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| Québécois de vieille souche, nouveaux Québécois et Allophones: Réalités et perceptions |
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| Nabil N. Antaki |
| M. Nabil N. Antaki et d'origine syro-libanais. Canadien depuis 27 ans, m.s.r.c., l'auteur est professeur titulaire à la Faculté de droit de l'Université Laval. |
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| Texte |
La communication et l'information sont les assises de toute société moderne. Or, il est clair que le langage actuel charrie des termes ambigus. Certains, dans leur volonté de s'intégrer rapidement sont froissés d'être qualifiés d'Allophones et de Néo-Québécois par opposition aux «Québécois pure laine». La pudeur des uns et l'amour-propre des autres font que les silences sont parfois gênants et les non-dits fréquents. Il est nécessaire de ramener ces termes à leur dimension réelle en en parlant.
1. La citoyenneté; seul critère du rattachement politique
Certains pays accordent difficilement leur citoyenneté à des étrangers. Ces derniers doivent se contenter d'un statut d'aubin qui demeure longtemps précaire. Le Canada ne favorise pas ce genre de régime. Il veut encourager les personnes qu'il reçoit à s'y intégrer et pour cela leur accorde un statut qui peut se transformer en citoyenneté.
On accède à la citoyenneté canadienne par le statut d'immigrant. Le Canada est, parmi les pays d'immigration, celui qui accorde le plus de droits aux immigrants. Il les naturalise après trois ans de résidence seulement et leur permet de garder leur ancienne nationalité. Il tolère aussi que des immigrants ne réclament jamais la naturalisation. Le Canada, par tradition et vocation, est très sensible aux tragédies humaines et reçoit, à bras ouverts, les réfugiés politiques et les victimes innocentes de tragédies sociales.
Ce système libéral est imposé, il est vrai, par la nature du pays et son état de sous-peuplement, mais nous en avons tous bénéficié. L'immigrant doit utiliser les trois années de résidence préalables à la demande de citoyenneté à évaluer concrètement sa capacité de vivre selon les normes sociales en vigueur et à s'intégrer à l'économie genérale du pays.
De nombreux auteurs ont tracé le profil social et psychologique de l'immigrant type et les conditions de son intégration. L'analyse du Doyen Sélime Abou: L'identité culturelle: Réalisations interethniques et problèmes d'acculturation1 est très éclairante. Au-delà de ces caractéristiques générales, les particularismes demeurent très prononcés. On peut noter, par exemple, que les conditions de l'intégration des Libanais ici et dans l'autre Amérique sont différentes.2 L'immigrant ne peut pas évoluer en vase clos. Les conditions de son développement dépendent de son environnement.
Les Néo-Québécois ne constituent aucunement un groupe homogène. Ils ressentent comme une insulte les tentatives de les réduire à une catégorie résiduelle unique, que ce soit celle des allophones ou celle des communautés culturelle. Les différences sont nombreuses même si tout le monde passe par les mêmes étapes.
Ce clivage existe entre les membres d'une même mégacatégorie. Certains arabophones se retrouvent, par exemple, dans les oeuvres de Tahar Ben Jelloun quand d'autres se reconnaissent davantage dans celles d'Andrée Chédid et même dans La Chronique d'une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez.
Les immigrants sont aussi, le plus souvent, des êtres valables dans leur pays d'origine. Leur départ massif est souvent vécu comme une tragédie pour leur collectivité surtout lorsqu'ils constituent la classe éduquée et intellectuelle. Il faut beaucoup de courage, de détermination et un brin de folie pour se déraciner. Pensons à l'Hymne aux immigrants de Charles Aznavour et nous comprendrons pourquoi ces derniers réussissent souvent dans leur pays d'adoption. Ils doivent faire davantage et consentir de plus gros sacrifices pour arriver.
Chaque immigrant qui arrive au Canada vit le passage du rêve à la réalité. Or, le rêve est souvent beau. Il est aussi indispensable à l'équilibre individuel qu'à l'avancement de la société. Mais il ne suffit pas de vivre dans son rêve. Il faut agir pour le réaliser. Ce passage du rêve à la réalité est souvent difficile et décevant. Tout immigrant vit ce passage. Tout Québécois qui recherche son identité le vit aussi. Il y a dans cette similitude un élément important de rapprochement entre tous les membres de cette société.
