissisme est pop psy." (pp. 16-17)
L'émergence de cet individualisme que décrit Lipovetsky a conduit à l'éclatement de l'espace politique. Les causes communes ne sont plus susceptibles d'intéresser l'individu, surtout si elles ne correspondent pas à un besoin intime. Le sociologue américain Richard Sennett est beaucoup plus critique de cette montée de l'individualisme qui prend pour lui la forme de Tyrannies de l'intimité. Lipovetsky reconnaît que certaines des manifestations culturelles de l'individualisme sont insignifiantes, et même loufoques, mais il ne critique pas l'émergence de celui-ci. Il en décrit surtout le processus.
Extrait du livre de Richard Sennet
"L'avénement de la psychologie moderne, et en particulier de la psychanalyse, s'est fondé sur la conviction que la compréhension des processus internes du moi, détachée des idées transcendantales de démon ou de péché, allait permettre aux hommes de se libérer de ces horreurs. Il serait possible de se libérer et de participer plus pleinement, plus rationnellement à une vie placée hors des limites de nos propres désirs. De fait, jamais on n'a vu tant de gens se passionner pour leur histoire personnelle et pour leurs émotions particulières; mais ce genre de passion est un piège, non une libération. Car les conséquences sociales de ce psychologisme sont importantes. C'est pourquoi je lui donnerai un nom qui, à première vue, peut paraître inadéquat: il s'agit d'une vision intimiste de la société. "Intimité": ce mot évoque la chaleur, la confiance, l'expression ouverte des sentiments. Mais c'est précisément parce que nous attendons des bénéfices psychologiques de tous les domaines de notre expérience, et qu'une grosse part de la vie sociale (même celle que a de l'importance pour nous) ne peut nous les fournir, que le monde extérieur et impersonnel semble nous trahir, être morne et vide." (p. 13)
Ludwig Klages
par Jacques Dufresne
La vie en tant que qualité
Quelques grands penseurs, dont Nietzsche après Goethe, ont compris à la fois l'importance de la vie en tant que qualité et le risque auquel s'exposait l'humanité en réduisant la vie à ce que la science objective peut nous apprendre à son sujet. Au moins un grand philosophe contemporain, Ludwig Klages, aura fait l'effort de penser la vie en tant que qualité, dans le cadre d'une oeuvre comparable à celle de Hegel par son ampleur, son architecture et sa rigueur.
Seule la vie peut reconnaître la vie, dit en substance Klages. Le regard qui porte en guise de verres une grille mécaniste ne peut voir que des rouages et des forces. Les êtres vivants ne sont que des machines en mouvement si nous les regardons d'un regard qui ne peut et ne veut voir en eux que des rouages et des forces. Ils ont une âme si nous les regardons nous-mêmes d'un regard animé. Et s'il y a des raisons de penser que nous projetons notre âme en eux, il y en a encore plus d'affirmer que les lois quantitatives que nous croyons y apercevoir sont de pures constructions de notre esprit.
"Le corps vivant, écrit Ludwig Klages, est une machine dans la mesure où nous le saisissons et il demeure à jamais insaisissable dans la mesure où il est vivant. [...] De même que l'onde longitudinale n'est pas le son lui-même mais l'aspect quantifiable du support objectif du son, de même le processus physico-chimique dans le corps cellulaire n'est pas la vie elle-même de ce corps mais le résidu quantifiable de son support objectif."
Pour bien comprendre cette citation, il faut noter que le verbe allemand begreifen, traduit par saisir, désigne, dans le contexte où il est employé, l'acte de l'esprit analytique, réducteur, par opposition à l'acte de l'âme. Quand Klages écrit que le vivant est insaisissable (unbegreiflich), il ne veut pas dire qu'il est inconnaissable, mais qu'il est, en tant que vivant, hors de la portée de l'esprit qui analyse. La distinction faite ici entre l'âme capable d'établir un rapport intime avec la vie, et l'esprit condamné à n'en saisir que le support objectif, renvoie à un dualisme métaphysique où l'esprit apparaît comme l'adversaire irréductible et éternel de la vie. En raison de la rigidité qui la caractérise, cette partie de la pensée de Klages est peut-être la moins intéressante.
Le rapport entre la vie et l'esprit prend aussi la forme d'un dualisme psychologique qui présente le plus grand intérêt, même pour celui qui n'en accepte pas les présupposés métaphysiques. L'âme est unie au corps par un lien encore plus étroit que l'union substantielle d'Aristote. L'âme est le sens du corps et le corps est le signe de l'âme. Le corps exprime donc l'âme. En ce sens, l'âme est à la périphérie du corps plutôt qu'en son centre. D'où l'importance pour Klages de tous les modes d'expression du corps, de l'écriture par exemple, "cette synthèse immobile des mouvements de l'âme."
