| Un nouveau site sur l'appartenance |  (... Ce n'est pas seulement l'appartenance aux autres et à une communauté qui est en cause, mais aussi l'appartenance à l'univers, à la terre, à l'eau, à tout ce qui vit, à toute l'humanité. (Jean Vanier) |
| | AH1N1: l'heure des comptes | | Par Jacques Dufresne | 
| | | Gaia ou la vision artistique du monde | | Par Jacques Dufresne |  La connaissance de l'organisme dans sa totalité, longtemps discréditée au profit du réductionnisme ambiant, devient essentielle dans le nouveau contexte. Cette connaissance comporte une part importante de subjectivité et l'objet en est souvent d'ordre qualitatif. Les sciences de la complexité marquent ainsi un retour de l'approche holistique dans la vision du monde. |
| Lettres | | Visite du directeur du Centre d'études québécoises de Liège - Un Belge à la défense de la culture québécoise | | Liaison (U. de Sherbrooke) | | Le directeur du Centre d'études québécoises de Liège en Belgique, Jean-Pierre Bertrand, était à Sherbrooke le 27 avril pour participer à un colloque consacré au poète, romancier et essayiste Jacques Brault, coorganisé par la professeure Nathalie Watteyne. Cet ardent défenseur de la culture québécoise considère qu'une telle activité confirme les liens qui continuent de se tisser entre l'Université de Sherbrooke et celle de Liège. |
| Lettre à nos loyaux députés |  À l'occasion de la visite du Prince Charles au Canada et au Québec, en novembre 2009. Les députés formant l'Assemblée nationale du Québec doivent prêter serment d'allégeance à la Reine Élisabeth II, reine du Canada. Trop de gens ignorent l'existence de ce serment ou le réduisent à une routine sans conséquences. Marc Chevrier rétablit ici les choses dans leur juste perspective. >> |
|
|
 |
|
| Les Mémoires d’Hadrien, un art de vivre |
|
 |
| Yvon Bernier |
| Professeur de Français, Collège Mérici, Québec. |
 |
 |
 |
 |
|
|
| Texte |
Les dieux n'étant plus, et le Christ
n'étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc-Aurèle,
un moment unique où l'homme seul a été.
FLAUBERT 1
Le destin impérial qu'a fait revivre Marguerite Yourcenar dans les Mémoires d'Hadrien, n'a pas fini de hanter les imaginations humaines. Taillée dans l'une des étoffes les plus somptueuses qu'ait jamais tissées un écrivain français, «d'une exactitude fictive qui va jusqu'à créer l'illusion, d'ailleurs basée sur d'importants fondements scientifiques» 2, cette oeuvre logée à la frontière de l'histoire et de la légende, ou plutôt aux confins du mythe, a un pouvoir de fascination qui tout à la fois tient de la magie du verbe et de la signification exemplaire d'un destin admirablement singulier.
Car le grand art de Marguerite Yourcenar l'a fait s'effacer si parfaitement derrière son personnage, que ce long récit en forme de lettre, qu'écrit l'empereur Hadrien à l'intention du jeune Marc-Aurèle, peut tout autant s'adresser au lecteur sensible d'aujourd'hui qu'à cet antique successeur qui ne jugera pas incompatibles l'exercice du pouvoir et la pratique de la philosophie. D'ailleurs, ce n'est pas l'un des moindres sortilèges des Mémoires d'Hadrien que de rendre on ne peut plus facile, par-delà les âges, l'identification avec un Romain du IIe siècle. En effet, d'aussi loin que vous parvienne cette voix aux accents inimitablement personnels, ses propos et ses inflexions mêmes restent toujours audibles, comme si quelque ventriloque indifférent aux écrans du temps la faisait surgir du plus profond de vous-même. C'est qu'à dire vrai, en donnant sans fard «audience à ses souvenirs» 3 pour fin d'éducation d'un prince, Hadrien propose un art de vivre point du tout anachronique, où le sens de l'humain forme avec celui du relatif un parfait attelage.