II. L'acclimatation sociale
a. L'intégration
L'intégration est un état psychologique qui commence à un moment donné après l'immigration et qui dure plus ou moins longtemps selon l'individu et le milieu où il évolue. Elle se caractérise par le fait que la personne et sa famille retrouvent leur équilibre émotif et professionnel et s'insèrent naturellement dam un milieu social. C'est le sentiment d'être chez soi.
Une intégration réussie comprend nécessairement une part d'attachement émotif au pays et une sensibilité à ses joies et à ses difficultés. Il est de l'essence de l'intégration de se vivre à deux. On n'est pas intégré si on n'est pas admis en tant que tel. Toute personne désirant prendre racines dans un pays doit faire de son mieux pour atteindre ce stade. Son partenaire doit être loyal et l'aider à y parvenir.
L'intégration n'exige aucunement du nouveau venu une renonciation à son identité d'origine, à sa culture, à ses croyances ou à sa langue. Elle sera plus facile cependant pour ceux qui ont au départ des affinités avec le peuple d'accueil.
b. L'assimilation
L'assimilation est cette étape qui peut suivre l'intégration mais que personne n'est obligé d'atteindre et qui consiste en un abandon total de sa culture antérieure et une renonciation, consciente ou non, à son identité propre. Elle peut, je crois, difficilement être atteinte dès la première génération. Certains pousseront leur volonté d'assimilation jusqu'à nier leurs origines ou changer de nom. La décision est individuelle. La société québécoise, contrairement à d'autres, n'exige pas ce sacrifice.
III. Les critères linguistiques et culturels
a. La francophonie
Une langue est un outil de communication. C'est aussi un véhicule de culture. Le français véhicule une gamme de valeurs communes aux francophones. S'il est indispensable de partager les valeurs de sa société, il n'est pas nécessaire d'épouser toutes les valeurs de la francophonie pour être un vrai Québécois, ou du moins il n'est pas nécessaire d'être exclusivement francophone.
De plus en plus de personnes sont capables, sans aucunement risquer l'acculturation, d'être parfaitement biculturelles et même triculturelles. Je pense notamment aux Arméniens du Moyen Orient. Ils ont mérité le respect général pour avoir parfaitement maîtrisé les cultures arménienne, arabe et française malgré leurs différences fondamentales. Personne n'a jamais pensé à leur reprocher la richesse de leur personnalité.
D'ailleurs, le concept de francophonie est évolutif et admet des sous-catégories. De plus, de nombreux pays actifs au sein de la francophonie ne sont que très partiellement francophones. Cette diversité enrichit les peuples francophones. La francophonie, comme valeur culturelle, peut aussi se pratiquer individuellement. On peut très bien être un parfait francophone tout en étant Britannique, Suédois ou anglophone montréalais.
L'attachement à la langue française évolue avec la société. L'évolution de la pensée au Québec nous le montre bien - Français hier, les Québécois sont devenus majoritairement Canadiens Français avant de se présenter comme Québécois francophones et de finir francophones d'Amérique. Demain, la recherche de l'identité risque de mener certains, par découragement, réalisme, dépit ou assimilation, à se considérer tout simplement Américains.
b. L'allophonie
L'allophone, comme je comprends le terme, est la personne qui s'exprime dans une langue autre que la langue officielle. Au Québec sont allophones ceux dont la langue d'expression est autre que le français, l'anglais une langue des premiers habitants.
De très nombreux Québécois de souche récente maîtrisent une ou deux langues maternelles en plus du français ou de l'anglais et parfois les deux. Ces personnes ne doivent pas être classées dans la catégorie des allophones ou se considérer comme tels.
L'allophonie est une possibilité réelle pour certains nouveaux arrivants. Elle ne doit cependant pas durer au-delà du temps nécessaire pour apprendre une langue courante. Deux ou trois ans tout au plus, au moins pour ceux qui sont encore sur le marché du travail.