L'esprit est l'adversaire de l'âme. Ils cohabitent dans le moi. L'âme est la source des mobiles de libération (abandon, amour, création) tandis que l'esprit, siège de la volonté, est la source des mobiles d'affirmation de soi (activité, extériorité, intelligence qui glace et décompose). Pendant longtemps, l'âme et l'esprit ont cohabité dans l'équilibre et l'harmonie. L'avènement de la philosophie grecque classique a marqué la rupture de l'équilibre en faveur de l'esprit. D'où, toujours selon Klages, la montée, en Occident du moins, d'un ascétisme vengeur à l'égard de la vie et d'une forme de connaissance centrée sur le concept et la saisie intellectuelle plutôt que sur l'âme et sur les images, qui sont l'âme des événements cosmiques. Comparant l'Occident à l'Orient, Klages dira qu'en Occident, l'esprit a désanimé le corps, tandis qu'en Orient il a désomatisé l'âme.
La conception mécaniste du monde et le règne de la technique sont aux yeux de Klages la conséquence ou la manifestation de l'hypertrophie de l'esprit, à laquelle correspond dans l'action une importance démesurée des mobiles volontaires ou d'affirmation de soi.
Pendant ce temps, l'âme subit à l'intérieur de l'homme un sort semblable à celui de la vie sur la planète terre: elle se rétrécit comme une peau de chagrin, et avec elle disparaît le seul mode de connaissance de la vie que possède l'être humain. La vie est inconcevable. On l'éprouve. On ne la définit pas. Mais on peut réfléchir sur la vie qu'on éprouve et élaborer à partir de cette réflexion une science de la vie qui ne devra rien à la saisie intellectuelle.
La connaissance vitale est l'éveil de l'âme. La sensation proprement dite appartient au corps; elle ne saisit que des différences d'intensité, non de qualité. Elle n'existe pas à l'état pur. Elle est toujours associée à la contemplation, ou intuition (schauen, en allemand). Celle-ci appréhende les qualités et les âmes. Klages semble renouer avec l'animisme. Alors que nous avons tendance à chosifier les réalités vivantes, il a plutôt tendance à rendre leur âme à des réalités qu'il préférera appeler événements plutôt que choses:
"Toute âme, écrit-il, ne peut se réaliser qu'en s'incarnant dans un corps. Toute apparence sensible est nécessairement animée. [...] L'ensemble du monde des qualités, et par conséquent aussi des images, existe dans l'événement pur. Mais à l'état de non-délivrance. Il se transforme en apparition grâce au fait de l'union de cet événement cosmique avec les âmes". Ainsi donc, la métaphore qui est au centre de la philosophie klagésienne de la connaissance est celle de l'enfantement. L'âme accouche de l'événement qui s'est déposé en elle, inachevé. Le sentiment d'étrangeté que nous éprouvons en face d'une telle théorie commence à se dissiper dès que nous nous tournons vers des formes de rapport au monde ou à la vie, qui sont de la plus haute importance pour nous, mais dont les théories de la connaissance les plus accréditées, toutes fondées sur la saisie intellectuelle, sont incapables de rendre compte. Voici le chat qui, au premier beau jour du printemps, va se percher à l'endroit précis, la clôture de votre jardin par exemple, d'où il pourra vous briser le coeur par son abandon à la joie de vivre. Un rayon de soleil tombant sur un tableau, un meuble, un plat de fruits peut avoir le même effet sur nous; un coucher de soleil et un visage aimé à plus forte raison. Que seraient nos existences sans ces petites extases que nous vivons comme autant de miracles au coeur de notre vie quotidienne? N'avons-nous pas dans ces moments le sentiment que s'opère une fusion entre notre âme et le monde, au terme de laquelle l'événement, qui ne nous était que présenté devient, enfanté par notre âme, une présence? Il existe, précise Klages, un lien polaire entre l'événement et l'âme, lesquels sont attirés l'un vers l'autre comme l'oiseau migrateur est attiré par son aire de nidification.
"C'est l'image de l'eau qui pousse le caneton vers la mare, c'est l'image de la bien-aimée, du ciel et des astres qui fait rêver et chanter le poète". C'est l'image du paysage familier qui nous attirera, tel un aimant, nous dispensant de faire un effort de volonté pour partir en promenade. De la même manière, c'est l'image de la cuisine, si elle est vivante, qui nous tirera du lit le matin. Si notre environnement physique et symbolique était omni-vivant, nous pourrions nous acquitter de nos tâches quotidiennes avec un minimum d'efforts de volonté. L'âme liée à l'événement vivant par lien polaire est fécondée par lui en même temps qu'elle le féconde. Elle reçoit de lui l'énergie grâce à laquelle elle se dirige vers lui. Voilà pourquoi nous revenons reposés d'une promenade dans un lieu, attrayant pour l'être vivant que nous sommes. Ce lieu peut être aussi bien un paysage sauvage qu'une ville comme Paris, où l'on marcherait indéfiniment sans fatigue, parce qu'on y est porté, telle une embarcation légère sur la mer, par une succession de sensations agréables et vivifiantes.
