| Jean-Paul Desbiens est né à Métabetchouan. Les Montagnais qui ont donné son nom à ce village situé sur les bords du Lac St-Jean ont leur réserve à Pointe Bleue à quelques dizaines de kilomètres vers le Nord, également sur les bords du Lac. Jean-Paul Desbiens a-t-il été profondément marqué par la présence des Amérindiens aux environs de son village natal ? Si c’était le cas, la question des Amérindiens serait un thème important dans son œuvre ; ce n’est pas le cas. En revanche il publiera en 1993 une étude intitulée Comment peut-on être autochtone ?
Son père, bûcheron, ne savait ni lire, ni écrire, sa famille, nombreuse, était pauvre. Mais Jean-Paul Desbiens enfant a été plus sensible à la dignité de ses parents qu’à leur pauvreté, qu’il n’associa jamais tout à fait à une aliénation d’origine économique et politique des Canadiens français. Et quand il se portera à la défense de la langue française, il le fera avec détermination, en usant parfois d’une rhétorique irrévérencieuse, mais sans révolte et sans ressentiment. «On ne sait jamais assez d’anglais. Tout le monde veut apprendre l’anglais. Il n’est évidemment pas question d’apprendre le français. Entre jouaux le joual suffit. Nous sommes une race servile.» 1
Le but de Jean-Paul Desbiens n'est toutefois pas de soulever cette race servile, mais de l'inciter à se redresser en l'invitant à s'exprimer...avec sérénité.
«Ce que je veux maintenant, c'est que par moi s'expriment les générations de silencieux d'où je suis sorti. Mon père ne sait ni lire ni écrire. Ce n'est pas sa faute: à 14 ans, il courait les chantiers. Est-ce assez terrible? A-t-il assez enduré, cet homme-là, et les comme lui? S'est-il assez tu dans sa chienne de vie? A-t-il assez courbé le dos? Et il se trouvait alors (il s'est toujours trouvé) des sages repus et des onctueux pour juger que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, au nom du Nord, et du Sud, et de l'Est, et de l'Ouest, ainsi soit-il.
Et les Frères, dont je suis, dont je ne mérite pas d'être, mais dont je suis tout de même, par la pitié de Sainte Marie et la protection de quelques hommes qui m'ont aimé, et que j'ai dû, parfois, la mort dans l'âme, combattre par la suite, et les Frères, se sont-ils assez tus, eux aussi? Ont-ils été assez longtemps silencieux?
Il faut que tout cela s'exprime maintenant. Et tout cela s'exprimera, sans colère, quoi qu'en pensent les timorés, sans rancoeur, quoi qu'en pensent les imbéciles. Il faut que tout cela s'exprime avec sérénité, ce qui ne veut pas dire mollement. 2
Nous en sommes aux années d’apprentissage, lequel se fit pour l’essentiel dans un sanatorium, et antérieurement, chez les frères maristes où il était entré à 14 ans, en 1941, et plus tard à l’Université Laval, où il obtint une licence de philosophie en 1958. Il entra au sanatorium à l’âge de 19 ans, il y passa six longues et studieuses années et il dut y retourner régulièrement jusqu’à sa consécration sur la place publique en 1960. «La tuberculose, racontera-t-il plus tard, était encore considérée comme une maladie honteuse (on n’avouait pas volontiers qu’on était ou avait été tuberculeux) et on la soignait de la même façon qu’en 1900. Le sanatorium, on y entrait pour y mourir.»3
Jean-Paul Desbiens y entra pour y mûrir au contact de tous les bons auteurs que l’on pouvait trouver dans les bibliothèques des infirmeries et des hôpitaux : Léon Bloy, mais aussi Céline, Alain, Unamuno, Gustave Thibon, Jean Guitton, Teilhard de Chardin, Newman et les classiques, Pascal d’abord, Pascal qui fut pour lui un maître : Si le style de Pascal a le tranchant de l’épée, celui de Desbiens a celui de la hache. L’avertissement des Insolences s’ouvre par une citation de Pascal, en exergue, «On ne consulte que l’oreille, parce qu’on manque de cœur.» suivie de cette mise en garde : «C’est à la hache que je travaille.» Ouvrez votre cœur car mon style pourrait écorcher vos oreilles.