Il est de la plus élémentaire courtoisie, et encore une fois une condition d'intégration sociale et de survie économique, que les allophones parlent la langue de la majorité. C'est le véhicule de l'intégration culturelle.
L'allophonie est un concept purement descriptif, sans conséquence juridique autre peut-être que celle de qualifier une personne pour des cours de langues ou pour l'obtention de certains menus avantages.
Une amie juriste québécoise à qui j'ai demandé de définir un allophone, m'a répondu en riant «C'est quelqu'un qui, en arrivant au Québec, ne sait pas dire plus que allo! en répondant au téléphone». Cette remarque m'a fait plaisir. Elle confirme que cet état est perçu comme étant temporaire et décharge le terme de toute allusion péjorative.
IV. La cohabitation des nations
a. Le métissage des peuples
La plupart des peuples ont subi des métissages accidentels ou provoqués. Quel Arabe, Européen, Africain ou Sud-Américain peut se vanter d'être «pur sang» et pourquoi le ferait-il? La dynamique des peuples réside ailleurs. Elle réside dans l'identité nationale, le sentiment d'appartenir à une famille sociale, de partager sa mémoire collective et ses espoirs, de parler sa langue et d'être imprégné de sa culture. Il n'est pas nécessaire de remonter dans sa généalogie jusqu'au début des temps pour acquérir ce sentiment. Il suffit de sentir qu'on est Québécois et d'être perçu comme tel. D'ailleurs le jeu qui consiste à scruter l'histoire de ses ancêtres risque d'en décevoir plusieurs.
b. l'homogénéité des États
Très peu d'États sont entièrement homogènes. Même la Chine, dont 93% des habitants sont d'ascendance Han, reconnaît officiellement 55 minorités dont les Di qui ne sont plus que 10 000. Malgré la force d'attraction que doit exercer l'immense milieu où elles sont plongées, ces minorités ont conservé la langue de leurs ancêtres ainsi que de nombreuses particularités culturelles.
La plupart des États sont constitués d'un groupe majoritaire et d'un ou plusieurs groupes minoritaires. Le problème de la coexistence de plusieurs nations à l'intérieur des mêmes frontières politiques est ancien et universel, mais risque de s'aggraver dangereusement dans les quelques années à venir.
Les dernières données de l'Unicef nous apprennent qu'en 1991 il y a eu 5 millions de personnes déplacées au Moyen-Orient et qu'on dénombrait en Afrique 40 millions de personnes en migration ainsi que 7 millions de réfugiés. De 13 à 25 millions de Russes vivant dans les anciennes républiques de l'Union soviétique- pourraient aussi être appelés à déménager à court terme.
V. La majorité francophone et les groupes minoritaires
a. Les Québécois de vieille souche
Pour comprendre les Québécois, pour les aimer, il faut avoir lu leur histoire et leur littérature, écouté leurs poètes et médité la pensée de leurs intellectuels. On ne reste pas insensible à ce grand peuple, après avoir lu Les Quatre Saisons dans la vallée du Saint-Laurent de Jean Provencher.3 C'est un peuple de pionniers et de défricheurs qui a su apprivoiser la nature hostile, sauvegarder sa langue et préserver son identité.
Le monde ayant évolué, le danger ayant changé de forme, on n'est pas surpris que ce même peuple ait réussi une révolution globale et, fait assez unique dans notre monde actuel, ait pu la garder tranquille. C'est là, à mon avis, le sens de l'Histoire. Ce peuple mérite le respect et son génie unique au Canada doit être reconnu. Qui plus que nous, les Néo-Québécois du Moyen-Orient, peut comprendre les Québécois et savoir que leur lutte pour la reconnaissance de leur identité, si avancée qu'elle soit, est loin d'être terminée? Le plus difficile est encore à venir.
Il est indispensable que les Québécois maîtrisent rapidement et parfaitement les assises de leur civilisation propre. Il faut qu'ils connaissent encore Mieux leur histoire et leur pays. Ils sauront alors combien il peuvent être fiers de ce qu'ils ont réalisé.
