L'Encyclopédie de L'AGORA

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Histoire de l'Internet

par Jacques Dufresne

L'ordinateur, hybride de l'esprit de l'homme et de son système nerveux. Ligne du temps



D'un côté, les philosophes mathématiciens: Pascal, Leibniz, Boole, de l'autre les physiciens qui ont découvert les lois de l'électromagnétisme: Oersted, Arago... L'ordinateur naîtra de la rencontre de ces deux séries parallèles d'événements.

Progéniture de l'union du software et du hardware, l'ordinateur est le duplicata formaliste de l'être humain: y règne l'esprit pur, coupé de l'âme, de l'affectivité, du sensible, puis jumelé à une matière n'ayant rien de vivant ni de charnel: des fils et des circuits rappelant ceux du système nerveux.

D'où sa puissance et la fascination qu'il exerce: pendant trois siècles, quelques-uns des plus grands esprits d'Occident se sont employés à fabriquer séparément son esprit et son corps. Au XXe siècle, on les a soudés l'un à l'autre. Le voilà sous nos yeux ce double, le voilà même lié, mieux que les hommes ne le sont entre eux, à tous ses homologues de la Planète, créant ainsi une communauté de machines parfaitement harmonisées. En l'ordinateur s'accomplit une étape importante du grand rêve de la modernité occidentale: l'homme-machine.

La vision mécaniste du monde ­ l'idée que non seulement l'univers physique, mais encore la vie, y compris celle des animaux et du corps humain, appartiennent à l'ordre du mécanique ­ a imprégné l'Occident depuis la Renaissance. Au moment où, pour se préparer à mourir, l'empereur Charles Quint s'est retiré au Monastère San Jeronimo de Juste, il n'a conservé auprès; de lui que son plus fidèle serviteur, un homme capable de fabriquer non seulement des horloges, mais encore toutes sortes d'appareils d'une étonnante complexité. L'idée d'une machine intelligente, appelée robot, a même des origines plus anciennes encore. On l'évoquait déjà dans la Grèce antique. D'ailleurs Héphaïstos, le dieu du feu, avait selon la légende construit des tables à trois pieds munies de roulettes qui pouvaient aller et venir d'elles-mêmes dans les palais des dieux.

L'envers du mécanisme et du formalisme: le complexe d'Héphaïstos. C'est la maîtrise du formalisme par l'homme, et son aptitude à naviguer dans la haute abstraction, qui a rendu l'ordinateur possible. La vision mécaniste du monde n'en est qu'un aspect.

Rien n'illustre mieux que le rapport au temps le glissement des mentalités vers ce formalisme. En 1582, un ajustement du calendrier a fait disparaître dix jours pendant l'année. "Ce néanmoins, nous dit Montaigne, il n'est rien qui bouge de sa place; mes voisins trouvent l'heure de leurs semences, de leur récolte, l'opportunité de leurs négoces, les jours nuisibles et propices, au même point justement où ils les avoyent assignez de tout temps; ny l'erreur ne se sentait en notre usage; ny l'amendement ne s'y sent".

On se situait dans le temps immédiat par référence aux saisons et dans le temps lointain par référence à un événement concret. On disait par exemple qu'un tel était né à l'occasion de la prédication de la première Croisade. Aujourd'hui le temps vécu est celui des chiffres, le temps du calendrier et des montres. On bouleverserait tout, même dans le monde rural, si on supprimait dix jours dans une année.

Notre expérience du temps chiffré nous permet de comprendre la définition que Ludwig Klages donne du formalisme: "Le signe domine le signifié, et la pensée par signes purs remplace la pensée par unités significatives, et même la pensée par concepts".


Ludwig Klages1
Klages a aussi mis en évidence le fait qu'à partir du XVIIe siècle, le formalisme s'est imposé simultanément dans quatre grands domaines différents: la finance, les mathématiques, la technique et le sport. À propos de la bourse, il affirme: "Les chiffres y signifient bien quelque chose (terre, pétrole, machines, chemins de fer, ouvriers, etc.) mais ce sont eux qui vivent dans le cerveau des lutteurs d'une vie souveraine et non leur valeur significative. Et c'est pourquoi des batailles engagées pour des chiffres peuvent décider en un clin d'oeil du sort de millions d'hommes". Dans le monde du sport, ce sont les statistiques concernant les records qui vivent d'une vie souveraine. Klages, qui écrivait ces lignes au début de notre siècle, a prévu l'avènement de l'ordinateur, qu'il identifie déjà comme étant le parfait formaliste. "Le but de la pensée formaliste, c'est: des résultats de la pensée atteints sans l'effort de la pensée, des réponses trouvées sans l'intermédiaire de la recherche, la domination de l'Esprit établie sans le moyen et l'instrument de la conscience, qui dépend toujours pour une part de la Vie. Sans doute, le parfait formaliste serait un appareil de précision sans conscience, capable d'une variété de réactions inquiétante et qu'on pourrait alors composer, soit dans un atelier de construction, soit dans un alambic, comme un homonculus". Que sera l'homme devenu après un siècle de symbiose avec le parfait formaliste? Les coups de fils retentiront-ils comme des coups de fouet?
Les principes de la caractérologie, Delachaux et Niestlé, Genève, 1950

