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Goncourt (frères)
Biographie en résumé
Célèbre duo d'écrivains français. Edmond de Goncourt, né à Nancy en 1822, mort en 1896; Jules de Goncourt, né à Paris en 1830, mort en 1870.

Pierre Assouline, dans son carnet internet La République des lettres, les décrit comme «des frères haineux», qui formaient un «duo bien rodé de diaristes-misanthropes-misogynes-antisémites». Pour lui, leur célèbre Journal «est souvent un ramassis de ragots médicaux, sexuels et scatologiques. Du people avant l'heure, en plus élégant dans la forme, mais en plus vulgaire dans l'esprit. Le plus impardonnable, c'est d'avoir mis leur talent dans un double exercice qui fera plus tard des ravages du côté de l'extrême-droite sous la plume de folliculaires aussi doués qu'eux: la tendance à tourner le nom en dérision pour mieux ridiculiser la personne, et l'habitude de décrire leurs ennemis sous les traits d'animaux repoussants.» (La haine récompensée, 6 novembre 2004)

À la fin du XIXe siècle, l'écrivain Remy de Gourmont les percevait bien différemment :

«La domination des Goncourt s’étendit plus loin que sur une école : hormis peut-être Villiers de l’Isle-Adam, il n’est aucun écrivain qui ne l’ait subie pendant vingt ans, de 1869 à 1889 : leur instrument de règne fut le style.

On leur attribue le mot, démonétisé depuis, d’écriture artiste; ils inventèrent du moins la chose et se firent ainsi des ennemis de tous ceux qui sont dénués de style personnel et naturellement des journalistes, qui rédigent en hâte, dont le métier pour ainsi dire est de ne pas « écrire ». Écrire, selon l’exemple des Goncourt, c’est forger des métaphores nouvelles, c’est n’ouvrir sa phrase qu’à des images inédites ou retravaillées, déformées par le passage forcé au laminoir du cerveau; c’est encore plusieurs choses, et d’abord c’est avoir un don particulier et une sensibilité spéciale. On peut cependant, par la volonté et par le travail, acquérir un style presque personnel en cultivant, selon sa direction naturelle, la faculté qu’a tout homme intelligent d’exprimer sa pensée au moyen de phrases. Trouver des phrases que nul n’a encore faites, en même temps claires, harmonieuses, justes, vivantes, émondées de tout parasitisme oratoire, de tout lieu commun, des phrases où les mots, même les plus ordinaires, prennent, comme les notes de musique, une valeur de position, des phrases un peu tourmentées, greffées adroitement de ces incidentes qui déconcertent, puis charment l’oreille et l’esprit lorsqu’on a saisi le ton et le mécanisme de l’accord, des phrases qui chantent, des phrases qui ont une odeur personnelle, des phrases qui se meuvent comme des êtres, oui, qui semblent vivre d’une vie délicieusement factice, comme des créations de magie.

Quand on a goûté à ce vin on ne veut plus boire l’ordinaire vinasse des bas littérateurs.»

Remy de Gourmont, La Revue des Revues, 1er août 1896; cité par Robert de Souza, «Revue de la Quinzaine : Journaux et revues», tome XIX, Mercure de France, septembre 1896, p. 553







En haut - Dessin de Félix Vallotton, 1865-1925 (publié dans Le livre des masques de Remy de Gourmont, dont les deux tomes ont paru respectivement en 1896 et 1898 au Mercure de France) - domaine public

En bas - Portrait d'Edmond de Goncourt
Photographe non identifié
Crédit : Bibliothèque du Congrès américain (domaine public)