Une fois le respect de leur identité assuré, il faut qu'ils soient plus performants sur les marchés internationaux. Le décloisonnement est un phénomène irréversible et rapide. Pour cela il faut qu'ils s'ouvrent davantage aux autres. Il leur faut maîtriser des langues et les civilisations étrangères. Cette connaissance, longtemps considérée comme un luxe culturel, est devenue une nécessité économique. Il faut qu'ils soient capables d'aller à la conquête du monde, en français si possible, en anglais, en espagnol ou en japonais si nécessaire. Il faut éviter de confondre la connaissance des langues étrangères et le nationalisme. Ainsi se réalise le mariage entre la culture et l'économie. Si le virage économique est raté, le français se retrouvera dans le fossé.
La spécificité du commerce international et ses exigences nécessitent qu'on distingue les politiques visant les affaires internes et celles concernant les affaires internationales. Les Japonais, un peuple particulièrement jaloux de sa spécificité, l'ont compris et le résultat positif de leur politique internationale est évident.
Les gens d'affaires ont l'obligation de soutenir l'économie du pays, notamment en obtenant leur part du marché international. Pour cela l'État a l'obligation de favoriser leur situation concurrentielle, à tous les niveaux, y compris celui de la langue du commerce international. Les entreprises doivent être capables, sans contraintes, d'offrir des services et de négocier des contrats avec des partenaires étrangers dans des langues étrangères. Pour cela elles doivent pouvoir compter sur une infrastructure privée et publique en langues étrangères. Les Québécois qui maîtrisent admirablement les langues et les marchés étrangers sont déjà nombreux. Les nouveaux Québécois ajoutent à ces atouts et multiplient les chances.
b. Les Québécois du Moyen-Orient arabe
L'honorable Jules Deschênes a défini la minorité comme étant «un groupe de citoyens d'un État, en minorité numérique et en position non dominante dans cet État, dotés de caractéristiques ethniques, religieuses ou linguistiques différentes de celles de la majorité de la population, solidaires les uns des autres, animés, fût-ce implicitement, d'une volonté collective de survie et visant à l'égalité en fait et en droit avec la majorité.»4
Il a aussi étudié les deux solutions possibles:
Si le groupe minoritaire tient à son particularisme, il a la tendance à choisir une approche qui le conduira ou bien à une association fédérale ou bien à l'autonomie et à la sécession. La majorité des Québécois francophones semble aujourd'hui glisser vers cette dernière alternative quant à ses relations avec le Canada, après avoir vainement tenté la première.
Si le groupe minoritaire ne tient pas à son particularisme, il peut vouloir se fondre dans la société ambiante. C'est alors une approche sociale qui prévaudra et les mesures de non-discrimination contribueront à la fusion des divers éléments de la société.
Les membres de la communauté arabe du Moyen Orient sont un exemple particulièrement édifiant d'immigration réussie au Canada.
Que nous soyons Libanais, Syriens, Égyptiens, Palestiniens ou autres, d'origine arabe ou non, chrétiens, druzes ou musulmans, nous avons, vécu ensemble depuis le début des temps dans une région ouverte aux mélanges de civilisations, Nous avons eu des moments heureux et des périodes tragiques dont les siècles de domination ottomane ne sont pas les moindres. Notre pouvoir de survivance et notre aptitude à rebondir sont légendaires.
Nous ne sommes pas des aventuriers mais des peuples d'immigrants entrepreneurs qui n'ont pas peur de l'Étranger. L'Amérique latine, les États-Unis, l'Afrique, l'Australie et le Japon, sans compter les différents pays d'Europe, comptent des milliers de nos ascendants.
Les causes qui nous ont poussés à quitter nos pays d'origine sont diverses. Les uns, ambitieux, ont cherché volontairement des horizons nouveaux où ils pouvaient mieux exploiter leurs talents. D'autres ont été attirés par la dignité et la liberté que seuls des régimes démocratiques peuvent assurer. Un bon nombre a fui l'intolérance et la violence et opté pour un havre de paix. Quelles que soient les causes originaires, nous avons tous librement choisi notre pays d'adoption et nous y sommes venus en connaissant ses avantages et ses inconvénients. Peu d'entre nous, du moins parmi les nouveaux, peuvent prétendre S'être trompés sur les personnes ou les lieux.
