L'Encyclopédie de L'AGORA

1995-96
Rapport sur les aspects historiques
Synthèse des aspects historiques
Rapport sur les aspects philosophiques
Synthèse des aspects philosophiques
1996-97
Rapport sur les aspects politiques
Synthèse des aspects politiques
Rapport sur les aspects sociaux
Synthèse des aspects sociaux
1997-98
Rapport sur les aspects culturels
Synthèse des aspects culturels
Rapport-synthèse sur les aspects culturels
Rapport sur les aspects éthiques
Synthèse des aspects éthiques
Synthèse sur les aspects éthiques II
Rapport sur les aspects éthiques II

Rapport sur les aspects sociaux des inforoutes

Programme des séminaires sur les aspects sociaux des inforoutes (mai 1997)
Résumé des conférences, débats et réflexions
Annexe:

Jacques Dufresne, Le Québec et les inforoutes
Jacques Dufresne, Ellul le Newton de l'univers technique
Louis Fréchette, Originaux et détraqués (extrait)
Fabien Gélenne, La pédophilie sur Internet
Pierre Girardin, Le programme Ahmadti
Pierre Girardin, Nouveaux modes de services intégrant les nouvelles technologies de l'information
Pierre-Léon Harvey, Le projet social de la communautique
Andrée Mathieu, Le réseau socio-sanitaire québécois
Jean-Max Noyer, Numérisation du signe et histoire
Jean-Claude Rondeau, L'impact des NTIC sur la famille, l'école et l'Église


Programme des séminaires

Premier séminaire:

L'homme branché et la société
10-11 mai 97

Qu'est-ce qu'un rapport humain?

Pour juger de l'impact des NTIC (nouvelles techniques de l'information et des communications) sur nos sociétés, il faut savoir ce que c'est qu'un rapport humain. Ne l'aurions-nous pas oublié?

Conférencier: Jacques Dufresne, philosophe, essayiste, éditeur de L'Agora.

Les médias et les institutions

Les NTIC vont-elles avoir le même effet que la radio et la télévision sur les institutions comme la famille, l'école, les Églises?

Conf.: Jean-Claude Rondeau, professeur à l'École nationale d'administration publique, ex-président de l'Office de la langue française, ex-directeur général de la Commission des écoles catholiques de Montréal.

Le virtuel et les moeurs

Beaucoup de gens sont persuadés que certains suicides de jeunes, et pire encore certains crimes sordides et inexplicables, ne seraient pas sans rapport avec des habitudes prises dans l'atmosphère permissive du monde virtuel. Qu'en est-il précisément?

Conférencier: Maître Jocelyn Giroux, criminaliste.

La correspondance: renaissance ou déclin?

Est-il vain d'espérer que le courrier électronique donne lieu à une renaissance du genre épistolaire?

Conférenciers: Sylvie Chaput, Marc Chabot. Sylvie Chaput est traductrice et Marc Chabot est professeur de philosophie. Ils ont publié Les lettres sur l'amour aux Éditions Saint-Martin, Montréal 1985.


Deuxième séminaire:


Les réseaux : inertes ou vivants?
17-18 mai 97

Introduction à la théorie de la complexité

Prolongeant ses recherches sur la complexité et le chaos, Andrée Mathieu initiera les participants aux travaux des Capra, Varela et Maturana sur la notion de réseau vivant.

Conférencière: Andrée Mathieu, physicienne, chercheure autonome, collaboratrice de la première heure à L'Agora.

Les communautés virtuelles

Ersatz des communautés réelles? Ébauche d'un nouveau type de rapport humain devenu nécessaire? L'optimisme est de rigueur, si on veut surmonter les problèmes de passage d'une ère (celle de la télévision) à une autre (celle de l'après-télévision. Comme à chaque fois qu'une technologie majeure s'enracine, une chance nous est offerte de réaliser enfin l'idéal communautaire de fraternité.

Conférencier: Pierre-Léonard Harvey, professeur au Département des communications de l'UQAM.

Initiatives intéressantes sur le plan social

Conférencier: Pierre Girardin, directeur du RIAQ, le réseau informatique pour les aînés du Québec. Un groupe d'aînés intéressés par le développement du réseau Internet seront présents lors de la discussion.


Résumé
des conférences, discussions et réflexions autour des séminaires
sur les aspects sociaux des inforoutes

par Josette Lanteigne

"Se rappeler que les Bordelais, en structurant l'offre de leurs vins par des catégories claires,
ont favorisé l'accroissement de la demande."
(Jean-Claude Guédon)

Premier séminaire:

L'homme branché et la société

Introduction

On commence par rappeler le décor champêtre des lieux où se tiennent les séminaires de L'Agora, à Ways Mill's en Estrie. Les réunions ont lieu dans une salle communautaire très confortable, partagée par les anglophones et les francophones du village. Les repas se font le plus souvent au gîte L'Eau Vive, qui se trouve tout près. Les participants aux séminaires qui le désirent sont complètement pris en charge (repas et nuitée), et les séances de discussions alternent avec les promenades.

Rappelons également le contexte des séminaires sur les inforoutes. Le directeur de L'Agora fut invité, il y a de cela maintenant trois ans, à proposer un projet qui serait subventionné à même le Fonds de l'autoroute de l'information. On souligne qu'invitation fut faite à L'Agora, dont le directeur n'aurait pas osé se proposer lui-même. Le projet de recherche qui en est issu s'intitule Les inforoutes et l'avenir du Québec, et il devait éventuellement mener à des recommandations. Une de ces recommandations porte sur la création d'une Encyclopédie multimedia interactive sur Internet. Cette Encyclopédie nationale (puisque le plus grand nombre de collaborateurs est souhaité), sans se limiter au contenu québécois, chercherait à coordonner les connaissances qui y seraient présentées et d'y apposer un sceau de qualité.

Le rapport de recherche sur les années précédentes est disponible sur le site de L'Agora: http://agora.qc.ca/activ.html

On peut également y consulter un document d'information sur le projet en général. http://agora.qc.ca/projet.html

Voir également, en annexe, Jacques Dufresne, Le Québec et les inforoutes.

Qu'est-ce qu'un rapport humain?

Monsieur Jean-Claude Rondeau pratique le courrier électronique depuis 1984. Il n'a pas l'impression d'avoir à composer avec des rapports humains froids et distants, mais il estime plutôt avoir trouvé, avec d'autres collègues, un style de communication directe et efficace. Pour sa part, Jacques Dufresne est scandalisé par la page WWW des Caisses populaires Desjardins. Ce qui soulève l'ire du philosophe, c'est surtout ce que suggère la présentation graphique. Au premier plan, on a une espèce de robot sans sexe (ou vaguement de sexe féminin). Loin derrière le robot, dans le fond de l'image, un portrait du fondateur nous rappelle le lien au passé. Fini le temps des rapports humains entre les clients et les caissiers et caissières. De plus en plus, le guichet automatique se charge de toutes les manipulations. La situation que déplore Jacques Dufresne est celle de la disparition des emplois qui permettaient encore un échange entre les personnes, plus qu'une interaction de molécules.

Pour Jacques Dufresne, la déshumanisation est liée à la désacralisation. On fait intervenir l'éthique, le droit et les autres sciences humaines dans l'espoir de récupérer une humanité évanouie, mais c'est peine perdue car on ne fait par là qu'accélérer le processus. On pourrait être tenté d'associer ce phénomène de déshumanisation des rapports humains à la technique, et s'engager dans une critique de la technique à la Ellul. Cette piste a été examinée lors de l'étude des aspects philosophiques des inforoutes.

Voir en annexe Jacques Dufresne, Jacques Ellul, le Newton de l'univers technique.

Les médias et les institutions

Malgré les risques qui sont inhérents à l'avènement des nouvelles technologies, nous devrions être capables de les utiliser à bon escient, pour rendre meilleur un secteur de l'activité humaine.

Commençons par rappeler que la numérisation est ce qui a permis le saut technologique qui est au fondement de ce qu'on appelle les NTIC. Le télécopieur n'est pas une nouvelle technologie mais bien le numériseur (scanner), qui avec la traduction en langage binaire d'un document, permet de le soumettre rapidement et sans effort à un grand nombre d'opérations. Voir en annexe le texte de Jean-Max Noyer, "Numérisation du signe et histoire: Enjeux et propositions".

Un premier exemple de l'avantage qu'il peut y avoir à utiliser les nouvelles techniques émane du Conseil du Trésor. Une dizaine d'analystes y avaient pour tâche d'analyser l'ensemble des conventions collectives, sept ou huit mille pages en tout, pour harmoniser la politique gouvernementale, par exemple en matière de congés de maternité. On a décidé d'utiliser un logiciel d'analyse textuelle développé à l'UQAM, qu'on a appliqué aux conventions collectives. Inutile de dire que le travail s'est fait mieux et plus vite, et que l'équipe gouvernementale était mieux informée lors des négociations suivantes. Mais il y avait un prix à payer: de dix analystes, on est passé à deux et les autres ont dû être reconvertis à d'autres tâches.

D'autres exemples encourageants sont donnés, d'abord par le projet de Blacksburg aux États-Unis, où toute une communauté s'est retrouvée en réseau à partir de l'initiative de personnes âgées désireuses de surmonter les limites liées à la vieillesse grâce au courrier électronique, au commerce électronique, etc. Et les entreprises de la région apportent leur soutien au réseau communautaire.

Un autre exemple est celui du projet DO-IT pour étudiants handicapés, à l'Université de Washington: pour augmenter leur participation à certains programmes comme les mathématiques et la physique, on a créé un réseau qui leur permet notamment de s'inscrire en ligne. Les étudiants sont également jumelés à un mentor (qui peut être un professeur à la retraite ou encore actif à l'université), qui accepte de servir de tuteur à un ou deux étudiants. Tout se passe de manière électronique et il n'y a aucun frais.

Mais le meilleur exemple est celui de l'école River Oaks en Ontario. D'après Jean-Claude Rondeau, c'est le projet le plus avancé au Canada. Cette école primaire, construite spécialement pour qu'on y utilise les nouvelles technologies, met l'accent sur un point capital dans l'éducation: l'interaction entre les enfants. Or ce que démontre cette expérience, c'est que le travail en réseau devrait être un objectif prioritaire en éducation. Le rôle de l'enseignant comme accompagnateur principal et comme superviseur n'est pas remplacé par les nouvelles technologies. Celles-ci sont bien incapables de se substituer à ce qui constitue le coeur même de l'acte éducatif, la relation pédagogique. D'ailleurs, on remarque que les métiers qui sont remplacés sont ceux qui n'exigeaient pas d'intervention humaine à proprement parler. Signe du temps, les caissiers et les caissières qu'on a remplacés par les guichets automatiques se voient offrir des postes de "conseillers financiers".

Voir en annexe le mémoire de Jean-Claude Rondeau sur L'impact des NTIC sur la famille, l'école et les Églises.

Le virtuel et les moeurs

Le virtuel s'oppose au réel sur la base d'un concept aristotélicien du réel qui implique la participation des sens. Or l'ordinateur n'implique pas tous les sens mais un ou deux sens seulement. Il serait donc propice à une forme de désensibilisation, d'indifférenciation, de déréalisation. On reproche aussi aux ordinateurs d'être responsables de l'éclatement du moi. Le sujet se délivrerait sur des êtres imaginaires des tentations et des obsessions qu'il ne parviendrait pas à exorciser sans eux. Mais le théâtre, pour ne nommer que lui, ne favorise-t-il pas l'éclatement du moi, qui s'identifie aux différents personnages de la pièce? Le concept lui-même est la première forme de médiation, puisque nous n'avons pas de relation directe au réel. Celui qui connaît les constellations voit le ciel autrement que celui qui ne les connaît pas.

Il est possible que le voyageur en virtualité porte un regard plus nuancé sur le réel en y revenant. D'un autre côté, il est probable qu'un psychotique qui plongerait dans le virtuel en ressortirait perturbé. Il n'y a donc pas beaucoup d'espace pour le déploiement d'une activité criminelle qui prendrait sa source dans la perte de contact avec le réel. Les individus affectés par la déréalisation sont considérés par les criminologues comme de faux délinquants. Il n'ont pas l'adaptation au réel qui leur serait nécessaire pour faire carrière comme délinquants véritables.

Si on examine brièvement le cas de la criminalité sur Internet, il n'est pas facile de déterminer ce qui constitue un délit. Par exemple, un adulte communique avec un mineur pour des fins de gratification sexuelle. Comment juger un tel crime? Les définitions du code n'apparaissent pas suffisantes pour couvrir ce type d'infraction. On doit analyser les paroles et les gestes ayant accompagné l'acte.

Interrogés sur le phénomène de la pédophilie sur Internet, les policiers de la ville de Montréal affirmaient qu'elle n'existe pas plus que dans la vraie vie.

Voir en annexe un extrait de discussion sur la pédophilie sur Internet.

La correspondance: renaissance ou déclin?

L'Internet fait naître de nouvelles formes de correspondance, plus rapides et plus efficaces. Mais que garde-t-il du lien sensible qui unit deux personnes? "Avez-vous remarqué comme une lettre d'ami ou de parent vous fait plus de plaisir à recevoir quand elle vous est remise par une main qui a touché celle qui l'envoie?" Ainsi s'exprimait Louis Fréchette, qui, dans ses douze types de Québécois originaux, a décrit un certain Chouinard, itinérant actif servant de courrier sensible.

Voir en annexe un extrait du livre de Louis Fréchette, Originaux et détraqués. Douze types québéquois, Montréal, Librairie Beauchemin, 1943, chap. II et III.


Deuxième séminaire:

Les réseaux : inertes ou vivants?

Introduction à la théorie de la complexité

Le site de Humberto Maturana et Francisco Varela sur Internet constitue une excellente introduction à la théorie de la complexité: http://www.informatik.umu.se/~rwhit/Tutorial.html. Le concept qui fut ciblé est celui d'autopoïèse. L'autopoïèse est le modèle d'organisation d'un réseau dans lequel chaque composant doit participer à la production ou à la transformation des autres. Certains de ces composants forment une frontière ou clôture opérationnelle, qui circonscrit le réseau de transformations tout en continuant de participer à son auto-production.

La structure dissipative du réseau a pour conséquence que celui-ci peut être décrit comme étant à la fois fermé et ouvert. Comme chaque composant est produit par les autres composants du réseau, le système entier est clos sur le plan de l'organisation. Cependant, il reste ouvert par rapport à l'environnement, assurant la circulation d'énergie et de matière nécessaires au maintien de son organisation et à la régénération continuelle de sa structure. En d'autres termes, le système vivant modifie lui-même sa structure: pour rester le même, il lui faut changer.

Cette approche par le biais de la théorie de la complexité a pour but de nous aider à saisir la nature des réseaux d'une part, et de nous permettre de distinguer les réseaux vivants de ceux qui ne le sont pas, d'autre part. Le Petit Larousse donne plusieurs définitions du mot "réseau", parmi lesquelles on trouve "ensemble de voies ferrées, de lignes téléphoniques, de lignes électriques, de canalisations d'eau et de gaz, de liaisons hertziennes, etc., reliant une même unité géographique", et aussi "ensemble de personnes qui ont une liaison en vue d'une action clandestine". Ces deux acceptions ne semblent toutefois pas se référer à la même réalité; la première met l'accent sur la structure, la "répartition des éléments d'un ensemble en différents points" d'un territoire, alors que la deuxième se base sur les relations interpersonnelles. Y aurait-il deux sortes de réseaux: des réseaux "morts" qui se matérialisent dans une configuration d'éléments et des réseaux "vivants", constitués par un tissu de relations entre des êtres vivants? Si tel est le cas, le deuxième type de réseau devrait s'imposer, surtout lorsqu'il s'agit de la santé et de la vie d'une population.

Voir en annexe l'article d'Andrée Mathieu, "Le réseau socio-sanitaire québécois", où l'auteure applique les théories de Humberto Maturana et de Francisco Varela à la réalité du système québécois des soins de santé.

Les communautés virtuelles

Depuis plusieurs années, Pierre Harvey travaille à développer un troisième pôle de la communication, entre la télématique privatique et la télématique grand public. La télématique communautaire est la plus interactive des trois: il ne s'agit pas seulement d'émettre (l'image du créateur solitaire) ou seulement de recevoir l'image télévisuelle ou cinématographique, mais il faut d'abord et avant tout s'approprier les outils, suivant des modes d'appropriation qui n'ont rien à voir avec ceux de la pensée linéaire. Car l'outil ne fait pas la société. Lorsqu'on lui demande ce qu'est une communauté virtuelle, Pierre Harvey répond qu'elle apparaît par exemple quand les gens qui vendent de l'eau en bouteille décident de se mettre en réseau pour vendre notre plus grande richesse nationale: l'eau.

L'étape du multimédia nous force à penser des modèles d'appropriation sociale des technologies qui n'ont rien à voir avec la vision pessimiste du totalitarisme des mass-médias, suivant laquelle on ne pourrait rien faire sinon subir le choc technologique et l'uniformisation qui s'ensuit. Au contraire, il faut garder confiance en l'humanité, et penser que le détournement de l'outil pourra nous permettre de générer la créativité sociale par une mise en partenariat de tous les intervenants. Les "fournisseurs d'information", c'est nous. Cherchons donc à mettre sur pied un grand projet mobilisateur, une nouvelle Baie James de la communication.

Pourquoi une Encyclopédie en ligne? Une bourse en ligne? Une communauté virtuelle d'entraide technique ou d'entraide sociale? Poser la question, c'est déjà y répondre: car les contenus culturels sont partout et ils n'ont pas de fin. Ce n'est plus tant l'idée d'apprentissage qui est au centre des projets que celle de partenariat multiple: il faut favoriser l'émergence d'une communautique d'intérêts dans laquelle l'appropriation du phénomène technique sera mise au service de la résolution de problèmes communs.

Voir en annexe, de Pierre-Léon Harvey, "Le projet de la communautique", qui développe l'idée d'usages émergents à travers l'action sociale.

Initiatives intéressantes sur le plan social

Pierre Girardin travaille depuis plusieurs années à des projets d'intégration des technologies de l'information aux programmes de domotique qui visent le soutien et l'autonomie des personnes âgées ou handicapées. On sait que les personnes âgées ont été à l'origine du projet de la petite ville de Blacksburg en Virginie, qui a vu l'émergence d'une véritable communauté virtuelle: "Elle est née d'un regroupement de personnes du 3e âge qui, conscientes des problèmes de l'isolement caractéristique des aînés et préoccupées de trouver des solutions de communication qui ne seraient pas trop onéreuses, a mis sur pied ce projet de Village électronique unique au monde. Le projet a fait l'objet d'une présentation fort élogieuse dans le journal français Libération" (Jean-Claude Rondeau).

Pierre Girardin est également un des responsables du site du RIAQ (Réseau des personnes âgées du Québec), en place depuis décembre 95. L'objectif est de fournir de l'information (services et références vers d'autres sites qui donnent des services; échanges, annonces) et de donner une formation qui permette aux aînés de devenir des usagers.

Aux États-Unis, 6 millions (sur 115 millions) d'aînés sont branchés sur Internet. Sur le serveur du département de communications de l'UQAM, c'est le RIAQ qui est le plus actif.

Voir en annexe Pierre Girardin, "Description du projet AHMADTI", "Nouveaux modes de services intégrant les technologies de l'information".


Annexe

Documents relatifs aux séminaires
sur les aspects sociaux des inforoutes

Le Québec et les inforoutes
Prouesses techniques, détresse technologique
par Jacques Dufresne
Déjeuner-conférence à l'IAPC QUÉBEC, le 6 février 1997

PROUESSES TECHNIQUES
Face à la question des inforoutes, je suis partagé entre l'enthousiasme du jeune guerrier qui vient de découvrir une nouvelle arme, et la crainte du vieux sage qui sait qu'une arme a toujours deux tranchants, dont l'un est dirigé contre l'utilisateur; qui sait aussi que la technique, indifférente aux valeurs, a atteint un stade de son développement où elle ne peut que déshumaniser, abrutir même, une humanité dont elle devait assurer le progrès et la liberté. Le jeune guerrier en moi est sensible aux prouesses techniques et y voit une nécessité. Le vieux sage souffre de la détresse technologique ambiante. Je prends ici le mot technologie dans son sens étymologique de science de la technique. Je note que notre ignorance quant à la nature du phénomène technique nous réduit à la détresse.

LE JEUNE GUERRIER
Je vais d'abord donner la parole au jeune guerrier... Le vieux sage prendra ensuite la défense des rites contre les méthodes, pour assurer la transition entre les nourritures intellectuelles indigestes que je vous propose et les bons plats qui vous attendent.

Parmi les bonnes définitions de la technique, il y a celle d'Oswald Spengler. La technique, dit-il, c'est la main armée. Pour ce penseur qui observait avec tristesse la décadence de ce qu'il appelait la civilisation faustienne, l'homme est essentiellement un prédateur dont la domination, condition de sa survie, dépend des armes qu'il utilise. D'où l'acharnement qu'il a toujours mis à développer des armes plus efficaces.

Cette théorie, discutable, a le mérite de nous aider à comprendre le phénomène des inforoutes. Contre toute attente, les Américains ont perdu la guerre du Vietnam. Leurs stratèges en ont tiré une leçon déterminante pour l'avenir: les USA ne pourraient plus jamais miser sur le courage de leurs soldats pour défendre leurs intérêts dans le monde. D'autre part, ils avaient perdu le monopole de l'arme atomique et leurs adversaires les avaient devancés dans le nouveau moyen pouvant être utilisé pour transporter les charges atomiques: les fusées. Les Américains, par contre, conservaient une bonne marge d'avance dans le domaine des ordinateurs. Et un bon jour, un brillant Californien qui lui-même avait protesté contre la guerre au Vietnam, démontra que les ordinateurs jusqu'alors confinés au classement et au calcul des données pourraient être utilisés comme moyens de communication.

L'ordinateur, moyen de communication, voilà l'idée au développement de laquelle le gouvernement américain décida de consacrer 200 millions de dollars. Quelques hauts gradés doués de mémoire devaient se souvenir que la guerre de Sécession avait été gagnée par les Yankees en partie en raison de l'usage qu'ils firent du télégraphe. Il avaient en effet installé des émetteurs sur des ânes, qui suivaient les troupes, paisiblement, on s'en doute. Les ânes seraient un jour remplacés par des satellites, le télégraphe par l'ordinateur et il en résulterait une armée pratiquement invincible à cause de la puissance de son système d'information et de communication.

