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Dossier
Claude (Gelée dit le) Lorrain
Biographie en résumé
Peintre français (1600-1682). Son art contient la définition même du paysage classique dont les fresques du Carrache au palais Aldobrandini annonçaient le développement proche. Comme l'art théâtral soumis à la règle des trois unités, l'art du paysage classique reposera après le Lorrain sur quelques règles clairement définies: division du tableau en plan successifs; utilisation de bosquets d'arbres comme repoussoir pour mieux encadrer l'action ou faire contrepoids à quelque élément d'architecture inspirée exclusivement antique; modulation du sentiment du tableau selon l'heure du jour representée. Centrale dans l'art jusqu'à cette époque, la figure humaine, mal servie dans le cas du Lorrain par sa maladresse en matière d'anatomie, joue un rôle de second plan. L'artiste se contente de faire interpréter aux figurants quelque épisode de la littérature classique, biblique, virgilienne ou ovidienne. Dans ces mises en scène savantes, c'est la nature, inondée d'une lumière vaporeuse ou gorgée de soleil, qui tient le rôle principal. Dès lors qu'on s'efforcera de trouver des lettres de noblesse à l'impressionnisme, plusieurs n'hésiteront pas à remonter par delà Turner jusqu'au Lorrain qui fut probablement le premier à s'intéresser à reproduire les moments extrêmes du jour; l'aube, le midi, le crépuscule. Ses carnets de dessins contiennent de magnifiques lavis où l'artiste s'est efforcé de saisir la chaleur du jour, le poids de la lumière, l'épaisseur de l'atmosphère et l'évanescence du moment, recherches proches, par l'esprit, de celles de Monet, par le style, du grand art paysager chinois.

Son oeuvre aura malgré tout une influence assez faible sur l'art français dont la période classique est marquée par une rhétorique plus intellectuelle et le souci de refléter les grandeurs de la religion et de la monarchie. Diderot estimait le Lorrain nettement moins doué que le paysagiste Horace Vernet: «le premier n'est qu'un grand paysagiste tout court; le second est un peintre d'histoire, selon mon sens.» Et l'on sait que, selon la théorie classique des genres, le paysage n'était qu'un genre secondaire. Encore à notre époque, le critique français J. Thuillier dispute la gloire du peintre hors de France: «Dans son oeuvre, l'inspiration ne se renouvelle guère et chaque peinture prise séparément donne de lui une plus haute idée que l'ensemble de ses toiles.» Les lacunes de son éducation, en rien comparable à celle de Poussin, l'«enveloppe grossière» qui trahissait l'origine campagnarde du peintre, expliquent selon Thuillier la faiblesse de l'engouement en France pour son oeuvre. Mais la sérénité, l'atmosphère idyllique du paysage claudien subjuguent complètement l'Angleterre où l'art réclame une plus grande autonomie face au politique et au religieux. Turner fut probablement le plus doué des émules du Lorrain — il confectionna même un Liber studiorum semblable au Liber Veritatis dans lequel le Lorrain consignait ses tableaux et les retravaillait à la plume et au lavis. Constable, dont les paysages luministes devaient révéler à Delacroix, à Monet, une approche nouvelle de la lumière, fut également un admirateur du Lorrain. Dans une lecture à la Royal Academy, Constable parlait de «l'inimitable Claude Lorrain qui réalisa la transcription la plus merveilleusement parfaite de la nature et créa ces oeuvres exquises dont la splendeur n'a pas d'égale».

En Allemagne, peintres et architectes seront également sensibles à la perfection formelle du paysage claudien. Goethe s'en fait l'écho dans ses conversations avec Eckermann: «Vous avez là enfin un homme accompli, un homme dont les conceptions sont aussi belles que les sentiments et dont l'âme renfermait un monde tel qu'il n'est point facile de le rencontrer. — Ces images sont de la plus haute vérité sans que ce soit nul vestige du réalisme. Claude Lorrain connaissait par coeur, dans les moindres détails, le monde réel, et il l'employait, comme moyen, pour exprimer cet autre monde dont sa belle âme était le siège. Tel est l'idéalisme légitime; il se sert de la réalité de manière que les parcelles visibles de vérité produisent l'effet de la réalité même.»



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Le premier des paysagistes
«Claude Gelée fut, du reste, longtemps considéré comme le premier des paysagistes. Il n'en reste pas moins le grand ancêtre, le véritable créateur du genre; car, avant lui, les Primitifs, avec une gaucherie qui a son charme, et, après eux, les peintres de la Renaissance avaient pu reproduire exactement des arbres, des maisons, des collines, mais aucun n'avait réussi, n'avait même cherché à rendre ce qui est la grande séduction de la nature et ce dont Claude Lorrain avait trouvé le secret, l'air et le soleil. Il ne copiait pas la nature, trop ému devant elle; il ne peignait pas d'après elle, mais il l'étudiait, s'en pénétrait sans prononcer une parole, et, de retour à l'atelier, jetait sur la toile les tons de lumière dont son œil ébloui restait longuement imprégné. Tantôt levant, tantôt couchant, l'astre radieux enflamme ses tableaux d'un rayonnement de rose ou d'or, qui miroite sur les flots, qui noie d'un poudroiement lumineux les quais, les vaisseaux, les palais, les colonnades.»

