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Mythe et doctrine des races chez Hésiode
Dossier: Hésiode
Charles Renouvier
Philosophe français (1815-1903), auteur d'une magistrale Philosophie analytique de l'histoire: les idées, les religions, les systèmes.
Texte
Le mythe des âges successifs de l'humanité, avec le symbole des métaux qui les figurent, vient, dans le poème des Travaux et des jours d'Hésiode, à la suite du mythe de Pandore, qui avait déjà trouvé placé dans la Théogonie; mais on ne saurait dire qu'il en soit le développement; car l'origine des hommes y est reprise à nouveau, et ils y sont présentés comme faits par Zeus en plusieurs races qui se succèdent sans se produire les unes les autres; en sorte qu'on n'a pas sous les yeux le tableau d'une marche continue, bien que la première soit la race d'or, et la dernière la race de fer, mais un assemblage de plusieurs états de la vie humaine dont chacun semble avoir été posé par le poète en rapport avec ce qu'une idée religieuse, l'expérience et la réflexion lui suggéraient comme probable en divers temps. On a voulu trouver dans cette théorie des races ou des âges, les traces de deux traditions opposées, l'une qui placerait l'homme dans un berceau divin de pureté, de bonheur et de paix, l'antre qui prendrait pied pour lui dans la sauvagerie. Mais cette hypothèse est arbitraire. La pensée de l'âge d'or domine le mythe et ne peut pas être écartée; elle est fondamentale; celle de la barbarie, car telle est la plus exacte qualification de l'âge d'airain, est précédée de celle d'un âge intermédiaire, l'âge d'argent qui ne vaut pas mieux, quoique différent; et ces deux âges sont suivis de deux autres, dont le dernier est le pire de tous, ce qui exclut l'idée de progrès, ordinairement liée, dans les systèmes, à l'hypothèse de l'origine placée dans l'état le plus bas. En réalité les cinq âges sont incohérents et représentent ce qu'on pourrait appeler les cinq catégories des races morales, suivant Hésiode: les heureux, les stupides, les barbares, les héros et les méchants. La religion lui fournit l'âge du bonheur et l'âge de l'héroïsme. L'observation lui suggère les trois autres.

Le début de la théorie offre une singularité où l'on ne sait s'il faut voir une naïve contradiction du poète, ou une altération du texte. Il commence par poser les dieux et les hommes mortels comme ayant eu même origine (ce qui fut au reste l'opinion générale de la Grèce), et il poursuit en rapportant que «les Immortels habitants de l'Olympe firent d'abord la race d'or des hommes qui parlent». Mais la formule firent (ποίησαν) qui se répète pour les races successives, en s'appliquant aux dieux olympiens comme auteurs, pour les deux premières, à Zeus tout seul, pour les deux suivantes, cette formule n'est peut-être que l'expression religieuse voulue de la soumission universelle des êtres aux dieux. S'il s'agissait d'une création propre et directe, elle aurait l'inconvénient de faire attribuer aux Immortels la singulière fantaisie de ces productions variées dont la suite et la raison échappent. Le destin, ou, en langage moderne, l'inexplicable fait, devait paraître une réponse plus satisfaisante au problème de la diversité des races, à des penseurs étrangers aux idées pures de la création et de la liberté.

Cette race d'or, qui vint la première, vécut sous l'empire de Kronos, le maître en ce temps-là. Ses membres étaient mortels, mais ne connaissaient ni le travail, ni la douleur, ni la vieillesse et mouraient comme on s'endort. Ils jouissaient en commun, formant une société de bons êtres, des fruits abondants et spontanés de la terre. Après que la terre les eut recouverts, ils devinrent des Daimons par la volonté de Zeus, ces hommes excellents. «Vêtus d'air, ils vont par la terre, observant les actions bonnes et mauvaises, et accordant les richesses; car telle est leur royale récompense.»