L'ARME ABSOLUE
Vous connaissez la suite de l'histoire. L'Occident, paresseusement étendu sur ses plages, corrompu par son confort au point d'en avoir perdu le sens même du courage, venait de s'assurer un sursis appréciable grâce à une technique qui au lieu de sa main, prolongeait son cerveau, son regard et sa voix. Cette arme était la conséquence pratique d'une lente montée de l'intelligence occidentale vers le formalisme. Cette arme avait comme particularité de pouvoir être utilisée sur tous les champs de bataille: le militaire, le politique, l'économique, le culturel, le social et même le religieux.

Auparavant, la télégraphie et la radio avait eu un usage à la fois civil et militaire; mais ces moyens de communication n'étaient pas installés sur des projectiles pour les guider vers leur cible, ni sur des satellites pour surveiller la terre; quant à leur usage civil, il était très limité par rapport à celui des ordinateurs. Si jamais un peuple au cours de l'histoire s'est approché de la conquête de l'arme absolue, ce sont les Américains qui viennent de le faire.

Ce peuple est notre voisin. Unis ou séparés du reste du Canada, nous étions déjà à ses côtés si faibles que déjà, les historiens nous considéraient comme leur prête-nom aux allures pacifiques. Désormais, nous portons la même cotte de maille électronique. On dit que ce sont des moyens de transport et de communication, le chemin de fer et la télévision qui ont cimenté l'unité canadienne. Si les moyens de communication ont une telle puissance politique, l'unité nord-américaine est en train de se faire à une allure folle; le traité de libre-échange avait été voulu outre-frontières par des gens qui prévoyaient la suite de l'histoire.

Il y aura à partir de 1998 un nouveau partage des numéros de téléphone dans la région de Montréal; à Laval et dans l'Ouest de Montréal le 514 deviendra le 450. Signe des temps: c'est sur Internet, à partir des États-Unis où elle avait été prise, que la décision a été annoncée, avant même que Bell Canada ait eu le temps de préparer une stratégie de communications sur le sujet.

UNE BATAILLE DÉCISIVE
Nous sommes déjà à ce point inféodés à l'ensemble nord-américain que nous n'avons pas le choix des stratégies: nous sommes en guerre et nos voisins du Sud sont à la fois nos alliés et nos adversaires.

On nous a fait la réputation d'avoir une mentalité d'assiégés. Cela pourrait rapidement devenir un atout pour nous. Dans le nouveau contexte créé par l'inforoute mondiale, les Allemands et même les Français commencent à éprouver le besoin de recourir à des lois pour défendre leur langue et leur culture. La tribu qu'on nous a reproché d'être pourrait bientôt apparaître comme une nation d'avant-garde. Le sociologue Michel Maffesoli entre autres le dit dans son dernier livre: La raison sensible.

Aucun peuple au monde n'a plus d'expérience que nous dans l'art de vivre et de survivre en contexte anglo-saxon. Comme tous les peuples du monde sont désormais exposés aux défis, nous pourrions devenir le symbole de l'illustration de la diversité culturelle. Et Montréal, qui abrite déjà le siège d'un organisme international pour la protection de la diversité biologique, devrait tout naturellement devenir le siège d'un organisme semblable dans le domaine culturel. Un tel organisme, analogue à l'OACI, pourrait assurer la coordination mondiale des inforoutes.

Mais attention! Cette nouvelle bataille dans notre lutte séculaire diffère plus des précédentes qu'elle ne leur ressemble. Les lois protectionnistes qui ont assuré la survie de nos magazines et de nos médias électroniques dans le passé sont impensables dans le contexte des inforoutes.

Dans le cas de la télévision et de la radio, le rayonnement international n'était pas essentiel, au début du moins. Nous pouvions produire en paix nos petites émission en français sans nous sentir obligés de retenir l'attention du Chilien ou du Coréen qui nous écoutait sur les ondes courtes.

Sur Internet, on est de calibre et d'intérêt international ou on n'est pas. Certes, nous pourrons toujours placoter entre nous et rien ne nous empêchera de le faire, mais la raison d'être du nouvel outil est mondiale; le premier site néerlandais que j'ai pris l'habitude de visiter est celui d'un magazine spécialisé dans la réflexion sur les NTIC. On y présente en hollandais et en anglais des critiques d'ouvrages parus dans le monde entier. C'est parce que j'y ai trouvé de bons textes sur le Français Baudrillard et les Américains Neil Postman et Michael Heim que je m'y suis intéressé. J'y ai par la suite découvert un auteur allemand très intéressant.

UN QUARTIER GÉNÉRAL POUR LES INFOROUTES
Il y a des leçons cruciales à tirer de ce fait. Mais auparavant, je voudrais proposer des mesures de guerre. Pour toutes sortes de raisons qui sautent aux yeux du premier observateur venu, les réseaux mondiaux de communication seront un lieu de concurrence mondiale féroce. Les sportifs le compareront peut-être à des olympiques permanentes, les habitués du commerce doux y verront une grande foire mondiale. Serais-je belliqueux? J'y vois d'abord une guerre sur tous les fronts autres que le militaire, mais en vue d'un affrontement entre les grands blocs qui aura fatalement une dimension militaire. La terre est de plus en plus petite, les truites de ruisseau y sont de plus en plus rares et cependant, les consommateurs avides y sont de plus en plus nombreux. Par rapport à l'Occident, plusieurs d'entre eux ont en outre des siècles de rattrapage à opérer.

Mais oublions ce front militaire dont la seule évocation choque les natures optimistes. La guerre sur tous les autres fronts est déjà engagée et nous sommes depuis le début assez près du coeur de la mêlée.

À la guerre comme à la guerre! Pour tout ce qui a trait aux inforoutes, il nous faut à Québec, comme à Ottawa, un cabinet et des mesures de guerre, et bien entendu un commandant en chef, de même qu'un quartier général. On ne réunit pas une commission parlementaire et on ne fait pas la queue au Conseil du Trésor quand vient le temps d'envoyer un représentant du Québec et de la francophonie à une réunion cruciale sur les normes de télécommunication, qui se tient à Honolulu dans trois jours.

Depuis plusieurs années déjà, Michel Cartier prend le risque d'indisposer bien des décideurs en réclamant la création d'une équipe de veille technologique nationale. Je me garderai bien d'entrer dans le détail de ce dossier. Peut-être une telle équipe existe-t-elle déjà, au moins de manière informelle. Il nous faut au quartier général un grand tableau où l'on suivrait jour après jour, heure après heure, aussi bien les luttes de pouvoir entre les fabricants de logiciels que le cheminement des idées relatives aux normes; aussi bien le style donné au contenu selon les pays que l'impact des NTIC sur la radio et la télévision. Des mots d'ordre pourraient émaner régulièrement de ce quartier général. Comme celui-ci: faites la promotion de tel moteur de recherche. Il appert que les entreprises québécoises y figureraient toujours en meilleure position que sur les autres moteurs.

Un tel quartier général nous serait aussi d'une grande utilité dans le cadre d'un grand projet comme celui d'une encyclopédie nationale multimédia et interactive.

UNE ENCYCLOPÉDIE NATIONALE
Sur le plan de la connaissance, la grande innovation dans les NTIC, ce sont les liens hypertextes. Ces liens sont, si j'ose dire, naturellement encyclopédiques et ils transforment le médium le plus artificiel qui soit en un outil qui coïncide mieux que l'écriture avec le fonctionnement spontané de l'esprit humain. Nous formons des liens entre des images, des sons et des concepts, plus spontanément que nous n'enchaînons des concepts isolés dans la chaîne linéaire d'un texte.

S'il est vrai que nous sommes tricotés serrés et que c'est là l'une de nos qualités essentielles, les NTIC nous offrent une merveilleuse occasion de le prouver. Nous pourrions être la première nation au monde à prendre ainsi collectivement possession d'un outil qui pour le moment est un fourre-tout dont seuls les Américains tirent, sur tous les plans, d'incontestables avantages.

"Prendre collectivement possession d'un outil". L'expression ne devrait effrayer personne. La spontanéité et la liberté dans la création des contenus s'inscrit dans la nature d'Internet autant que son caractère mondial. Le projet d'une encyclopédie nationale ou francophone devrait consister dans la coordination des contenus et dans la reconnaissance de leur valeur au moyen d'un sceau de qualité.

Un tel projet s'impose pour une si grande variété de raisons que je ne comprends pas pourquoi on tarde encore à le lancer. Le département de chimie de l'Université Laval possède un site fort intéressant. On y trouve notamment une galerie des grands chimistes. Il serait évidemment absurde que l'on refasse ailleurs au Québec la même galerie. Il faut se partager les tâches, au moins dans les établissements publics d'enseignement, de soins et de recherche.

Léon Gérin, mon sociologue préféré, est le seul homme célèbre qui ait vécu dans notre région, hélas! un peu suicidaire en ce moment. Il me paraît tout naturel que ce soit des gens de Coaticook qui assument l'initiative de créer et d'entretenir le site qui lui sera consacré. C'est en pensant à des choses de ce genre, et bien sûr à des considérations commerciales, touristiques en particulier, que j'ai lancé il y a un an et demi déjà, l'idée d'un atlas des MRC du Québec, lequel ferait tout naturellement partie de l'encyclopédie québécoise.

Si ce projet d'une encyclopédie québécoise, qui implique soit dit en passant le développement d'un moteur de recherche québécois, me tient à coeur, c'est parce qu'il s'agit d'une importante aventure mobilisatrice, enthousiasmante, dont le Québec a grand besoin en ce moment.

Les retraités savants vont bientôt abonder sur notre neige blanche! Beaucoup d'entre eux ont déjà commencé à produire des contenus pour Internet. Une encyclopédie virtuelle serait pour eux un merveilleux champ d'action et une belle occasion de nouer des liens avec les jeunes.

Entre autres avantages, un tel projet présenterait celui de ne coûter pratiquement rien. Une grande partie de l'évaluation et de la coordination pourrait être assurée par des bénévoles.

Il est incontestable que nous avons vécu un peu repliés sur nous-mêmes au cours de notre histoire et même au cours des dernières décennies. Aurons-nous ainsi acquis assez d'identité, d'assurance pour affronter le vent du large? De nombreux Québécois en ce moment ont peine à parler et à écrire une langue: leur langue maternelle. Ils devront désormais en parler au moins trois couramment et correctement. Le gouvernement québécois, il faut l'en féliciter, a donné le ton de la nouvelle ère en présentant ses principaux sites Internet en français, en anglais et en espagnol. La solidarité latine à l'échelle de l'Amérique d'abord, puis du monde, fait partie désormais des conditions de notre développement.

LE DÉFICIT INTELLECTUEL
Il est une autre condition, plus enthousiasmante, mais aussi plus exigeante encore: la conquête intellectuelle du monde. Nous sommes à l'égard des pays étrangers, même de ceux que nous visitons fréquemment, comme le Mexique, d'une ignorance affligeante. Pensons à la joie que nous éprouvons quand un grand journal d'un pays lointain parle de nous autrement qu'à travers des citations de Mordecai Richler. Les étrangers nous ressemblent sur ce plan. Ils s'intéresseront à nous moins à cause de ce que nous leur montrerons de nous-mêmes qu'à cause du miroir que nous leur présenterons. Mettez le sceau de qualité de l'Encyclopédie québécoise sur la meilleure présentation jamais faite du Chili ou de la Corée, faites en sorte que les Chiliens et les Coréens se découvrent eux-mêmes à travers nos recherches, vous serez étonnés de la facilité avec laquelle vous pourrez nouer des liens de tous genres, y compris bien entendu des liens commerciaux avec les représentants de ces pays.

Notre déficit sur ce plan est beaucoup plus inquiétant que la dette publique. Un exemple: l'Allemagne. Il existe dans ce pays une trentaine de centres universitaires où le Québec est l'un des sujets de recherche. J'ai visité une dizaine de ces centres il y a quelques années. À l'université de Marburg, un édifice indépendant abrite une bibliothèque contenant plus de 25,000 ouvrages québécois. À l'université d'Augsbourg, quand j'y suis passé, une troupe étudiante jouait en allemand une pièce de Michel Tremblay.

Je ne suis même pas sûr que nos étudiants les plus cultivés sachent qui est Goethe. Quant à nos centres de recherche sur l'Allemagne, il y en avait un à Laval et j'apprenais récemment qu'on l'avait réduit au lieu de l'agrandir. Nous avons eu ensuite la brillante idée de fermer notre délégation à Düsseldorf.

Parmi les urgences, il y a la création de centres ou de groupes de recherche sur tous les pays figurant sur la liste de nos échanges prioritaires avec l'extérieur. Si les universités, dans l'état comateux où elles sont trop souvent, sont incapables de rendre ce service à la collectivité, il faudra recourir aux mesures de guerre. Ce pourrait être la vocation secrète du Fonds de l'autoroute de l'information.

LA DÉTRESSE TECHNOLOGIQUE
Décidément, mon humeur devient un peu trop guerrière. Il est temps que je cède la parole au vieux sage pacifique et sceptique. Encore me faut-il espérer qu'il n'est pas complètement aseptisé par la religion cathodique.

Deux coups de sonde, l'un dans les profondeurs de la technique, l'autre dans celles des médias, m'aideront à préciser les raisons d'une inquiétude correspondant à ce que Heidegger appelait l'extrême danger.

De tous les grands penseurs qui ont réfléchi sur la technique, Heidegger est l'un des plus optimistes. C'est sur lui que s'appuie l'américain Michael Heim, qui s'est donné pour mission d'apporter une caution philosophique de haut niveau à la culture exposée au multimédia. "Ainsi, écrit Heidegger, nous séjournons déjà dans l'élément libre du destin, lequel ne nous enferme aucunement dans une morne contrainte, qui nous forcerait à nous jeter tête baissée dans la technique ou, ce qui reviendrait au même, à nous révolter inutilement contre elle ou à la condamner comme œuvre diabolique. Au contraire: quand nous nous ouvrons proprement à l'essence de la technique, nous nous trouvons pris, d'une façon inespérée, dans un appel libérateur" ("La question de la technique", dans Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958).

Il y a là, semble-t-il, de quoi réjouir jusqu'à ceux qui idolâtrent la technique. Mais attention, Heidegger ne parle pas de la technique, mais de l'essence de la technique. Nuance. Comme le rappelle l'un de ses commentateurs, Michael Haar, il pense aussi qu'une installation définitive dans le progrès technique est aussi impensable qu'une croissance indéfinie de 10% de la production d'automobiles ou de toilettes à eau. "La menace d'une installation indéfiniment prolongée dans la technique représente pour Heidegger une perspective beaucoup plus sinistre, une menace de mort bien plus grande que toute menace de destruction physique de l'humanité par une guerre atomique".

Et voici le message qu'Heidegger destine aux naïfs qui, comme vous et moi, pensent que la technique est une chose neutre qui produira de bons ou de mauvais effets selon l'usage qui en sera fait, après consultation des éthiciens.

"Nous demeurons partout enchaînés à la technique et privés de liberté, que nous l'affirmions avec passion ou que nous la niions pareillement. Quand cependant nous considérons la technique comme quelque chose de neutre, c'est alors que nous lui sommes livrés de la pire façon: car cette conception, qui jouit aujourd'hui d'une faveur toute particulière, nous rend complètement aveugles en face de l'essence de la technique".

Les deux dernières lignes de ce passage sont cruciales. Nous sommes esclaves de la technique, incapables donc de la penser dans la mesure même où nous entretenons en nous l'illusion de pouvoir la contrôler. Sans déformer la pensée de Heidegger, on peut ajouter que c'est d'ailleurs dans la mesure même où nous pourrions la contrôler qu'elle présenterait les plus grands dangers, car alors les pires formes de messianisme deviendraient possibles. Un fou pourrait vouloir conduire son peuple à la Terre promise par des manipulations génétiques systématiques ou par l'utilisation de la bombe à hydrogène.

LES ILLUSIONS RELATIVES AU CONTRÔLE DE LA TECHNIQUE.
Ce que condamne sans appel Heidegger, c'est toute renaissance de l'illusion cartésienne sous la forme d'une volonté de prendre le contrôle de la technique. Si en effet nous sommes persuadés que nous pouvons contrôler la technique, c'est parce que nous sommes persuadés que nos ancêtres ont librement choisi de la créer et d'en assurer le développement. Or un tel choix n'a jamais été fait. Plutôt que de recourir à une telle explication de l'histoire, Heidegger préfère un aveu d'ignorance consistant à soutenir que la technique moderne fait partie du destin de l'humanité comme la conquête du monde a fait partie du destin de Jules César.

On ne porte pas de jugement de valeur sur le destin. Heidegger ne nous dit pas si la technique est bonne ou mauvaise. Elle est. Et elle avance en suivant ses propres lois qui n'ont rien à voir avec celles de la morale.

Entre la technique ancienne, caractérisée par la poésie et la technique moderne, qui arraisonne la vie, Heidegger voit cependant "une différence qui fait apparaître la technique moderne comme le danger extrême. [...] l'homme suit son chemin à l'extrême bord du précipice". C'est dans la conscience de ce danger extrême que se situe l'appel libérateur que Heidegger voyait dans la technique. Sa pensée gravite désormais autour de ce vers de Hölderlin : "Mais là où il y a danger, là aussi croît ce qui sauve" (Hölderlin).

Une chose est claire. Il n'y a pas de plus fallacieuse interprétation de la pensée de Heidegger que celle qui consisterait à dire, par exemple, que la technique sauve parce qu'elle entraîne la démocratie, le capitalisme et l'accroissement de l'espérance de vie, ou parce que grâce aux nouvelles techniques de reproduction, elle opère un rapprochement entre les hommes. "Ainsi, nous ne sommes pas encore sauvés. Mais quelque chose nous demande de rester en arrêt, surpris, dans la lumière croissante de ce qui sauve. Comment est-ce possible? C'est possible ici, maintenant et dans la souplesse de ce qui est petit, de telle façon que nous protégions ce qui sauve, pendant sa croissance. Ceci implique que nous ne perdions jamais de vue l'extrême danger".

QU'EST-CE QUE LA TECHNIQUE ?
Il est grand temps que nous précisions le sens que nous donnons au mot technique. Nous le ferons en compagnie de Jacques Ellul et nous verrons en même temps comment ce grand penseur, le Newton de la technique, aborde cette question du contrôle technique.

Spontanément, nous assimilons la technique à la machine. Erreur! Il existe des techniques de la taille du silex, du tir à l'arc, qui n'ont rien à voir avec ce que nous appelons machine. Une technique est essentiellement une méthode. Et c'est précisément de son caractère abstrait, formel que la technique tire sa puissance.

Dès 1954, Jacques Ellul s'indigne contre cette maxime de la pensée naïve qui renaît sans cesse de ses cendres: "ce n'est pas la technique qui est mauvaise, c'est l'usage qu'on en fait". Il faut méconnaître la technique pour penser ainsi. Elle est la méthode en tant qu'elle est perfectible à l'infini. Elle s'engendre elle-même. Les caractéristiques à un stade donné de son développement font apparaître la possibilité et la nécessité d'un autre stade. Elle obéit à la causalité. Aucune fin morale ne l'infléchit. Oui, il y a un bon et un mauvais usage de la technique. Mais le mauvais usage est une erreur technique, non une faute morale. L'automobiliste qui bousille son moteur en fait un mauvais usage.

L'homme aurait donc été dépassé, submergé par sa propre invention? Disons plutôt qu'il a enclenché au début des temps modernes un processus tel qu'il allait ensuite se développer selon sa logique propre, indépendante des fins qu'on pourrait tenter de lui assigner de l'extérieur.

Dans sa définition de la technique, Ellul distingue l'opération du phénomène. L'opération technique recouvre tout travail fait avec une certaine méthode, pour atteindre un résultat. "Le phénomène technique est la préoccupation de l'immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace". Deux exemples me permettront de bien illustrer cette définition un peu abstraite. Il y a une quinzaine d'années, j'ai fait connaître au Québec, dans la crainte et le tremblement, un petit livre pourtant inoffensif en apparence. Il s'intitulait La volonté de guérir et racontait l'histoire d'un journaliste américain, Norman Cousins, qui s'était guéri d'une maladie mortelle par le rire et la vitamine C.

Je constate aujourd'hui que ma crainte était justifiée: le rire a été promu au rang de technique thérapeutique. Il existe sans doute déjà des départements d'hilarothérapie dans plusieurs universités, juste à côté des laboratoires d'inhalothérapie, la respiration ayant été promue avant le rire!

J'ai abordé bien des questions semblables dans le premier livre que j'ai publié. Intitulé Le 100,000e exemplaire, ce livre portait sur l'impact du chiffre dans nos vies. Je soutenais alors, et j'en suis plus que jamais convaincu, que si Socrate revenait, il ferait non pas la critique de la rhétorique verbale, mais celle de la rhétorique chiffrée, j'ajouterais aujourd'hui de la rhétorique multimédia.

Je constatais que tout ce qui appartenait à la sphère de la subjectivité et du mystère glissait vers celle de l'objectivité et du problème. Les Occidentaux avaient appris depuis trois siècles se méfier de leurs sens - nos sens nous trompent avait écrit Descartes dans ses Méditations. Ils apprenaient maintenant à se méfier de leur bon sens. C'était l'époque où le New-York Times publiait des rapports de recherche prouvant que les jus d'oranges fraîches était préférable aux décoctions chimiques de la compagnie Tang. L'expert et son objectivité chiffrée étaient à leur apogée, le jugement des gens ordinaires complètement disqualifié.

Je m'étonnais que dans un tel contexte l'amour conserve quelque mystère. Voilà un mal auquel il faudrait remédier tôt ou tard! Comment, pourquoi tolérer un jour de plus que la chose la plus importante demeure enfouie dans l'obscurantisme de l'époque pré-technique.

Inspiré par les étudiants qui m'aidaient à rassembler de la documentation sur cette grave question, je suis parti à la recherche de la courbe du bonheur parfait... et objectif et d'un appareil appelé érotomètre, capable de l'établir. J'ai trouvé la courbe et l'érotomètre chez Master's et Johnson. Sans prévoir explicitement le réseau Internet, nous avons ensuite imaginé un scénario où la courbe étalon, celle de la jouissance paradigmatique, serait conservée sur un ordinateur accessible à tous ceux qui voudraient s'y brancher directement depuis leur chambre à coucher. Quand il y aurait coïncidence entre la courbe maison et la courbe étalon, une musique du genre marche nuptiale se ferait entendre, annonçant que le bonheur objectif avait été atteint.