GASTON ARMELIN, notice biographique publiée dans la Grande Encyclopédie. Voir ce texte.

Vie et œuvre
Jugements sur le Lorrain

D'ARGENVILLE
«Ses tableaux sont si parfaits, qu'il demandent ce qu'on ne peut leur refuser, c'est l'admiration: ils parlent encore à tous les âges.
Sa coutume était de faire et d'effacer continuellement; il glaçait tous ses fonds, et couvrait l'ouvrage de la veille sans qu'il y parût aucune touche; tout est fondu, tout est d'un accord admirable, et personne n'a mieux entendu la dégradation des lointains. Il ne peignait point dans la campagne, les jours les nuits s'y passaient à y observer les divers accidents de l'aurore, du lever et du coucher du soleil; les temps de pluie, de tonnerre et autres effets de la nature ne lui échappaient pas: il revenait ensuite chez lui confier à la toile tout ce qu'il avait remarqué de plus considérable.
Quand Claude peignait des arbres en grand, on en distinguait chaque espèce; un auteur contemporain dit que les feuilles en paraissent agitées et bruyantes...» (Abrégé de la vie des plus fameux peintres, 1762)

DENIS DIDEROT
«Je persiste dans mon opinion, Vernet balance le Claude Lorrain dans l'art d'élever des vapeurs sur la toile; et il lui est infiniment supérieur dans l'invention des scènes, le dessin des figures, la variété des incidents, et le reste. Le premier n'est qu'un grand paysagiste tout court; l'autre est un peintre d'histoire, selon mon sens. Le Lorrain choisit des phénomènes de nature plus rares, et par cette raison peut-être plus piquants. L'atmosphère de Vernet est plus commune, et par cette raison, plus facile à reconnaître.» (Salon de 1765)

SIR JOSHUA REYNOLDS
«Claude Lorrain était, au contraire, convaincu qu'on parvient rarement à la beauté en prenant la nature même telle qu'elle se présente. Ses paysages sont un composé de différentes esquisses qu'il avait faites auparavant de plusieurs sites et points de vue variés... On ne peut douter que la manière dont Claude Lorrain a traité le paysage, en y mettant du choix, doive être préférée par les peintres paysagistes à celle des écoles flamande et hollandaise, puisque cette vérité est fondée sur le même principe que celui par lequel le peintre d'histoire parvient à la perfection des formes; mais il n'est pas facile de déterminer si le peintre paysagiste a le droit de porter ses prétentions assez haut pour rejeter ce qu'on appelle en peinture accidents de la nature. Il est certain que Claude Lorrain a employé rarement, et peut-être même jamais, de pareils accidents; soit parce qu'il pensait que ces détails ne s'accordent pas avec le style de la nature vue en grand, qu'il avait adopté; soit parce qu'il croyait qu'ils fixeraient trop l'attention, et détruiraient cette tranquillité et ce repos qu'il regardait comme essentiels à cette espèce de peinture.» (Discourses delivered at the Royal Academy, 1769-1791)

JOHN CONSTABLE
«On l'a toujours considéré comme le plus parfait paysagiste qui soit au monde et il mérite pleinement cet éloge. Ses tableaux ont toujours un caractère de beauté sereine. La douceur et l'aménité règnent dans toutes les créations de son pinceau; mais sa force suprême consiste à unir l'éclat à la quiétude, la chaleur à la fraîcheur, l'ombre à la lumière...» (Lectures at the Royal Academy, 1835)

REYNALDO HAHN
«Claude Lorrain a compris et a su rendre tout ce qu’il y a de triste dans l’adieu du jour, la mélancolie qu’on peut éprouver à quitter un ami de vingt-quatre heures et qu’on ne doit plus revoir. Et ses personnages sont placés près des eaux, comme pour dire adieu aux rayons qui vont partir à jamais sur la mer.» (Journal d’un musicien, Paris, Plon, 1933)

LÉON HOURTICQ
« Dans son émerveillement, il voit des architectures de féerie. Parfois, c’est un port; le soleil, avant de disparaître au bord de l’Océan, darde ses rayons d’or qui, de chaque côté, caressent des façades de marbre et accrochent des étincelles aux crêtes innombrables des petites vagues. Ailleurs, c’est une plaine, et les sombres massifs des grands arbres font paraître plus léger et plus limpide le lointain illimité. Il n’y a d’ombre et de solidité qu’au premier plan, au bord du cadre : au centre du tableau, les objets, à mesure qu’ils s’éloignent, s’allègent, pénétrés par la lumière et comme embrasés par l’atmosphère en feu.» (Histoire générale de l’art : France, Paris, Hachette, 1911)

