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Tous les Européens qui ont vécu sous les bombardements pendant la guerre de 1939-45 se souviennent avec reconnaissance de ces pilotes anglais qui, pour épargner les populations civiles, prenaient le risque de piquer vers leur cible, plutôt que de la viser de très haut comme le faisaient les pilotes américains depuis leur forteresse volante.
Plusieurs de ces pilotes américains n’auraient sans doute pas obéi aux ordres de leurs commandants s’ils avaient pu voir les effets de leurs bombes, surtout si en plus ils avaient connu les habitants des villes et villages touchés. Pour tuer des innocents froidement et sans nécessité, il faut pouvoir les considérer comme des abstractions.
Ce sont des réflexions de ce genre qui ont amené Gabriel Marcel à établir un lien, dans Les Hommes contre l’humain, entre la guerre et l’esprit d’abstraction. L’abstraction, rappelle-t-il, est présente dans toute action. Si je veux détruire un pissenlit dans un parterre, il faut que je l’isole du gazon et des autres plantes et si j’utilise un pesticide, il faut que je pousse l’isolement, c’est-à-dire l’abstraction, si loin que j’en arrive à ne pas tenir compte des effets nocifs du pesticide sur l’humus et sur les autres plantes.
Notons au passage qu’il est d’autant plus facile de pratiquer l’abstraction qu’on ignore les raisons de l’efficacité d’un acte - comme dans l’exemple du pesticide - dans la mesure aussi où l’on ignore la nature précise du milieu sur lequel on agit.
Notre exemple montre bien que l’abstraction n’est pas une activité purement intellectuelle, qu’il y entre des sentiments, esthétiques par exemple, et même des passions. Pourquoi prendre le risque de détruire l’humus du sol dans le seul but d’éliminer quelques pissenlits? Faut-il exclure qu’une haine inconsciente contre la vie soit en cause?
C’est le lien entre l’esprit d’abstraction et la passion qui amène Gabriel Marcel à associer le même esprit d’abstraction à la guerre. «Abstraire, c’est en somme procéder à un déblayage préalable, ce déblayage pouvant présenter un caractère proprement rationnel. Cela veut dire que l’esprit doit garder une conscience précise, distincte, des omissions méthodiques qui sont requises pour que le résultat visé puisse être obtenu. Mais il peut se faire que l’esprit, cédant à une sorte de fascination, perde conscience de ces conditions préalables et s’abuse sur la nature de ce qui n’est en soi qu’un procédé, on pourrait presque dire un expédient. L’esprit d’abstraction n’est pas séparable de cette méprise, je dirais volontiers qu’il est cette méprise même» (Gabriel Marcel, Les hommes contre l’humain, Paris, La Colombe, 1953, p. 116).
Gabriel Marcel a écrit ces lignes vers 1950. Il ignorait donc à ce moment les réflexions de Jacques Ellul sur la fascination qu’exerce la technique, fascination dont l’effet immédiat et général est d’inciter à sous-estimer les conséquences négatives de l’action assistée par la technique.
La technique a partie liée avec l’esprit d’abstraction de bien d’autres manières. Les spectacles télévisés sont eux-mêmes des abstractions, en ce sens qu’ils sont des éléments simples prélevés sur une réalité complexe, dans le but de satisfaire aux exigences techniques et commerciales d’un médium.
Dans le cas des nouvelles techniques d’information et de communication, l’abstraction est aussi omniprésente. Il s’agit cette fois de retenir l’attention de l’internaute en lui présentant un ensemble de sons et d’images correspondant à ses intérêts, plutôt que de refléter la réalité dans son ensemble.
Si l’esprit d’abstraction était une chose neutre, ou ce qui revient au même purement rationnelle, les phénomènes que nous évoquons seraient négligeables. Nous savons déjà qu’il n’en est pas ainsi. Gabriel Marcel rattache la méprise dont il parle, le mensonge à soi-même et les passions qui en découlent, au ressentiment dont Max Scheler, après Nietzsche et Klages, a fait l’analyse et dont La Fontaine avait eu l’intuition.
«Ils sont trop verts», dit le renard de la fable, à propos des raisins, bien mûrs, mais hélas! hors de sa portée. À partir de ce seul exemple, on peut comprendre que le ressentiment varie, d’une part en fonction de l’impuissance d’un individu, et d’autre part en fonction du nombre d’objets à la fois désirables et inaccessibles qui lui sont proposés.
L’impuissance peut être matérielle et se présenter sous la forme de la pauvreté. Elle peut aussi être intellectuelle, physique ou affective. La laideur peut être considérée comme une forme d’impuissance à la fois physique et affective, en ce sens qu’elle rend inaccessibles les biens les plus hautement désirables. Il en est ainsi à plus forte raison de la pauvreté vitale et affective, qui rend inaccessibles les plaisirs les plus élémentaires aussi bien que les joies les plus élevées de l’amour.
Les objets peuvent aussi prendre les formes les plus diverses, depuis le gadget inutile, jusqu’au pain nécessaire à la survie, en passant par les oeuvres d’art, les paysages et les personnes humaines.