LE COMPLEXE D'HÉPHAÏSTOS
Nous en sommes là. Nous souffrons d'un complexe analogue à celui du roi Midas. Ce dernier avait reçu un don tel que tout ce qu'il touchait devenait or, y compris la nourriture et la chair fraîche. Jamais homme sur terre ne détesta l'argent et l'or autant que le bon Midas, après quelques heures de jouissance de son nouveau destin!

Tout ce que nous touchons désormais devient technique, y compris le rire et ce que Verlaine appelait la "spontanéité craintive des caresses". Je propose d'appeler cette maladie le complexe d'Héphaïstos, du nom de ce dieu, qui dénué de charme se vengeait de ses échecs auprès des femmes en chair et en os en fabriquant des femmes machines en métal.

LE SYSTÈME TECHNICIEN
En 1977, Le système technicien paraît enfin. La technique - en tant qu'opération comme en tant que phénomène - constitue un système, explique Ellul, à partir d'une définition de la notion de système établie selon les règles, compte tenu notamment de l'ouvrage de Bertalanffy, Théorie générale des systèmes, paru un 1973.

Ellul retient d'abord le caractère général suivant: "Le système est un ensemble d'éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de l'un provoque une évolution de l'ensemble et que toute modification de l'ensemble se répercute sur chaque élément".

Ce sont les caractères qu'Ellul attribue au phénomène technique qu'il importe de bien comprendre pour être en mesure de saisir la façon dont la technique agit sur nous, en nous et par nous.

L'AUTONOMIE
"Technique autonome, cela veut dire qu'elle ne dépend finalement que d'elle-même, qu'elle trace son propre chemin, qu'elle est un facteur premier...".

Autonome signifie littéralement: qui suit sa propre loi. Le vivant est autonome; la loi de sa croissance et de son mouvement est en lui. Dire que la technique est autonome, c'est aussi dire qu'elle est une action, non une réaction. C'est le milieu sur lequel elle agit qui réagit à elle, qui s'adapte. Elle ressemble à l'invité de marque en l'honneur duquel on organise une réception. Quand il fait son entrée, tous les regards se tournent vers lui. L'impuissance totale du vivant face à la technique est une conséquence de son autonomie. La politique elle-même est impuissante. "C'est la politique qui est de plus en plus réduite par la technique, et incapable aujourd'hui de diriger la croissance technicienne dans un sens ou dans l'autre".

Ainsi, ce sont les cafés qui deviennent électroniques. Ce sont les rites de la table et le menu qui s'ajustent aux exigences de l'ordinateur-communicateur, lequel occupe la place du poulet au milieu de la table.

Dans les bureaux, sont-ce les plantes vertes, les fontaines, les boiseries vivantes, douces au toucher qui déterminent l'atmosphère... ou plutôt les moniteurs, les fils, et les processeurs?

Déjà dans les chambres d'hôpitaux, les choses les plus visibles sont les tubes et les bouteilles, c'est-à-dire la réplique technicisée du système circulatoire. La réplique du système nerveux s'ajoutera à l'ensemble.

Et dans sa propre maison, on quittera ses invités du voisinage pour aller poursuivre sur Internet une discussion plus intéressante; le convivial devra s'adapter au technique comme ce fut le cas pour la télévision.

L'UNITÉ
Dire que la technique constitue un système, c'est dire qu'elle est caractérisée par l'unité. Tout se tient. Pas d'élevage industriel, sans antibiotiques, pas de manipulations génétiques sans informatique etc. Je soutiens quant à moi que l'informatique aussi bien que la génétique existaient déjà en puissance dans la boussole, à la condition que Leibniz découvre le système binaire et Oerstëd les lois de l'électromagnétisme, ce qui devait être fait.

L'UNIVERSALITÉ
Le phénomène technique, dit Ellul, est la recherche en toutes choses de la méthode absolument la plus efficace. Voilà l'universalité. En toutes choses: partout et dans tous les domaines. Partout: Le réseau Internet est le symbole parfait de cette universalité géographique en même temps qu'il en est l'outil. L'universalité implique la substitution de rites et de symboles identiques à des rites et des symboles locaux. Le système technicien est un univers qui se constitue lui-même en système symbolique.

Dans tous les domaines: Il existe des techniques de guérison par le rire, par la détente, par la méditation, des techniques de mort douce et de libération par les larmes, etc.

LA TOTALISATION
Ce qui compte dans le système technicien, c'est moins chacune des parties que le système de relations et de connexions entre elles. L'ordinateur-communicateur illustre bien la totalisation: il est le point de rencontre d'un grand nombre de séries causales: en navigation la boussole, en mathématiques, en physique, en chimie, en recherche informatique, et il est lui-même un lien entre pratiquement toutes les activités humaines.

Dans son analyse technique, Ellul range le progrès technique, le système technicien en mouvement, dans une catégorie à part - dont il fait également la caractérologie. Il distingue ici encore quatre caractères principaux: l'auto-accroissement, l'automatisme, la causalité, l'absence de finalité et l'accélération.

Comme il y a des rapprochements possibles entre ces caractères et ceux que nous venons d'évoquer, nous nous limiterons à quelques commentaires sur l'accélération. La thèse d'Ellul est que l'accélération est une caractéristique du projet technique et qu'elle va se poursuivre ailleurs, c'est-à-dire non plus dans le secteur de la production des biens de consommation mais dans ce que Baudrillard appelle les techniques de réparation. Nous sommes au milieu de la décennie 1970. Ce qui s'est passé depuis dans le secteur des communications justifie la prédiction d'Ellul.

Ellul constate lui-même dans son dernier livre, Le bluff technologique, que non seulement ses vues sur l'accélération étaient justes, mais qu'en informatique en particulier, l'accélération a été plus rapide que prévu. Il apparaît clairement dans ce livre qu'aux yeux d'Ellul, le caractère totalitaire de la technique est de plus en plus manifeste. Entre 1977 et 1990, date de la parution du Bluff technologique, il y eut ce que Ellul appelle "la grande innovation". Et cette grande innovation c'est la fin de la résistance à la technique!

LA GRANDE INNOVATION
Jusqu'alors, on s'était toujours soucié de l'impact du progrès technique. Dans les sociétés, comme dans les consciences individuelles, la rencontre d'un présent dominé par une technique qui discrédite le passé provoquait un choc qui faisait apparaître la nécessité de certains ajustements, de certaines adaptations. La publication d'utopies comme Le meilleur des mondes, de Huxley, illustrait à la fois le choc entre le passé et le présent et le souci d'assurer la transition entre l'un et l'autre.

Ce souci n'existe plus désormais. "Or, c'est ici que s'est produite depuis quelques années ce que je peux appeler la Grande Innovation. Infiniment plus importante que toutes les découvertes technologiques énumérées plus haut. La mutation qui s'est effectuée a consisté en ceci: on a cessé de chercher les moyens directs de résoudre les conflits. On a renoncé à adapter par contrainte l'économie ou la politique à la technique. On a renoncé en même temps à produire des mutants, des hommes parfaitement cohérents, sans bavure, à l'univers technicien. On a cessé de heurter de front les obstacles et les refus. On a cessé de vouloir rectifier les disfonctions de la technique par action directe".

Ellul avait compris, comme Debord, l'auteur de La société du spectacle, que la technique constitue elle-même le spectacle qui la légitime. C'est précisément la jonction entre les techniques du spectacle (dont font partie les nouvelles techniques de communication et d'information) et les techniques de production qui a rendu possibles l'encerclement et la réduction des derniers points de résistance. "Personne n'a pris le commandement du système technicien pour arriver à un ordre social et humain correspondant. Les choses se sont faites par la force des choses, parce que la prolifération des techniques, médiatisée par les médias, par la communication, par l'universalisation des images, par le discours humain (changé), a fini par déborder tous les obstacles antérieurs, par les intégrer progressivement dans le processus lui-même, par encercler les points de résistance qui ont pour tendance de fondre, et cela sans qu'il y ait de réaction hostile ou de refus de la part de l'humain, parce que tout ce qui lui est dorénavant proposé d'une part dépasse infiniment toutes ses capacités de résistance (dans la mesure où il ne comprend pas le plus souvent de quoi il s'agit), d'autre part est dorénavant muni d'une telle force de conviction et d'évidence que l'on ne voit vraiment pas au nom de quoi on s'opposerait. S'opposer d'ailleurs à quoi? On ne sait plus, car le discours de captation, l'encerclement, ne contient aucune allusion à la moindre adaptation nécessaire de l'homme aux techniques nouvelles. Tout se passe comme si celles-ci étaient de l'ordre du spectacle, offert gratuitement à une foule heureuse et sans problème".

Il est devenu indélicat, indécent même, parfois, d'évoquer les choses menacées que sont la vie et sa spontanéité dans un contexte où le luxe, le calme et la volupté du poète ont été remplacés par le confort, l'agitation et l'excitation. L'attachement passionné de Ellul pour les choses menacées affleure souvent, surtout dans les premiers livres, à travers la froide critique destinée à les protéger. Ces choses menacées ce sont "le secret de l'homme", et la vie: "[...] la technique attaque l'homme, l'atteint profondément dans ses sources vitales, le blesse dans son secret même; nous avons vu que l'un des objectifs de certaines de ces techniques de l'homme est de le dépouiller de son secret".

Les traditions sont aussi menacées. Ellul est protestant. Il y a sans doute bien peu de groupes humains qui sont aussi attachés à leurs traditions que les protestants français, qui ont encore les yeux tournés vers les cavernes où leurs ancêtres avaient trouvé refuge.

RITES ET MÉTHODES
Les choses léguées par la tradition sont d'abord des rites immuables, plutôt que des méthodes perfectibles à l'infini. L'amélioration des méthodes, qui est au coeur du phénomène technique, a pour but de gagner du temps. Nous sommes des coureurs olympiques. Chaque jour, nous avons un record à battre. Dans la plus sage des hypothèses, nous nous donnons tout ce mal pour accumuler un capital de temps dont nous pourrions un jour disposer. Dans la moins sage, notre lutte incessante contre le temps est notre façon de goûter à l'éternité.

Dans les sociétés traditionnelles, on ne pouvait miser sur le capital du temps. D'où l'importance des rites. Les rites séparaient les eaux du temps comme Moïse avait séparé celles de la Mer Rouge, pour permettre à l'âme de se recueillir dans l'instant et d'y trouver la force d'un envol vers l'éternel.

Rites de la table: de telle heure à telle heure on mange... et on ne pense qu'à manger et qu'à causer avec les commensaux. La table, si elle est bien mise, sera belle au point que les peintres voudraient la reproduire dans une nature morte. Dans cet espace transfiguré par l'art - lequel s'identifie ici à l'art de vivre - dans ce temps protégé contre le temps, les esprits s'animeront. Les rites de la table, comme tous les rites d'ailleurs, sont remplis de défis à la méthode. Le but ici n'est pas de lutter contre la montre, mais de l'arrêter.

Le mystère, le secret au fond de l'homme a besoin de ces arrêts du temps. La vie aussi, de même que les sentiments, les passions et la foi. La joie sera d'autant plus débordante les jours de fête qu'elle aura été plus longtemps et plus rigoureusement contenue.

La technique détruit les rites, ces accidents du paysage temporel, plus efficacement encore qu'elle ne soumet à sa norme les paysages de l'espace. Dans les familles en manque de temps, chacun mange à son heure ... et tous les autres rites anciens subissent le même assaut pour être remplacés par des rites nouveaux, comme le grignotage devant le téléviseur, qui ont tous pour but non d'ouvrir le temps sur l'éternité, mais de le faire servir au culte de la machine.

Culte! Le mot est dit. Dans La technique ou l'enjeu du siècle, l'auteur emploie pour désigner la technique le mot Béhémot: esprit du mal. Chrétien, Ellul trouve l'accent des prophètes de l'Ancien Testament pour dénoncer un phénomène qui est à la fois l'idolâtrie absolue et la forme accélérée du messianisme.

Les ethnopsychiatres ont décrit un syndrome appelé mouvement de libération mythique, qui aide à comprendre comment nos contemporains se laissent emporter de plus en plus rapidement par la fièvre du progrès, même s'ils ont de plus en plus de raisons de penser que la destination est incertaine. Ces mouvements apparaissent chez les peuples depuis longtemps opprimés. Surgit un leader charismatique qui s'engage à conduire son peuple vers la terre promise. L'ardeur de la troupe s'accroît au lieu de se refroidir au fur et à mesure que les faits font apparaître la terre promise comme un mirage. L'aventure se termine toujours par une tragédie. Dans le cas du mouvement de libération de l'humanité par la technique, le leader charismatique n'est pas nécessaire. C'est la technique elle-même qui, célébrée par les fidèles des médias, entretient la ferveur.

Commentant les travaux de celui qu'il appelle son maître, Ivan Illich n'hésite pas à voir dans le système technicien totalitaire une perversion du message de l'évangile. "Il n'est pas possible d'expliquer le régime de la technique, si l'on ne le comprend pas génétiquement comme une résultante du christianisme. Ses traits principaux doivent leur existence à la subversion que je viens d'évoquer. Parmi les caractères distinctifs et décisifs de notre âge, beaucoup sont incompréhensibles si l'on ne voit pas qu'ils sont dans le droit fil d'une invitation évangélique, à chaque homme, qui a été transformée en un but institutionnalisé, standardisé et géré".

On retrouve ici les "vertus chrétiennes devenues folles" de Chesterton. Leur folie résulte d'une démesure (ubris) à laquelle les Grecs anciens ont échappé - ce dont Ellul s'est émerveillé - mais par laquelle les hommes sont fascinés depuis qu'ils ont associé le fait que les méthodes sont indéfiniment perfectibles à l'utopie, ou si l'on préfère, au projet messianique selon lequel le salut des hommes, ce qui les rendrait meilleurs - ce qui leur permettrait de s'accomplir - viendrait du perfectionnement des méthodes.

L'AMBIGUÏTÉ DES MÉDIAS
Il me faut encore un peu de temps pour descendre dans les profondeurs des médias. Au début de la télévision au Québec, dans les années 1950, Gérard Pelletier comparaît la télévision à un généreux Mécène s'adressant à la population dans ces termes invitants: "Exprimez-vous! Voici les moyens de le faire". Il parle ensuite de l'avènement de ce moyen de communication comme "d'une véritable, d'une authentique révolution". La télévision, précise-t-il, activerait "le réveil du Québec et la révolution tranquille".

Au même moment, son collègue journaliste René Lévesque multiplie les mises en garde au sujet de la télévision, qu'il compare à la guerre de 1939-45, et à propos de laquelle il emploie des expressions comme "secousse sismique", "accélération infernale". Le Québec devient "une petite société que le monstre a si vite si globalement asservie". Il se demande si "l'éblouissante évolution technique de ces étranges lucarnes ouvertes sur le monde compense la superficialité grégaire qui s'en dégage jour après jour".

Le futur leader nationaliste n'est pas tendre pour les "moutons (les téléspectateurs) qui allaient s'écraser pour leur vie devant - ou derrière - le petit écran. Ruée en masse, comme aucune autre qu'on ait pu voir. Créant une dépendance de drogués à laquelle bien peu échappent encore aujourd'hui, puisqu'elle happait ses victimes à tout âge".

Les grandes innovations, en particulier dans le domaine des communications, ont généralement été accueillies ainsi: par des réactions extrêmes de part et d'autre. Je dis extrêmes et non excessives. Le juste milieu n'est pas toujours le lieu de la vérité et de la vertu. Il arrive que ce soit les extrêmes qui aient ce mérite. En ce qui concerne la télévision, je suis de plus en plus persuadé que René Lévesque avait raison.

Au XIXe, les plus grands poètes battaient le tambour du progrès. Où va-t-il ce navire, se demande Victor Hugo? Ce navire, symbole du progrès technique et moral de l'humanité est, dans l'imagination du poète une montgolfière, permettant à l'homme, vainqueur de la distance sur la terre, de partir à la conquête de l'espace céleste.

"Où va-t-il ce navire? Il va, de jour vêtu,
À l'avenir divin et pur, à la vertu,
À la science qu'on voit luire, à la mort des fléaux,
À l'oubli généreux, à l'abondance, au calme, au rire,
À l'homme heureux; il va ce glorieux navire,
Au droit, à la raison, à la fraternité..."

Le navire du progrès devient ensuite un prodigieux moyen de communication :

"Il porte l'homme à l'homme et l'esprit à l'esprit."

Et ainsi apparaît la cité virtuelle. La nef magique a supprimé les patries et

"Faisant à l'homme avec le ciel une cité,
Une pensée avec toute l'immensité,
Elle abolit les vieilles règles;
Elle abaisse les monts, elle annule les tours;
Splendide, elle introduit les peuples, marchands lourds,
Dans la communion des aigles."

L'enthousiasme progressiste n'était toutefois pas unanime au XIXe siècle. Voici comment le poète Alfred de Vigny voyait l'avenir d'une humanité lancée à la conquête de la nature comme un chemin de fer à la conquête d'un paysage.

"On n'entendra jamais piaffer sur une route
Le pied vif du cheval sur les pavés en feu;
Adieu, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute,
Le rire du passant, les retards de l'essieu,
Les détours imprévus des pentes variées,
Un ami rencontré, les heures oubliées,
L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu.

La distance et le temps sont vaincus. La science
Trace autour de la terre un chemin triste et droit.
Le Monde est rétréci par notre expérience
Et l'équateur n'est plus qu'un anneau trop étroit.
Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne
Immobile au seul rang que le départ assigne,
Plongé dans un calcul silencieux et froid."

Vigny aurait-il été plus clairvoyant que le voyant Hugo? Vous aurez compris que le jeune guerrier en moi penche du côté de Victor Hugo et le vieux sage du côté d'Alfred de Vigny.

UNE HEURE D'ÉCRAN, TROIS HEURES DE COSMOS !
Une heure d'écran, une heure de cosmos! Tel était le titre de la première conférence que j'ai donné à des informaticiens, il y a une dizaine d'années. Aujourd'hui, en pensant aux jeunes surtout, je dirais: une heure d'écran, trois heures de cosmos. Car entre temps, j'ai failli être moi-même phagocyté par le cyborg, le cyber organisme, mi-humain, mi-machine. Moi qui avais fui les aspects du progrès que j'estimais incompatibles avec mon destin, j'ai failli être asservi jusqu'à l'avilissement par l'outil de libération que j'avais librement choisi. Cette humanité, cette vie, cette âme, que j'avais voulu à tout prix protéger contre les atteintes du système, voilà que le même système venait me les enlever chez moi, à 500 mètres de ce lac où j'avais rompu mon dialogue avec les truites et les grives La perte de l'âme est indolore! Comme c'est vrai. De plus en plus fréquemment, il m'arrivait de m'ennuyer à table avec des amis dont la présence auparavant m'avait toujours enchanté: mon intellect, séparé de mon âme, était beaucoup plus intéressé par les interlocuteurs virtuels de tel ou tel groupe de discussion. Ces avertissements émanant de ce qu'il me restait de conscience n'ont pas suffi à me remettre sur le chemin du réel; il a fallu qu'en plus mes plus chers amis m'admonestent, parfois très durement.

Le fait que les grandes innovations aient suscité des réactions extrêmes a ses racines dans ce que la condition humaine a de plus fondamental: l'ambiguïté de tous les moyens que les êtres humains peuvent utiliser pour atteindre leurs fins. Voici le mot moyens. Voici le mot fins. Le mot moyen est l'équivalent français de médium ou de media au pluriel. Les médias sont des moyens en vue d'une fin. Quelle est cette fin? Je soutiendrai que la fin ne peut être qu'un rapport intime avec le réel. Cela est vrai de la connaissance en général, exception faite de la connaissance immédiate qui n'est rien d'autre que la fusion avec la réalité. Contrairement à ce qu'une certaine pensée naïve nous incite à penser, nous sommes naturellement éloignés du réel. La connaissance médiate, la seule dont nous sommes capables sauf exception, est destinée à nous en rapprocher.

Quand on dit que la connaissance est médiate, on entend qu'elle opère par le moyen d'intermédiaires divers, parmi lesquels les concepts, les souvenirs, ou les formes a priori de la sensibilité Avant de nous perdre dans un autre être ou dans un paysage, au sommet de l'amour ou de la contemplation, nous nous serons progressivement rapprochés de cet être et de ce paysage à l'aide de médias, de moyens tels que des souvenirs, des images, des concepts comme ceux d'homme, d'équilibre, de mensonge, de bonté. Un tableau de maître est un média - un moyen de nous rapprocher d'une réalité, une personne, un paysage, dans la mesure où en raison de sa qualité, il aide notre attention distraite à se concentrer sur un aspect de la réalité qui lui échappe dans l'expérience courante. La fin n'est toutefois pas de demeurer en extase devant la Joconde, mais de retrouver la même lumière dans les yeux d'une femme réelle. Nous ne voyons pas spontanément ce que nous voyons. Nous avons besoin d'être conduits par l'art vers ce qui nous est pourtant déjà donné: le réel.

MÉDIAS... MOYENS
Tous ces moyens hélas!, tous ces médias sont aussi des pièges. Nous avons toujours la tentation de les confondre avec la fin. Cela est vrai de tous les moyens: depuis le concept de Dieu ou d'animal jusqu'aux images de la télévision. "Zeus, disait Héraclite, souffre et ne souffre pas d'être appelé Zeus". L'idée, le concept abstrait que j'ai de Dieu peut me plonger dans une sécurité métaphysique illusoire qui me privera à jamais du contact avec le Dieu réel et ineffable. De même, si j'attache mon esprit à un concept d'animal, défini comme une machine, je pourrai infliger un supplice à la bête particulière et bien réelle qui trouble mon sommeil. C'est pour des raisons semblables qu'une Simone Weil dénonce l'esthétisme, cette fixation sur le beau, comme l'une des pires formes d'illusion, ou que Marie-Victorin dénonce la culture livresque dont l'une des conséquences était que les jeunes Québécois apprenaient des noms de plantes qu'ils ne verraient jamais.

La tendance à fuir la réalité est donc au coeur de l'être humain, indissociable de sa liberté et du clair-obscur dans lequel se meut son intelligence. Il devient tout naturellement de plus en plus difficile d'y résister, au fur et à mesure que s'accroissent le nombre, la variété et l'attrait des médias qui se proposent à notre attention pour la guider vers le réel. Les nouveaux médias tels que la radio, la télévision ou l'Internet sont en eux-mêmes des multimédias. Des ensembles de médias dans le cas de la télévision et des ensemble d'ensembles dans le cas des multimédias proprement dits. Ces ensembles constituent des doubles du monde réel. Il est d'autant plus tentant de s'y arrêter que leur ressemblance avec la réalité qu'est le monde réel est plus manifeste.