ÉLIE FAURE
« Poussin est Normand, Claude est Lorrain. L’un grand lecteur, l’autre sachant à peine lire, écrivant mal jusqu’à son nom. L’un d’ordonnance d’esprit ferme, méditatif, quelque peu doctrinaire, porté aux généralisations intellectuelles et aux abstractions plastiques. […] L’autre de visage brouillé, avec des bosses inégales, gauche et balourd, allant à l’aurore et au crépuscule comme une bête à l’abreuvoir, maintenu au-dessus d’un travail pénible et d’une conception confuse par une exaltation lyrique continue. […] Mais tous les deux épris de rythme et de mesure, d’un temps où le besoin de méthode et de style réagissait partout contre la fermentation politique et intellectuelle qui avait arraché le XVIe siècle à l’organisme médiéval, et décidés à demander à l’Italie la discipline où ses maîtres libérés les premiers des servitudes anciennes tendaient irrésistiblement dans la confusion des recherches isolées et des antagonismes passionnels. » (Histoire de l’art. L’art moderne)

Œuvres de Le Lorrain
(Section en développement)

L'oeuvre peinte
Paysage avec des marchands (v. 1630, National Gallery, Washington)
Le débarquement de Cléopâtre à Tarse (1642, Louvre, Paris)
Vue d'une côte avec Apollon et la sybille cuméenne (1645-1649, Hermitage, Saint-Pétersbourg)
Le Jugement de Paris (1645-1646, National Gallery, Washington)
Vue de la Crescenza (1648, Metropolitan, New York)
Paysage italien (1648, Hermitage, Saint-Pétersbourg)
Le sermon sur la montagne (1656, Frick Collection, New York)
Paysage avec le repos pendant la Fuite en Égypte (1661, Hermitage, Saint-Pétersbourg)

Dessins
Vue de Tivoli (1640, Getty Museum, Los Angeles)
La reine Esther approchant du palais d'Ahasuérus (1658, Metropolitan, New York)

Documentation
À propos de l'exposition Turner et le Lorrain, Musée des beaux-arts de Nancy, 2003
Une série de notes sur la critique du Lorrain par Ruskin (en anglais)

Planche, Gustave. "Le paysage et les paysagistes. Ruysdael, Claude Lorrain, Nicolas Poussin", Revue des Deux Mondes, 2e période, tome 9, 15 juin 1857, p. 756-787 (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF)

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Rome, Italie, lumière, paysage
Rien n'est comparable pour la beauté aux lignes de l'horizon romain, à la douce inclinaison des plans, aux contours suaves et fuyants des montagnes qui le terminent. Souvent les vallées dans la campagne prennent la forme d'une arène, d'un cirque, d'un hippodrome; les coteaux sont taillés en terrasses, comme si la main puissante des Romains avait remué toute cette terre.
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Biographie de Claude Gelée dit le Lorrain
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Biographie encyclopédique de Claude Lorrain, Nicolas Poussin
Notice biographique extraite de La Grande Encyclopédie, publiée à la fin du XIXe siècle.
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Poète de ton siècle, ô Claude le Lorrain, / pour toi, dieu, la Nature, esclave de la norme, / étendait le beau pâtre à l’abri d’un bel orme / et la nue idéale au fond du ciel serein !
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Peinture, classisicisme, idéalisme, réalisme
Extrait des Entretiens de Goethe et Eckermann. Goethe fait découvrir l'oeuvre du Lorrain à Eckermann: «Voilà, enfin, un homme accompli». Le peintre, par sa connaissance intime du réel, a su se hisser au-delà du simple réalisme, et se servir du visible pour exprimer «cet autre monde dont sa belle âme était le siège».
Le peintre de la lumière
Victor Cousin
Peinture française, paysage, art paysager, lumière
«Le Lorrain est par-dessus tout le peintre de la lumière, et on pourrait appeler ses ouvrages l'histoire de la lumière et de toutes ses combinaisons, en petit et en grand, quand elle s'épanche sur de larges plans ou se brise dans les accidents les plus variés, sur la terre, sur les eaux, dans les cieux, dans son éternel foyer.»
Divers
Claude Lorrain
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Claude Lorrain comprenait autrement que Ruysdael l'interprétation de la nature. Il ne se contentait pas de corriger ce qui lui semblait mesquin, d'effacer ce qui lui paraissait inutile: son génie, plus hardi que celui du peintre hollandais, agissait avec une liberté qui s’appellerait présomption, si la postérité ne lui avait donné raison. Ce qu'il voyait n'était pas pour lui un sujet d'imitation, mais un sujet de composition.
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Dernière mise à jour: 11/27/2006
L'Encyclopédie de L'Agora - 1998 - 2009