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L'auteur étudie la Francophonie internationale depuis le monde germanophone, dans lequel la Francophonie est plutôt une grande inconnue, méconnue même dans le milieu universitaire. Tout en critiquant cette "cécité" allemande à l'égard de la Francophonie, l'auteur s'en prend à la Francophonie elle-même, à savoir au caractère nombriliste du discours et de la gesticulation des promoteurs de la cause francophone, y compris les universitaires, ayant un "effet dissuasif" sur les non-francophones. Pour placer la Francophonie internationale dans l'orbite germanophone, l'auteur propose trois stratégies: la reconstruction de la Francophonie comme sujet de recherche spécifique dans les différentes disciplines universitaires allemandes, de la "Romanistique" à la politique internationale, la mise en valeur de la Francophonie comme complément du monde "franco-allemand" et inversement, ainsi qu'une rectification du discours et de l'attitude francophones pour rendre la Francophonie plus perméable et ouverte vers l'Autre non-francophone, mais surtout pour la rendre plus attirante pour ce dernier. Moyennant quoi la Francophonie et le monde germanophone, ces deux solitudes, ont des chances communes de faire ce que chacune d'entre elles seule n'arriverait jamais à faire: corriger certains effets de la mondialisation à l'américaine au profit d'un monde pluriculturel et plurilingue qui seul réconcilie le besoin de Heimat et celui de l'ouverture sur le monde. Pourvu qu'elles le veuillent réellement. (I.K.)
Je tiens tout d'abord à vous remercier de m'avoir fait l'honneur d'ouvrir cette séance sur "l'Université et la Francophonie internationale", et ceci en ma qualité de non-francophone représentant même une communauté non-membre de la Francophonie. En tant qu'historien et politologue allemand, je me permets de vous apporter "le regard de l'autre". Ce dernier risque de vous traduire l'incompréhension d'un autre monde envers la francophonie dans tous ses états. Mais, rassurez-vous, le spécialiste de la France, des relations franco-allemandes et du monde francophone que je suis également vous apporte le regard supplémentaire de l'ami bienveillant.
Si je tente de vous présenter un point de vue allemand, j'y vois un intérêt certain au-delà de ma propre personne. Dans une mondialisation qui est ressentie plus ou moins anxieusement par la francophonie comme une emprise totale de l'univers anglo-américain, le cas de la germanophonie représente d'abord un facteur "neutre" malgré son penchant soi-disant connu pour l'anglais. D'autres éléments pourraient même plaider pour une attitude de francophilie: Citons d'abord la présence de longue durée du français dans la culture générale allemande et dans le monde universitaire allemand, qui au 19e siècle fut un générateur original d'une discipline philologique des langues romanes nommée "Romanistik". Mais nommons surtout la réconciliation exemplaire de la France avec son voisin allemand, bâtie sur les débris de plusieurs guerres fratricides et ancrée dans un projet européen, débouchant sur un rôle très particulier des relations franco-allemandes avec une place prioritaire de la France dans la politique allemande et inversement.
Mais ne soyons pas dupes. Francophilie allemande ne veut pas dire forcément sympathie pour la Francophonie internationale telle qu'elle se présente aujourd'hui, c'est-à-dire la Francophonie politique avec le fameux "F" majuscule. Si cela étonne un public francophone, il suffit de penser l'inverse. Le fait de vivre ou penser la francophonie voire la francophonie internationale ne veut pas forcément dire vouloir vivre ou penser le "franco-allemand".
L'univers et la culture anglophones étant une des données fixes dans la culture générale en Allemagne malgré la tradition du français et malgré le rôle particulier des relations franco-allemandes, force est de constater le contraire pour la Francophonie internationale. Le terme suscite dans le grand public allemand, y compris les médias et les intellectuels, même dans le monde universitaire, plus de points d'interrogations et de malentendus que de certitudes. Cette perception spécifique est liée à trois facteurs qui se révèlent être aussi le profil de la communauté universitaire, le caractère de la Francophonie elle-même et la manière dont elle se présente à l'autrui non-francophone.