Vie et œuvre
«Goncourt (Edmond-Louis-Antoine et Jules-Alfred Huot de), littérateurs français, né le premier à Nancy le 26 mai 1822, le second à Paris le 17 déc. 1833. Jules de Goncourt est mort à Auteuil le 20 juin 1870. La vie des deux frères jusqu'à cette époque est intimement liée et il est malaisé de faire le départ de ce qui revient à chacun d'eux avant la mort du plus jeune. Petits-fils d'un député du tiers à l'Assemblée nationale de 1789, mais tenant fort à leur particule et à leur ascendance nobiliaire, ayant du moins toute la grâce, l'affinement et le maniérisme d'une race d'extrême civilisation, les frères de Goncourt débutèrent dans les lettres, en 1851, par un roman intitulé En 18... et qui passa à peu près inaperçu. De cette époque à 1860, ils se réservèrent presque xclusivement à l'étude des mœurs et des idées du XVIIIe siècle. Ainsi parurent Histoire de la société française pendant la Révolution et sous le Directoire (1854-55, 2 vol.); Portraits intimes du XVIIIe siècle (1856-58, 2 vol.); Sophie Arnould d'après sa correspondance et ses mémoires inédits (1857); Histoire de Marie-Antoinette (1858); les Maîtresses de Louis XV (1860, 2 vol.), réimprimées de 1878 à 1879 sous les titres de la Du Barry, la Pompadour, la Duchesse de Châteauroux et ses sœurs. Ils continuèrent plus tard cette série avec la Femme au XVIIIe siècle (1862), et les Actrices du XVIIIe siècle, Mme Saint-Huberti, Mlle Clairon (1885-1890, 2 vol.) et l'étendirent à l'art et aux artistes avec l'Art du XVIIIe siècle (1874, 2 vol.) et l'Oeuvre de Watteau (1876). Cependant et avant de revenir en 1860 au roman d'observation avec les Hommes de lettres, les frères de Goncourt avaient publié dans l'intervalle de leurs études historiques, littéraires et artistiques sur le XVIIIe siècle : le Salon de 1852 (1852); les Mystères des théâtres (1853); la Lorette (1853); la Révolution dans les mœurs (1854); la Peinture à l'Exposition universelle de 1855 (1855); les Actrices (1856); Une Voiture de masques (1856), réimprimé en 1876 sous le titre de Quelques Créatures de ce temps. Avec les Hommes de lettres, réimprimé en 1869, sous le titre de Charles Demailly, commence la série de leurs romans d'observation appliquée aux mœurs et aux idées de ce temps. Ils y manifestèrent le même tempérament que dans leurs études d'histoire, curieux surtout du menu fait, du détail, et s'élevant rarement aux considérations générales. Cette méthode même et son application à des cas relevant plutôt de la pathologie donnèrent aux frères de Goncourt une place de choix parmi les chefs de l'école réaliste. Aux Hommes de lettres succédèrent : Sœur Philomène (1861); Renée Mauperin (1864); Germinie Lacerteux (1865); Manette Salomon (1867, 2 vol.); Madame Gervaisais (1869). Entre temps paraissaient d'eux Idées et Sensations (1866). Des notes recueillies par les deux frères devaient servir plus tard au survivant pour la composition de la Fille Elisa (1878); des Frères Zemganno (1879); de la Faustin (1882); de Chérie (1884); Gavarni, l'homme et l'artiste (1879); Pages retrouvées (1886); Préfaces et manifestes littéraires (1888), enfin la série du Journal des Goncourt jusqu'en 1870, tous livres publiés postérieurement à la mort de Jules, doivent cependant être rapportés à la période de collaboration des deux frères. A cette période remonte également le drame en trois actes, en prose, intitulé Henriette Maréchal, et dont les représentations au Théâtre-Français (1865) donnèrent lieu à des scènes de tumulte où la politique avait peut-être sa part. En outre des oeuvres précédemment citées, on doit à M. Edmond de Goncourt seul la série encore inachevée du Journal des Goncourt depuis 1870; l'Oeuvre de Watteau (1876), l'Oeuvre de Prudhon (1877) ; la Maison d'un artiste (1881, 2 vol.); Outamaro (1891), premier volume d'une série sur l'art et les artistes japonais que les frères de Goncourt ont particulièrement aidé à répandre chez nous. Enfin, au théâtre, M. Edmond de Goncourt a fait jouer sans grand succès un drame, la Patrie en danger, refusé à la Comédie-Française, sous le titre de Mlle de La Rochedragon et donné en 1888 sur la scène du Théâtre-Libre, et une comédie politique en un acte, A bas le progrès! donnée en 1893 sur la même scène. Il a tiré en outre de Germinie Lacerteux un drame en dix tableaux, qui a eu une meilleure fortune et qui, joué pour la première fois en 1887 à l'Odéon; a été repris avec succès en 1892. On sait enfin qu'une disposition testamentaire de M. Edmond de Goncourt institue une Académie qui doit porter son nom et où doivent entrer après sa mort un certain nombre de littérateurs et d'artistes étrangers aux corps de l'État.»

