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Les invasions barbares
Dossier: Denys Arcand
Jean-Philippe Trottier
Collaborateur à L'Agora
Présentation
Cette critique, écrite il y a plusieurs jours, rejoint celle de Jean Larose, parue aujourd'hui le 26 mai dans Le Devoir: «Ce film combine curieusement nihilisme et sentimentalisme. [...] Il a la facture d'un téléroman.[...] C'est un film sur la mort qui ne prend pas la mort au sérieux.»

Extrait
«L'émotion y est certes palpable, trop même, et réduit d'autant le ressort dramatique. Nécessaire à bien des égards, elle est un peu collante et rappelle l'atmosphère du téléroman. Trop descriptive, trop réaliste, l'histoire souffre de cette absence de distance qui permet au spectateur d'élaborer sa réponse propre. La scène qui voit Rémy se faire euthanasier et embrasser une dernière fois par ses amis, son fils, et sa fille (par satellite et ordinateur portatif car elle est en voyage sur un océan lointain) manque de profondeur et de crédibilité car le radicalisme de la mort est évacué; la fin du film aurait pu souligner le deuil : au lieu de cela, chacun se sépare pour retrouver sa vie normale, un peu comme si rien ne s'était passé.»


Texte
Dix-sept ans après Le Déclin de l'empire américain, le cinéaste québécois Denys Arcand nous revient avec Les Invasions barbares. Le titre provient d'un commentateur de télévision qui, évoquant les attaques menées contre les grands empires de l'histoire, baptisait ainsi les attentats du 11 septembre 2001. Invasions puisque les barbares ont frappé le cœur de l'empire, les tours du World Trade Center.

Rémy, ancien professeur d'université et coureur de jupons invétéré, se retrouve à l'hôpital atteint d'un cancer. Se succèdent à son chevet ses nombreuses maîtresses, son ex-femme, quelques élèves, ses amis et surtout son fils Sébastien. Ce dernier, qui a résolument opté pour une carrière non intellectuelle d'opérateur financier, revient de l'étranger sur l'insistance de sa mère. Le conflit entre lui et son père est total, à l'image de la cassure entre la génération des baby boomers et la suivante.

Sébastien surmontera peu à peu son rejet d'un père qu'il condamne, mais dont la paternité s'était malgré tout manifestée naguère, et usera de son charme, de son intelligence et de l'argent que lui procure son travail lucratif pour adoucir les derniers instants de celui-ci. Il le tire de l'enfer quasi kafkaïen du milieu hospitalier québécois pour le placer dans une chambre simple, fera venir les amis d'antan dispersés un peu partout, lui procurera illégalement de l'héroïne pour calmer ses douleurs et le mènera pour son dernier souffle au bord d'un lac qu'il a tant aimé.

Le constat de Denys Arcand est lucide. Une génération est en déclin, elle a tout eu, la sécurité d'emploi, la libération sexuelle, l'accès à la grande culture, l'affranchissement face au pouvoir de l'Église, l'argent, les soins de santé. Elle a changé de combats comme on change de chemise : tiers-mondiste, elle est devenue communiste, anti colonialiste, maoïste, féministe, indépendantiste, relativiste et, ajoute l'ami homosexuel revenu de sa planque à Rome, crétiniste. La génération de Sébastien n'a pas lu un livre, n'est pas social-démocrate, est rentrée dans le moule capitaliste et a jeté aux orties tous les idéaux des parents. Certains traînent leur mal d'être de drogue en drogue. Une génération vieillissante inconséquente et pontifiante dresse un bilan assez sombre face à une autre désabusée, blessée et qui semble ne rechercher que la stabilité financière, affective ou hallucinogène. Ajoutons qu'Arcand a pris soin de nuancer son propos et il montre bien que les baby boomers, même s'ils n'ont pas été à la hauteur de tout ce qu'ils ont reçu et claironné, et ont souvent manqué de caractère, ont tout de même vécu la complicité des combats communs.

C'est donc le fils mercantile qui sauvera la relation avec le père cultivé et idéaliste.

Jusqu'ici, il n'y a rien à reprocher au scénario. L'histoire est plausible, vraie même. Elle est extrêmement touchante et l'on se prend à verser quelques larmes ici et là. Le jeu des comédiens y est pour beaucoup et Arcand a réuni ici une brochette convaincante : Dominique Michel, Rémy Girard (le père), l'humoriste Stéphane Rousseau (le fils), Pierre Curzi, Sylvie Drapeau, Markita Boies, Yves Jacques, Louise Portal, etc. Plusieurs sont les mêmes que dans Le Déclin. La musique épouse par ailleurs l'atmosphère mélancolique générale. Quelques instants, quelques paysages, certains dialogues rappellent même le Bergman de La Sonate d'automne. Arcand a également su tempérer son constat mi-figue mi-raisin en soulignant une certaine qualité d'amitié qui unit tous ces quinqua ou sexagénaires, faite de bonne chère, de débauches communes et de propos délicieusement grivois (cf. l'allusion hilarante au président français Félix Faure, mort alors que sa maîtresse lui prodiguait certaines délicatesses érotiques et dont le Tout-Paris de l'époque avait fait ses gorges chaudes en disant que «voulant être César, il ne fut que Pompée»). Et c'est peut-être cette forme d'agapê débonnaire qui sauve cette génération et constitue une des qualités du film.

Mais on se serait malgré tout attendu à plus, compte tenu de la gravité du sujet, de l'actualité du propos et de la qualité des acteurs. Il manque aux personnages une épaisseur psychologique qui fait que personne n'évolue vraiment. Le film hésite entre le tragique et le mélodrame sans que l'on sache vraiment quel parti prendre. L'émotion y est certes palpable, trop même, et réduit d'autant le ressort dramatique. Nécessaire à bien des égards, elle est un peu collante et rappelle l'atmosphère du téléroman. Trop descriptive, trop réaliste, l'histoire souffre de cette absence de distance qui permet au spectateur d'élaborer sa réponse propre. La scène qui voit Rémy se faire euthanasier et embrasser une dernière fois par ses amis, son fils, et sa fille (par satellite et ordinateur portatif car elle est en voyage sur un océan lointain) manque de profondeur et de crédibilité car le radicalisme de la mort est évacué; la fin du film aurait pu souligner le deuil : au lieu de cela, chacun se sépare pour retrouver sa vie normale, un peu comme si rien ne s'était passé.

Il manque au fond à ce film, comme à la génération qu'il dépeint, une dimension tragique et cathartique. C'est peut-être le reproche inexprimé de la nouvelle génération des golden boys et des héroïnomanes qui auraient souhaité que leurs parents eussent davantage de caractère et moins de légèreté pour leur transmettre un passé et une ossature, pour les prendre au sérieux. Les Invasions barbares est un bon film appelé à décrire un destin mais qui s'est contenté de raconter une histoire émouvante.

En dépit de ces faiblesses, je recommanderais ce film à quiconque voudrait étudier notre époque et notre société. Sa valeur sociologique et ses conclusions nuancées sont indiscutables. Reste à voir la façon dont il vieillira.

Source
L'Agora, Vol. 10 No 1.
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Genre de texte
Article
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Dernière mise à jour: 05/25/2006
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