Comment un homme, fût-il empereur, parvient-il à établir ce fragile équilibre? Parce qu'il en va de l'art de vivre comme de n'importe quel autre art, il lui faut évidemment emprunter les voies usuelles: l'achèvement ne vient jamais couronner qu’une exigeante ascèse à laquelle ont à la fois collaboré l'intelligence et la fantaisie, la réussite et l'échec, la vérité et le mensonge, ainsi qu'une infinité d'autres facteurs encore plus variés qu’impondérables. Par-dessus tout, quand il s'agit d'une sagesse plus longuement mûrie que ces «vignes improbables» 4 qu'évoque Saint-John Perse, peut-être faut-il d'abord compter avec le lent épuisement des jours dont les leçons ne peuvent qu'être fécondes à l'homme attentif au seul écoulement de cette vie dont il est un moment le lieu privilégié. À n'en pas douter, les précieux enseignements d'Hadrien à «son cher Marc» ne dérogent en rien à ces prémisses-là: d'une part, ils ne proviennent pas «idées préconçues et de principes abstraits» 5, mais d'une expérience tout entière sortie d'un sain empirisme et de la confrontation incessante d'une pensée à la pierre de touche des faits; d'autre part, ils appartiennent en même temps à un homme qui «commence à apercevoir le profil de sa mort» 6. Et dans cette mort, où il souhaite entrer les yeux ouverts, Hadrien y entrera avec des yeux d'autant plus ouverts qu'il les aura moins fermés sur ces grandeurs et ces bassesses dont n'est exempte aucune vie. Les enseignements de cet empereur sont donc, doublement, d'un homme qui a vécu.
L'ascèse à laquelle s'est soumis en son commencement ce sexagénaire essoufflé, que ses jambes enflées portent difficilement à présent, s'est tout d'abord fondée sur la connaissance de soi. En effet, c'est par l'exploration de «cet étroit canton d'humanité» 7 qu'incarne chaque homme que se fait l'apprentissage de la vie. D'entrée de jeu, le jeune et fougueux Hadrien, déjà engagé sur la voie de la sagesse mais encore informe, a compris que l'universel n'est jamais mieux atteint — et peut-être étreint — que dans l'approfondissement du singulier. Aussi va-t-il s'abreuver à toutes les sources, mais jamais trop longuement; occuper tour à tour des positions extrêmes, mais sans s'y installer; «essayer une fois pour toutes chaque méthode de conduite» 8, mais en se gardant bien d'adhérer trop complètement à quelque système que ce soit. Car il s'agit de vivre ses contradictions et non de se contrefaire pour les réduire; de procéder à un inventaire méthodique des possibles et non de dilapider gratuitement ses forces; bref, de posséder et non d'être possédé.
Le jeune homme, à qui un grand-père un peu sorcier a une nuit promis l'empire du monde, s'adonnera «avec fureur» à la chasse et vénérera les livres qui seront «ses premières patries» 10; il se grisera de chevauchées à fond de train et aimera le grec «parce que tout ce que les hommes ont dit de mieux a été dit en grec» 11; il se livrera à la débauche et mangera avec sobriété, en évitant toute «ostentation d'ascétisme» 12; i1 sera profondément séduit par l'austère discipline de l'armée et momentanément conquis par les molles délices de Rome. Vivre ainsi à fond toutes les expériences, fût-ce par intermittences et selon un rythme d'alternance, peut certes présenter les plus graves dangers. Là où bien des hommes se perdraient, Hadrien, lui, dans ce flirt avec les écueils, trouve son salut. Cet Ulysse latin qui ne ferme pas ses oreilles aux voix profuses du monde, plus dangereuses encore que celles des Sirènes, ne succombe pas à leurs enchantements: il se donne toujours sans s'abandonner jamais.