Charles Le Goffic, article « Goncourt », La grande encyclopédie (1885-1902) – domaine public.


*******



Extrait d’une lettre d’Edmond de Goncourt adressée à Émile Zola au lendemain de la mort de son frère Jules :

«À mon sentiment, mon frère est mort du travail, et surtout de l’élaboration de la forme, de la ciselure de la phrase, du travail du style. Je le vois encore reprenant des morceaux écrits en commun, et qui nous avaient satisfaits tout d’abord, les retravaillant des heures, des demi-journées avec une opiniâtreté presque colère, changeant ici une épithète, là faisant entrer dans une phrase un rythme, plus loin reprenant un tour, fatiguant et usant sa cervelle à la poursuite de cette perfection si difficile, parfois impossible de la langue française, dans l’expression des choses et des sensations modernes. Après ce labeur, je me le rappelle maintenant, il restait de longs moments brisé sur un divan, silencieux et fumant.

Ajoutez à cela que, quand nous composions, nous nous enfermions des trois ou quatre jours, sans sortir, sans voir un vivant. C’était pour moi la seule manière de faire quelque chose qui vaille; car nous pensions que ce n’est pas tant l’écriture mise sur du papier qui fait un bon roman, que l’incubation, la formation silencieuse en vous des personnages, la réalité apportée à la fiction, et que vous n’obtenez que par les accès d’une forte fièvre hallucinatoire, qui ne s’attrape que dans une claustration absolue. Je crois encore ce procédé de composition le seul bon pour le roman, mais je crains qu’il ne soit pas hygiénique.

Songez enfin que toute notre œuvre, et c’est peut-être son originalité, originalité durement payée, repose sur la maladie nerveuse, que ces peintures de la maladie nous les avons tirées de nous-mêmes, et qu’à force de nous détailler, de nous étudier, de nous disséquer, nous sommes arrivés à une sensibilité supra-aiguë, que blessaient les infiniment petits de la vie. Je dis "nous", car quand nous avons fait Charles Demailly, j’étais plus malade que lui…»

Lettres de Jules de Goncourt, Paris, Charpentier, 1885, p. XXIII et XXIV. Cité par Étienne Metman, Le pessimisme moderne : son histoire, ses causes, Dijon, impr. Darantière, 1892, p. 334-335

Œuvres de Goncourt
Oeuvres d'Edmond et Jules de Goncourt

Germinie Lacerteux (1865). Édition de Paris, G. Charpentier, 1889, VIII-279 p. (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF)
Autre édition, avec dix compositions par Jeanniot ; gravées à l'eau-forte par L. Muller. Paris, Quantin, 1886 (Bibliothèque des chefs-d'oeuvre du roman contemporain). XIX-294 p.-[10] f. de pl. : ill. (Bibliothèque nationale de France, Gallica – mode image, format PDF)
Germinie Lacerteux (ABU - format html)
Voir le dossier consacré à l'oeuvre sur le site de l'Association M.M. Goncourt
Voir aussi : Papers concerning Germinie Lacerteux: Guide (Houghton Library, Harvard College Library, Harvard University, Cambridge, Mass., É.-U.)

Charles Demailly (1868). Édition de Paris, Charpentier, 1876, 406 p. (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode texte, format html). Titre originel de l'oeuvre: Les Hommes de lettres, 1860
Voir le dossier consacré à l'oeuvre sur le site de l'Association M.M. Goncourt

Manette Salomon (1867). Édition de Paris, G. Charpentier, 1889, 444 p. (Bibliothèque nationale de France, Gallica – mode image, format PDF)
Voir le dossier consacré à l'oeuvre sur le site de l'Association M.M. Goncourt

Renée Mauperin. Édition de Paris, G. Charpentier, 1890, 378 p.-[2] f. de pl. : ill. (Bibliothèque nationale de France, Gallica – mode image, format PDF)
Autre édition (mode texte, format html), Paris, Charpentier, 1876, II-339 p.