L'apprentissage de tout média, du concept au multimédia ou au virtuel, devrait s'accompagner de précautions pédagogiques portant sur les façons d'éviter de rester fixé à ce média plutôt que de le dépasser vers la fin qui est toujours le réel.

INQUIÉTUDE DE PLATON AU SUJET DE L'ÉCRITURE
Ce que Platon avait compris. Quoiqu'on dise de l'importance des NTIC, celle de l'écriture me paraît beaucoup plus importante. Si Gérard Pelletier comparait la télévision à Mécène, de nombreux anciens, en Égypte particulièrement, ont vu dans l'écriture un don des dieux. Connaissaient-ils l'histoire de Pandore et de la funeste boîte que les dieux lui avaient offertes? Platon connaissait cette histoire et il s'est demandé si en leur offrant l'écriture, les dieux n'avaient pas fait aux hommes un cadeau qui causerait leur perte.

Voici l'essentiel de son propos: Theut, l'inventeur des lettres, se présente chez le roi Thamous de Thèbes en Égypte avec l'intention de lui vendre sa nouvelle technologie de communication! "Voilà, dit Theut, la connaissance, ô Roi, qui procurera aux Égyptiens plus de science et plus de souvenirs; car le défaut de mémoire et le manque de science ont trouvé leur remède -pharmakon". À quoi le roi répondit:

"Incomparable maître ès arts, ô Theut, autre est l'homme capable de donner le jour à l'institution d'un art; autre, celui capable d'apprécier ce que cet art comporte de bénéfice ou d'utilité pour les hommes qui devront en faire usage. Et voilà que maintenant, en ta qualité de père des caractères de l'écriture, tu te complais à les doter d'un pouvoir contraire à celui qu'ils possèdent! Car cette invention, en dispensant les hommes d'exercer leur mémoire, produira l'oubli dans l'âme de ceux qui en auront acquis la connaissance. C'est du dehors grâce à des caractères étrangers, et non du dedans et grâce à eux-mêmes, qu'ils se remémoreront les choses. Ce n'est donc pas pour la mémoire, c'est pour le ressouvenir que tu as trouvé un remède. Quant à la science, c'en est l'illusion et non la réalité que tu procures à tes élèves. [...] Ils se croiront compétents en une quantité de choses, alors qu'ils sont, dans la plupart, incompétents. Et ils seront plus tard insupportables parce qu'au lieu d'être savants, ils seront devenus savants d'illusion".

La question que pose Platon a une portée universelle. Les outils et les machines, dit-on, sont le prolongement du corps de l'homme. Ce que Platon nous dit du risque qu'il y a pour l'homme de confier sa mémoire à un prolongement de son corps peut s'appliquer à tous les prolongements du corps de l'homme. Il est certain, Leroi Gourhan entre autres le dit, que nous avons perdu une dextérité manuelle qui allait de soi pour nos plus lointains ancêtres - et en même temps, des habiletés intellectuelles que nous pourrons peut-être identifier un jour.

LE PAR COEUR
Mais c'est le prolongement de la mémoire par l'écriture qui doit nous intéresser ici. Platon nous place sans ménagement devant la question de la tradition orale qui subsiste aujourd'hui sous la forme de ce que tous ceux qui partagent une culture savent par cœur: depuis les chansons populaires jusqu'aux équations célèbres comme E=Mc2.

"Ce qui a été écrit avec le sang mérite d'être appris par coeur". Et quel est notre mouvement le plus spontané quand nous sommes profondément touchés par une chanson, un poème ou une pensée? Apprendre ces choses par coeur, les porter en soi à jamais. Ce qui se produit d'ailleurs souvent, presque à notre insu, surtout pour ce qui est des chansons. Nous voulons conserver en nous tout ce que nous aimons, tout ce que nous avons aimé, aussi près que possible de notre cœur.

Une des choses dont on est frappé quand on se penche sur les traditions orales, comme celles de la Grèce antique ou d'Israël, c'est la qualité des oeuvres qui ont échappé à l'oubli; à l'entropie devrions-nous dire: les poèmes homériques dans un cas, la Bible dans l'autre ont une très grande valeur de survie. Ce sont des oeuvres essentielles. Comme si la mémorisation, en raison de la vitalité qu'elle exige et dont elle témoigne, avait pour effet d'opérer une sélection des éléments dignes d'appartenir à une tradition. Aucun effort spécial n'est nécessaire pour encombrer une mémoire d'ordinateur de n'importe quels éléments d'information. Mais tout spontanément, nous ne nous donnons la peine d'apprendre un texte par coeur que lorsqu'il a une valeur essentielle à nos yeux, qu'il nous semble avoir été écrit avec le sang.

Ainsi posée, la question du par coeur apparaît comme un enjeu majeur, encore plus important peut-être aujourd'hui qu'au moment où Platon en saisissait l'humanité pour la première fois. Toutes les personnes réfléchies s'accordent pour reconnaître le danger que représente un univers de l'information caractérisé à la fois par la surabondance et l'anarchie. Neil Postman, entre autres, a bien montré l'effet que pouvait avoir un tel univers, livré à l'entropie, sur un jeune dont l'âme est dans un état encore plus chaotique. Dans un cas semblable, une entropie d'ajoute à une autre et le désordre s'accroît plus rapidement.

Outre qu'il protégerait le folklore, là où il subsiste encore, le maintien d'un noyau de par coeur dans les individus et les collectivités pourrait contribuer à créer des points d'ordre et de vie favorisant ainsi un réel rapprochement entre des êtres humains.

Pour tirer profit des nouvelles techniques de communication, sur des plans autres que le commerce, l'industrie et la guerre, il faut aussi disposer de moyens appropriés au défi consistant à faire la sélection des valeurs de survie dans le gigantesque fourre-tout de la mémoire virtuelle. Cette opération ne peut être menée sur le mode technocratique qui a présidé à l'encombrement des mémoires.

La vie seule est créatrice d'ordre. Le par coeur bien compris, comme l'authentique tradition orale, appartiennent à la sphère de la vie. Nous nous trouvons dans une situation paradoxale qui fait apparaître la reviviscence des plus anciennes formes de mémoire comme l'une des conditions d'un usage positif de la mémoire la plus nouvelle.

LA CALLIGRAPHIE
Au risque de vous paraître dangereusement nostalgique, j'ajouterai à ma défense du par cœur, l'illustration de l'écriture manuscrite, et même de la calligraphie. À l'origine, la chose est connue de tous, les signes graphiques qu'on appelait pictogrammes étaient plus près de la chose et de sa présence qu'ils ne le sont aujourd'hui, l'alphabet phonétique ayant été une étape déterminante dans cette montée - ou ce glissement - vers le formel et l'abstrait.

Le poème suprême de l'humanité est sans doute le Livre des Morts des Égyptiens tel que pouvaient le lire, et le vivre, ceux dont l'intelligence et la sensibilité étaient au diapason des hiéroglyphes, mot qui signifie littéralement écriture sacrée. Chaque signe graphique était une oeuvre d'art, contenant l'essence de ce que nous appelons poésie: la puissance d'évoquer la présence du réel. Le corps des mots était intimement associé à leur âme. C'est par une procession de poèmes visuels que le poème intérieur, le sens, se présentait au lecteur. "Ces signes, écrit Georges Jean, gravés dans la pierre, ou dessinés et peints, ont une beauté plus qu'humaine et constituent, en dehors même de ce qu'ils signifient, des espèces de poèmes visuels qui, pour les anciens Égyptiens, ne pouvaient être que d'inspiration divine".

S'il est un aspect du passé qui est destiné à ne jamais revenir, si beau soit-il, c'est bien celui-là. Ce qui subsiste de l'esprit des hiéroglyphes - mais pour combien de temps encore? - c'est la calligraphie sous sa forme aristocratique, qui l'apparente à un art, de même que sous sa forme populaire: l'écriture manuscrite de chacun.

Pour Ludwig Klages, celui qui a donné ses lettres de noblesse à la graphologie contemporaine, la graphie, cette danse de la main, est une manifestation directe de l'âme, de cette âme qui étant le sens du corps qui en est le signe, a son siège à la périphérie de ce dernier plutôt qu'en son centre. L'écriture, comme le geste - et l'écriture est un geste - est à la périphérie du corps. Comme elle a l'avantage de se conserver, elle constitue un miroir de l'âme particulièrement fidèle, présentant le plus grand intérêt pour quiconque veut pénétrer l'âme d'un autre à travers son caractère, un caractère qui se manifeste dans le caractère écrit. On ne s'en étonnera pas, c'est le mot caractérologie et non le mot psychologie qui, dans la philosophie de Klages, désigne la science de l'âme.

La préservation de l'écriture manuscrite dans l'ensemble des écoles, et pas seulement parmi les calligraphes professionnels, serait sans l'ombre d'un doute un moyen de transformer en un instrument nous rapprochant de la vie cette écriture qui devient de plus en plus abstraite, formelle et uniforme, et qui, en tant que telle, tend à nous éloigner du réel.

On est heureux de retrouver de telles idées sous la plume d'un des auteurs français qui aura le plus contribué à promouvoir l'usage de l'ordinateur: Bruno Lussato. "Une lettre calligraphiée honore le récepteur. Elle transmet un style, un goût, une intention, un état affectif. Un manuscrit est en soi un outil de culture".

Bruno Lussato a lui-même fait l'expérience de calligraphier des haïkaï japonais à l'intention d'amis et de personnes influentes en guise de voeux de fin d'année. Les hommes politiques les plus occupés et les financiers les plus sollicités répondirent aussitôt à ces cartes manuscrites. "L'expérience, conclut-il, montre que ceux qui s'essaient à la calligraphie éprouvent une joie profonde à tracer de belles lettres". Une joie qui aide à comprendre cette pensée d'Étiemble sur l'écriture : "Sans elle en effet, nulle civilisation intellectuelle ne se conçoit. L'écriture dépasse donc de beaucoup l'imprimerie en importance, et le moment humain qui la vit naître est donc un moment plus grand et plus beau".

Ainsi, le sens de l'humain soutenu par un snobisme intelligent pourrait réhabiliter l'une des seules oeuvres artistiques qui soit à la portée de tous. L'empowerment, l'accès à la puissance et à la conscience de sa puissance est pour la plupart des enthousiastes des NTIC ce qui, par excellence, justifie qu'on mette tout en oeuvre pour que ces techniques envahissent les écoles et les maisons le plus rapidement possible. Il est difficile d'imaginer comment cet empowerment pourra se concrétiser si le recours généralisé à l'ordinateur a pour premier effet d'éloigner les gens de l'une des seules pro-ductions (poiésis) - au sens que Heidegger donne à ce mot - dont ils soient capables. On les incitera à croire qu'ils peuvent agir sur le sens de l'histoire en envoyant un courrier électronique numérisé au chef de leur état, alors même qu'on les privera d'une occasion d'instituer leur propre histoire en disant leur âme par leur écriture.

Platon pouvait dire des choses pertinentes, intelligentes et intelligibles sur l'écriture sans avoir à s'interroger sur une multitude d'autres innovations surgissant au même moment. Entre temps, l'humanité est entrée dans l'ère du progrès technique moderne. Il est désormais impossible de comprendre une innovation, à plus forte raison une mutation sans la situer par rapport à ce que Jacques Ellul appelle le système technicien. Pour les mêmes raisons, Neil Postman a cru nécessaire de situer ses réflexions sur les nouvelles techniques de communications dans le cadre d'un ouvrage général sur la technique intitulé Technopoly.

LE NÉCESSAIRE ET LE BIEN
C'est au même Platon que nous emprunterons une distinction, entre le nécessaire et le bien, qui nous permettra d'ébaucher une réconciliation entre le guerrier et le sage. La technique est désormais nécessaire dans de nombreuses circonstances. Il faut s'efforcer de la connaître et de la respecter en tant que nécessité, sans jamais s'abaisser à l'élever au rang de bien. Le bien est ce qui fait converger les êtres, les choses et les événements vers l'amour. Ce n'est là en aucune manière une finalité de la technique. La technique n'a pas de finalité. Elle appartient à la sphère de la causalité.


Jacques Ellul: le Newton de l'univers technique

par Jacques Dufresne

Si Spengler et Mumford ont eu au début de leur carrière quelques illusions sur l'influence que l'homme peut exercer sur la technique, Jacques Ellul, pour sa part, semble être né sans illusions. Dès 1954, il s'indigne contre cette maxime de la pensée naïve qui renaît sans cesse de ses cendres: "Ce n'est pas la technique qui est mauvaise, c'est l'usage qu'on en fait" (Jacques Ellul, La technique ou l'enjeu du siècle, Paris, A. Colin, 1954, p. 90). Il faut méconnaître la technique pour penser ainsi. Elle est la méthode en tant qu'elle est perfectible à l'infini. Elle s'engendre elle-même. Les caractéristiques à un stade donné de son développement font apparaître la possibilité et la nécessité d'un autre stade. Elle obéit à la causalité. Aucune fin morale ne l'infléchit. "Le phénomène technique est la préoccupation de l'immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace" (ibid. p. 19).

En toutes choses: cela veut dire que rien ne doit échapper au souci de l'efficacité. À l'époque où Ellul écrivait ces lignes, les Américains Masters et Johnson étudiaient l'orgasme scientifiquement de manière à pouvoir proposer des techniques plus efficaces pour le provoquer.

Et il ne suffit pas que la méthode nouvelle soit plus efficace que la précédente, il faut qu'elle tende à devenir la méthode parfaite. Dans les Jeux Olympiques de l'Antiquité, les records n'existaient pas. On était le premier ou le dernier, mais jamais le premier ou le dernier absolument. Les records dans les Olympiques modernes, eux-mêmes assimilés au phénomène technique, illustrent bien la tendance générale actuelle.

Dans La technique ou l'enjeu du siècle, Ellul entrevoyait déjà que le phénomène technique constitue un système analogue au système solaire et au système économique, même si c'est seulement vingt ans plus tard, dans un ouvrage intitulé justement Le système technicien, qu'il exposera sa théorie complète sur la question.

En 1954, il se limite à analyser les caractères du phénomène technique et à dresser la carte de ses conquêtes récentes: l'école, le travail, la médecine, l'État. Nous retiendrons de ce livre l'analyse de la façon dont les dernières techniques se partagent la tâche de refaire l'homme. Dans les camps de concentration, explique-t-il, les techniciens de la mort ont commis l'erreur de s'attaquer à l'homme, de front, à chaud et globalement. "On n'avait pas pris la précaution d'anesthésier les victimes. L'opération technique s'effectuait à chaud, dans les larmes, dans les séparations familiales, dans les contraintes. Maladresse insigne, mépris absolu de la sensibilité des hommes" (ibid., p. 351).

"Une telle erreur ne se reproduira pas. L'homme à refaire sera d'abord dissocié de ses diverses parties... dont un spécialiste s'occupera ensuite impunément, sans faire scandale, sans donner l'impression, et sans l'avoir lui-même, que son but est de refaire l'homme entier". La technique, précise Ellul, ne peut être efficace que si elle est spécialisée. Pendant qu'un expert s'occupera des gènes, un autre s'occupera de l'apprentissage scolaire, un troisième du comportement sexuel, etc.

Efficace, la technique le sera en un double sens. Elle atteindra le résultat visé, et elle pourra s'appliquer sans soulever des tempêtes de protestation. "L'application mesurée de la technique est le point de départ de la dissociation. Nulle part, personne ne déclare: Nous technicisons l'homme, nous soumettons l'homme à la technique [...] et ainsi parce que dans aucune des techniques appliquées à l'homme on ne retrouve l'homme entier, on s'en lave les mains et on déclare que l'homme reste intègre dans cette aventure" (ibid., p. 352).

On peut trouver une confirmation de cette thèse dans le débat qu'ont suscité les nouvelles techniques de reproduction: la fécondation in vitro par exemple. Il y eut dans ce cas des protestations - fugitives il est vrai mais suffisantes pour émouvoir les gouvernements - parce que c'est l'homme tout entier qui était visé dans son état embryonnaire et aussi parce que de toutes les dissociations, la dissociation de la procréation et de l'acte procréateur et la séparation consécutive de l'un et de l'autre ont une portée considérable, beaucoup plus grande que la dissociation du comportement confié au psychologue ou de l'apparence confiée au spécialiste en chirurgie esthétique. Ellul reviendra dans son dernier ouvrage, Le bluff technologique, sur le thème du remodelage de l'homme, thème auquel l'Américain Vance Packard aura entre-temps consacré un ouvrage.


Originaux et détraqués
par Louis Fréchette
Montréal, Librairie Beauchemin, 1943, chap. II et III

Le courrier sensible

Bien qu'appartenant à la classe des pauvres diables, Chouinard n'était pas précisément un mendiant, car il ne mendiait pas.
Il se contentait d'accepter l'hospitalité qu'on lui offrait sur la route.
Et comme il passa toute sa vie à faire la navette entre Québec et Gaspé, et que cette hospitalité ne lui faisait jamais défaut, il n'eut jamais besoin d'autre domicile.
Quand au reste, ses goûts n'étaient rien moins que luxueux, et, son ambition se bornant à peu de chose, il se tirait parfaitement d'affaires, et ne manquait jamais de rien.
était-il suivi par un bon ange chargé de glisser chaque jour dans sa poche les cinq sous du Juif-Errant?
Non pas.
Ses cinq sous, il les gagnait bel et bien.
Et jamais peut-être millions n'ont été mieux ni plus honnêtement gagnés.
Les lois de l'état s'en trouvaient bien quelque peu enfreintes.
Le ministère des Postes aurait peut-être pu le poursuivre en contravention.
Mais la pécadille n'en valait pas la peine; et tant pis pour qui aurait voulu molester l'ami Chouinard, car il était populaire.
Voici en quoi consistait sa petite industrie.
Il s'était constitué en courrier privé et indépendant.
Pour six sous - cinq cents, ce qui était dans le temps le port d'une lettre à la poste - il portait à pied cette lettre à Kamouraska, à Rimouski, au Bic, à Matane, et, naturellement, à n'importe quel point intermédiaire, la livrant en mains propres ou à domicile, sans jamais exiger d'autre rémunération.
S'il avait dix, vingt, trente lettres, tant mieux.
S'il n'en avait qu'une, il faisait le voyage tout de même, et avec une rapidité... Ses courses étaient quelques fois étonnantes.
Nul froid, nulle tempête, nuls chemins effondrés ne l'arrêtaient.
Pendant quelqu'une de ces terribles journées d'hiver, où les voyageurs les plus hardis osent à peine s'aventurer sur la route enveloppés dans leurs habits de fourrure et les peaux d'ours de leurs traîneaux, on entendait parfois un son de trompe éclater au loin, puis on voyait déboucher à l'entrée du village un piéton maigrement vêtu, une casquette en peau de chat sur les yeux, blanc de givre, enfonçant jusqu'aux genoux dans la neige mouvante, les doigts à demi gelés sur un cornet à bouquin, le dos courbé, luttant ferme contre la "poudrerie" qui lui cinglait la figure, et jetant à toutes les portes sa fanfare dans la bourrasque.
C'était Chouinard.
à la brume, il entrait - n'importe où.
Chez le riche comme chez le pauvre.
Avec cette différence que dans les maisons un peu cossues, il se présentait à la porte de service.
On ne le rebutait nulle part.
Haletant, geignant, épuisé, il secouait dans le tambour la neige dont il était couvert, essuyait ses bottes glacées au paillasson, faisait son entrée en souriant, détachait les glaçons de sa barbe et de ses cheveux incultes, s'approchait du poêle - les calorifères étaient alors inconnus dans ces parages - grelottait quelques instants, les mains dans le "fourneau", puis jetant un long regard autour de lui avec une expression de contentement naïf, il lâchait un gros rire enfantin, hi hi hi!... puis il ajoutait:
- Mauvais temps.
- Tiens, c'est ce brave Chouinard! disait-on. Quel bon vent t'amène?
- Bon vent, mais mauvais côté, hi hi hi!...
- D'où viens-tu comme ça?
- Québec.
- Et où vas-tu?
- Rivière-du-Loup.
- Porter une lettre?
- Te cré!
- à qui donc?
- M. Pouliot.
- Montre voir.
- Tiens... Non, pas celle-là! M. Verreau, celle-là, Saint-Jean-Port-Joli.
Ou M. Dupuis, Saint-Roch-des-Aulnaies.
Ou quelque autre encore.
On lui faisait généralement ces questions non par pure curiosité, mais pour mettre son étrange mémoire à l'épreuve.
Il avait souvent quinze, vingt lettres dans son sac.
Or il ne savait pas lire, et jamais il ne se trompait dans la distribution.
Pas une erreur!
Une lettre qui lui était une fois confiée arrivait droit à son adresse, avec autant de sûreté - et même plus - que si elle eût été mise entre les mains du ministre des Postes lui-même.
Un chef de bureau reçoit une lettre, lit l'adresse, et se trompe quelques fois de case.
Chouinard, lui, ne s'en rapportait qu'à l'apparence extérieure de l'enveloppe, mais son coup d'oeil était infaillible.
On ne l'a jamais pris en défaut.
[...]
étant donné ce qui précède, Chouinard ne pouvait manquer d'être un favori au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, dont la masse des élèves avaient leurs parents disséminés sur l'itinéraire habituel de l'extraordinaire courrier.
Son arrivée était une fête.
Grâce à sa prodigieuse mémoire, Chouinard connaissait - il s'en informait naturellement avec le plus grand soin - toutes les familles qui avaient un fils ou deux au collège de Sainte-Anne, et, au point de vue de la clientèle, il n'avait garde de négliger ce détail.
Il s'arrêtait au collège d'abord.
C'était une station de rigueur.
Puis il se rendait chez les parents, et donnait des nouvelles du "petit".
Il était naturellement le bienvenu. On l'entourait:
- Vous l'avez vu, ce cher enfant?
- Comment est-il?
- S'ennuie-t-il beaucoup?
- A-t-il grandi? etc.
Livier savait tout et répondait à tout.
La famille était enchantée - la maman surtout - et chacun s'évertuait à faire plaisir à Chouinard.
On le choyait, on le dorlotait, on le gavait de friandises.
Sans compter qu'il repartait toujours, cela va sans dire, avec une lettre et quelque petit paquet pour le retour.
La lettre ne pouvait arriver à destination que longtemps après le passage du courrier ordinaire.
On le savait; mais qu'importe!
Avez-vous remarqué comme une lettre d'ami ou de parent vous fait plus de plaisir à recevoir quand elle vous est remise par une main qui a touché celle qui l'envoie?
C'est à ce sentiment qu'obéissaient d'instinct, il n'y a encore que quelques années, les Québecquois qui vous disaient:
- Mon cher, vous partez pour Montréal, veuillez donc vous charger de cette lettre.
Cette lettre vous coûtait d'ennui, d'embarras et même d'argent, cent fois les trois sous que ce monsieur aurait payé en mettant simplement son envoi à la poste; mais il ne réfléchissait pas à cela.
Il espérait que sa lettre serait remise personnellement; et cela doublait, par l'imagination, la satisfaction qu'il avait eue de l'écrire.
Et celui qui recevait la lettre donc!
- Vraiment, c'est lui-même qui vous a confié ceci? Vous l'avez vu? Vous lui avez parlé? Comment est-il? Que chante-t-il de bon? etc.
- Vous avez vu mon père avant de partir! me disait un jour, toute tremblante d'émotion, une bonne religieuse canadienne que je retrouvais à Blois, en France. J'ai presque envie de vous embrasser.
Elle recevait des lettres de sa famille toutes les semaines, cependant.
Mais quelqu'un qui avait vu son père, qui lui avait parlé, qui lui avait serré la main, ce n'était pas la même chose!
Avec cela qu'en confiant une lettre à Chouinard, on faisait une charité déguisée, - et personne n'ignore que c'est la plus agréable à faire après tout.


