 |
|
| Le dénonciateur |
|
 |
| Remy de Gourmont |
| Écrivain français mort en 1915. |
 |
 |
 |
|
|
| Texte |
C'était une des vilaines choses de l’admirable civilisation romaine impériale, que la dénonciation y fût admise florissante et fructueuse. L’empereur, c’est-à-dire l’État, bénéficiait de la fortune du malheureux convaincu du crime vague de lèse-majesté, mais le dénonciateur en recevait une partie. Ni son acte ni ses profits ne disqualifiaient le delator, car il était hypocritement convenu qu’il n’avait parlé que pour le bien public. Je ne sais pas ce que peut rapporter de nos jours une dénonciation; cela dépend sans doute de l’importance du service rendu à la police. Rien de plus naturel. Il est naturel aussi, car nous avons acquis certaines délicatesses, que le délateur moderne encoure le mépris public. C’est l’inconvénient d’un métier qui offre à ceux qui l’exercent avec froideur certaines compensations. Le délateur se confère en effet une sorte de magistrature soudaine et puissante. Il est celui qui met en marche le mécanisme cruel des lois pénales, il devient en quelques minutes, par son acte même, accusateur, juge et bourreau. Comme il serait intéressant de pouvoir observer le délateur au moment où, épelant avec frémissement tel prospectus suspect, il découvre le trait qui permet la plainte au parquet! On verrait dans ses gestes, on lirait sur son visage quelque chose de la joie d’un gueux chercheur de poux. Et c’est bien sous cette apparence que je me peins le dénonciateur : c’est un chercheur de poux. Il paraît que des gens s’assemblent pour pouiller en commun la littérature et l’art, et cela complète la ressemblance avec les mœurs de ce qu’il y a de plus dégradé, de ce qu’il y a de simiesque dans l’humanité. Cependant le délateur parfois prétend n’obéir qu’à des mobiles élevés; il protège la morale. Mais on ne voit pas bien ce qu’il peut y avoir de particulièrement élevé dans une religion ou dans une morale qui encouragent à la délation. Rien de plus relatif que l’élévation; les âmes hautes et les âmes basses n’en jugent pas de même.
Retenons cependant ces mobiles, religion morale; ils permettent de séparer les délateurs en deux classes, de distinguer entre la sordide « casserole » et le dénonciateur piétiste. L’un obéit à des besoins, l’autre à sa conscience. Voilà la différence. On la trouvera énorme ou minime, selon le degré de pudeur dont on est capable. Ni le désintéressement ne suffit à légitimer un acte, ni l’intérêt ne suffit à le flétrir. La beauté ne devient pas laide pour avoir été vendue, et la laideur n’en est pas plus belle pour s’étaler sans but commercial. Quel que soit son mobile, la délation est un acte laid. Le magistrat, proprio motu, poursuit l’auteur d’un de ces papiers si bêtement appelés pornographiques (quand il y a dix mots français pour dire la même chose); c’est un malheur dont la victime n’a que tout juste le droit de se plaindre. La victime a couru volontairement un risque et le magistrat a fait son métier. Ce sont les relations du chasseur et du gibier, relations normales et qui ne comportent que deux dénouements, également rigoureux. Je n’aurai aucun mépris ni pour le chasseur ni pour les chiens qu’il nourrit et qu’il dresse. Mais que dire du chien volontaire, de l’auxiliaire bénévole de la police? Rien de plus que ce que dirait un Monsieur Monod lui-même des familiers du Saint-Office, des auxiliaires de l’Inquisition. |
 |
| Source |
| source: Remy de Gourmont, «207. Le dénonciateur», Épilogues. Deuxième série. 1899-1901. Réflexions sur la vie. Reproduit à partir de la sixième édition (Paris, Mercure de France, 1923, p. 315-317). |
|
|
 |
|
|
 |
 |
 |
|
 |
|
|
|
 |
 |
 |
 |
 |
 |
 |
 |  | Autres textes de cet auteur |
|  |
|
| Un esprit libre, Théophile Gautier | | On a donc raison de s'occuper enfin de Théophile Gautier et de mettre enfin à leur vraie place l'homme qui fut admirable et son œuvre d'écrivain, qui est belle et durable en plusieurs de ses parties. | | Le critique médiocre | | médiocrité, jalousie, dégradation, mépris, laideur | | C'est là, vers la faute, vers la tache, vers la plaie, que le médiocre, comme une mouche, vole avec certitude | | La fin du droit de vaine pâture | | propriété, droit de propriété, Révolution française, Code civil, bourgeoisie, espace commun, domaine public | | En coupant ces liens, la Révolution affirma le caractère inviolable et absolu de la propriété et, ses enfants bien pourvus, forgea les portes de fer du célèbre Code. | | Les Histoires Sand | | héritier, héritage, droit moral, propriété intellectuelle, scandale | | Ils sont vraiment délicieux, ces héritiers pour qui une gloire - ou une réputation - est une maison de rapport, une ferme, un bateau de commerce, et qui ne permettent pas qu'on dise que la maison est laide, la ferme sale, le bateau avarié ! | | Pagello | | Alfred de Musset, romantisme, passion amoureuse, Venise | | Avec sa tête innocente de brebis berrichonne, George Sand était une créature fortement sexuée; nul mâle ne lui était indifférent, mais elle préférait ceux qui, aux larges épaules, joignaient le talent d'unir leurs soupirs à son bêlement sentimental. | | George Sand et l'amour romantique | | Alfred de Musset, romantisme, passion, amour | | Les anciens craignaient la tyrannie de l’amour. Pour employer les expressions de Stendhal, ils accueillaient avec joie l’amour-goût, mais redoutaient, comme un mal divin et terrible, l’amour-passion. Il y a beaucoup de nuances entre ces deux amours. | | Les amours de Chopin et de George Sand | | Frédéric Chopin, romantisme, passion amoureuse, passion, condition féminine | | Chopin s’abandonna, non sans souffrir. Il est la femme. Il a des scrupules, et parfois des remords. Il songe à sa famille, dont il a peur. Les premières années de cette liaison cependant ne le troublèrent pas au point de contaminer sa musique. | | Ce qu'est la sympathie | | amour, passion, haine, sentiment, jalousie | | Connaissez-vous la sympathie ? | | L'imagination et la douleur | | souffrance, sensibilité, imagination, bourreau, torture, sévice | | La faculté de souffrir, comme celle de jouir du reste, est inégalement répartie entre les hommes. Il ne semble pas que cela tienne à une disposition particulière du système nerveux : le fait est plutôt imputable à l’imagination. | | Rivarol | | Critique, critique littéraire, esprit, Révolution française, langue française, souveraineté, réaction, monarchisme, Louis XVI, contre-révolution, ironie, Voltaire, Mirabeau, Hippolyte Taine, Dante, écrivain, milieu littéraire, écrivains français, traduction | | « (...) lui seul a ce talent, qu'on a parfois imité en vain, de décerner ces éloges qui laissent perplexes, soit par leur énormité, soit par leur tour équivoque. (...» |
|
 |
|
 |
 |  | Autres documents associés au dossier Délation |
|  |
|
| Le dénonciateur | | Remy de Gourmont | | dénonciation, justice, crime, censure | | C'était une des vilaines choses de l’admirable civilisation romaine impériale, que la dénonciation y fût admise florissante et fructueuse. | | Le métier de délateur | | Remy de Gourmont | | police, loi, gouvernement | | Le métier de délateur n’est pas très estimé en France, sans doute parce qu’il est trop facile, trop à la portée du premier venu; sans doute aussi parce que la nation n’est pas disciplinée. |
|
|