Mais dans un sanatorium, on est seul et pour bien lire un auteur, il faut être au moins deux à le commenter. Or ce qui retenait l’attention chez Desbiens, c’est que sa culture était parfaitement intégrée à sa vie, c’est qu’il avait si bien assimilé ses lectures qu’il entretenait un dialogue permanent avec ses auteurs préférés. Par quel miracle avait-il pu se cultiver si bien dans la solitude ? À défaut d’avoir une société autour de lui dans son sanatorium, il avait vécu, en attendant la mort, dans la société des grands esprits du passé. Ne soyons toutefois pas injustes à l'égard des amis de l'hôpital: «J'ai eu l'occasion de connaître des hommes et des femmes admirables à l'hôpital.»
Mes textes sont des actions, se plaisait-il à répéter au moment des Insolences. Tout avait commencé par une lettre que le frère Pierre-Jérôme, professeur à Chicoutimi, avait envoyé au rédacteur en chef du journal Le Devoir, André Laurendeau, lequel venait d’écrire un article où il avait employé le mot joual à propos de la langue des jeunes. Le mot joual, déformation du mot cheval, était à ce moment d’usage courant dans le parler populaire québécois. La lettre du frère Pierre-Jérôme, et d’autres lettres de même inspiration devaient paraître sous le pseudonyme de Frère Untel, qui devint le nom de plume de notre auteur et figura dans le titre de son grand livre, paru en septembre 1960 : Les insolences du Frère Un tel.
Ce livre devait connaître un succès sans précédent au Québec. On en vendit plus de 100 000 exemplaires dans les mois qui suivirent le lancement. Le joual, cette langue désossée, y occupe une place centrale, mais les maladies de la culture, de la civilisation dont il est le symptôme ne sont pas négligées, ni la peur de l’autorité qui justifie un silence servile dans les communautés religieuses et dans l’ensemble de la société, ni le déracinement qui installe le mépris de soi à la place du patriotisme. Mais c’est toujours en homme libre que Desbiens traite de ces questions et dans ses diagnostics il ne cherche pas une excuse, ni une explication réductiviste, mais un prétexte pour l’action, pour lui et pour l’ensemble des Québécois. Mes textes sont des actions !
C’est à ce point vrai que, quelques années plus tard, il sera lui-même au cœur de l’action dont il aura fait apparaître la nécessité : au lendemain de la création du ministère de l’Éducation, aux côtés d’un sous-ministre tout puissant, Arthur Tremblay, qui allait devenir son ami et son complice sous le regard approbateur du ministre, monsieur Paul Gérin-Lajoie. Ce ministère, il l’avait appelé de ses vœux les plus brûlants.
Et la réforme se fit, à la hache, comme les Insolences, mais elle se fit. On pourrait attribuer à son action les propos – d’ailleurs exagérément modestes – qu’il avait tenus sur son style. «Il est bien entendu que j’ai surmonté une fois pour toute la tentation du perfectionnisme. Le perfectionnisme consiste à préférer le néant à l’imperfection ; c’est un autre nom de l’angélisme.»4 On devine ici l’influence de Charles Péguy. Desbiens ajoute : «On n’a pas les mains sales quand on a n’a pas de mains.» «Mon ambition, devait-il écrire en 1973, et l'ambition de ceux avec qui je travaillais à la réforme de l'éducation de 1964 à 1970, était de rapatrier l'excellence du système privé au système public.»5
En tant que fonctionnaire, il fut d’abord directeur des programmes de l’enseignement secondaire, il devait ensuite remplir la même fonction au niveau collégial. Bien peu de réformateurs dans l’histoire des pays modernes auront eu à eux seuls autant de pouvoir et de responsabilité. C’est à lui, et l’on serait en droit de dire à lui seul, que nous devons l’enseignement obligatoire de la philosophie dans tous les cégeps (collèges d’enseignement général et professionnel) du Québec.
