L'Encyclopédie de L'AGORA

Qu'est-ce que le réel ?

par Jacques Dufresne

Activités de recherche 1997

On peut soutenir que le réel c’est la connaissance intime, ou plutôt le sentiment qu’a de lui-même l’homme, l’être en qui la dure nécessité a fait monter la pression intérieure.

"Quand la fortune nous exempte du travail, la nature nous accable du temps", disait Rivarol. Nous sommes toujours dans le malheur, précise Schopenhauer, parce que nous oscillons entre ses deux causes principales: la misère et l’ennui". Dans le même esprit, Gustave Thibon nous dit que la résistance extérieure est essentielle à l’homme et à la densité intérieure. Cette résistance peut prendre diverses formes, depuis celle du marbre qui résiste à la main du sculpteur, de l’écrou qu’il faut serrer, jusqu’à celle de la maladie qui refuse de régresser ou à celle de la falaise que doit vaincre l’alpiniste. "La résistance du monde extérieur crée donc en grande partie notre harmonie et notre simplicité intérieures. Cette résistance abolie, les démons de l’ennui et du raffinement surgissent du fond de nous-mêmes et nous rongent comme des termites. La guerre que nous ne subissons plus du dehors, nous la créons du dedans. Nous ressemblons à la gerbe qui se plaindrait du lien qui l’enserre. Le lien coupé, les épis se dispersent et leur opulence meurt... Car le lien opprime la gerbe, mais il la fait" (Gustave Thibon, Retour au réel, Lyon, Lardanchet, 1946, p. 213.).

Cette évocation du réel ne serait pas complète si elle n’intégrait pas la vie. Être en rapport avec le réel, c’est aussi sentir le frémissement de la vie en soi et hors de soi. Pas seulement la vie des êtres humains, des animaux et des plantes mais encore celle de l’universel. La vie aussi peut être invisible. Elle ne fait pas moins partie du royaume de la réalité; c’est même sous cette forme qu’elle est le centre de ce royaume. Les "dogmes vivent", disait Marc-Aurèle. Les dogmes pour lui ce sont les Idées. Oui, il y a des êtres en qui les Idées vivent, les Idées de Justice, de Bien, d’Ordre. De toute évidence, Marc-Aurèle fut l’un de ceux en qui les Idées ont vécu. Il a témoigné de cette vie en toute simplicité.

Les dieux aussi vivent. Socrate était habité par un daimon si réel et si vivant qu’il a préféré suivre son avis plutôt que de chercher à obtenir de ses juges athéniens une clémence qui lui était d’emblée acquise.

Dieu vit. C’est de cette vie que témoigne George Steiner dans Le sens du sens, Présences réelles, texte d’une célèbre conférence qu’il a donnée et dans laquelle il dit que "c’est seulement par la foi dans la réelle présence de l’esprit vivant au coeur des grandes oeuvres d’art que l’on peut échapper au nihilisme. Je ne peux parvenir à aucune conception rigoureuse d’une possible détermination du sens ou de l’existence quelconque qui ne parie pas sur une transcendance, une présence réelle, dans l’acte et le produit de l’art sérieux, qu’il soit verbal, musical ou art des formes matérielles" (George Steiner, Le sens du sens, Librairie philosophique J. Vrin, 1988, p. 67).

La prochaine citation nous met dans la présence réelle... et amicale de George Steiner et de tous les chefs d’oeuvre qu’il aime, que nous aimons et que désormais nous aimerons en pensant à lui. Steiner veut d’abord nous rassurer. Présence réelle, mystère, ce ne sont pas, dit-il, des mots savants. Nous les vivons chaque fois "qu’une mélodie en vient à nous habiter, à nous posséder même sans y être invitée, chaque fois qu’un poème, un passage de prose s’empare de notre pensée et de nos sentiments, pénètre les méandres de notre mémoire et de notre sentiment du futur, chaque fois qu’un tableau métamorphose les paysages de nos perceptions antérieures (les peupliers sont en flamme après Van Gogh, les viaducs marchent après Klee). Être investi par la musique, l’art, la littérature, être rendu responsable d’une telle habitation comme un hôte l’est de son invité - peut-être inconnu, inattendu -, c’est faire l’expérience du mystère banal d’une présence réelle" (ibid., p. 63).

Ces expériences appartiennent à l’immensité du lieu commun. Steiner précise ainsi ce qu’il entend par présence réelle: "Là où nous lisons vraiment, là où l’expérience doit être celle du sens, nous faisons comme si le texte (le morceau de musique, l’oeuvre d’art) incarnait (la notion a ses fondements dans le sacré) une présence réelle d’un être signifiant. Cette présence réelle, comme dans une icône, comme dans la métaphore réalisée du pain et du vin consacrés, est finalement irréductible à toute articulation formelle, à toute déconstruction analytique et toute paraphrase" (ibid., p. 62).

Steiner est bien conscient de la difficulté de rendre compte de convictions comme la sienne dans le contexte créé d’une part par le positivisme logique, le déconstructivisme et d’autre part par ce qu’il appelle l’éclectisme libéral, qui n’est rien d’autre que le relativisme découlant d’une liberté qui en permettant tout, nivelle tout également. Mais, écrit-il, "l’inévitable embarras qui doit accompagner tout aveu public de mystère me semble préférable aux faux-fuyants et aux déficits conceptuels de l’herméneutique contemporaine."

Nous avons voulu préciser le plus honnêtement et le plus simplement possible dans les limites de cet ouvrage, le sens que nous donnons au mot réel. Le lecteur saura ce que nous avons à l’esprit quand nous employons ce mot. Il n’est toutefois pas nécessaire qu’il partage l’ensemble de nos vues pour tirer profit de notre réflexion sur les médias: c’est-à-dire les moyens dont disposent les êtres humains pour atteindre une fin qui est de se rapprocher du réel. Il n’est pas nécessaire de croire en la présence réelle, à la manière de Steiner, pour déplorer le fait que la télévision induit les gens à laisser s’atrophier leurs authentiques passions pour leur substituer des passions vécues par procuration à partir de passions-spectacles qui sont elles-mêmes des pseudo-événements.


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