La communauté syrolibanaise au Québec est très ancienne. Son ancêtre, Ibrahim Abi Nader, est arrivé à Montréal en 1866, avant la naissance du Canada actuel et il a été rejoint rapidement par de très nombreux compatriotes qui sont encore ici. Nos églises Sont plus que centenaires. Ceci a permis à Georges Karam d'avancer l'hypothèse que le Liban a donné au Canada son premier immigrant d'origine autre qu'européenne.5
Les vagues d'immigration du Moyen-Orient Arabe se sont accélérées dans les trois dernières décennies. Des dizaines de milliers d'entre nous - 12 407 Libanais en 1990 seulement (soit 11% de l'ensemble et le troisième groupe en importance après les immigrés de Hong Kong et de Pologne) - ont répondu aux appels répétés du Canada et, plus récemment, à la publicité du Québec, qui voient en nous des éléments valables et enrichissants. Aujourd'hui, nous sommes actifs dans tous les domaines et déjà nos enfants n'ont pas de problèmes d'identité. La communauté du Moyen Orient arabe a aussi fourni au Canada et aux Provinces, de nombreuses figures publiques, de nombreux députés, un premier ministre, un ministre fédéral et un ministre québécois. Un de ses membres de souche récente a même organisé un célèbre «Mouvement dignité» pour aider une région défavorisée à se prendre en main. Nous pouvons être fiers que Statistiques Canada place les membres de notre communauté en tête de liste des Québécois diplômés, avant les anglophones, les francophones et tous les aflophones.
L'immigration syro-libanaise se caractérise par l'absence totale de la maladie du ghetto qui atteint d'autres communautés. L'expérience nous apprend d'ailleurs que l'isolationnisme de certains de nos membres nouvellement arrivés est circonstanciel et temporaire, Ils sont encore déstabilisés et leur repli ne constitue aucunement une caractéristique ethnique. Une fois leurs besoins vitaux assurés, ils suivront les exemples des autres et développeront leurs nouveaux réseaux de relations.
Les Québécois du Moyen Orient refusent le statut de minoritaires. Ils se considèrent Québécois de droit. À l'être individuel, comme chaque Québécois plus ancien, ils ont la liberté d'opter pour la solution politique de leur choix et peuvent appartenir au parti politique qui leur convient le plus.
Sous le prétexte facile de la protection du public, certaines corporations protègent abusivement leurs membres contre le risque imaginaire que représenterait l'arrivée de professionnels étrangers. On ne peut pas demander à un partenaire de prendre le risque de l'intégration sans lui permettre de jouir de ses avantages.
VI. Les conditions de la cohabitation
Les premiers immigrants arrivés du Moyen-Orient, au siècle dernier, avaient la conviction d'immigrer en «Amérique» et s'étaient installés au Québec à un moment où la question du français se posait peu. Ceux d'entre nous qui vivaient dans un milieu francophone ou qui sillonnaient en tant que colporteurs les villages du Québec se sont adaptés à la situation et sont aujourd'hui assimilés.
Les nouveaux Québécois ont choisi de venir «au Canada», mais leurs penchants linguistiques et culturels les attiraient naturellement au Québec. Ils ne pouvaient pas imaginer que la situation évoluerait au point qu'ils soient un jour appelés à vivre le dilemme de nombreux Québécois, dont le professeur Léon Dion, qui avoue que «lorsqu'il pense au Québec sa patrie, il sent battre son coeur mais quand il s 'agit de son pays, le Canada, c'est surtout à sa raison qu'il fait appel».
Les Québécois de souche récente doivent être des patriotes et avoir un élan de coeur envers leurs compatriotes de plus vieille souche. C'est une vertu morale qu'on s'attend à voir pratiquer par tout membre d'une même patrie.
Le nationalisme marque une amplification de cette vertu. À la limite, il devient un culte, une doctrine ou une idéologie. La grande majorité des Québécois est patriote. Parmi eux, il y a de très nombreux nationalistes. Peut-on exiger des nouveaux patriotes qu'ils soient nationalistes'? Doit-on les forcer à choisir entre leur coeur et leur raison?