Cette périlleuse entreprise qu'est dans ces conditions la connaissance de soi, ne constitue pourtant qu'une première étape. Si, à beaucoup d'égards, Hadrien a franchi victorieusement la distance qui le séparait de lui-même, il lui faut aussi franchir celle qui encore le sépare du pouvoir, et c'est alors seulement «que les fruits passeront la promesse des fleurs». Avec un sens de la discipline analogue à celui dont la rigueur lui est déjà familière, il consacrera donc à la connaissance du gouvernement des hommes une énergie au moins égale à celle qu'a exigée de lui la connaissance de soi. Sa longue ascension vers le pouvoir, depuis le poste de tribun jusqu'à celui de gouverneur de Syrie, s'effectuera avec une constance — on pourrait presque dire une consistance — qu'explique largement cet inestimable gain qu'est la possession de soi à un âge où tant d'hommes ne se sont pas encore trouvés. Consciencieusement, avec une application à laquelle les «honorables tentations de la minutie et du scrupule» 13 ne restent pas étrangères, Hadrien remplit d'abord des emplois modestes, puis plus prestigieux avec l'affirmation de sa personnalité de chef, partout rouage provisoire qui chaque fois entre plus avant dans la connaissance de cette colossale mécanique aveugle dont l'empereur doit être le regard: l'empire romain. Graduellement, le petit-fils de Marullinus, avec une admirable intelligence des êtres et des événements, s'élève vers le pouvoir «qu'il veut pour imposer ses plans, essayer ses remèdes, restaurer la paix» et «surtout pour être lui-même avant de mourir» 14. Pendant ce long apprentissage, une vingtaine d'années, Hadrien «transforme en conscience une expérience aussi large que possible» 15. Ses actes, dans cette vivante argile qu'est tout homme, façonnent en lui l'empereur futur dont l'avenir va bientôt échoir au présent.
Une fois empereur par ses soins, et aussi grâce à la connivence de Plotine qu'il faut se garder de trop interroger, Hadrien ne change pas. Ou, s'il change, c'est uniquement de statut: d'apprenti il devient maître d'oeuvre. Car l'exercice du pouvoir suprême ne modifie aucunement cet art de vivre que lui ont enseigné ses années d'apprentissage par le canal d'une pédagogie hautement personnelle. Tout simplement, c'est son expression éclatante, glorieuse, que trouve enfin un art de vivre auquel manquait encore cette liberté que procure la puissance: en effet, la possession du monde ne constitue guère que l'ombre portée de cette possession de soi qu'Hadrien estime entre toutes. Ici, contrairement à ce que Rimbaud affirmera, «je n'est pas un autre». Ce qu'il y avait d'inachevé dans le destin singulier d'Hadrien, par défaut de perspective, trouve enfin à s'accomplir: l'individu devient personnage; le fait divers, histoire. Les rêves de paix du guerrier, ceux du réformateur, du législateur, de l'esthète, voire du voluptueux, prennent forme: des négociations aboutissent à des traités durables; des iniquités sociales sont abolies, et anéanties des injustices flagrantes; l'art retrouve sa fonction de mémoire, et des amours multiples et passagères surgit Antinoüs. Les songes deviennent sorts. Et de chacun d'eux l'on peut dire ce que l'on dit parfois du sort: qu'il en est jeté.
L'art de vivre de l'empereur Hadrien, fait d'ascétisme et d'hédonisme conjugués à une réflexion entée sur l'action, c'est à la fin l'art de vivre d'un homme «presque sage» 16. Pour une grande part, la fascination prodigieuse qu'exerce sur les imaginations cet être à la fois historique et fictif, plus grand que nature et pourtant fraternel, trouve son explication dans ces deux vocables: sage, mais humainement sage. Certes, l'extraordinaire liberté que procure à Hadrien le pouvoir, qu'accompagnent les fastes d'un empire à son apogée, fascine aussi: il y a en chaque homme suffisamment de volonté de puissance à l'état latent pour que son imagination se laisse glisser sur les pentes faciles d'un rêve inoffensif dans la mesure où l'Histoire, qui aime bien les conquérants, ne le change pas en cauchemar. Mais il y a également dans tout homme, par le fait même de la raison, un goût de la mesure, de l'harmonie, qu'Hadrien réalise trop parfaitement pour laisser quiconque indifférent.