Le ressentiment est un ver qui ronge l’estime de soi d’une manière telle que cette dernière ne peut être rétablie qu’au prix d’un mensonge à soi-même, et d’une libération d’énergie sous la forme d’une vengeance différée, transposée et cela va de soi, inconsciente. L’hostilité que suscitent en ce moment les chefs d’œuvre littéraires dont les personnages principaux se distinguent par des qualités exceptionnelles - noblesse d’âme, courage, richesse affective - est un parfait exemple de la façon dont le ressentiment mine les fondements de la morale et de la civilisation.
«Devant la supériorité, disait Goethe, il n’y a de salut que dans l’amour». Si vous n’admirez pas, si nous n’aimez pas l’être en qui s’incarnent des valeurs supérieures, vous ne pourrez maintenir l’estime que vous avez de vous-même qu’en dénigrant tout ce qui se rattache, non seulement à cette valeur, mais à l’idée même qu’il puisse exister des valeurs supérieures.
Un désir apparaît...un beau raisin bien mûr en est l’objet. Si ce désir est contrarié par le sentiment d’impuissance, il en résulte une douleur appelée frustration, dont on tend naturellement à se libérer, si nécessaire au moyen d’une fiction, d’un mensonge à soi-même: ils sont trop verts!
La loi selon laquelle, au moyen d’une valeur fictive attribuée à un objet, on échappe à la contradiction entre l’impuissance et le désir, est au centre du ressentiment. Scheler s’en inspire pour expliquer pourquoi l’Homme du ressentiment, alors qu’il tend à nier l’idée même de grandeur, est attiré par les signes extérieurs de cette grandeur. Plus ces signes extérieurs appartiennent au monde du spectacle, plus ils sont fictifs et abstraits, plus ils sont attirants. L’Homme du ressentiment a besoin de vivre en représentation ce qu’il ne peut pas vivre réellement.
«L’envie, la jalousie, la rancune cachée emplissent les profondeurs de l’Homme du ressentiment, indépendamment de tout objet déterminé.[...] Perceptions, attentions, souvenirs s’élaborent sous leur emprise et abstraient des phénomènes les traits et les aspects les plus propres à les satisfaire et éliminent les autres. Cela explique que l’Homme du ressentiment soit attiré, et comme envoûté par la joie de vivre, la gloire, la puissance, le bonheur, la richesse, la force, etc.; il pourrait passer outre, bon gré, mal gré, il est obligé de les voir; mais, au fond, il est tourmenté du désir qu’il a de les posséder, désir qu’il sait inefficace» (Max Scheler, L’Homme du ressentiment, Paris, Gallimard, 1958, p 57).
L’expression vivre par procuration, que l’on emploie souvent à propos de ceux qui vivent devant un écran de télévision les drames et les tragédies absents de leurs jours, prend ici tout son sens. La seule chose que l’Homme du ressentiment peut vivre intégralement par lui-même c’est le sentiment d’exclusion. «Une fois qu’il a échappé à l’attraction des grandeurs fictives que lui présente son écran, il s’attache dans son existence concrète à ce qui leur est le plus contraire, et d’une manière de plus en plus exclusive. Il y a en lui quelque chose qui veut murmurer, rabaisser, ravaler et qui lui parle en toute circonstance. Et ainsi, malgré lui, il maudit le monde en vue de satisfaire le désir obscur de son sens des valeurs» (ibid., p. 58).
On aura remarqué, dans ce résumé de l’analyse de Scheler, comment les passions constitutives du ressentiment: l’envie, la rancune, président au fonctionnement du processus d’abstraction. On n’aura ensuite aucune peine à concevoir qu’un mélange d’esprit d’abstraction et d’un haut indice de ressentiment peut provoquer la violence sous toutes ses formes. Il est clair aussi que c’est la technique en tant que telle, indépendamment de ses contenus et de l’usage qu’on en fait, qui a partie liée avec la violence et l’abstraction. En raison de la fascination qu’il exerce, en raison aussi de sa nature même, l’objet technique favorise l’esprit d’abstraction. Plus les innovations sont nombreuses et variées, plus il y a de chances que, pour le profane qu’elles fascinent, elles soient entourées d’ignorance. Ce qui favorise l’esprit d’abstraction. La disproportion entre les biens proposés et la capacité de les atteindre s’accroît également, entraînant un renforcement du ressentiment.
Si Guy Debord a raison quand il écrit, dans La société du spectacle, que «le permis s’oppose absolument au possible», il faut aussi conclure que le spectacle universel et permanent par lequel la technique s’offre et se légitime, a non seulement pour conséquence, mais pour raison d’être, d’entretenir le ressentiment. Ce que Scheler avait aussi entrevu: «Le ressentiment doit donc se trouver au maximum dans des sociétés comme la nôtre où des droits politiques, et à peu près uniformes, c’est-à-dire une égalité sociale extérieure officiellement reconnue, coexistent à côté de très considérables différences de fait, quant à la puissance, à la richesse, à la culture, etc. Société dans laquelle chacun a le droit de se juger autant qu’un autre, mais en est en fait incapable» (ibid., p. 21).
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