Les mots plastiques
Extrait du livre de UWE Poerksen, The Body of Plastic Words
Traduit par Josette Lanteigne
A.
1. Le locuteur n'a pas le pouvoir de définir le monde.
2. La relation du mot à la terminologie scientifique est superficielle; on a affaire à un stéréotype.
3. Le mot plastique n'en tire pas moins son origine de la science.
4. Il est transféré d'une sphère à une autre et se trouve donc constituer une métaphore.
5. Il tisse un lien ténu entre la science et le quotidien.
B.
6. Son application est très large.
7. Il remplace les synonymes.
8. Il remplace le mot précis, conventionnel.
9. Il remplace une manière indirecte de parler ou un silence.
C.
10. Il condense un large champ d'expériences en une seule expression.
11. Il est pauvre en contenu.
12. Son imagerie est insipide et diffuse.
13. Il est historiquement désincarné.
14. Il transforme l'histoire en laboratoire.
15. Il rend caduque la notion de valeur.
E.
16. L'"aura" et les associations qui accompagnent le mot sont prédominantes.
17. Ce qui est nommé est une propriété qui prétend saisir son objet sur le vif.
18. Il serait plus juste de dire que le mot a une fonction qu'un contenu.
F.
19. En tant qu'idéalisation scientifique de quelque chose d'illimité, le mot révèle et invente des besoins.
20. Cette tendance est favorisée par son caractère "naturel".
21. La résonance du monde est impérative.
22. Il a de multiples usages.
G.
23. Il jouit d'un prestige croissant.
24. Il conduit au silence.
25. Il ancre le besoin de l'expert dans l'esprit du vulgaire et se présente comme ressource.
26. Il permet de former de nouveaux mots et constitue un instrument flexible entre les mains des experts.
H.
27. À côté de lui, les autres mots ont l'air dépassé.
28. En ce sens, il est nouveau.
29. C'est un élément d'un code international.
I.
30. Il est dépourvu d'intonation et ne saurait normalement être remplacé par un geste ou une pantomime.
Cet atlas anatomique peut être simplifié en classant les attributs en blocs. Le mot plastique se retrouve alors avoir les caractéristiques suivantes:
A. Il tire son origine de la science et ressemble à un bloc de construction. C'est un stéréotype.
B. Il est doté d'une fonction inclusive et constitue une clef universelle.
C. C'est un concept réducteur, pauvre en contenu.
D. Il comprend l'histoire comme nature.
E. Connotation et fonction sont prédominantes.
F. Il produit des besoins et de l'uniformité.
G. Il rend le langage hiérarchique et le colonise, en mettant en place une équipe d'experts à qui il sert de ressource.
H. Il fait partie d'un code international très récent.
I. Il limite le langage aux mots, excluant tout recours à une expression gestuelle.
Voici quelques exemples. Amour ne saurait convenir, car il ne se satisfait vraiment aucun des critères. Relation est un très bon exemple: il est scientifique, pourvu d'une application universelle, son contenu est mince, il paraît si naturel qu'on n'a pas besoin d'en faire l'histoire, ce qui ne l'empêche pas d'être assez rigide pour faire autorité. Le mot réveille des besoins et rassemble les experts en relations humaines. Il fait également partie du code international le plus récent.
Le mot Classification remplit un critère mais pas les autres. C'est un terme scientifique mais celui qui l'emploie n'est pas nécessairement incapable de fournir une définition. Il ne remplace pas ses synonymes. Son influence ne se limite pas à un seul mot. Son "objet" est clairement saisi... Le mot Communication est à nouveau un bon candidat qui remplit tous les critères. D'autres mots comme sexualité et Développement font également partie de la liste, qui ne comporterait peut-être pas plus de trente ou quarante mots. Voici une liste provisoire. Elle n'est ni fixe ni stable. On pourrait s'interroger sur la présence de certains mots. Wittgenstein disait qu'il ne faut pas s'en prendre au langage et Heisenberg disait qu'il ne faut pas le prendre de manière trop littérale. Il y a des degrés de pertinence, mais la plupart des mots qui sont là sont certainement des mots plastiques qui permettent d'en former d'autres.
| Besoin de base | Développement | Éducation |
|---|---|---|
| Énergie | Échange | Facteur |
| Fonction | Futur | Matériel brut |
| Modernisation | Partenaire | Planification |
| Problème | Production | Progrès |
| Projet | Relations | Réseau |
| Soins | Stratégie | Structure |
| Substance | Système | Tendance |
| Valeur | Bien-être | Travail |
 
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