L'Encyclopédie de L'AGORA

Écouter la musique, et plus encore!

L'Agora
Vol 5, no 1 (1997)
Nicole L.-Falardeau
Sainte-Foy
AGORA, novembre 1997

Que dire de la musique sinon qu'elle se fond à merveille avec la poésie. L'art en effet chante sous des formes diverses, exprimant en cela l'harmonie secrète de l'univers. Trinh Xuan Thuan ne nous sensibilise-t-il pas à la source de la mélodie de l'Univers dont l'art en serait une percée des secrets.1 De tout temps, l'art exprime à travers ses manifestations variées l'incantation renouvelée de l'âme universelle.

Qu'il s'agisse de sculpture, de peinture, de poésie ou de musique, c'est au plus profond de lui que, riche de son mystère, l'acte créateur se déploie laissant s'échapper les impulsions correspondant à sa forme d'expression. En musique et en poésie des rythmes et des sons sont agencés de manière à créer un espace envoûtant et riche en signes évocateurs. On parlera alors de la musicalité d'un poème ou encore de la poésie de certaines sonates ou nocturnes.

L'une ou l'autre forme d'expression invite à une expérience émotionnelle ou spirituelle renvoyant le sujet à lui-même, en relation avec l'invisible, l'immatériel. Le champ d'exploration esthétique qui lui est offert est par définition celui du mys-tère. C'est une expérience mystique dont la fonction première consiste à unifier l'homme au monde invisible.

Sur les plans esthétique et émotionnel, la musique et la mystique ont en commun de transcender le champ affectif et d'apaiser en réunissant sensibilité, grâce et beauté. Par la musique, c'est-à-dire au contact avec les phénomènes de résonance, il nous est possible de nous laisser saisir et de réagir au plan émotionnel, en expérimentant toute la gamme des émotions humaines: des profondes souffrances du coeur en passant par la joie féérique de certaines mélodies enjouées, pour atteindre la voie de l'extase alors que toute agitation provoquée par l'enthousiasme ou la nostalgie s'est dissipée et qu'il ne reste que cet état d'âme surnaturel, cette vague impression de surexistence.

Comme s'il s'agissait d'une psychanalyse, les vibrations sonores que constitue la musique sont porteuses de charges émotives libératrices. Qu'il soit question de mouvements romantiques, d'en-volées impétueuses ou de rythmes dansants, le fait de s'arrêter pour écouter, pour ressentir, apprécier, et vivre dans son corps ces résonances envahissantes mais combien réconfortantes que nous offrent les poètes des sons, nous rend heureux et nous donne, ne serait-ce qu'un instant, l'occasion d'approcher le bonheur.

Il est vrai que toutes les musiques ne procurent pas des effets libérateurs identiques. C'est pourquoi, suivant notre état d'âme, un choix vibratoire personnel et circonstancié s'impose. Les études démontrent d'ailleurs, qu'à l'écoute des musiques, des différences significatives peuvent être observées dans les réactions des individus dépendant de la structure mélodique en présence. Si l'on s'en reporte à l'écoute de la musique classique, on affirme encore aujourd'hui que les oeuvres de Bach et de Haendel auraient pour effet de nous entraîner au coeur du mystère sacré de la vie tandis que celles de Beethoven et Mendelssoln sauraient davantage rejoindre en nous les sentiments humains, l'expression des grandes joies tout comme la compassion.

Les rythmes et les harmonies déterminent en effet des types d'émotions et peuvent même, par l'éveil de l'imaginaire, avoir certains effets sur le caractère des individus. Dans son livre Nos trois corps et les trois mondes Janine Fontaine insiste sur les phénomènes de résonance dans le développement de l'histoire de l'humanité. Il est intéressant d'apprendre que les anciens Égyptiens savaient déjà diviser les tons musicaux en quart ou en tiers de ton de manière à éveiller le mental ou le corps émotionnel de leurs sujets selon le cas. Avec les Grecs est apparu le demi-ton ayant des résonances aux plans physique et mental, d'où l'importance accordée, en Grèce, au corps et à l'action: les jeux athlétiques, les tournois, la danse (pensons au personnage de Zorba qui, par la danse, réussissait à "transformer les calamités extérieures en une suprême et dure félicité"2 ); tandis que les Romains, de leur côté, ne reconnais-saient à la musique qu'une fonction militaire, occupés qu'ils étaient à promouvoir les valeurs de virilité et de contrôle de soi, ainsi que les manières sérieuses.3

En Inde, grâce à la tonalité douce et précise des ins-truments, c'est l'art des mentras et la méditation qui étaient rejoints par les sonorités, ce que l'on reconnaît encore aujourd'hui au son indien. On sait aussi que le peuple russe demandait autrefois au chant de lui redonner l'unité qui lui manquait. Comme si, grâce au pouvoir créateur, les sons harmonisés par l'homme permettaient de retrouver le sens profond et unitaire recherché: "il devenait l'es-pace d'un seul peuple, grâce au chant qui le tra-versait".4 On sait tous, d'ailleurs, pour avoir entendu leur chant, la beauté typique des choeurs d'hommes en Russie.

De toute évidence, on le devine maintenant, écouter la musique ne consiste pas uniquement qu'à se laisser vaguement berser par des rythmes et des mélodies ou encore qu'à fredonner indifféremment des airs entraînants. C'est, bien au contraire, l'occasion rêvée d'un ressourcement, d'un éveil au plus que soi. La présence de la musique dans la réalité a toujours servi à éveiller la matière à la vie secrète des vibrations, à lui don-ner une âme et à faire surgir en elle une étincelle de beauté. Elle a toujours contribué aussi à alléger et à ennoblir les servitudes terrestres. Elle est une création du monde sans cesse renouvelée dans ses rythmes et ses tonalités grâce aux découvertes scientifiques et acoustiques, rappellant à l'homme qu'il est lui aussi habité et gouverné par des rythmes et des accents tout comme l'Univers. Car la nature n'est pas silencieuse, "elle se plaît à nous envoyer en permanence des notes de musique."5

On ne saura peut-être jamais percer les lois secrètes de la vraie mélodie, mais la volonté toujours renouvelée chez l'homme d'organiser et de comprendre le monde, lui permettra de découvrir et de créer combien d'autres harmonies encore, de se rapprocher sans doute toujours plus du rythme de l'Univers - sans jamais l'atteindre toutefois -, con-tribuant ainsi, par ce char-me, à illuminer et à magnifier son existence.

Notes
1. La Mélodie Secrète, Et l'homme créa l'univers, Trinh Xuan Thuan, Ed Folio 1991
2. Alexis Zorba, Nikos Kazantzaki, Éd. Livre de poche, no.335 p.412
3. Nos Trois Corps et les Trois Mondes, Janine Fontaine, Éd Robert Laffont, 1986 ch.VII
4. La Musique et l'Angoisse, Amédée Ponceau, Ed. La Colombe, Paris 1951 p. 15
5. La Mélodie Secrète, op. cit. p. 311


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