Je suis de ceux qui croient que ces collèges - qu’on appelait instituts dans le rapport Parent, lui-même écrit dans l’esprit des Insolences -, sont la grande réussite de la réforme et de Jean-Paul Desbiens en particulier. C’est à ce niveau que l’assimilation du public au privé a été le mieux réussie, y compris sur le plan administratif. Les cégeps ont en effet un statut assez semblable à celui des institutions privées ; soustraits à l’autorité des commissions scolaires, ils jouissent de la même autonomie que les écoles privées face au ministère de l’Éducation.
En 1970, l’essentiel du travail en éducation était terminé. Jean-Paul Desbiens quitte alors la fonction publique pour devenir éditorialiste en chef au journal La Presse. Sans doute avait-il la conviction que c’est depuis cette tribune, en revenant à l’action par les textes, qu’il pourrait le mieux assurer le succès de ses réformes. Mais c’est à ce moment précis que l’histoire du Québec entra en collision avec celle du monde occidental. Une révolte ayant pris forme sur les campus européens et dans les rues de Paris déferle sur nos collèges, créés justement pour remédier aux maux dont on souffrait encore en France et aux États-Unis. Une crise politique majeure éclate au même moment. James Cross est enlevé et finalement libéré, le ministre Pierre Laporte est enlevé à son tour pour être ensuite assassiné. La tension monte. La loi des mesures de guerre est votée à Ottawa. Au Québec même, le jeune Premier ministre , Robert Bourassa a moins d’autorité que les deux grands éditorialistes de Montréal, Claude Ryan au Devoir et Jean-Paul Desbiens à La Presse. Claude Ryan, de concert avec une association informelle de leaders, syndicaux notamment, mise sur la négociation. Au cœur de cette crise, il y eut semble-t-il, un moment où l’on semblait hésiter sur les mesures à prendre à Ottawa tout autant qu’à Québec. Jean-Paul Desbiens dut faire quelques voyages entre l’une et l’autre de ces capitales. Puis vint l’éditorial attendu, dans le style du personnage : On ne tue pas le monde ! Le lendemain, 90 % des Québécois se ralliaient à Jean-Paul Desbiens. Dans le contexte de ce moment de notre histoire, alors que les ministres allaient faire de l’équitation accompagnés de leur garde du corps, on prenait quelques risques personnels en signant un tel article. Jean-Paul Desbiens avait appelé auprès de lui, comme éditorialiste adjoint, son ami de longue date, Jacques Tremblay. Ce dernier lui proposa de signer avec lui l’éditorial, qu’ils avaient d’ailleurs écrit ensemble. Jean-Paul Desbiens refusa cette proposition amicale. «Je n’ai pas de famille, dit-il à son ami.»
En une journée, le réformateur le plus adulé que le Québec ait connu, devint le conservateur le plus honni. André Laurendeau l’avait prévenu : En 1960, il lui disait : «Les intellectuels sont présentement avec vous ; ils y sont bien obligés, le courant est trop fort. Mais ils ne vous aiment pas, vous êtes trop peuple.»6
Sa réputation de conservateur, Jean-Paul Desbiens ne la dut pas seulement à son éditorial. Dès le début de la réforme de l’enseignement secondaire, les syndicats d'enseignants, récemment autorisés dans le secteur public, s’étaient lancés dans une grève sauvage qui aurait ébranlé le chêne le mieux enraciné. Or la réforme n’était encore qu’une jeune pousse. Les moyens de contestation utilisés avaient été disproportionnés. D’où les critiques de Jean-Paul Desbiens contre les syndicats. Les autorités syndicales du secteur public lui paraissaient aussi obscurantistes que les autorités religieuses d’avant 1960. Jean-Paul Desbiens étant un homme libre et courageux, il affuta de nouveau sa hache, cette fois pour combattre les clercs syndiqués.