La pédophilie sur Internet
par Fabien Gélenne

...ou l'essence d'un faux problème

Se poser la question de savoir si Internet est bon ou mauvais revient à se demander si il faut autoriser les couteaux de cuisine sachant qu'on peut tuer avec mais qu'ils sont bien utiles à la découpe du gigot. Tout cela ce ne sont que des OUTILS. On voudrait légiférer avant de savoir à quoi ça sert.

Pour éviter la pédophilie sur Internet il suffit que ce que l'on puisse y trouver soit varié et intéressant, comme chez son libraire où les revues intellectuellement faibles (c'est un euphémisme!) existent (liberté d'expression oblige) mais ne sont que rarement lues par les nourrissons.

Il serait dommage qu'à cause de ce débat un peu absurde nous passions à côté de la possibilité de jouer un rôle enrichissant sur Internet, d'autant plus que l'esprit francophone est plutôt versé à fournir du contenu et donc susceptible d'y avoir une grande activité pour peu qu'on s'en donne les moyens.

Heureusement, les Canadiens n'ont pas tous ces a priori comme le prouvent leurs "Chroniques de Cybéries" largement plébiscitées, même par les "anglophiles".

Voltaire serait sûrement très heureux de pouvoir s'éditer aussi facilement!


Le programme Ahmadti
par Pierre Girardin

PRÉSENTATION
Le programme de recherche sur l'adaptation de l'habitat, le maintien de l'autonomie, la domotique et les technologies de l'information (AHMADTI) est développé dans le cadre d'un partenariat entre la Société d'habitation du Québec et le Département des communications de l'UQAM. Il recourt également à la collaboration de divers organismes intervenant dans le domaine du maintien de l'autonomie auprès de la personne âgée, de l'accidenté, de la personne handicapée ou du convalescent.

BUTS ET OBJECTIFS
Il vise à mettre à contribution les nouvelles technologies telles la domotique, les aides mécaniques et électroniques, les téléservices transactionnels sur l'autoroute électronique, la télémétrie médicale, les interfaces multimédia ainsi que la conception assistée par ordinateur d'adaptation physique du logement, afin de définir les normes qui leur permettraient de constituer des techniques de support à l'autonomie véritablement insérées dans la dynamique des services permettant de répondre aux besoins d'indépendance de diverses clientèles à domicile ou en institution.

JUSTIFICATION
Le contexte démographique axé sur un vieillissement de la population et l'augmentation globale des handicaps et restrictions à l'autonomie provoquant une pression à la hausse sur les besoins et coûts de services dans une période économique restrictive exigent d'entreprendre un tel programme qui pourra permettre de faire plus avec moins.


Nouveaux modes de services intégrant
les nouvelles technologies de l'information

par Pierre Desjardins

PRÉSENTATION
Ce projet est réalisé dans le cadre d'un partenariat entre l'UQAM, le CLSC du Plateau Mont-Royal, les services de gériatrie et de médecine familiale de l'Hôpital Notre-Dame et l'Institut Lucie Bruneau, avec l'appui de la Régie régionale Montréal-Centre, du Ministère de la santé et des services sociaux, de la Fondation Berthiaume Du Tremblay et de la Société d'Habitation du Québec, et avec la participation d'entreprises domotiques, de télémétrie médicale et de télémédecine.

BUTS ET OBJECTIFS
Développer de nouveaux modes de services en déterminant les conditions d'intégration des nouvelles technologies (domotique, télémétrie, communication fournie par Internet tels que le courrier électronique, les sites www) aux services socio-sanitaires actuels et à l'habitat des personnes âgées et handicapées dépendantes. Cela, afin de développer le maintien de l'autonomie en créant des solutions de services novatrices.

JUSTIFICATION
Les conditions économiques actuelles, l'orientation ambulatoire des services socio-sanitaires accompagnent les tendances actuelles d'augmentation de la population des personnes handicapées et de la population âgée de plus de 65 ans (une personne sur quatre vers 2020). Ceci aura des effets sur la nature ou l'accroissement de la demande de certains services, sur la solidarité en matière de programmes sociaux, sur le type d'habitat à fournir, sur le travail et l'économie en général.


Le projet social de la communautique
par Pierre-Léon Harvey
Texte présenté pour discussion au séminaire de L'Agora sur les aspects sociaux des inforoutes

La communautique fournit de nombreux terrains nouveaux pour la recherche académique traditionnelle (Schuler, 1996). Toutefois, la recherche sur les communautés virtuelles ne saurait rester confinée aux universités. Les membres des diverses communautés doivent proposer, conduire et promouvoir des projets d'expérimentation en réseautique communautaire. Plusieurs groupes sociaux, un peu partout à travers le monde, ont d'ailleurs commencé à le faire. Si le changement technique est jusqu'à un certain point inéluctable, celui de son orientation par les citoyens ne l'est pas. Pas davantage que les forces du marché. Les échecs de Télidon, d'Alex et l'écroulement du Vidéotex un peu partout à travers le monde sont là pour en témoigner.

Plusieurs chercheurs en sciences sociales pensent qu'à l'heure des rationalisations, du désengagement social de l'État et de la perte du sens communautaire, il devient urgent d'intervenir non seulement au niveau de la science, mais directement dans le projet social. Pour certains (Eric Trist, 1979), il devient impératif d'agir rapidement à plusieurs niveaux du système social sous peine d'atteindre de sérieux degrés de déséquilibre et de tension sociale. Le tableau ci-dessous, inspiré d'un texte de Trist (1979), résume très brièvement les difficultés actuelles de nos modèles d'organisation sociale et les directions émergentes que nous pourrions collectivement tenter de favoriser. La première colonne décrit la situation actuelle, la deuxième colonne montre la situation en émergence:

Politique

Structure centralisée

Pouvoirs aux groupes statutaires

Partis politiques

Électorat passif

Périphérie innovatrice

Pouvoirs partagés

Politique des communautés

Participation active

Organisations

Bureaucraties hiérarchisées

Contrôles externes

Faible qualité de vie au travail

Formes de démocratie organisationnelle

Contrôles internationaux

Forte Q.V.T.

Communautés

Résolution de problèmes isolés

Objectifs indépendants

Intérêts compétitifs

Appréciation systémique des problèmes

Objectifs interdépendants

Intérêts collaboratifs

Individus

Centration sur soi

Isolement

Pouvoir faible, autonomie

Valeurs partagées

Réseaux sociaux

Engagement, responsabilité sociale

Technologie

Diffusion

Poste de travail

Appropriation

Machines à calculer

D'autres chercheurs (Baburoglu, O.N. et Ravn, I.B., 1992) pensent que la recherche-action constituerait un excellent moyen de développement et d'appropriation sociale des NTIC à travers des communautés virtuelles. La Recherche Action Participative (RAP) par exemple (Schuler, D. et Namioka, A., 1993 et Schuler, D., 1996) est une méthode hybride de recherche inspirée de l'approche socio-technique du Tavistock Institute de Londres: une méthode systématique d'apprentissage couplée avec des méthodes scientifiques de recherche à laquelle on adjoint un programme d'action pour la participation sociale. En clair, l'appropriation des NTIC par des groupes s'effectue à travers une démarche de changement planifié qui comprend habituellement les phases suivantes:

Phase de diagnostic
Phase de planification
Phase d'exécution
Phase d'évaluation

R. Baskerville et Wood-Harper (1993) décrivent ce processus d'appropriation autogéré et planifient une série d'activités qu'ils illustrent dans un schéma circulaire qui aboutit à un design participatif susceptible de faire naître de nouvelles façons de travailler et d'échanger, via les NTIC et les réseaux. C'est l'idée d'usages émergents à travers l'action sociale. Bien qu'a priori, cette approche puisse sembler faire le jeu des promoteurs de l'industrie, en favorisant l'adoption de leurs produits, la réalité est tout autre. Notre expérience nous montre qu'elle peut créer des résistances constructives et éclairées face aux systèmes d'information. Les rejets peuvent être d'ordre éthique ou commercial. Pour l'industrie, il peut s'agir d'un apport considérable à la recherche-développement et au design des produits et services. L'expérimentation sociale des NTIC devient un facteur prépondérant de l'accroissement de la richesse collective et de la qualité de vie à travers de nouveaux modes d'accès communautaires au savoir.

Pour en savoir plus:

COLLECTIF, Spécial Internet, in revue Terminal, Technologie de l'information, culture et société, Éd. L'Harmattan, été, automne 1996, #71/72.

HARVEY, Pierre-Léonard. Cyberespace et communautique. Appropriation, réseaux, groupes virtuels. P.U.L. 1995.

LEVY, Pierre. L'intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, La Découverte, Paris 1994.

MOLES, Abraham, A. Théorie structurale de la communication et société. Masson. CNET/ENST, Paris 1986.

SCHULER, Douglas. "New Community Networks". "Wired for Change", Addison Wesley Publishing Company, 1996.

TESSIER, Roger. (sous la direction de). Pour un paradigme écologique. Brèches, Hurtubise, HMH, Ville Lasalle, 1989.


Le réseau socio-sanitaire québécois
par Andrée Mathieu
L'Agora, vol 4 no 3 (avril-mai 97)

"Nul problème ne peut être résolu par la conscience même qui l'a créé. (The problems that exist in the world today cannot be solved by the level of thinking that created them). Nous devons apprendre à jeter sur le monde un regard nouveau." (Albert Einstein)

Les trois critères de la vie

Dans son dernier livre, intitulé The Web of Life, Fritjof Capra fait une remarquable synthèse des travaux de plusieurs scientifiques contemporains qui s'intéressent à la théorie du chaos et de la complexité, ainsi qu'au domaine des systèmes vivants. Parmi ces chercheurs renommés, se trouvent Humberto Maturana et Francisco Varela, deux biologistes chiliens, diplômés de Harvard, qui se sont rendus célèbres notamment par leur concept d'autopoïèse et par leur théorie sur la cognition. S'appuyant sur leurs travaux, ainsi que sur ceux du prix Nobel Ilya Prigogine, Capra dégage trois conditions nécessaires pour reconnaître un système vivant:

un "patron" (pattern) d'organisation, ou la configuration des relations qui déterminent les caractéristiques essentielles du système;
une structure, qui est la matérialisation du patron d'organisation;
un processus, ou l'activité qui permet au pattern de se matérialiser dans la structure.

Capra illustre la différence entre le patron d'organisation d'un système et sa structure en prenant une bicyclette pour exemple. Pour que nous puissions affirmer que l'objet qui est devant nous est une bicyclette, nous devons pouvoir établir un certain nombre de relations entre ses parties, que nous nommons pédales, guidons, roues, selle, etc., de telle façon que l'ensemble puisse nous transporter. Pour décrire un patron d'organisation, il faut donc dresser une carte abstraite des relations qui doivent exister entre les composants du système, s'il doit pouvoir accomplir sa mission. Mais un patron d'organisation ne peut être reconnu que s'il se matérialise dans une structure, c.-à-d. dans un ensemble de composants physiques réels. Ainsi, toutes les bicyclettes possèdent quelque chose en commun, leur patron d'organisation, mais elles se distinguent par leur structure, leurs composants faisant en sorte qu'elles peuvent prendre toutes sortes de formes allant du "10 vitesses" au vélo de montagne. Mais si ces notions s'appliquent aux systèmes inanimés, qu'est-ce donc qui caractérise les systèmes vivants? C'est ici que le concept d'autopoïèse entre en jeu.

L'autopoïèse, ou le patron d'organisation d'un système vivant

Pour rendre justice à la richesse et à l'étendue des travaux de Maturana et Varela, il faudrait bien plus que ce modeste article, dont ce n'est d'ailleurs pas le propos. Mais si on demandait aux deux chercheurs de décrire le pattern qui est spécifique aux systèmes vivants, ils résumeraient sans doute ainsi leur pensée: "Notre proposition est que les êtres vivants sont caractérisés par le fait que, littéralement, ils sont continuellement en train de s'auto-produire. Nous nous référons à ce processus lorsque nous appelons l'organisation qui les définit l'organisation autopoïétique" (suivant Maturana et Varela, p. 32). En d'autres termes, l'autopoïèse est le patron d'organisation d'un réseau dans lequel chaque composant a pour fonction de participer à la production ou la transformation des autres composants du réseau. En outre, certains de ces composants forment une frontière, ou clôture opérationnelle qui circonscrit le réseau de transformations, tout en continuant de participer à son auto-production.

La cellule est un bel exemple d'organisation autopoïétique. Elle se compose d'une membrane qui la sépare du milieu extérieur, et renferme un ensemble de composants (les nutriments, les organelles, le noyau) engagés dans un réseau de milliers d'interactions continues que les biochimistes regroupent sous l'expression de "métabolisme cellulaire". La membrane participe à ces interactions au même titre que les autres composants et contribue à la production de la cellule tout entière.

Les structures dissipatives, ou la matérialisation du patron d'organisation

Un réseau autopoïétique est à la fois fermé et ouvert. Comme chaque composant est produit par les autres composants du réseau, le système entier est clos sur le plan de l'organisation. Cependant, il est ouvert par rapport à l'environnement, assurant la circulation d'énergie et de matière nécessaires au maintien de son organisation et à la régénération continuelle de sa structure. Ce flux d'énergie et de matière est essentiel à la structure dynamique d'un être humain, à tous les niveaux d'organisation, et le taux de régénération est parfois surprenant. Ainsi, par exemple, les cellules des voies digestives ou du système respiratoire n'ont qu'une durée de vie de quelques jours. Autrement dit, dans quelques jours, tout ce qui restera de votre estomac actuel est son patron d'organisation, puisque les composants de sa structure auront été complètement renouvelés.

Pour souligner cette coexistence de la stabilité et du changement, Ilya Prigogine a inventé l'expression, apparemment paradoxale, de "structure dissipative". Les structures dissipatives sont des systèmes capables de conserver leur identité uniquement en restant continuellement ouverts au flux de leur environnement. Prigogine considère les structures dissipatives comme "des îlots d'ordre dans un océan de désordre". Elles maintiennent et même accroissent leur ordre (développement, évolution) en créant du désordre qu'elles dissipent dans l'environnement.

Les structures dissipatives ne sont pas toutes des systèmes vivants, mais tous les êtres vivants ont une structure dissipative. Ainsi, le tourbillon de l'eau qui s'écoule d'une baignoire est une structure dissipative, car il se maintient dans un état remarquablement stable tant qu'il est alimenté par l'eau de la baignoire. D'une manière métaphorique, on peut dire qu'une cellule vivante est une sorte de tourbillon, car elle aussi se maintient dans un état stable en échangeant de l'énergie et de la matière avec son environnement. Mais tandis que les boucles de rétroaction négative qui stabilisent le tourbillon sont d'origine mécanique (la force gravitationnelle, par exemple), celles qui assurent la stabilité de la cellule proviennent de sa dynamique interne, c.-à-d. de son organisation autopoïétique. Autrement dit, dans le cas d'un système vivant, la stabilité ne provient pas de forces extérieures, mais sa régulation provient de l'intérieur, elle résulte des interactions chimiques et des réactions catalytiques entre ses composants.

Par ailleurs, les systèmes vivants sont aussi le théâtre d'instabilités qui résultent d'un processus d'amplification au niveau des cycles catalytiques qui sont au coeur des processus métaboliques. Ces boucles de rétroaction positive poussent le système de plus en plus loin de l'équilibre jusqu'à ce qu'il atteigne un seuil. À ce point d'instabilité, nommé "point de bifurcation", de nouvelles formes d'ordre peuvent émerger spontanément, permettant au système vivant de se développer et d'évoluer vers des formes de plus en plus complexes. Au point de bifurcation, la structure dissipative devient extrêmement sensible aux petits changements qui surviennent dans son environnement. Une petite fluctuation peut alors forcer le système à faire des choix. Mais comme tous les systèmes vivants évoluent dans des environnements changeants, et comme on ne peut jamais savoir quelle fluctuation se manifestera au bon moment au point de bifurcation, il est impossible de prédire quel sera le choix du système. En outre, ce qui arrive exactement à ce point critique dépend aussi de toute l'histoire passée du système.

Les caractéristiques des structures dissipatives sont révolutionnaires aux yeux de la science classique, mais elles sont familières à toute expérience humaine. Dans le monde vivant de Prigogine, loin de l'équilibre, l'avenir est imprévisible, et cette incertitude "permet à la créativité humaine de se vivre comme l'expression singulière d'un trait fondamental de tous les niveaux de la nature" (Prigogine, p. 16).

La cognition, ou le processus de la vie

Le processus de la vie, ou processus continu par lequel un patron d'organisation autopoïétique se matérialise dans une structure dissipative, est un acte cognitif. Cette affirmation suppose une extension radicale de la notion de cognition (processus de la connaissance) qui englobe tout le processus de la vie, y compris la perception, l'émotion et le comportement. Dans leur théorie de la cognition, à laquelle on donne parfois le nom de "théorie de Santiago", Maturana et Varela "montrent que l'acte cognitif n'est pas le simple miroir d'une réalité objective externe, mais plutôt un processus actif, enraciné dans notre structure biologique, par lequel nous créons véritablement notre monde d'expérience" (jaquette du livre de Matura et Varela).

Chaque être vivant possède une structure qui détermine son domaine cognitif, c'est-à-dire l'ensemble des interactions dans lesquelles il pourra s'engager sans perdre son organisation autopoïétique, c.-à-d. son identité. En même temps, l'être vivant évolue dans un milieu qui possède sa propre structure dynamique. Entre les deux, la compatibilité des structures est indispensable. Lorsqu'un système vivant interagit avec son environnement, ce ne sont pas les perturbations de l'environnement qui déterminent ce qui survient dans l'être vivant; c'est plutôt la structure de ce dernier qui spécifie les changements qui s'y produisent. Autrement dit, les changements ne sont pas produits par le stimulus environnemental comme si une force extérieure s'exerçait sur le système (causalité linéaire), mais c'est de l'intérieur de sa clôture opérationnelle que le système transforme sa propre structure en réaction à l'agent perturbateur (adaptation). Il en va de même pour l'environnement: pour lui, l'être vivant est une source de perturbations et non pas une instruction.

L'ontogenèse est l'histoire des changements structuraux subis par un système vivant sans qu'il perde son identité. Dans la théorie de Santiago, on appelle couplage structural le processus continu qui se produit quand deux systèmes autopoïétiques subissent une ontogénèse "couplée", c'est-à-dire lorsqu'ils sont engagés dans une histoire d'interactions récurrentes, dans un processus de coordination réciproque. Puisqu'un système vivant répond aux modifications de son milieu en transformant sa structure et que ces changements structuraux vont à leur tour déterminer son comportement futur, on peut dire d'un système en couplage structural qu'il apprend.

Une cellule constitue une unité vivante du "premier ordre". Un organisme métacellulaire est un système du "second ordre" dont le couplage structural et l'ontogénèse dépendent de sa structure composite; il donne naissance à une phénoménologie différente de celle des cellules qui le composent. En d'autres termes, la vie d'un organisme passe par le fonctionnement de ses composants, mais elle n'est pas déterminée par leurs propriétés. De même, les organismes pourvus d'un système nerveux peuvent prendre part à des interactions récurrentes d'un nouvel ordre. Les systèmes sociaux sont les systèmes du "troisième ordre" ainsi constitués. À leur tour, ils engendrent une phénoménologie interne particulière qui implique un comportement de coordination réciproque appelé communication.

Le domaine cognitif (ensemble des interactions possibles déterminées par la structure) croît avec la complexité du système vivant. On peut parler de couplage structural entre un système vivant et son environnement ou entre deux systèmes vivants, chaque système étant alors susceptible de déclencher un changement structural chez l'autre. Puisque les êtres vivants d'une même espèce ont plus ou moins la même structure, ils font émerger des mondes similaires, ce qui leur permet de partager sensiblement la même expérience (domaine consensuel). Ainsi, selon Maturana, la communication n'est pas le résultat d'une transmission d'information, qui serait un peu comme une force extérieure s'exerçant sur le système, mais plutôt une "coordination de comportement" résultant du couplage structural. À un certain niveau de complexité, le système vivant peut non seulement se coupler avec son environnement ou avec d'autres systèmes vivants, comme nous venons de le voir, mais il peut aussi se coupler avec lui-même et faire émerger un monde d'expérience intérieur. Chez l'être humain, la création de cet univers intérieur est intimement liée au langage, à la pensée et à la conscience.

