L'Encyclopédie de L'AGORA

Le développement durable

Andrée Mathieu

Source: Magazine L'Agora, vol 6, no 1, décembre-janvier 1998

Croyez-vous que le développement durable soit compatible avec le profit? La plupart des entrepreneurs pensent que non. Et ceux qui sont bien intentionnés recherchent un juste équilibre entre leurs préoccupations économiques et environnementales, comme si les unes étaient opposées aux autres. Pourtant, le consultant californien Paul Hawken est persuadé qu'il est possible de créer des entreprises profitables qui ne compromettent pas l'avenir de notre planète, de ses habitants et de leurs descendants. Ray C. Anderson a compris son message. En engageant sa compagnie dans la voie du développement durable, cet industriel visionnaire s'est donné comme objectif de faire d'Interface le premier nom mondial de l'écologie industrielle. Son slogan: Doing well by doing good ("faire de bonnes affaires en faisant ce qui est bien").

L'aventure d'Interface a commencé en 1973 quand son fondateur, Ray Anderson, comprenant les besoins de la florissante industrie de l'informatique avec ses locaux sillonnés de multiples fils de branchement, a développé le tapis en carreaux, qui offre beaucoup plus de flexibilité. Aujourd'hui, la compagnie compte 17 filiales et emploie plus de 6300 personnes à travers le monde. Son chiffre d'affaires dépasse 1,1 milliard de dollars. Ses 26 usines, situées sur quatre continents, fabriquent des tapis en rouleaux et en carreaux, des tissus d'ameublement, des planchers surélevés et de nombreux produits destinés à leur installation, leur protection et leur entretien. Interface possède une usine au Canada; elle est située à Belleville, près de Kingston en Ontario. Avec sa force de vente, Interface est présente dans 110 pays.

Ray Anderson admet que pendant les 21 premières années d'existence d'Interface, il ne s'est jamais soucié du sort que la compagnie faisait subir à la planète en prélevant des matières premières et en les transformant en divers produits, sources de pollution. Au mois d'août 1994, la division de la recherche organisait un groupe de réflexion, avec des représentants de toutes les filiales à travers le monde, pour redéfinir la position environnementale d'Interface. C'est lorsque les organisateurs lui demandèrent de prononcer l'allocution d'ouverture que Ray Anderson prit conscience qu'il n'avait pas la moindre vision environnementale, sauf celle de se conformer aux lois. Alors qu'il préparait sa conférence, quelqu'un eut la géniale idée de lui faire parvenir le livre de Paul Hawken intitulé The Ecology of Commerce. Il en avait à peine parcouru la moitié que la vision qu'il cherchait lui apparut clairement; il s'ensuivit un sens profond de l'urgence d'agir. Aujourd'hui, Ray Anderson s'enorgueillit de penser qu'il laissera à ses petits-enfants bien plus que des actions dans une compagnie de recouvrement de sol: une planète en meilleur état.

La thèse de Paul Hawken, à l'origine du virage écologique d'Interface, repose sur le constat que c'est la plus importante et la plus riche institution du monde entier, le monde des affaires, qui est responsable de la plupart des dommages infligés à la planète. C'est donc aux hommes d'affaires qu'il revient de protéger la terre de la dilapidation en orientant leurs actions vers le développement durable par des mesures de protection et de restauration. Pour Hawken, une économie restauratrice réunit l'écologie et le commerce dans une même conception de la production et de la distribution s'inspirant des processus naturels et les mettant à profit. Il s'agit donc d'une nouvelle approche de l'entreprise reconnaissant que nous sommes tous à la fois au service et tributaires de la nature et des autres.

Pour appliquer ces principes à la transformation de son entreprise, Ray Anderson s'est entouré d'une brochette de conseillers qu'il a appelée son "équipe de rêve". Elle est composée de spécialistes du développement durable reconnus pour leur compétence sur la scène internationale. Outre Paul Hawken, on y retrouve David Brower, fondateur du Sierra Club; Bill Browning, qui a travaillé avec Buckminster Fuller et qui est l'un des experts et porte-parole les plus en vue dans le domaine de l'architecture verte; Bernadette Cozart, militante communautaire récipiendaire du premier Global Green's Millenium Award, récompensant l'action environnementale individuelle; Amory Lovins, physicien conseil pour les questions d'énergie et d'environnement que le Wall Street Journal a identifié parmi les 28 personnes les plus susceptibles de changer la manière de faire des affaires durant les années 90; Bill McDonough, concepteur de systèmes industriels durables à qui on a demandé la rédaction d'un ouvrage en préparation de la première exposition internationale consacrée à l'environnement, qui se tiendra à Hanovre en Allemagne en l'an 2000; John Picard, expert en systèmes d'énergie qui aide les organisations à effectuer leur transition vers le développement durable et qui tente obstinément de les persuader d'utiliser Internet comme moyen de réduire substantiellement leur impact sur l'environnement; Jonathan Porritt, ancien coprésident du Parti écologique, devenu le Parti vert au Royaume-Uni et, enfin, Daniel Quinn, éducateur, anthropologue culturel et philosophe, auteur d'un merveilleux livre dans lequel il fait parler un très improbable professeur, un énorme gorille à dos argenté du nom d'Ishmael qui utilise la métaphore pour décrire notre civilisation émergeant de la première révolution industrielle et de la révolution agraire qui l'a précédée. Ismael compare notre civilisation aux premières inventions d'avions à pédales - les hommes essayaient de voler sans comprendre les lois de l'aérodynamique; ils sautaient du haut des falaises avec la sensation de voler, mais ils finissaient par s'écraser au sol. Dans cette métaphore, la haute falaise symbolise les ressources apparemment illimitées dont nous pensions disposer en tant qu'espèce vivante; compte tenu de notre ignorance des limites naturelles du développement et de l'énorme quantité de réserves dont nous disposions, il n'est pas étonnant que nous ayons pris un certain temps à apercevoir le sol...

En plus de profiter, sur le terrain, des conseils de l'"équipe de rêve", il était important pour les gens d'Interface de s'entendre sur un cadre de compréhension commun face aux problèmes environnementaux. Ce cadre de compréhension leur fut fourni par un groupe éducatif sans but lucratif appelé The Natural Step. Ce groupe a pris naissance en Suède sous le leadership de l'oncologiste Karl-Henrik Robèrt. L'équipe originale, composée d'une cinquantaine de scientifiques, s'est transformée depuis en un puissant réseau de plus de 10 000 Suédois (scientifiques, économistes, artistes, ingénieurs, fermiers, enseignants, designers industriels, avocats, psychologues, architectes et m&e