À la limite, on aurait été en droit de lui reprocher d’avoir été naïf dans son action, d’avoir sous-estimé le fait que les «mentalités ont toujours trois cents de retard sur les idéaux.» (Nietzsche) Jean-Paul Desbiens avait réussi à faire adopter un nouvel idéal aux siens, mais il lui fut impossible de modifier en si peu de temps les mentalités : la peur, la servilité et le silence passèrent du camp clérical au camp syndical sous le regard complaisant de la même majorité silencieuse. On lui reprocha plutôt d’avoir trahi sa propre réforme.
Entre 1961 et 1964, Jean-Paul Desbiens s’était retiré dans un désert de banlieue, une maison que sa communauté possédait à Rome. Il aurait facilement pu «démoiner», selon l’expression en vigueur dans les communautés religieuses à ce moment et qu’il avait employée en présence de son éditeur, pour bien lui signifier qu’il n’irait pas jusqu’à cette extrémité au cas où il en serait réduit à choisir entre la fidélité à ses voeux et la publication de son livre.
Le livre fut tout de même publié contre l'avis des supérieurs hiérarchiques de l'auteur, mais le cardinal Paul-Émile Léger de Montréal, alors au sommet de sa notoriété, prit le parti du frère Pierre-Jérôme et obtint de sa communauté un compromis consistant à envoyer le mauvais sujet à Rome pour y faire un doctorat de philosophie, doctorat qu’il devait terminer à Fribourg et qui portait sur l’intelligence selon Piaget.
C’est un désert moral qui attendait Jean-Paul Desbiens après son départ de La Presse. Les puissants du moment, à qui il avait servi de paratonnerre, tout en exprimant librement ses convictions profondes, ont-ils eu à son endroit la magnanimité qui eût convenu ? Il faudra écrire un jour les pages de cette histoire. Ses meilleurs amis et le peuple du Québec lui demeurèrent fidèles. Les chauffeurs d’autobus et les chauffeurs de taxi continuèrent de le saluer avec la même admiration bien sentie.
Puis il revint à son métier, l’enseignement. Ce métier, à vrai dire, il ne l’avait jamais quitté. Il avait éprouvé de telles difficultés à l’exercer qu’il avait réclamé et accompli une réforme majeure. Son attachement à l’enseignement public aurait dû le conduire dans une polyvalente, mais comment y aurait-il été traité à supposer qu’on ait voulu l’y inviter ? Après un court séjour dans un collège public, celui de Ste-Foy, il devint directeur d’une institution privée appartenant à sa communauté, le campus Notre-Dame de Foy, dans la région de Québec.
Il ne cessa jamais de lire comme il avait appris à le faire au sanatorium, ni d'écrire. Combien d'articles a-t-il publiés dans combien de revues et de journaux? Il écrivait même ses conférences et il en a prononcés des centaines. Certes, avec le temps, son arc s'était un peu détendu, mais il visa toujours juste, et fut toujours heureux de découvrir un bon écrivain.
À la fin de sa vie il publia son journal sous divers titres, tels Jerusalem, terra dolorosa, aux éditions du Beffroi en 1991, et les Années novembre, aux Éditions Logiques en 1994. Il y poursuit son dialogue avec ses amis et ses auteurs préférés et sous l'apparente banalité de certains faits évoqués, perce toujours le regard du penseur original, pour qui tout est objet de pensée, même le bruit des arbres en hiver. Il est mort d'un cancer du poumon à 79 ans, après avoir fumé beaucoup de cigarettes. Son médecin lui a donné le choix entre l'ablation d'un poumon et l'attente, l'attente d'un Dieu dont il ne doutait pas qu'il est amour. Il a attendu jusqu'au 24 juillet 2006. Il avait depuis longtemps fait sien ce mot de Thibon qu'il cite à la fin des Années Novembre: «Pour tout résumer, contre les apparences et contre moi-même, je crois que Dieu est amour.»