Madame Gervaisais (1869). Édition de Paris, Charpentier, 1876, 309 p. (Bibliothèque nationale de France, Gallica – mode texte, format html)
Voir le dossier consacré à l'oeuvre sur le site de l'Association M.M. Goncourt

Journal des Goncourt : mémoires de la vie littéraire, Paris, G. Charpentier et E. Fasquelle, 1888-1896 (Bibliothèque nationale de France, Gallica – mode image, format PDF):
Flaubert-Goncourt. Correspondance. Édition, préface et notes de Pierre-Jean Dufief. Paris, Flammarion, 1998. Compte rendu de Yvan Leclerc (site Flaubert de l'Université de Rouen)

Oeuvres d'Edmond de Goncourt

La fille Elisa, Paris, G. Charpentier, 1877, IX-291 p. (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF)

Goncourt (Edmond) et Daudet (Alphonse), Correspondance, édition établie, présentée et annotée par Pierre Dufief (avec la collaboration d'Anne-Simone Dufief), Droz, 1996, 409 p. Compte rendu de Colette Becker (publié dans Les Cahiers naturalistes)

Correspondance d'Edmond de Goncourt et de Fritz Mauthner (1889)

Documentation
Jugements sur les frères Goncourt et sur leur oeuvre

«Ils auront été, les uns et les autres, les artistes de même que pour rendre visible, presque palpable, l’extérieur de la bête humaine, dans le milieu où elle s’agite, pour démonter le mécanisme de ses passions, expliquer les marches et les relais de ses pensées, l’aberration de ses dévouements, la naturelle éclosion de ses vices, pour exprimer la plus fugitive de ses sensations, Jules et Edmond de Goncourt ont dû forger un incisif et puissant outil, créer une palette neuve des tons, un vocabulaire original, une nouvelle langue.»

JORIS-KARL HUYSMANS, Œuvres complètes, tome VI. L'Art moderne, 1929, Paris, Crès, p. 94.


Études anciennes

Albalat, Antoine. «Gustave Flaubert et les Goncourt», Mercure de France, 38e année, tome CXCVI, n° 694, 15 mai 1927, p. 58-67 (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF)

Billy, André. Les frères Goncourt, Paris, Flammarion, 1954, 518 p. (Les grandes biographies).

Bloy, Léon. « Les confidences du rien ou la collaboration infinie ». Le Chat noir, 17 mai 1884.

Bloy, Léon. « Les premières plumes d'un vieux dindon ». Le Chat noir, 18 octobre 1884.

Deffoux, Léon. Chronique de l'Académie Goncourt, Paris, Firmin-Didot, 1929, 230 p. (Histoires de France).

Goncourt's Les Freres Zemganno. The Atlantic Monthly, vol. 44, issue 266, décembre 1879.

The Goncourt Memoirs. The Atlantic Monthly, vol. 61, issue 365, mars 1888.

Gourmont, Remy de. « Les Goncourt ». Le livre des masques. Paris, Mercure de France, 1898.


Études récentes

Bannour, Wanda. Edmond et Jules de Goncourt ou le génie androgyne, Persona, 1985, 292 p.

Bannour, Wanda. "Les bichons", Magazine littéraire, no 269, janvier 1989.

Beurdeley, Michel et Maubeuge, Michèle. Edmond de Goncourt chez lui, Nancy, Presse Universitaires de Nancy, 1991, 187 p. (Archives Goncourt).

Cabanès, Jean-Louis (éd.). Les frères Goncourt : art et écriture, Presses Universitaires de Bordeaux, 1997, 475 p. Compte rendu de Dominique Pety (Les Cahiers naturalistes)

Caffier, Michel. Les frères Goncourt : un déshabillé de l'âme, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1994, 437 p.

Caffier, Michel. L'Académie Goncourt, Paris, Presses Universitaires de France, 1994, 127 p (Que sais-je?).

Descaves, Delphine et Sabine Hogrel. "Deux frères, un prix", L'Oeil électrique, no 21.

Kempf, Roger. L'indiscrétion des frères Goncourt, Paris, Grasset, 2004. On peut lire en ligne le premier chapitre de l'ouvrage.

Pety, Dominique. Les Goncourt et la collection. De l'objet d'art à l'art d'écrire, Genève, Droz, 2003, 424 p.

Thaler, Danielle. La Clinique de l'amour selon les frères Goncourt : peuple, femme, hystérie, Sherbrooke, Éditions Naaman, 1986, 259 p.

Vouilloux, Bernard. L’Art des Goncourt. Une esthétique du style, L’Harmattan, 1997, 171 p. Compte rendu de Dominique Pety (Les Cahiers naturalistes).

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Dernière mise à jour: 05/25/2006
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