Voilà l'idéal humain de félicité pure qui n'a jamais été mieux exprimé, soit qu'on l'ait placé à l'origine de notre espèce, ainsi qu'on l'a fait presque toujours, soit qu'on le transporte dans l'avenir, en violation de l'expérience de six mille ans sur l'incorrigibilité de l'homme. La race d'argent que, suivant Hésiode, les immortels ont faite, est, dit-il, très inférieure à la précédente. On dirait que le poète a voulu opposer à l'innocence intelligente et bonne l'innocence stupide et brutale de l'irresponsabilité, et peut-être marquer les effets du sommeil de l'âme sur le corps lui-même. Les hommes de cette race mettaient cent ans à croître et passaient de l'ignorance enfantine à la stupidité en atteignant l'âge pubère. À dater de ce moment, ils vivaient peu, accablés de douleurs à cause de leur sottise, injustes les uns envers les autres et n'honorant point les dieux bienheureux, ne leur sacrifiant point comme cela se doit. Zeus irrité les engloutit. Cependant on les nomme des mortels heureux, souterrains, et, en ce deuxième rang, ils sont encore honorés.

Après cette déclaration, qui est assez énigmatique, venant à la suite d'un triste portrait, le poète amène les hommes de la race d'airain, que Zeus, cette fois, a faits. L'usage des armes d'airain, avant l'invention du fer, nous fait prendre pied dans la réalité pour cette troisième race: «Leurs armes étaient d'airain et leurs demeures d'airain, et ils travaillaient l'airain, car le fer noir n'était pas encore.» Ils avaient le cœur dur, ne connaissaient que l'injure et les combats, leur vie était sauvage. Ils s'entre-tuèrent, la mort les dompta, tout terribles qu'ils étaient, et ils descendirent sans honneurs dans la demeure glanée d'Aïdes.

C'est ici que le respect de la tradition religieuse de l'âge héroïque impose au poète une nouvelle race qui, dans l'ordre des réalités, offre avec la précédente les ressemblances et les différences qui rapprochent les héros des brigands, ou qui les en séparent. Après que la terre eut caché la génération des hommes d'airain, Zeus fit la race divine, plus juste et meilleure, des héros qui sont nommés demi-dieux sur la terre immense. Ils périrent tous par la guerre, à Troie ou sous les murs de Thèbes aux sept portes. Mais Zeus leur a donné la vie et une demeure, loin des immortels, aux extrémités de la terre, où Kronos règne sur eux; et ils habitent paisiblement les îles des bienheureux, sur les bords de l'Océan, et, trois fois l'année, les champs fertiles produisent pour eux des fruits doux comme le miel.

Oh! que n'ai-je pu vivre avant ou après le temps de la cinquième race des hommes! Cette exclamation commence le tableau du dernier âge: «C'est maintenant la race de fer; les hommes, ne cesseront d'être accablés de travaux et de misères pendant le jour, ni d'être corrompus pendant la nuit, et les dieux leur prodigueront les amères inquiétudes. Cependant les biens se mêleront aux maux. Mais Zeus détruira aussi cette race d'hommes, après que leurs cheveux auront blanchi.» Il semblerait, puisque Hésiode regrette de n'avoir point dû naître ou plutôt, ou plus tard, qu'il n'excluait pas l'espérance d'un avenir meilleur; c'est cependant au futur qu'il met, en terminant, la peinture d'un âge où il n'y aura plus ni piété, ni bonté, ni justice sur la terre. Aidôs (le respect, la honte) et Némésis (la vindicte) s'envoleront auprès des Immortels, «et les douleurs resteront aux mortels; il n'y aura plus de remède à leurs maux.»

Source
CHARLES RENOUVIER, "Le polythéisme systématisé des Grecs", in Philosophie analytique de l'histoire: les idées, les religions, les systèmes, t. I, Paris, éd. Leroux, 1896-1897, p. 285 et suiv.
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Genre de texte
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Secteur
Religions
Discipline
Sciences religieuses
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Dernière mise à jour: 05/20/2006
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