Notes
Pour ce qui est des Insolences, nous citons l'édition annotée de 1988, parue aux Éditions de l'Homme.
1. Insolences p.34
2. Insolences p.147
3. Sous le soleil de la pitié, Éditions du Jour, Montréal 1965.
4. Insolences p.27
5. Cité par Jacques Dufresne, Journal La Presse, (date à préciser)
6. Insolences, p.25
Extrait des Insolences
Ce diagnostic, et les Insolences en présentent plusieurs autres de même nature, est à la fois si lucide et si dur, qu'on ne peut qu'admirer ces Québécois de 1960 qui l'ont tranformé en une catharis collective. Et non seulement on ne s'étonne pas que des défenseurs du joual se soient levés, mais on se demande où les Québécois fidèles au Frère Untel ont trouvé la force de leur résister.
«Nos élèves parlent joual, écrivent joual et ne veulent pas parler ni écrire autrement. Le joual est leur langue. Les choses se sont détériorées à tel point qu'ils ne savent même plus déceler une faute qu'on leur pointe du bout du crayon en circulant entre les bureaux.«L'homme que je parle», «nous allons se déshabiller», etc. ne les hérisse pas. Cela leur semble même élégant. Pour les fautes d'orthographe, c'est un peu différent; si on leur signale du bout du crayon une faute d'accord ou l'omission d'un s, ils savent encore identifier la faute. Le vice est donc profond: il est au niveau de la syntaxe. Il est aussi au niveau de la prononcia tion: sur vingt élèves à qui vous demandez leur nom, au début d'une classe, il ne s'en trouvera pas plus de deux ou trois dont vous saisirez le nom du premier coup. Vous devrez faire répéter les autres. Ils disent leur nom comme on avoue une impureté.
Le joual est une langue désossée: les consonnes sont toutes escamotées, un peu comme dans les langues que parlent (je suppose, d'après certains disques) les danseuses des Îles-sous-le-vent: oula-oula-alao-alao. On dit: «chu pas apable», au lieu de: je ne suis pas capable; on dit: «l'coach m'enweille cri les mit du gôleur», au lieu de: le moniteur m'envoie chercher les gants du gardien, etc. Remarquez que je n'arrive pas à signifier phonétiquement le parler joual. Le joual ne se prête pas à une fixation écrite. Le joual est une décomposition; on ne fixe pas une décomposition, à moins de s'appeler Edgar Poe. Vous savez: le conte où il parle de l'hypnotiseur qui avait réussi à geler la décomposition d'un cadavre. C'est un bijou de conte, dans le genre horrible.
Cette absence de langue qu'est le joual est un cas de notre inexistence, à nous, les Canadiens français. On n'étudiera jamais assez le langage. Le langage est le lieu de toutes les significations. Notre inaptitude à nous affirmer, notre refus de l'avenir, notre obsession du passé, tout cela se reflète dans le joual, qui est vraiment notre langue. Je signale en passant l'abondance, dans notre parler, des locutions négatives. Au lieu de dire qu'une femme est belle, on dit qu'elle n'est pas laide; au lieu de dire qu'un élève est intelligent, on dit qu'il n'est pas bête; au lieu de dire qu'on se porte bien, on dit que ça va pas pire, etc.
J'ai lu dans ma classe, au moment où elle est parue, « l'«Actualité» de Laurendeau. Les élèves ont reconnu qu' 'ils parlaient joual. L'un d'eux, presque fier, m'a même dit: «On est fondateurs d'une nouvelle langue!» Ils ne voient donc pas la nécessité d'en changer. «Tout le monde parle comme ça», me répondaient-ils. Ou encore: «On fait rire de nous autres si on parle autrement que les autres»; ou encore, et c'est diabolique comme objection: «Pourquoi se forcer pour parler autrement, on se comprend.» Il n'est pas si facile que ça, pour un professeur, sous le coup de l'improvisation, de répondre à cette dernière remarque, qui m'a véritablement été faite cette après-midi-là.