Le Québec et le Canada vivent la crise la plus grave de leur existence. Chaque Canadien, chaque Québécois, qu'il soit de vieille ou de nouvelle souche, doit faire sa part pour que la meilleure Solution Soit trouvée dans le meilleur intérêt de tous. On doit mériter son pays.
Les Québécois de nouvelle souche désirent d'abord penser à leur famille et lui assurer le meilleur avenir. Celui qui leur garantit une vie digne dans un pays démocratique. Cette fidélité ne peut être concevable qu'en étant d'abord fidèle à leur société d'adoption, celle du Québec.
Mais cette fidélité ne peut être gagnée que si en plus d'être intégrés socialement, ils le sont aussi professionnellement, c'est-à-dire acceptés dans les faits et non seulement en droit.
Or, pour de très nombreux nouveaux Québécois, la discrimination prend la forme du refus du statut professionnel auquel ils ont droit. Les corporations professionnelles au Québec sont cloisonnées. Elles se battent entre elles, pour assurer à leurs membres l'exclusivité des activités à un moment où le découpage ancien ne correspond plus à la réalité ou aux besoins.
Sous le prétexte facile de la protection du public, certaines corporations protègent abusivement leurs membres contre le risque imaginaire que représenterait l'arrivée de professionnels étrangers. On ne peut pas demander à un partenaire de prendre le risque de l'intégration sans lui permettre de jouir de ses avantages.
Il est de la responsabilité de tous les nouveaux Québécois d'agir.
Ils doivent mettre de l'ordre dans leur propre milieu et imposer aux leurs une autodiscipline et une règle de vie. La vue à la télévision, occasionnellement, d'images de jeunes incultes se vantant avec un affront qui dépasse l'insolence de rejeter le Québec, sa langue et sa culture qu'ils refusent ou qu'ils n'ont pas eu le temps de connaître, est choquante. Les parents de ces jeunes doivent leur apprendre que dans leur pays d'origine ils n'auraient probablement pas eu l'occasion de faire des critiques, même positives, ni même de simples suggestions. Abuser de la démocratie est un signe de bêtise.
Il est aussi choquant de constater que certains groupes, d'adultes cette fois, profitent de la moindre occasion pour étaler, sans retenue, leur impatience de retourner «chez eux». Plusieurs de ces personnes ne réalisent pas qu'elles se parjurent après avoir juré fidélité à leur pays d'adoption. Repartir avec sa nouvelle citoyenneté et ses multiples avantages en poche n'est pas un acte de courage dont on fait étalage.
La Communauté du Moyen-Orient arabe est bien placée pour intervenir dans le débat actuel sur l'avenir du Canada. Il revient à son élite, à ses intellectuels, à son clergé et à ses clubs social, d'agir au niveau de tout Canada pour expliquer aux autres, la position du Québec.
Notre Communauté est intégrée à la majorité des Provinces. Elle est connu pour sa neutralité ou tout a moins pour sa discrétion politique. Elle doit mettre à la disposition du pays son énorme réseau de plusieurs centaines de milliers de personnes. Personne ne conteste nos droits civils et politiques Il est temps que nous nous en prévalions. Nous avons démontré que nous étions des déterministes en affaires Il est temps que nous combattions notre fatalisme poli tique.
Notre silence sera bientôt suspect et nous aurons sur la conscience de nous être tus.
Pour leur part, les Québécois francophones de vieille souche doivent comprendre ceux d'entre nous qui sont silencieux. Le débat est sérieux et il nécessite une connaissance profonde des enjeux. Une réaction improvisée par des personnes n'ayant pas le recul nécessaire brouille le débat. Il faut de longues années avant de se sentir autorisé à avancer des opinions.
Les nouveaux Québécois ne vivent l'injustice ressentie par leurs compatriotes francophones qu'indirectement. Ils n'ont pas les mêmes raisons d'en vouloir aux anglophones ou aux autres Canadiens.
Les Néo-Québécois sont cependant inquiets. Ils appréhendent que dans un monde de décloisonnement, ils ne soient ramenés, eux qui sont souvent bilingues et biculturels et ouverts sur le monde, à un état de minorité unilingues et uniculturels.