Une nouvelle vision du monde et des êtres vivants

Il y a dans ce qui précède de quoi modifier radicalement notre vision du monde et, plus particulièrement, des êtres vivants. La vie réside loin de l'équilibre, là où se côtoient l'ordre et le désordre, la stabilité et le changement. Les théories de Maturana et Varela, de Prigogine et de bien d'autres chercheurs secouent les colonnes du temple mécaniste de Newton:

le matérialisme: contrairement au modèle de l'homme-machine, qui se base sur la structure matérielle de l'être vivant, l'autopoïèse met l'accent sur le réseau des relations qui précède la structure dans laquelle il se concrétise;
le réductionnisme: "la vie d'un organisme passe par le fonctionnement de ses composants, mais elle n'est pas déterminée par leurs propriétés" et l'ensemble donne naissance à une phénoménologie différente de celle de ses composants;
le déterminisme: aux points de bifurcation, les structures dissipatives font face à des choix qui rendent l'avenir du système imprévisible, qui transforment les certitudes en potentialités;
la causalité linéaire: les perturbations qui déclenchent les changements structuraux d'un système vivant n'entretiennent pas avec eux une relation de cause à effet; ces changements dépendent plutôt de la dynamique interne d'adaptation du système.

Nous détournons lentement notre regard de l'univers prévisible et déterminé de Newton, pour le porter vers un univers en construction, un monde changeant et imprévisible, mais vivant et créatif. Dans son livre intitulé justement La fin des certitudes, Prigogine écrit: "La science classique privilégiait l'ordre, la stabilité, alors qu'à tous les niveaux d'observation nous reconnaissons désormais le rôle primordial des fluctuations et de l'instabilité. Associés à ces notions apparaissent aussi les choix multiples et les horizons de prévisibilité limités" (Prigogine, p. 12). Maturana et Varela lui font écho lorsque dans la préface de L'arbre de la connaissance, ils déclarent: "Tout ce livre est une sorte d'invitation à réfréner notre habitude de céder à la tentation de la certitude" (Matura et Varela, p. 4). La "nouvelle science" appelle donc à beaucoup de modestie, car on ne peut plus approcher la nature, pour apprécier sa beauté et sa complexité, avec un désir de domination et de contrôle, mais avec un profond respect et beaucoup d'ouverture au dialogue et à la coopération.

La nouvelle science et les systèmes sociaux

L'approche systémique puise ses racines dans la cybernétique et les travaux du physiologiste autrichien Ludwig von Bertalanffy. Ces origines biologiques prédisposent naturellement les théoriciens des systèmes à s'intéresser aux recherches scientifiques sur les systèmes vivants. Il ne faut donc pas s'étonner que les travaux de Maturana et Varela aient déjà reçu beaucoup d'attention dans le domaine de la sociologie. La question de savoir si les systèmes sociaux humains peuvent être qualifiés d'autopoïétiques a fait l'objet de nombreux débats. Le problème vient du fait que Maturana et Varela n'ont défini l'autopoïèse de façon précise que dans le cas des systèmes physiques et de certaines simulations informatiques. Mais à cause de l'"univers intérieur" des concepts, des idées et des symboles que la pensée humaine, la conscience et le langage ont fait émerger, les systèmes sociaux humains n'existent pas seulement dans le domaine physique mais aussi dans un domaine social symbolique; leurs composants ont de nombreuses dimensions d'existence indépendantes. Et alors que le domaine physique est régi par des lois naturelles, le domaine social est gouverné par des règles définies par le système social lui-même.

Capra prend comme exemple la famille humaine (Capra, p. 211). Elle peut être décrite comme un système biologique défini par une parenté sanguine, mais aussi comme un système "conceptuel" défini par certains rôles et certaines relations qui ne coïncident pas nécessairement avec les liens du sang. Ces rôles dépendent de conventions sociales qui peuvent varier considérablement selon l'époque ou la culture. Ainsi, dans la culture occidentale contemporaine, le rôle du père peut être tenu par le père biologique, par un père adoptif, un beau-père, un oncle, un grand frère, etc. Autrement dit, les rôles ne sont pas des caractéristiques objectives du système familial, mais des constructions sociales flexibles et constamment renégociées.

La théorie de Santiago permet de distinguer les différents métasystèmes (systèmes complexes) par le degré d'autonomie de leurs composants. Ainsi, "les organismes sont des métasystèmes dont les composants ont un minimum d'autonomie, c'est-à-dire qu'ils ont très peu ou pas du tout de dimensions d'existence indépendantes. En revanche, les sociétés humaines sont des métasystèmes dont les composants ont un maximum d'autonomie, c'est-à-dire qu'ils ont de nombreuses dimensions d'existence indépendantes. (...) L'organisme restreint la créativité individuelle des unités qui le composent dans la mesure où ces unités existent pour cet organisme. Le système social humain amplifie la créativité individuelle de ses composants, dans la mesure où le système existe au service de ses composants" (Matura et Varela, pp. 192-193). Certains systèmes sociaux sont "diminués par la mise en oeuvre de mécanismes de stabilisation forcée dans toutes les dimensions comportementales de leurs membres: ces systèmes sociaux ont perdu leur vigueur et ont dépersonnalisé leurs composants; ils ressemblent davantage à un organisme" (idem, p. 193), ce qui constitue une régression du niveau de complexité de ces systèmes et va à l'encontre de leur évolution. Ainsi, les composants du corps humain (organisme) ont beaucoup moins d'autonomie qu'une abeille qui est pourtant très liée à la ruche, où elle joue un rôle extrêmement précis, et cette abeille est infiniment moins autonome qu'un citoyen dans sa municipalité. L'armée, où les règlements sont rigides, les mécanismes de contrôle sévères et les tâches bien définies, ressemble davantage à un organisme qu'à un système social. Au sein de l'armée, les militaires existent pour servir l'armée, alors que la municipalité existe pour servir ses citoyens.

Maturana et Varela ont exprimé beaucoup de réserves à l'égard de l'application de leur théorie aux systèmes sociaux. Pour Maturana, les systèmes sociaux ne sont pas autopoïétiques, mais ils constituent plutôt le milieu dans lequel les êtres humains réalisent leur autopoïèse biologique à travers le processus du langage (domaine linguistique). Varela est encore plus réticent à prêter un caractère autopoïétique aux institutions humaines, puisque les deux principaux critères de l'autopoïèse s'y appliquent difficilement. D'une part, il trouve farfelu de décrire les interactions sociales internes en terme de processus de production (auto-production), et d'autre part il tient au caractère "topologique" de la clôture opérationnelle, c.-à-d. à sa nature de délimitation dans l'espace physique.

Malgré leur réticence, l'utilisation des travaux de Maturana et Varela par les adeptes de l'approche systémique a donné naissance à trois grands courants, selon les aspects de la théorie qu'ils utilisent:

le courant formel, ou l'application directe des concepts autopoïétiques (auto-production, clôture opérationnelle, etc.)
le courant phénoménologique, ou l'application des concepts dérivés de la théorie (couplage structural, domaine consensuel, processus du langage, etc.)
le courant métaphorique, ou l'utilisation de différents aspects de la théorie comme métaphore pour les institutions humaines

Le principal tenant du courant formel est le sociologue allemand Niklas Luhmann. Il a tenté de démontrer que le système du droit est autopoïétique. Pour contourner les problèmes soulignés par Maturana et Varela, il a remplacé les humains par des processus de communication comme composants du système: "Les systèmes sociaux utilisent la communication comme mode particulier de reproduction autopoïétique. Leurs composants sont des communications qui sont produites et reproduites par un réseau de communications et qui ne peuvent exister en-dehors d'un tel réseau" (Capra, p. 212). Ses détracteurs lui reprochent de ne pas avoir su définir précisément l'espace dans lequel ses "communications" se reproduisent et, surtout, d'avoir évacué les êtres humains de son modèle.

L'alternative la plus convaincante à l'analyse de Luhmann sur l'autopoïèse et les systèmes sociaux provient d'un autre sociologue allemand du nom de Peter Hejl, qui s'est inspiré des aspects phénoménologiques de la théorie. Depuis Durkheim, la société a été considérée comme une entité objective plus ou moins stable, dont les individus étaient seulement des membres. Hejl inverse cette perspective en considérant tout système social comme une émergence de l'interactivité entre les individus doués de langage qui le composent. Le sociologue fait appel à quelques nouveaux concepts, comme celui de "domaine social" qui est une variation du concept de "domaine consensuel" de la théorie de Santiago. Cependant, son approche demeure très compatible avec les affirmations de Maturana et Varela sur les systèmes sociaux. Les applications de la théorie de Maturana et Varela qui ont obtenu le plus de succès dans l'analyse ou le re-engineering des organisations sont issues de ce courant phénoménologique.

Parallèlement aux sociologues qui tentent d'appliquer, de façon rigoureuse, les concepts de l'autopoïèse ou ses aspects phénoménologiques aux institutions humaines, il existe un groupe hétérogène de personnes qui se tournent vers les nouvelles théories scientifiques sur un plan métaphorique, pour nourrir leur réflexion dans leurs domaines respectifs. Certains les accuseront de faire de la récupération et de manquer de rigueur, et il faut avouer que c'est quelquefois le cas. Mais en nous forçant à modifier notre vision du monde, les nouvelles théories scientifiques peuvent nous permettre de jeter un regard nouveau sur un terrain connu pour y découvrir des richesses insoupçonnées. Arthur Koestler prétendait que la pensée créative se situe à l'intersection de deux plans de référence, deux domaines d'activités ou de connaissances qui ont leur propre logique interne et qui sont habituellement incompatibles. C'est aussi l'avis du physicien Frank Oppenheimer, moins célèbre que son frère Robert, mais à qui on doit un des plus extraordinaires musées scientifiques du monde, l'Exploratorium de San Francisco: "Si quelqu'un a une nouvelle façon de penser, pourquoi ne pas tenter de l'appliquer partout où la pensée peut conduire? C'est certainement très divertissant d'oser le faire, mais c'est aussi, souvent, très éclairant et peut conduire à une nouvelle et profonde compréhension" (cité par Wheatley, p. 13). Une excellente démonstration de la pertinence et de l'efficacité de cette approche nous est fournie par Margaret J. Wheatley, dans son livre Leadership and the New Science. Étudiante en théorie des systèmes, Madame Wheatley a obtenu une maîtrise en Communications à l'Université de New York, puis un doctorat à Harvard en Administration des politiques sociales. Son livre est une heureuse intégration de ses connaissances, d'une vaste expérience "sur le terrain" à titre de consultante auprès de nombreuses entreprises et organisations, et d'une remarquable compréhension des nouveaux concepts scientifiques.

La nouvelle vision du monde et la gestion des organisations

Notre vision du monde détermine la façon dont nous vivons, et parfois même dont nous mourrons, comme en témoignent les tristes événements reliés à l'OTS. Elle nourrit nos croyances et modèle nos comportements, sur le plan personnel aussi bien que collectif. Elle est la conseillère inconsciente de nos organisations. Alors, comment une modification de notre vision du monde, provoquée par les nouvelles théories scientifiques, pourrait-elle influencer la gestion des organisations?

Le monde des organisations humaines n'a pas échappé au modèle mécaniste de Newton. Écoutons Meg Wheatley à ce sujet: "Dans nos organisations, nous avons concentré notre attention sur la structure et le design organisationnel, sur la collecte de données numériques exhaustives, et nous avons pris des décisions en utilisant des indicateurs économiques sophistiqués. Nous avons passé des années à déplacer les pièces du jeu, à construire des modèles élaborés, tenant compte d'un nombre croissant de variables, créant des outils d'analyse toujours plus avancés. Jusqu'à récemment, nous avons cru sincèrement que nous pouvions étudier les parties peu importe leur nombre, pour arriver à comprendre l'ensemble. Nous avons tout réduit en termes de causes et d'effets et nous avons enfermé le monde dans un schéma de boîtes et de lignes" (idem, p. 27).

Chaque fois qu'au sein d'une organisation, on observe un événement ou un changement, ou qu'un problème se présente, le bon vieux réflexe est d'en chercher LA cause. Les arbres de décision et les organigrammes illustrent bien cette pensée linéaire. Mais les problèmes des organisations ne sont qu'exceptionnellement la conséquence d'une seule cause. Elles doivent faire face à un réseau d'innombrables interrelations et interactions, subir plusieurs influences différentes, des effets secondaires, des effets de seuil, des amplifications, etc. Il devient essentiel de "penser réseau" (pour éviter les écueils de la pensée "management"), c'est-à-dire de comprendre le pattern et la dynamique interne du système. Gilbert J. B. Probst et Peter Gomez, auteurs d'un article intitulé "Thinking in Networks to Avoid the Pitfalls of Managerial Thinking", affirment que le désir de maîtriser les situations problématiques, ou de contrôler le monde en général, est intimement lié à la vision technocratique du monde. La complexité d'un réseau implique non seulement le fait que nous ne pourrons jamais tout connaître et tout prédire, mais aussi le fait qu'il est impossible de maîtriser un réseau. Le comportement de chacune des parties d'un réseau influence et modifie toutes les autres parties (autopoïèse). Un système social complexe est donc essentiellement imprévisible.

Une gestion adaptée à la nouvelle vision du monde devrait mettre l'accent sur le réseau des relations qui doivent exister entre les composants du système pour qu'il puisse accomplir sa mission, et non sur sa structure, qui n'est que la concrétisation de ce tissu de relations. Vouloir forcer les relations entre les composants en établissant une structure est une grossière erreur de compréhension des systèmes vivants. Dans la nature, les systèmes qui se maintiennent avec le temps n'ont pas une structure rigide, figée, mais changent de forme et s'adaptent, tout en restant fidèles à leur mission.

Comme nous l'avons vu précédemment, un système social qui restreint la créativité de ses membres ressemble davantage à un organisme; il régresse dans son niveau de complexité et va à l'encontre de sa propre évolution. Cette erreur se traduit par la mise en oeuvre de mécanismes de contrôle rigoureux et par une description trop rigide des rôles de ses composants. Selon Meg Wheatley: "Nous avons créé des problèmes dans nos organisations en confondant le contrôle et l'ordre. (...) Si les organisations sont des machines, le contrôle a un sens. Mais si elles sont des réseaux de processus, alors chercher à imposer un contrôle au moyen d'une structure permanente est suicidaire". Elle ajoute: "Nous devrons cesser de décrire les tâches et plutôt faciliter les processus. Nous devrons devenir maîtres dans l'art de créer des relations, de favoriser la croissance et l'évolution des systèmes. Nous devrons développer notre capacité d'écouter, de communiquer et de favoriser le travail d'équipe" (idem, p. 38).

La nouvelle vision du monde et notre Réseau de la santé

Nous avons vu que les derniers développements dans les sciences de la vie, du chaos et de la complexité ont fortement remis en question la vision mécaniste du monde. Nous avons également constaté leur influence sur les travaux des sociologues qui s'intéressent à la théorie des systèmes et sur la pratique de certains spécialistes de la gestion des organisations. Nous sommes maintenant mieux éclairés pour mesurer la vitalité de notre réseau de la santé.

La vision mécaniste considère l'être humain comme une machine. Or, l'être humain est un système vivant du troisième ordre qui peut se coupler (couplage structural) avec son environnement (dimension physique), mais aussi avec d'autres êtres humains (dimension sociale) et même avec lui-même (dimensions psychologique et spirituelle). Réduire l'être humain à sa seule dimension physique, c'est méconnaître sa nature. La mission du système de santé est définie en fonction de sa vision de l'être humain. Ainsi, dans la vision mécaniste, la mission du système de santé est de réparer la "machine" défectueuse, autrement dit de combattre la maladie. Dans la vision multidimensionnelle de l'être humain, la mission du système de santé est de maintenir la santé de la population, de faire de l'éducation sanitaire et de la prévention, en tenant compte de toutes les dimensions de la personne. La mission des hôpitaux est intimement liée à la dimension physique de l'être humain, alors que celle des CLSC est attachée à sa nature bio-psycho-sociale. C'est du moins dans ce sens que ces établissements ont été développés. Cependant, dans le document intitulé Bulletin de santé que le Ministère de la Santé et des Services sociaux faisait parvenir récemment à tous les citoyens, pour faire connaître les services offerts par les CLSC, on a fait beaucoup mention des soins visant à recouvrer la santé et très peu des activités de prévention et de promotion de la santé. Souhaitons que ce ne soit pas là le signe d'une inclination plus ou moins consciente en faveur de la vision mécaniste. À l'intérieur du même réseau on a donc deux composants qui ne partagent pas la même vision de l'être humain. Les deux sont pourtant nécessaires et complémentaires; sans oublier, bien sûr, tous les autres composants du réseau (CHSLD, CPEJ, centres de santé, etc.). Alors comment faire en sorte que le réseau fonctionne harmonieusement?

Le communiqué de presse qui annonçait le dépôt du projet de loi 116, en décembre 1995, est très révélateur. On peut y lire: "Le gouvernement a entrepris une reconfiguration du réseau de la santé et des services sociaux. L'objectif est clair: le réseau d'établissements doit se transformer pour devenir un véritable réseau intégré de services, centré sur des préoccupations plus humaines que structurelles". Comment ne pas souscrire à un tel objectif? L'Agora a toujours pensé qu'il fallait améliorer le réseau de la santé pour faire face aux nouveaux défis qui l'attendaient, notamment à une raréfaction des ressources financières. C'est pourquoi nous avons organisé, en mai 1994, un colloque intitulé "L'Avenir du système de santé québécois". Toutefois, bien que l'objectif de la réforme soit des plus louables, il y a lieu de se demander si on emploie les bons moyens pour y parvenir. En effet, dans le même texte où on affirme que le réseau de la santé doit être "centré sur des préoccupations plus humaines que structurelles", on peut lire: "Ce projet de loi modifie la composition des conseils d'administration des établissements et des régies régionales ainsi que le processus électoral devant conduire à l'élection des membres des conseils d'administration des établissements et des régies régionales. Il abolit l'assemblée régionale comme mode d'élection des administrateurs d'une régie régionale. Par ailleurs, ce projet de loi donne une plus grande marge de manoeuvre aux régies régionales dans l'organisation des services de santé sur leur territoire". Une chance que la réforme n'est pas centrée sur les structures! En fait, depuis le début de cette réforme, on entend surtout parler de fusions, de regroupements, de restructurations, de réaménagements, de reconfigurations, etc. Or ce n'est pas au moyen de structures qu'on pourra établir les relations indispensables au fonctionnement harmonieux du réseau. Il est grand temps qu'on s'intéresse aux interactions qui déterminent la dynamique interne du réseau.

Les technocrates ne sont pas les seuls à introduire des rigidités dans le système de santé. Les syndicats et les corporations professionnelles font leur large part en réglementant et en définissant les tâches de façon rigide. Il fallait voir à l'émission Québec plein écran le président de la Corporation des médecins omnipraticiens et la présidente de l'Ordre des infirmières se disputer les actes médicaux à la pièce, chacun défendant jalousement son territoire. Et on sait que ce n'est pas différent entre les médecins spécialistes et les omnipraticiens, entre les infirmières et les infirmières auxilières, entre les psychiatres et les psychologues, entre les travailleurs sociaux et certains groupes communautaires, et ainsi de suite. On a souvent l'impression que le dernier concerné, c'est le patient... Or, ce n'est pas l'objectif de la réforme qui est en cause ici; ce sont toutes ces luttes de pouvoir qui restreignent la créativité des composants du réseau et l'appauvrissent.

Au fond, le véritable enjeu, c'est le contrôle à l'intérieur du système de santé. L'idée qu'à partir de notre connaissance d'un système, on peut solutionner tous les problèmes en faisant le bon diagnostic et en adoptant les mesures qui vont nous conduire à un résultat prévisible, relève de la pensée linéaire et du bon vieux principe de causalité. Le désir de contrôler les systèmes, comme on contrôle une machine, est donc intimement lié à la vision mécaniste du monde. Mais dans un réseau complexe, il est impossible de tout connaître et tout prédire et par conséquent, tout contrôle est illusoire. Pourtant, on y renonce difficilement car si on perd le contrôle, il va falloir apprendre à faire confiance. Nous sommes persuadés que le succès de la réforme du réseau de la santé passe justement par le rétablissement des relations de confiance entre les différents acteurs du système. Dans son livre intitulé From Chaos to Confidence, qu'on aurait pu titrer From Control to Confidence, Susan M. Campbell, docteure en relations de travail, nous indique la voie à suivre: "Pour construire des relations de confiance, nous devons communiquer dans l'intention d'apprendre des autres, et non de les contrôler. La confiance est le ciment qui rend possible une réelle collaboration et un travail d'équipe. Sans confiance, les gens deviennent compétitifs ou défensifs, et la communication se déforme et n'est plus fiable" (Campbell, p. 137).

"Communiquer dans l'intention d'apprendre des autres", voilà la clé du succès. Comme dans un réseau autopoïétique, il faut que chaque composant participe à la "formation" des autres composants du système. Cela exige à la fois de la modestie et beaucoup de bonne volonté pour écouter, essayer de comprendre et faire confiance à des gens qui vivent une même expérience à des niveaux différents. Mais quand les relations sont créées et que des interactions continues s'établissent entre les acteurs, on voit apparaître des solutions créatives qu'aucune structure n'aurait jamais pu engendrer. Dans le numéro de janvier/mars 1996 de la revue The Signal, bulletin de liaison de l'Association mondiale pour la santé mentale des enfants, on relate une expérience réalisée à Palo Alto, en Californie, dans un petit centre hospitalier pédiatrique spécialisé dans les transplantations d'organes. Profitant d'une période de transformations due à la réforme du système de santé, un groupe de professionnels du domaine psycho-social s'est inspiré des nouvelles théories scientifiques pour réorganiser les services de soutien aux familles des jeunes malades chroniques. Ils sont passés du modèle linéaire de l'expert, dans lequel l'information circule du personnel soignant vers la famille, à un modèle dynamique basé sur un réseau d'interactions entre le personnel de l'hôpital et la famille. Dans le modèle linéaire, centré sur une hiérarchie de professionnels, le parent était un simple récepteur d'information et de décisions. Son inclusion dans le processus de décision concernant le traitement de l'enfant malade ne s'est pas fait pas sans bousculer le rôle d'expert des professionnels. Dans le nouveau modèle, la famille est un membre important de l'équipe de soins qui interagit avec le jeune patient. En faisant intervenir leurs valeurs et leurs croyances et en profitant de leur point de vue privilégié, les parents apportent une contribution significative à la planification du traitement de leur enfant. Quand les parents sont à l'aise avec un programme de soins, l'enfant le sent et le sentiment de confiance qu'il en retire ne peut que faciliter son traitement et hâter sa guérison. En outre, le réseau incluant les parents développe une sorte de "clôture opérationnelle" le mettant à l'abri des poursuites judiciaires, puisque les parents participent au processus de décision.