Bien sûr qu'entre jouaux, ils se comprennent. La question est de savoir si on peut faire sa vie entre jouaux. Aussi longtemps qu'il ne s'agit que d'échanger des remarques sur la température ou le sport, aussi longtemps qu'il ne s'agit de ne parler que du cul, le joual suffit amplement. Pour échanger entre primitifs, une langue de primitif suffit; les animaux se contentent de quelques cris. Mais si l'on veut accéder au dialogue humain, le joual ne suffit plus. Pour peinturer une grange, on peut se contenter, à la rigueur, d'un bout de planche trempé dans de la chaux; mais, pour peindre la Joconde, il faut des instruments plus fins...
On est amené ainsi au coeur du problème, qui est un problème de civilisation. Nos élèves parlent joual parce qu'ils pensent joual, et ils pensent joual parce qu'ils vivent joual, comme tout le monde par ici. Vivre joual, c'est rock'n'roll et hot-dog, party et balade en auto, etc. C'est toute notre civilisation qui est jouale. On ne réglera rien en agissant au niveau du langage lui-même (concours, campagnes de bon parler français, congrès, etc.). C'est au niveau de la civilisation qu'il faut agir. Cela est vite dit mais, en fait, quand on réfléchit au problème et qu'on en arrive à la question: quoi faire? on est désespéré. Quoi faire? Que peut un instituteur, du fond de son école, pour enrayer la déroute? Tous ses efforts sont dérisoires. Tout ce qu'il gagne est aussitôt perdu. »
***
Note de l'éditeur des Insolences, Jacques Hébert, sur le style de Jean-Paul Desbiens et sur la petite histoire de la publication du livre.
«J'avais lu le manuscrit des Insolences du Frère Untel d'une seule traite, jusqu'aux petites heures du matin, pleinement conscient que ce livre allait faire un malheur. À cause des idées, bien sûr, mais aussi à cause de son style unique, percutant, vrai. Jusqu'à ce jour, personne n'avait osé proclamer cette évidence: «Nos élèves parlent joual parce qu'ils pensent joual, et ils pensent joual parce qu'ils vivent joual... C'est toute notre civilisation qui est jouale.»
J'étais fébrile, je sentais que chaque page de ce manuscrit allait bouleverser à jamais notre petit monde, chaque page brûlante (MANIER AVEC SOIN!), chacune capable d'allumer un incendie purificatoire.
Il travaille «à la hache», comme il se plaît à dire. Une hache à la Léon Bloy, le démolisseur illuminé dont il a lu et relu tous les livres. Une hache qui donne la trouille aux médiocres et provoque la stupeur des bien-pensants ensoutanés, sans parler des autres. Une hache qui dérange les crânes plus qu'elle ne les fend, qui dérange énorme, comme aurait dit Céline, un autre de ses inquiétants amis.
Ah! il parle de ses racines rugueuses, de son père sage, pauvre et illettré, de la modestie de son petit milieu, celui des frères enseignants, mais à chaque ligne il bondit avec la souplesse d'un ouistiti, il fait mille cabrioles et nous laisse voir qu'il a une «tête bien faite» et qu'il a lu avec passion absolument tous les livres disponibles dans toutes les infirmeries, tous les hôpitaux et tous les sanatoriums du Québec!
Comme il est magnifique quand il se cabre et devient le gavroche inspiré que nous aimons, quand il donne ses grands coups de hache dans les idées reçues! Et vlan! Et vlan! Oui, magnifique. Et puis, tout à coup, il a le sentiment d'avoir dépassé les bornes, peut-être, sait-on jamais, «calme-toi, mon petit lapin bleu!» Alors, il reprend sa phrase et lance en l'air chacun des mots, il les rattrape au vol sans jamais en laisser échapper un seul, il nous épate - il le sait! - avec ses prouesses de jongleur, ce qui l'amuse, mais quand même un peu moins que les coups de hache.» |