Rien de plus beau, de plus susceptible de raffermir la confiance en la raison humaine, que ce regard — car Hadrien est un regard bien avant d'être une voix — qui embrasse et juge le monde en même temps que soi. Tout cela avec une aride lucidité, car ce moraliste n'est pas moralisateur. Grâce à cet admirable sens de l'humain, donc du relatif, qui caractérise l'éphémère quand il aspire à l'éternel en ne cessant pas d'être persuadé du néant de toutes choses, Hadrien, à travers le récit de sa vie, enseigne en définitive qu'il n'est d'art de vivre que de la vie. Inutile alors de chercher la sagesse dans les traités de ceux qui font profession de sagesse: elle vient de l'action, quand celle-ci n'est pas activisme; de la réflexion également, quand la pensée ne s'enferme pas dans la contemplation de son pur fonctionnement. Ultimement, la sagesse consiste moins à choisir qu'à accorder, encore qu'il faille peut-être préférer l'homme à ce Dieu qui en est le rêve, parce qu'en l'homme on trouve tout, - «jusqu'à l'éternel» 17.
Notes
1. Cité par Marguerite Yourcenar dans les «Carnets de notes des Mémoires d'Hadrien» publiés à la suite des Mémoires d'Hadrien, Paris, Plon, 1958, p. 313.
2. Thomas Mann, Lettres 1948-1955, Paris, Gallimard, 1973, p. 344-345.
3. Mémoires d'Hadrien, p. 21.
4. Saint-John Perse, Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Paris. Gallimard, 1972, p. 105.
5. Mémoires d'Hadrien, p. 21.
6. Mémoires d'Hadrien, p. 5.
7. Mémoires d'Hadrien, p., 18.
8. Ibid., p. 10.
9. Ibid., p. 5.
10. Ibid., p. 35.
11. Ibid., p. 37.
12. Ibid., p. 11.
13. Mémoires d'Hadrien, p. 33.
14. Ibid., p. 90.
15. André Malraux cité par Gaëtan Picon dans Malraux par lui-même. Paris, Éditions du Seuil, p. 7.
16. Mémoires d'Hadrien, p. 320.
17. Mémoires d’Hadrien, p. 138.
Bibliographie sur Hadrien |
 |
| Source |
| Revue Critère, no. 12, mai 1975. |
|
|
 |
|
|
 |
 |
 |
|
 |
|
|
|
 |
 |
 |
 |
 |
|
|
 |
|
| Du silence | | Marguerite Yourcenar | | Le silence ne compense pas seulement pour l'impuissance des paroles humaines, il compense aussi, pour les musiciens médiocres, la pauvreté des accords. | | Éléments de biographie | | Yvon Bernier | | 8 juin 1903: Naissance à Bruxelles de Marguerite de Crayencour, fille de Michel Cleenewerck de Crayencour, né à Lille (France) et de sa seconde femme, Fernande de Cartier de Marchienne, née à Suarlée (Belgique). | | Itinéraire d'une oeuvre | | Yvon Bernier | | Survol des écrit de Marguerite Yournenar dans leur contexte historique. | | Les Mémoires d’Hadrien, un art de vivre | | Yvon Bernier | | sagesse, art de vivre, mort, pouvoir, gouvernance, éducation, Rome, Antonins, Marc-Aurèle | | Texte qui manifeste une confiance absolue dans la méthode préconisée par Hadrien pour l'éducation: l'histoire personnelle des grands individus. | | Le Trust | | Bernier Yvon | | Depuis la mort de Marguerite Yourcenar, sa fortune sert la cause de la protection de l'environnement. | | Un Hadrien plus humain | | Jacques Dufresne | | Grèce antique, Académie française, femmes, Mémoires d'Hadrien, liberté | | Marguerite Yourcenar n'a pas embelli Hadrien, elle l'a seulement rendu plus humain. |
|
|
 |  |
|