Ils craignent, plus que toute autre chose, le repli, même temporaire. Ils veulent que leurs enfants soient équipés pour occuper leur place dans le monde de la concurrence internationale.
Le partage des aspirations Collectives ne doit pas envahir ni inhiber l'individu au Point de lui imposer une ligne de pensée uniformisée et standardisée. Si cette sphère privée est dépassée, la société vit un état pathologique où la liberté individuelle est bafouée.
Les nouveaux Québécois ont tout misé sur le Québec en le choisissant plutôt qu'en s'installant ailleurs au Canada. Ils sont aussi les plus respectueux de ses revendications légitimes et reconnaissent sans difficulté la société distincte dans laquelle ils se sont intégrés. Ils savent aussi qu'ils lui sont indispensables.
Les Québécois savent pour leur part, plus que quiconque, combien il est difficile de forcer une personne à modifier sa structure mentale. La contrainte psychologique n'est pas un remède aux maux sociaux. Elle ne fait que les occulter.
Si le rapprochement du Québec et du Canada s'avérait impossible et que le Québec choisissait l'indépendance, alors les nouveaux Québécois, comme les Québécois de vieille souche, auraient à faire des choix individuels. Si certains, probablement les moins enracinés, venaient à craindre pour leur liberté, ils pourraient, avec amertume, exécuter cette recommandation qu'Amin Malouf met dans la bouche de Léon l'Africain, qui dit à son fils:
«Où que tu sois, certains voudront fouiller ta peau et tes prières. Garde-toi de flatter leurs instincts, mon fils, garde-toi de ployer dans la multitude! Musulman, Juif ou Chrétien, ils devront te prendre comme tu es, ou te perdre. Lorsque l'esprit des hommes te paraîtra étroit, dis-toi que la terre de Dieu est vaste, et vastes Ses Mains et Son coeur. N'hésite jamais à t'éloigner, au-delà de toutes les mers, au-delà de toutes les frontières, de toutes les patries, de toutes les croyances.»6
Les autres, les Québécois de «souche intermédiaire», ceux qui ont investi d'eux-mêmes dans ce pays qui s'y sont intégrés et y ont fondé foyers et des entreprises, devront, comme tout autre Québécois, choisir individuellement leur camp, résister et se battre pour leurs idées dans le respect des règles de la démocratie et de la personne. Ils n'ont pas le droit d'abandonner.
Prions pour que le Canada retrouve sa sérénité et que le Québec obtienne ses droits dans la paix et le respect de tous ses citoyens, francophones, anglophones et allophones, et faisons nôtre cette devise optimiste que le professeur Dion dit être le leitmotiv de sa vie professionnelle ; «Bienheureux ceux qui commencent parce qu'ils croient et espèrent en ce qu'ils font et bienheureux ceux qui continuent toujours de commencer.»7
Une société vivante est une société qui évolue. Félicitons-nous de notre choix et prenons une part active à l'évolution du Québec et du Canada.
Notes
1) Éditions Anthropos, Paris, 1981
2) ABOU, Sélim, Immigrés dans l'autre Amérique, Plon, Paris, 1972 et Liban déraciné: Immigrés dans l'autre Amérique, Plon, Paris, 1978
3) Éditions Boréal, Montréal, 1988
4) DESCHÊNES, Jules, Qu'est-ce qu'une minaurité?, 27, C de D. 225, 1986
5) KARAM, Georges, «Liban, de la guerre à la paix: Rôle de la Communauté libano-canadienne dans l'aide internationales», Icône, janvier 1992
6) MALOUF, Amin, Léon l'Africain, Éditions J. C. Lattès, Paris 1986, p. 363
7) DION, Léon, Québec 1945-2000, Tome I, À la recherche du Québec, P.U.L., Québec,1987, p. IX |
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| Source |
| NABIL N. ANTAKI, «Québécois de vieille souche, nouveaux Québécois et Allophones: Réalités et perceptions», L'Agora, vol. 2, no. 4, Décembre 1994/Janvier 1995. |
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