Le complexe d'Héphaïstos.2
L'imaginaire lui-même, cet humus intérieur, est désormais imprégné par la machine. Dans L'Enfant-machine, le psychiatre Claude Allard écrit: "Les appels déchirants des enfants en mal d'être aimés nous disent: Je ne suis pas une machine, un robot." De plus en plus, constatent les pédo-psychiatres, la présence dominante dans la vie de l'enfant est celle de la machine: robots de la clinique, robots de la cuisine, des bandes dessinées, de la télévision, gestes robotisés des gardiennes de passage, des parents affairés. Le docteur Allard appelle "complexe d'Héphaïstos" les troubles psychiques résultant de cette empreinte. Héphaïstos, le forgeron, le mécanicien de l'Olympe, est ce dieu boiteux, malheureux en amour, pauvre sur le plan affectif qui, par rancoeur, s'est spécialisé dans la fabrication des robots, notamment de la célèbre femme en or, et de pièges mécaniques à l'aide desquels il se venge des êtres outillés des armes de Cupidon.
L'enfant machine, Balland, Paris, 1986

1980
Une passerelle est jetée entre le réseau ARPANET et le CSNET. La jonction de ces deux grands réseaux signifie en quelque sorte la naissance d'Internet, ou le réseau des réseaux.

1981
Les Français découvrent l'univers de la télématique avec Minitel.

Lancement de BITNET ("Because It's Time Network"), un réseau coopératif largement subventionné par IBM, qui espérait concurrencer la combinaison UNIX-TCP/IP. Le réseau est enrichi par le logiciel Listserv, qui permet de gérer facilement les échanges entre groupes de discussion, d'employer des listes d'envoi pour la diffusion de messages.


1982
Les protocoles TCP et IP (Internet Protocol), sont adoptés officiellement par par la Défense américaine pour le réseau ARPANET, qui accepte de les distribuer gratuitement sur le réseau.

- L'expression "internet" sert à désigner un ensemble de réseaux connectés entre eux, et "Internet" l'ensemble des réseaux utilisant les protocoles d'échanges TCP/IP.


1984
Introduction du système d'adresse numérique par domaines (DNS, Domain Name Server). Un "domaine" désigne un groupe d'ordinateurs hôtes ou de réseaux locaux relevant d'une même entité administrative, d'une université par exemple.

Le Japon se dote d'un réseau, le JUNET (Japan Unix Network).


1986
La National Science Foundation (É.-U.) crée NSFNET, un réseau à très haut débit (doté à l'origine d'une puissance de 6 kbps ­ kilo bauds par seconde), pour permettre à l'ensemble de la communauté universitaire américaine d'accéder au réseau.

Cinq super-ordinateurs sont mis en service pour fournir la puissance nécessaire à un nombre de plus en plus élevé d'utilisateurs.

Le NNTP (Network News Transfer Protocol) est développé pour concurrencer les protocoles TCP/IP.

Le programme Mail Exchanger développé par Craig Partridge, permet aux utilisateurs qui n'emploient pas le protocole IP, de se prévaloir d'une adresse DNS.


1988
Un virus se propage sur le Net, contaminant 6,000 des 60,000 ordinateurs hôtes sur l'Internet.

1989
La puissance de NSFNET est portée à 1.544 Mbps.

Les fournisseurs de services européens forment le RIPE (réseaux IP Européens) qui assurera la supervision technique et administrative d'un réseau pan-européen.

Plusieurs réseaux provinciaux, dont le RISQ (réseau interuniversitaire scientifique québécois), Onet, réseau ontarien, ainsi que BCNet de la Colombie-Britannique, vont constituer le CA*Net, réseau pan-canadien basé sur le modèle américain du NSFNET.


1990
Création de l'Electronic Frontier Foundation, par Mitch Kapor.

Des chercheurs de l'Université McGill lancent ARCHIE, un logiciel de recherche de fichiers qui sondent périodiquement le contenu de plusieurs milliers de sites FTP.


1991
GOPHER, le premier logiciel de navigation et de recherche sur le réseau Internet, est mis au point par le service informatique de l'Université du Minnesota.

Le World Wide Web est développé en Suisse par le CERN, un centre de recherche en physique. Il s'agit d'une nouvelle interface graphique conviviale incorporant textes, images, sons grâce au langage SGML (Single Generalized Markup Language), dont l'équivalent sur l'Internet sera le HTML (HyperText Markup Language).

La puissance de NSFNET est portée à T3 (44.74 Mbps)

Diffusions des premiers messages documents audio et vidéo sur le réseau.


1993
Premières émissions de l'Internet Talk Radio.

Les grands organismes internationaux tels que l'ONU et la Banque Mondiale s'affichent désormais sur le NET.

Les états-Unis adoptent le "National Information Infrastructure Act".


1994
Avec l'introduction du feuilleteur Mosaic, puis de sa version commerciale Netscape, doté d'un interface graphique spectaculaire, qui intégre les ressources multimédias, le WWW connait une explosion absolument phénoménale.

La collectivité a maintenant accès à l'Internet, par le truchement des fournisseurs de services.


1996
Congrès de l'INET à Montréal, du 25 au 28 juin. Pour la première les questions sociales sont abordées lors de cet événement organisé chaque année par l'Internet Society.
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