À l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, le docteur Louis Couture, directeur du département de pédopsychiatrie, se propose de réaliser une expérience du genre de celle que nous venons de décrire, afin de développer de nouvelles façons de favoriser la santé mentale des enfants. En cette période d'instabilité, créée par la réforme du réseau de la santé, le système devient sensible aux petites initiatives qui, si elles sont couronnées de succès, peuvent "contaminer" tout le réseau et contribuer à réaliser l'objectif de la réforme: "centrer le système de santé sur des préoccupations plus humaines que structurelles". Alors, ce qu'il faut demander aux technocrates, aux syndicats et aux corporations professionnelles, c'est d'éviter de restreindre la créativité des individus par des structures, des règlements et des descriptions de tâches trop rigides. Autrement dit, on leur demande de relâcher un peu le contrôle et de laisser venir les solutions en faisant davantage confiance à la compétence et à la bonne volonté de tous ceux et celles qui, sur le terrain, se dévouent auprès des citoyens. Notre réseau de la santé sera d'autant plus vivant qu'il fera appel à la générosité.

Roger Lemieux a été décrit comme celui qui a porté le flambeau de la psychiatrie dynamique durant la période de la grande noirceur.

Maintenant âgé de 77 ans, il se souvient avec nostalgie de l'époque où les religieuses soignaient les malades par compassion (malgré ce que certains ont pu en dire...). Nous vous présentons un extrait de son autobiographie. Ce texte peut nous inspirer tous en tant que participants (occasionnels ou permanents) au réseau de la santé. Il décrit bien la lutte que s'y livrent encore aujourd'hui le POUVOIR et la GÉNÉROSITÉ:

"Désireux de comprendre le destin de Saint-Jean-de-Dieu, j'ai voulu connaître le contexte social où s'inscrivait la nouvelle structure. En l'étudiant, j'ai rencontré les pionnières qui la feraient surgir. Au long de cette étude, je me suis rendu compte qu'il y a souvent deux forces qui se tiraillent, sans s'avouer contradictoires tout en l'étant: le Pouvoir et la Générosité. Le Pouvoir rassemble et coordonne les réalisations mais, à mesure que l'oeuvre s'étend et gagne en force et en beauté, il l'admire sans doute, puis se rengorge et s'en glorifie tandis que diminue son attention pour l'énorme somme de sacrifices qui a été nécessaire pour les ouvrières qui l'ont édifiée. La Générosité, elle, porte moins d'attention à l'ensemble qui grandit, toute préoccupée qu'elle est du sort immédiat de l'individu, de l'unique, de l'urgence de son besoin. La Générosité ne se dicte pas, elle accourt. Elle est imprévisible, surprenante, pleine de ressources. On la dit quelquefois miraculeuse. C'est un discours différent de celui du Pouvoir, de l'argent et de l'économie, qu'elle poursuit. Il y est moins question de budget que de don. En face d'une sourde-muette-aveugle, l'économiste dirait que c'est un cas trop singulier et que se consacrer à cette déficiente n'est pas rentable. Chez la Générosité, on ne parle pas de budget équilibré, croissant et... déficitaire, mais de ménagement, de privation de soi, de dépense parcimonieuse, d'utilisation des restes, de labeur incessant, de partage sans endettement, d'accueil doublé du devoir d'imprévoyance. Lorsque ces deux présences s'affrontent, il est compréhensible que le Pouvoir dicte, ne serait-ce que pour affirmer son autorité, et que la Générosité soit surprise, offensée, humiliée, mais obéisse. Les deux se rencontrent, une seule souffre. C'est la Générosité, douée qu'elle est de compassion, qui ressent la tristesse tout en s'imposant le silence" (Roger Lemieux, Accueillir la folie, pp.123-124).

BIBLIOGRAPHIE

Livres:

CAMPBELL, Susan M., From Chaos to Confidence, Simon & Schuster New York, 1996

CAPRA, Fritjof, The Web of Life, First Anchor Books Edition, New York, 1996

LEMIEUX, Roger R., Accueillir la folie, Éditions Noir sur Blanc Piedmont, 1995

LUHMANN, Niklas, Essays on Self-Reference, Columbia University Press New York, 1990

MATURANA, Humberto R. et VARELA, Francisco J., L'arbre de la connaissance, Éditions Addison-Wesley, France, 1994

PRIGOGINE, Ilya, La fin des certitudes, Éditions Odile Jacob Paris, janvier 1996

VON BERTALANFFY, Ludwig, Théorie générale des systèmes, Dunod, Paris, 1973

WHEATLEY, Margaret J., Leadership and the New Science, Berrett-Koehler Publishers, San Francisco, 1994

Articles:

PROBST Gilbert J. B. et GOMEZ Peter, "Thinking in Networks to Avoid Pitfalls of Managerial Thinking", Human Systems Management, vol. 8, no. 3 (1989), pp. 201-212

WAYMAN, Karen, "Chaos Science: Implications for the Care of Children in Hospitals", The Signal, vol 4, no 1 (janv.-mars 1996), pp. 1-9.


Numérisation du Signe et Histoire: Enjeux et propositions
par Jean-Max Noyer
Maître de Conférences, URFIST de Rennes

The time is out of joint
Shakespeare, Hamlet.

Notre discours n'est pas celui d'un historien professionnel, ni celui d'un amateur. Il est celui d'un chercheur en sciences de l'information / communication qui prend au sérieux tout ce qui affecte la nature du procès de travail intellectuel, de ses moyens et s'interroge sur les effets qui s'en suivent.

Nous sommes plongés dans l'exploration plus ou moins délicate, plus ou moins problématique du vaste processus de numérisation des signes qui travaille l'ensemble du social et des activités intellectuelles. Sciences sociales, sciences dites humaines sont profondément travaillées par ce processus qui touche à la nature même des traces, des indices, à la nature des supports d'inscription, de leur manipulation, de leur traitement, à la nature des médiations constitutives de l'acte même de voir, lire, écrire, mémoriser, penser, etc.

De ce point de vue, et sans discuter des conditions d'établissement de leur scientificité (s'il est possible de donner un sens relativement précis à ce terme), ce que chacun d'entre nous et chacun des historiens nomme "L'Histoire" ou "Les Histoires", est sous le coup de l'émergence, du déploiement de ce processus.

Capacités transformées de stocker, d'archiver des traces hétérogènes, de constituer et de traiter selon des méthodologies renouvelées ou radicalement novatrices de Gros Corpus Documentaires plus ou moins hétérogènes, d'associer et de penser ensemble images / textes / sons, viennent à l'évidence ici comme ailleurs, susciter de nouvelles pratiques, faire apparaître de nouveaux objets à l'analyse, engager de nouveaux questionnements, créer des conditions favorables à l'établissement de nouvelles transversalités et ce en raison donc des médiations émergentes, des technologies intellectuelles traitant la matière numérique.

Quelles sont ces nouvelles interrogations, ces inquiétudes qui viennent hanter la pratique des historiens?

Loin de nous l'idée en ces quelques pages d'aborder, l'ensemble des questions soulevées et débattues par l'ébranlement de la numérisation dans le domaine de l'écriture de "L'Histoire". Ce processus d'écriture est en effet complexe et se déroule simultanément sur au moins trois plans d'actualisation.

Le plan d'actualisation des textes qui sont écrits par les actants constitutifs des espaces-temps considérés et qui renvoient aux structures réelles, aux sémiotiques en acte des corps et des esprits, des formes et des objets, bref des médiations vivantes, des rapports et relations faits de bruit, de sang et de fureur.

Puis le plan d'actualisation des énoncés qui sont à la fois "expression et exprimé" des textes inscrits, des temps et des espaces (la création-altération continuée du monde) qui sont à la fois "condition et conditionné" des modes d'inscription mêmes.

Enfin le plan d'actualisation des méta-énoncés qui tentent l'établissement d'un ou de récits "véridiques" dont les récits scientifiques ne sont qu'une forme. La science de l'Histoire ou les sciences Historiques visant à fermer ce plan d'immanence. Tentative vaine.

Nous voudrions toutefois attirer l'attention sur un certain nombre de problèmes qui nous paraissent cruciaux pour le continent "Histoire" (et qui renvoient à ces trois plans ).

Parmi ces problèmes une partie a trait à l'utilisation des nouvelles technologies elles-mêmes, à la compréhension voire la maîtrise du mouvement de création des outils qui se développent çà et là, et qui sont à négocier avec le coeur des dispositifs conceptuels / perceptuels, idéels / matériels constitutifs pour une large part des agencements socio-cognitifs producteurs / consommateurs de ce qui s'appelle "L'Histoire".

Comment s'approprier ses outils, susciter leur développement, participer à leur création?

Des langages de programmation aux méthodes d'analyse des données numérisées en passant par l'exploitation des nouveaux modes de visualisation / modélisation voire des espaces virtuels, ainsi que par la création de bases de données "ad hoc" ; la liste est longue des axes de recherches et des logiques d'appropriation de ces outils, de ces techné intellectuelles. L'analyse du procès de travail intellectuel sous ses diverses formes est donc en train de se faire. Au passage, une anthropologie historique de ces technologies est à développer d'urgence.

Une autre part touche aux diverses manières dont les Agencements Collectifs d'Énonciation (1) qui écrivent et réécrivent "Les Histoires" (et ce, quels que soient leurs procédures de légitimation, les instances d'appel qui les fondent, les hiérarchisent, les crédibilisent) sont conduits à penser le mouvement d'altération / création des concepts fondateurs, des mythologies et des croyances liées au désir qu'il y ait quelque chose comme de "L'Histoire", au fait que l'on raconte quoi qu'il arrive des "Histoires" ; et ce, dans le contexte du déploiement des réseaux de communications, de la numérisation des signes, des données, de l'apparition de nouveaux types de dispositifs cognitifs, de nouveaux modes de représentations des savoirs, d'écritures.

Qu'en est-il des temps de l'Histoire et de l'histoire du Temps à l'heure de la révolution numérique?

Qu'en est-il de l'événementialité de l'événement aujourd'hui sous des conditions anthropologiques bouleversées, sous les contraintes imposées du temps réel, de sa vaine prétention à vouloir conjurer les puissances infinies d'altérité du Temps ? Comment l'Histoire est-elle en mesure de prendre en compte les médiations d'ordre anthropologiques technétroniques / numériques, constitutives des multiples "conduites et allures du temps"(2)? Comment aller au-delà du bouleversement introduit par les appareils techno-télé-médiatiques, par les nouveaux rythmes de l'information et de la communication, par les nouveaux rapports de vitesse et de lenteur, et donc par conséquent, par les nouveaux modes d'appropriation qu'ils engendrent, par la nouvelle structure de l'événement, sa spectralité (3) qu'ils dégagent?

Comment la Narration est-elle affectée? Comment l'invention de l'Histoire est-elle impliquée, convoquée dans le processus sans fin de réécriture et de décryptage des hiéroglyphes sociaux et des sémiogryphes anthropologiques? (4)

Car il y a une évidence à rappeler : "l'histoire" est d'abord une narration. C'est comme le dit J.P. Faye, mais aussi P. Veyne (5), d'abord un enchevêtrement de récits, d'intrigues dont les rapports différentiels varient selon des "métriques" complexes, des systèmes de règles hétérogènes, variables et non fixées une fois pour toutes, puisqu'à chaque irruption d'un récit ou d'un récit sur le récit, au travers des scènes du temps et des espaces-temps, les règles et les méta-règles censées régir l'actualité des figures de l'enchevêtrement changent. En quoi donc la numérisation des signes change-t-elle l'ordre des temps, l'ordre d'apparition dans le temps des choses et des êtres? Telle est une des formes du questionnement.

Il n'est en effet de récits, d'intrigues qui ne soient fondés sur des modes d'écritures, sur des dispositifs de transmission, sur des dispositifs de propagation, de traduction spécifiques.

Allons plus loin. Il n'y a pas de récits, d'intrigues et de récits ou d'intrigues sur les récits et les intrigues sans la grande machinerie des supports et des langages, des modes d'inscription et des techniques de déchiffrement et d'interprétation, sans les agencements toujours plus complexes qui constituent les mémoires du monde comme diagrammes mouvants et troués, et l'éternité comme oubli actif du temps.

(L'Histoire, son écriture perpétuelle et sans cesse renouvelée renvoie paradoxalement à l'Innocence du Devenir. À la fois Écriture toujours ratée et réussie de l'épaisseur de l'infinité des fois, des événements passés et de facto Écriture criée / chuchotée de l'inquiétude de toutes les fois de tous les événements à venir qui ne pourront être qu'identiquement nouveaux).

Dans quelle mesure les nouvelles technologies intellectuelles nous permettent-elles de prendre en compte et de traiter effectivement des relations, des rapports entre tous ces sémiogryphes qui sont à la fois "expression et exprimé" d'autres rapports et relations d'Agencements Collectifs d'Énonciation inventant le réel dans ce qu'ils inscrivent, marquent, indiquent, dans ce qu'ils écrivent, lisent. etc.?

Encore une fois, comment la numérisation des signes et de la pensée nous permet-elle d'envisager la prise en compte du déchiffrement des temps des Textes et des Textes dans le temps?

Et nous prenons ici Texte dans le sens derridien. On considère donc que le texte n'est pas le livre; qu'il n'est pas enfermé dans un volume, lui même enfermé dans la bibliothèque. Il ne suspend pas la référence à l'histoire, au monde, à la réalité, à l'être surtout pas à l'autre puisque dire de l'histoire, du monde, de la réalité qu'ils apparaissent toujours dans une expérience, donc dans un mouvement d'interprétation qui les contextualise selon un réseau de différences et donc de renvoi à (de) l'autre, c'est bien rappeler que l'altérité (la différence) est irréductible. (...) Le concept de texte ici proposé ne se limite ni à la graphie, ni au livre, ni même au discours, encore moins à la sphère sémantique, représentative, symbolique, idéelle ou idéologique (...).

"Texte" implique toutes les structures dites "réelles", "économiques", "historiques", "socio-institutionnelles", bref tous les référents possibles. Autre manière de rappeler une fois encore qu'il n'y a pas de hors-texte. Cela ne veut pas dire que tous les référents sont suspendus, niés ou enfermés dans un livre, comme on feint ou comme on a souvent la naïveté de le croire et de m'en accuser. Mais cela veut dire que tout référent, toute réalité à la structure d'une trace différentielle, et qu'on ne peut se rapporter à ce réel que dans "une expérience interprétative" (6)".

Dans cette perspective, quels types d'outils mathématiques ou non faut-il développer, utiliser parmi ceux déjà existants et qui soient adaptés à la description des dynamiques spatio-temporelles de ces dispositifs, des agencements collectifs d'énonciation, de leurs réseaux faisant être les Histoires?

Quels sont les documents ou mieux les traces, les indices numérisés / numérisables qui vont pouvoir constituer la base de la description, de l'analyse? Quelles perspectives nouvelles allons-nous pouvoir en tirer qui rendraient possible de poser en des termes radicaux (c'est-à-dire en adoptant un point de vue émergent à partir des traces produites et mises en circulation par les acteurs / actants eux-mêmes) la question des acteurs pertinents de l'Histoire, des Histoires? Comment dès lors envisager de poser en des termes créateurs la question du passage entre les échelles spatio-temporelles, les niveaux qu'on dit pour écrire vite "Micro <---> Meso <----> Macro"?

Bref, comme l'écrit M. Callon dans un autre domaine, il convient de partir de ce qui circule afin d'être conduit à ce qui est décrit par ce qui circule (7) et d'apprendre à utiliser les puissances de la plasticité numérique.

L'objet d'histoire peut donc espérer rentrer dans une économie générale de la dynamique des agencements-dispositifs-acteurs réseaux qui participent de la production / consommation / circulation des énoncés, des textes, des sémiotiques étant entendu que nous considérons ici ces termes comme renvoyant à des dimensions expressives à la fois linguistiques et non linguistiques. Nous plaidons ici pour le primat de la substance énonciatrice et la prise en compte de son éclatement, de sa dispersion et ce d'autant que les nouveaux modes d'écriture, de stockage et de manipulation des données rendent possible la prise en charge de l'hétérogenèse historique, puisque "Histoire(s)"-- désigne l'ensemble ouvert et hiérarchiquement enchevêtré des procès et/ou actions réelles (Textes), et le récit de ces procès et actions (Méta-Textes). De ce point de vue nous suivons J. P. Faye lorsqu'il écrit que:

Raconter l'action, ce n'est donc pas seulement "écrire ensemble" -- comme le veut Thucydide : syn-graphein -- les différents témoignages. Ce serait, à la limite, saisir à mesure de quelle façon les narrations des différents témoins qui sont aussi acteurs (ou actants), changent l'action par les différences racontées. Comment le procès double de l'événement narré et des propositions de narration fait entrer dans une économie généralisée où l'histoire entière, et non la seule "histoire économique", est prise et enveloppée, c'est cela qu'il s'agit de faire voir, en vue de cette science de l'histoire dont Marx a écrit -- dans un paragraphe d'ailleurs raturé de Idéologie Allemande -- qu'elle englobait toute science (8).

Médiologie, théorie de la Traduction, "modélisation faible" s'appuient (9) tout contre et parfois contre ce vaste processus et plaident en faveur de nouvelles herméneutiques, plaident pour le développement de postures et pratiques émergentes, développement qui va de pair avec celui de conditions toujours plus favorables aux approches transversales en Histoire.

Bibliographie

(1) F. Guattari, Cartographies schizo-analytiques, Éd. Galilée, 1990.
(2) E. Alliez, Les sept Temps capitaux, Éd Cerf, 1992.
(3) M. Guillaume. In Traverses : "Réthoriques Technologiques", Éd. CCI, Nº 26.
(4) J. Baudrillard, L'Illusion de la Fin. Éd. Galilée, 1993.
(5) J.P. Faye, Théorie du Récit, Éd, Herman, 1972 ; P. Veyne, Comment on écrit l'Histoire, Éd Seuil. 1971.
(6) J. Derrida, " Signes, évènements, contextes", dans Marges, Éd. Seuil, 1972.
(7) M. Callon, "La dynamique de réseaux technico-économiques", dans Gestion de la Recherche, Éd. De Boeck, 1992.
(8) J.P. Faye, Théorie du Récit, Éd. Herman, 1972.
(9) R. Debray, Cours de médiologie, Éd. Gallimard, 1991 ; B. Latour, Irréductions, Éd. Métaillé Métaillé, 1988.


L'impact des NTIC sur la famille, l'école et les Églises
par Jean-Claude Rondeau
Le samedi 10 mai 1997

1. Introduction
Une illustration et non une démonstration

Le sujet qu'on m'a demandé d'aborder avec vous aujourd'hui recèle un certain nombre de pièges. En effet, depuis que l'Agora s'est engagée dans une démarche de réflexion en profondeur sur le thème de l'autoroute de l'information, vous en êtes arrivés à dégager un portrait très critique de l'impact du phénomène sur différents aspects de la vie de la société, portrait appuyé par l'argumentation de plusieurs philosophes ou sociologues de grande réputation. Il serait sûrement présomptueux de la part d'une personne plongée dans les activités du réseau de l'éducation ou dans l'action gouvernementale depuis le début des années quatre-vingts de prétendre simplement corroborer cette vision des choses, ce qui serait complètement inutile, compte tenu de la qualité des penseurs qui ont alimenté la réflexion de l'Agora. Il serait encore plus présomptueux d'en contester les fondements, compte tenu de la difficulté de la tâche et surtout de l'aboutissement inévitable d'une telle remise en question, soit une spirale interminable de propositions et de contre-propositions. J'ai donc choisi une autre voie que celle de la démonstration, soit celle de l'illustration. À partir des expériences que j'ai vécues depuis une quinzaine d'années, je vais tenter d'expliciter, au moins sommairement, quelques-uns des problèmes qui affectent présentement les institutions que sont la famille, l'école et les Églises, indiquer dans quelle mesure les nouvelles technologies font partie du problème ou de la solution, ou leur sont complètement étrangères. Dans la mesure du possible, je préciserai à quelles conditions les nouvelles technologies pourraient se révéler des éléments positifs de construction d'une société meilleure.

Une présentation forcément subjective

Le regard que l'on peut jeter sur ces trois institutions et leur évolution contemporaine doit, de toute évidence, s'appuyer sur les données factuelles les plus éprouvées. Compte tenu, toutefois, de l'importance émotive que nous attachons aux institutions dans lesquelles notre enfance et une bonne partie de notre âge adulte a baigné, il est impossible de détacher ces perceptions de nos valeurs, de nos aspirations et de nos bilans personnels. L'idée que nous nous faisons de l'évolution de ces trois institutions est inévitablement influencée par notre histoire personnelle.

Des points de vue différents selon les institutions

De plus, toute tentative d'amalgamer ces trois institutions dans un seul et unique portrait se bute sur des obstacles de taille, que ce soit une évolution des trois institutions qui n'est pas nécessairement parallèle, ou bien des expériences personnelles forcément divergentes et inégalement satisfaisantes qui viennent colorer ces perceptions.

Voilà pourquoi j'entends aborder séparément les impacts des NTIC sur ces trois institutions, tout en m'efforçant, tout au long de la présentation, d'expliciter mes propres valeurs.

Les NTIC, salut de l'humanité ou prélude à l'apocalypse

Quant au titre de la présentation tel qu'il apparaît sur le site de l'Agora, "Les NTIC vont-elles avoir le même effet que la radio et la télévision sur les institutions comme la famille, l'école, les Églises", j'ajouterais un sous-titre: "Les NTIC, salut de l'humanité ou prélude à l'apocalypse?"

Les inforoutes: de quoi parle-t-on au juste?

Les nouvelles technologies d'information et de communication sont constituées d'un ensemble de:

matériels (ordinateurs, imprimantes, numériseurs, téléphones cellulaires, etc.)
logiciels (traitement de textes, de l'image, du son, des télécommunications, etc.)
infrastructures (fil de cuivre, fibre optique, ondes hertziennes, satellites, etc...)

qui servent à:

collecter l'information
traiter l'information
transmettre l'information.

Ces opérations sont rendues possibles grâce à la numérisation du texte, de l'image et du son.

"La numérisation est la traduction en langage binaire de toute information", comme le rappelle Gérard Théry dans un rapport gouvernemental français qui a eu un grand impact en France en 1994. Les progrès techniques relatifs à la numérisation rendent possible.

"L'établissement d'une chaîne complète de l'information entièrement numérique" (Théry, 1994, 12).

Quand on parle de révolution numérique comparable à la mise au point de l'imprimerie au XVe siècle, il s'agit de la possibilité maintenant offerte de stocker, de traiter et de transmettre des données textuelles, visuelles et sonores en mode purement électronique. Les enregistrements sur disques de vinyle, sur fil ou ruban magnétique ou la transmission par le code Morse ou encore les facsimilés sont bien sûr considérés comme des ancêtres de la numérisation, loin cependant d'atteindre le même degré de précision et de fidélité. Entre les deux types de support matériel de stockage et de transmission de l'information, il existe un véritable saut qualitatif et non pas uniquement une question de degré dans la précision ou la fidélité. C'est la numérisation qui a permis de réaliser ce qu'on appelle l'autoroute de l'information. Parler des NTIC, c'est évoquer tous les éléments qui font partie de la chaîne de transmission numérique de l'information.

2. Bilan de l'impact de la radio et de la télévision sur la famille, l'école et les Églises
Quelques questions pour orienter la discussion

La radio et la télévision ont-elles influencé de façon significative l'évolution de la famille, de l'école et des Églises?
En quoi la famille de 1997 est-elle différente de celle de 1900, à cause de la radio ou de la télévision?
Dans la gestion quotidienne des écoles et des classes, quels sont les changements, par rapport à la situation de 1950, qui peuvent être attribués à l'usage de la radio et de la télévision?
Les Églises, et en particulier l'Église catholique, seraient-elles en meilleure santé spirituelle si la radio et la télévision n'existaient pas?
Si, dans certains cas, ce ne sont pas la radio ni la télévision qui sont responsables d'une certaine détérioration de la situation de la famille, de l'école et des Églises, à quoi peut-on attribuer cette détérioration?
Si l'impact de la radio et de la télévision sur l'évolution négative de la famille, de l'école et des Églises n'est pas nécessairement direct, quels autres facteurs faudrait-il influencer pour redresser la situation?
Si la famille, l'école ou les Églises tentaient de se couper de la radio et de la télévision, quelles en seraient les conséquences?

Quelques éléments d'information relativement à l'impact de la télévision

l'enfant qui entre à l'école en première année a déjà passé 5,000 heures à regarder la TV (Finn,1980).
une analyse du Book Industry Study Group (1984) a montré que le pourcentage de jeunes de 16 à 21 qui lisent régulièrement a baissé de 75 % en 1978 à 63 % en 1983.

3. Les problèmes qui affectent la famille, l'école et les Églises
Questions préparatoires

Quels sont les principaux problèmes qui affectent la famille, l'école et les Églises?
Quel est l'élément essentiel de l'acte d'éducation?
Quelle est la raison d'être de l'école?
Où s'en va la famille?
Pourquoi les Églises éprouvent-elles des difficultés à trouver leur place dans les sociétés modernes?

Il n'est pas possible de répondre à la première question d'une façon globale pour la famille, l'école, et les Églises. En effet, ces trois institutions, capitales dans la vie des sociétés, ont leur dynamique propre et ne sont pas affectées de la même façon par les changements qui se produisent.

La famille

Les principaux problèmes qui affectent la famille? Une première recherche sur les sites Web québécois s'avère plutôt décevante car on tombe en premier lieu sur la Semaine annuelle de la Famille, du 12 au 18 mai 97, qui porte sur la force économique que représente la famille. Malgré tout, on y trouve quelques éléments de problématique de la famille québécoise, soit l'appauvrissement graduel de la famille, la difficulté de concilier famille et travail, les problèmes engendrés par la monoparentalité surtout féminine, la dénatalité. À supposer qu'il s'agisse de problèmes réels et importants, et il est difficile d'en douter, toute tentative de relier la genèse de ces problèmes à l'avènement de la radio et de la télévision risque d'être fort ardue. En ce qui concerne les NTIC, c'est peine perdue d'avance car les dernières statistiques de Statistiques Canada dont on retrouve la référence dans les pages Web de l'Agora indiquent que seulement un ménage sur trois possèdent un ordinateur au Canada et qu'un ménage sur sept utilise un téléphone cellulaire. Quant à la navigation sur l'Internet, seulement 7,4% de tous les ménages sont reliés à l'autoroute de l'information. Comme le Québec n'est pas dans le peloton de tête dans ce domaine et que ce n'est pas dans les familles les pauvres que l'on trouve le plus d'équipement des NTIC, il est difficile de penser que les NTIC sont à l'origine de la crise des familles ou même qu'elles en constituent un élément important de la problématique.

L'école

Et puis l'école. L'école n'a pas été tellement affectée directement par la radio, du moins dans la plupart des pays industrialisés. Il faudrait sans doute porter un jugement différent dans les pays d'Asie et surtout d'Afrique où la radio est souvent utilisée pour pallier le manque d'enseignants qualifiés et surtout l'absence souvent dramatique de matériel pédagogique. Quant à la télévision, son impact est beaucoup plus vérifiable hors de l'école, alors que les jeunes sont plongés plusieurs heures par jour dans un univers d'images souvent très violentes, et rarement éducatives. On peut dire que la télévision et d'une certaine manière la radio transforment l'école par voie de conséquence, parce que l'influence qu'elles exercent sur les jeunes en dehors de l'école les rend beaucoup plus passifs, les fait pénétrer dans un monde de consommation qui n'a rien à voir avec les programmes scolaires et les activités d'apprentissage. Si la télévision procure aux jeunes des informations sur les autres pays et les autres cultures, en revanche elle diminue leur capacité de concentration et les habitue à "zapper" dès qu'il faudrait consentir le moindre effort.

S'il est exact de prétendre que la radio et la télévision n'ont que peu d'effets directs sur l'école, il faut tout de suite ajouter qu'elles transforment graduellement les jeunes en consommateurs passifs de sensations, d'images et de sons. Pendant ce temps, l'école tente péniblement de poursuivre sa mission, l'écart se creusant inexorablement entre le discours qu'elle tient et l'univers de sons et d'images qui imprègnent la vie quotidienne des jeunes. Pas surprenant alors qu'ils trouvent l'école ennuyante et les enseignants peu imaginatifs car ces derniers ne peuvent rivaliser sur le plan des stimuli avec les communicateurs professionnels qui s'adressent, à la radio et la télévision, à la clientèle jeune.

Mais avant d'aller plus loin dans la réflexion sur l'école, il n'est pas superflu de rappeler l'essentiel de l'acte d'éducation. La relation éducative, c'est la relation entre un adulte parvenu à la maturité et des jeunes en voie de développement. Pour Théodore Roszak,

"Free human dialogue, wandering wherever the agility of the mind allows, lies at the heart of education".

Au terme de cette relation, les jeunes deviennent des personnes différentes à cause de ce qu'ils ont appris. Pour que cette transformation se produise, il faut nécessairement que s'établisse une relation de confiance entre l'éducateur et les jeunes. L'enseignant peut être un savant dans sa discipline ou simplement plus connaissant que les élèves qu'il guide dans l'apprentissage, ce n'est pas ce qui importe le plus. Des enseignants que nous avons connus et qui nous ont le plus marqués, qu'avons-nous retenu? Pourquoi certains enseignants nous ont-ils laissé des traces indélébiles même après 20, 30 ou 40 ans? Peu d'entre nous se rappellent exactement ce qu'ils ont appris de tel ou de tel enseignant, sauf quelques anecdotes qui ont pu être dramatiques quand les événements ont eu lieu, mais dont on sourit après quelques années. Ce qui reste de la relation éducative quand on arrive à l'âge adulte, c'est le souvenir d'un accompagnement vital à des périodes cruciales du développement, alors que la présence de l'adulte a permis de mieux comprendre des réalités fondamentales ou, plus simplement, de mieux se comprendre soi-même. C'est là où réside l'essentiel de l'acte d'éducation, la raison fondamentale de l'existence de l'école, la mission que nul ne saurait lui ravir.

Sur ce point, on ne peut que souscrire à la vision que défend Neil Postman dans son dernier ouvrage, The End of Education. S'érigeant fortement contre le courant actuel qui réduit les finalités de l'éducation à des questions de méthodes et de stratégies, il prend le temps d'abattre successivement les "dieux" qui tiennent lieu de raison d'être de l'école. Son propos n'est pas de réfuter l'intérêt de certaines finalités assignées à l'école, mais le fait que ces éléments puissent suffire à donner une raison d'être véritable à l'école. S'appuyant sur le célèbre aphorisme de Nietzsche :

"He who has a why to live can bear with almost any how."

Il s'emploie à démontrer que le discours actuel sur les méthodes a complètement occulté la réflexion sur les finalités. C'est ainsi qu'il dispose des arguments de l'utilité économique de l'école, du développement démocratique, de l'éthique protestante axée sur le travail et la discipline, du multiculturalisme et surtout de la technologie présentée comme devant remplacer à l'école, du moins dans sa forme actuelle.

En lieu et place, Postman propose cinq visions de l'école qui soient suffisamment englobantes et inspirantes pour les jeunes et le personnel enseignant, qui constituent autant de raisons d'être de l'école et qui répondent à la question métaphysique : pourquoi l'école? Les métaphores qui devraient servir d'inspiration aux jeunes tournent autour des notions suivantes:

la notion de la Terre comme vaisseau spatial dont tous les habitants sont responsables
la notion également d'ange déchu qui devrait inciter les humains à se rappeler que l'histoire est une longue succession d'erreurs et de corrections des erreurs
une troisième métaphore pourrait inspirer les jeunes Américains, soit celle de leur propre développement ("experiment") auquel ils sont conviés à participer
rappelant qu'une loi de la thermodynamique prévoit l'évolution de l'univers vers l'entropie, il préconise l'utilisation de la métaphore de la diversité culturelle comme un facteur de richesse, de force et de croissance
et finalement, c'est la notion toute prométhéenne de la construction du monde ("The Word weavers/The World makers") par le langage que Postman suggère comme l'une des cinq finalités de l'école.

Ce n'est ni le lieu ni le temps de procéder à une analyse critique de l'ouvrage de Postman; d'autres l'ont d'ailleurs fait . Ce qui nous intéresse ici, c'est la critique qu'il fait de l'utilisation de la technologie comme substitut aux finalités de l'éducation. Dans ce volume et dans d'autres ouvrages, notamment Technopoly, The Surrender of Culture to Techonology, Postman reproche aux éducateurs d'avoir transformé un outil en une fin en soi, transformation qui devrait provoquer éventuellement la disparition de l'école.

Que viennent faire les nouvelles technologies dans cet acte d'éducation? Il apparaît évident que les NTIC ne sont pas de taille à compétitionner avec l'éducation véritable; on voit mal comment une machine aurait la sensibilité, le doigté, l'intuition de l'autre, de ses interrogations, de ses incertitudes, pour trouver le mot qui convient, le geste qui apaise, le sentiment qui se communique. L'acte d'éducation constitue un moment fort des relations interpersonnelles, un moment particulièrement délicat car, contrairement à la relation entre adultes, les deux protagonistes ne sont pas sur le même pied; d'une part, l'enseignant est parvenu à la maturité, d'autre part, l'élève cherche sa voie et surtout cherche à se comprendre. L'adulte doit guider et enseigner sans créer la dépendance, le jeune doit se développer et apprendre, accompagné par un adulte qui cherche à se rendre de moins en moins nécessaire. S'imaginer que les NTIC remplaceront un jour les enseignants dans ce qu'ils font de plus essentiel, c'est n'avoir rien compris à l'acte d'éducation.

Mais alors à quoi rime l'empressement des uns pour la conversion intégrale et universelle aux NTIC et la crainte des autres d'être un jour supplantés? Il faut d'abord préciser que, parmi les tenants de l'utilisation des NTIC en éducation, plusieurs spécialistes font preuve de beaucoup d'esprit critique quant aux résultats qu'on peut en attendre. Par exemple, sur un des sites les plus intéressants aux USA sur les technologies et les réformes en éducation, on trouve des analyses des conditions permettant une implantation réussie des NTIC. Par ailleurs, chez d'autres auteurs, on est exposé à des éloges dithyrambiques des avantages des technologies qui frisent la démagogie. Les risques de dérapage dans l'univers technologique et de résistance farouche à toute présence des technologies tiennent sans doute à un manque de réflexion, l'absence de sens critique et une certaine paresse.

Nous ne sommes visiblement pas des adeptes de la réflexion approfondie au Québec. Plus intéressés aux palabres sans fin auxquels on accole trop facilement l'appellation de réflexion collective qu'aux efforts systématiques de réflexion qui exigent temps, discipline, méthode et rigueur, nous croyons que le fait de parler ensemble nous mènera infailliblement vers la vérité. L'expérience des États généraux sur l'éducation s'avère particulièrement éclairante sur ce point. Empêtré dans une procédure qui accordait une vertu à la répétition des mêmes poncifs (présentations au plan local, régional et national), on a compensé la rigidité des règles de fonctionnement par une légèreté de la réflexion qui a écarté tout effort d'approfondissement. Que les États généraux n'aient que survolé la question fondamentale de la raison d'être de l'école ne surprendra personne. On a préféré donner la parole à tout le monde en acceptant d'avance les limites inévitables d'une telle approche.

Qu'a-t-on dit au fait des raisons d'être de l'école? Le rapport final des États généraux résume, assez succinctement d'ailleurs, ce qui a été dégagé des consultations; la mission de l'école, telle que décrite par la Commission, se résume à trois éléments, soit:

instruire
socialiser
préparer à l'exercice des rôles sociaux

On y ajoute un quatrième élément, plutôt surprenant, soit de constituer un milieu de vie. Ce dernier élément semble relever beaucoup plus de l'organisation de l'école que des finalités. Quant aux deux premiers, de facture très classique, ils ne risquent pas de surprendre ni d'enthousiasmer qui que ce soit. Le troisième, la préparation à l'exercice des rôles sociaux, prolongera l'éternelle controverse scolaire sur les cours de secourisme ou de conduite automobile.

En un mot, ces finalités assignées à l'école québécoise n'auront probablement aucun impact sur la réforme en cours.

Quelques réflexions sur la situation de l'école au Québec

La réforme scolaire est mal partie au Québec. Alors qu'il faudrait lui insuffler un surplus d'âme en mobilisant les principaux acteurs que sont les enseignants, on s'oriente vers une réforme de type politique en remettant le pouvoir aux conseils d'établissement conjointement avec les directions d'école. Comme les conseils d'établissement seront dominés par les parents et les représentants de la communauté (euphémisme pour désigner d'autres parents cooptés par les parents "officiels"), le pouvoir sera d'abord exercé par les non-professionnels; un peu comme si la direction des soins professionnels d'un hôpital était assumée par un non professionnel. En voulant souligner la responsabilité première des parents quant à l'éducation générale de leurs enfants, on confond avec la responsabilité relative aux apprentissages scolaires sur lesquels l'État exerce depuis longtemps une responsabilité certaine. Et l'État désigne des professionnels de l'éducation pour l'assister dans cette tâche. Autant les parents sont qualifiés pour choisir le type d'école à laquelle ils veulent confier leurs enfants, autant ils ont le droit d'influencer les valeurs qui imprègnent le curriculum et les régimes pédagogiques, autant leur seul statut de parents ne leur donne aucune compétence pour superviser l'enseignement quotidien, le choix des manuels et des méthodes pédagogiques, la gestion de la classe et de l'école. Or c'est précisément ce que propose la réforme lancée par la ministre de l'Éducation. Que les parents aient réclamé ce pouvoir à cor et à cri lors des audiences des États généraux de l'éducation ne change rien à leur compétence réelle en ce domaine. Dans d'autres pays, plutôt que de donner le pouvoir aux parents dans l'école, on leur laisse toute liberté de choisir le type d'école qu'ils désirent pour leurs enfants, que celle-ci soit publique ou privée (USA et R-U). Une école qui voient les enfants la déserter comprend rapidement qu'elle doit réajuster son tir. Cette façon de répondre à la volonté des parents me semble plus respectueuse de la compétence professionnelle des enseignants, moins coûteuse en énergie et surtout plus efficace.

Dans une école, l'essentiel de l'éducation consiste dans la relation privilégiée, soutenue, basée sur la confiance, que les enseignants entretiennent avec les élèves. Sans minimiser le rôle de la direction, si la relation enseignants-élèves ne fonctionne pas, aucune habileté, ni aucune astuce administrative ne pourra réaliser quoi que ce soit. Toute réforme devrait viser à conforter cette relation, à supporter les enseignants dans leur développement professionnel pour qu'ils puissent adapter leurs comportements aux changements psychosociaux qui affectent les jeunes. Des problèmes nouveaux ou plus graves (pauvreté grandissante, immigration croissante, délinquance, foyers brisés) viennent de plus en plus perturber les élèves. Ce n'est vraiment pas le moment d'introduire d'autres acteurs dans le paysage.

Les enseignants connaissent actuellement une période dépressive sérieuse, amplifiée par les invitations pressantes à prendre leur retraite, soi-disant pour laisser la place aux jeunes. L'écoeurement du personnel enseignant atteint le stade maximum. Ceux et celles qui resteront devront composer avec une présence accrue des parents dans l'école. Il est raisonnable de penser qu'on n'a pas choisi la stratégie la plus efficace pour les convaincre du caractère essentiel de leur rôle.

4. La perspective prométhéenne
Le mythe de Prométhée

Dans l'introduction, il a été clairement précisé au départ que cette présentation ne se voulait en aucune façon une tentative de démonstration du caractère salvateur des NTIC, mais plutôt une simple illustration de ce que pourrait devenir la société de demain dans la perspective d'une utilisation intelligence des NTIC. Pour illustrer ces propos, nous examinerons quelques réalisations dans les domaines de la famille, de l'école et des Églises, réalisations parfois éblouissantes des potentialités des NTIC. Dans chaque cas, on verra comment les NTIC pourrait concourir à l'avènement d'un monde meilleur si l'on gardait toujours en mémoire le caractère éminemment utilitaire de l'outil.

Ce qui inspire cette vision de la réalité, c'est la conviction que l'humanité a le devoir et la possibilité d'aménager l'ensemble de la création pour favoriser son épanouissement et que cette tâche n'est pas au-dessus de nos forces. À l'exemple de Prométhée délivré de ses chaînes et partant à la conquête du monde, je crois qu'il nous appartient d'aménager l'immense réservoir de ressources qui nous entourent pour les utiliser en vue d'améliorer notre condition. Notre but n'est certes pas de tenir tête à la puissance divine, mais plutôt de développer nos potentialités et de construire un monde dans lequel l'humanité trouvera au moins une parcelle de bonheur.

Des expériences éclairantes

Blacksburg

La première expérience concerne à la fois les familles et les citoyens d'une petite ville de Virginie. Elle est née d'un projet d'un regroupement de personnes du 3e âge qui, conscientes des problèmes de l'isolement caractéristique des aînés et préoccupées de trouver des solutions de communication qui ne seraient pas trop onéreuses, a mis sur pied ce projet de Village électronique unique au monde. Le projet a fait l'objet d'une présentation fort élogieuse dans le journal français Libération.

Si les personnes âgées et les citoyens profitent d'abord des avantages de ce village électronique, les familles y trouvent facilement leur compte à la fois par l'accès à l'information, les liens avec les écoles et les activités de loisirs, de même que les activités communautaires. La principale qualité de ce village, c'est sa dimension communautaire.

On peut en premier lieu jeter un regard sur la fiche préparée par l'Observatoire de l'administration publique de l'ENAP; par la suite, nous effectuerons une brève visite du site.

Do-it Program

Ce programme a été créé par l'Université de Washington dans le but d'augmenter le nombre d'étudiants handicapés dans les programmes universitaires de sciences, de génie et de mathématiques. Grâce à la mise en place d'un réseau de communication électronique et surtout la coopération de mentors souvent très connus qui acceptent d'encadrer en mode électronique ce groupe d'étudiants, on est parvenu à des résultats étonnants, en particulier en ce qui concerne le développement de l'autonomie intellectuelle des étudiants. Sans ce programme, la plupart d'entre eux n'auraient jamais eu accès à ces études et surtout à ces contacts avec des personnes de grande qualité.

La fiche fournit des renseignements complémentaires; mais ce qui importe le plus, c'est la visite du site.

École River Oaks d'Ontario

Cette école représente le projet le plus avancé au Canada de l'intégration des technologies d'information et de communication dans le curriculum scolaire (primaire et intermédiaire). Elle a été construite en fonction du projet d'intégration des NTIC dans une banlieue cossue de Toronto. Elle se caractérise par une utilisation à la fois très poussée et très simple des technologies (HyperCard et MS Works), la mise en réseaux des ordinateurs à la disposition des élèves, l'utilisation intensive du courrier électronique entre les enseignants, entre les groupes d'élèves, avec les parents, et surtout par un réaménagement du curriculum de façon à développer la créativité et la communication. Les enseignants utilisent une approche d'intégration des matières.

Accueillant plusieurs milliers de visiteurs par année, elle est dirigée par un principal de grande réputation, Gerry Smith, invité partout pour faire part du projet de River Oaks.

Fait assez étonnant, elle ne possède par de site Web, contrairement à des centaines d'autres écoles qui sont pourtant bien loin de vivre un projet aussi original. Pour la connaître électroniquement, il faut donc consulter d'autres sites, d'abord sur son caractère original, puis sur son orientation de considérer les élèves comme des "architectes de l'information".

En guise de conclusion

Pour les familles, les NTIC pourrait faciliter les contacts entre les membres dispersés, rendre davantage accessible une information indispensable pour l'éducation des enfants, agir comme médiateur sur les questions les plus épineuses. Mais il pourrait aussi, malheureusement, mettre fin à la conversation et isoler chaque personne dans la tour inaccessible de ses intérêts individuels. Pour l'école, en particulier dans les régions éloignées, les NTIC pourraient donner un accès illimité aux ressources jusqu'ici réservés aux grands centres. Les NTIC pourraient permettre de créer des réseaux d'échange avec les élèves d'ailleurs, d'ouvrir des horizons nouveaux, de stimuler l'entraide. Mais elles pourraient également servir uniquement au développement individuel, renforçant ainsi le repli sur soi et la promotion de ses seuls intérêts. Pour l'Église, les NTIC pourraient donner accès aux trésors antiques et surtout favoriser le contact entre les communautés et faire partager les expériences spirituelles les plus significatives. Contrairement au développement humain, à l'évolution des espèces et aux transformations minérales, les outils, et en particulier les NTIC, n'ont pas de développement endogène. Les NTIC seront ce que nous les ferons. Elles nous sauveront ou nous perdront, si telle est notre volonté collective.

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