Primo: Dans le monde universitaire allemand, la francophonie est tout d'abord l'affaire des littéraires et des linguistes spécialisés dans les littératures et langues romanes voire françaises. Vu le profil traditionnellement philologique de cette communauté constituée d'initiés, la Francophonie politique et multilatérale, donc celle avec le "F" majuscule, se trouve hors du champ d'intérêt de cette dernière. En conséquence, observée dans ce prisme purement philologique, la francophonie a gardé en Allemagne la réputation d'une chose primordialement littéraire et linguistique. Et encore, jusqu'aux temps présents, cette francophonie littéraire et linguistique, hélas, a été prioritairement celle de la France. Il suffit de scruter les plans de cours des différents instituts de philologie romane pour voir à quel point les préoccupations franco-romanistes en Allemagne concernent d'abord l'univers de l'Hexagone. Les quelques experts des littératures et langues des autres espaces francophones ne font que confirmer cette règle bien qu'il importe de souligner leurs mérites. Mais même eux, ils restent fidèles à leur profil littéraire ou linguistique évitant ainsi le contact avec une approche de politologue, d'historien, de sociologue, d'ethnologue ou de civilisationniste avec le monde francophone.
Secundo: Mais il ne faut pas s'attendre à une interprétation tout autre du côté des politologues, des sociologues, des historiens et des autres. Déjà, leur système de référence reste lié au monde universitaire non-francophone voire allemand et anglo-américain. Donc, tout en devenant acteur politique dans la communauté internationale, la Francophonie multilatérale est toujours loin d'être un champ d'études dans les disciplines s'occupant du système international en Allemagne - et ailleurs également - contrairement au Commonwealth ou à d'autres organisations de type multilatéral et régional dans le monde. La Francophonie en tant que phénomène d'ensemble ne fut guère analysée, les différents morceaux de puzzle étudiés attendant toujours leur remise en place comme ensemble culturel uni et pluriel à l'échelle mondiale. Il en résulte que le fait incontestable de la Francophonie internationale dans ses différentes formes d'apparition (langue, culture, institutions, politique, etc.) n'a pas donné suite, en Allemagne, à une occupation scientifique et systématique à la hauteur de son objet, à savoir à une "francologie" ou "francographie" allemande digne de ce nom. D'ailleurs, la seule chaire universitaire allemande portant officiellement le nom de "francophonie" dans sa dénomination et vouée entre autre aux études interdisciplinaires de la francophonie internationale ne fut fondée qu'en 1994 à l'Université Technique de Dresde, en ex-Allemagne de l'Est.
À part cette bonne mais solitaire nouvelle, la francophonie est loin d'évoquer en Allemagne la moindre idée d'un mouvement international ou multilatéral. Là encore, les exceptions cachées dans les pages "culture" du grand quotidien "Frankfurter Allgemeine" ne font que confirmer la règle. Ce constat est un reproche à l'égard d'une communauté universitaire dont les membres refusent ou négligent un aspect plus ou moins considérable de la politique internationale et du monde francophone. Nous y reviendrons. Mais ne cherchons pas la cause d'une telle perception sélective et réductrice dans le seul refus allemand de reconnaître une autre francophonie en dehors de son champ culturel d'origine. Ceci nous amène au troisième point.
Tertio: Notre dernier point nous ramène à la francophonie elle-même et à la part de responsabilité que cette dernière, qu'elle soit culturelle ou politique, porte, d'après nous, dans cette attitude de refus ou de méconnaissance de la part du monde non-francophone, du monde allemand en particulier. Au risque de vous étonner, vue de l'extérieur, la francophonie ne fait pas beaucoup d'efforts pour être comprise ailleurs. Nous autres en dehors du monde francophone proprement dit, nous éprouvons des difficultés à distinguer dans la mouvance francophone le discours analytique du discours partisan. Ceux qui sont impliqués, qu'ils soient universitaires ou fonctionnaires de la francophonie, sont généralement en même temps acteurs, agents ou porte-parole, bref des engagés dans la cause francophone. Il en résulte, en grande partie, un discours de militant à l'adresse de leur propre communauté ce qui conduit facilement à une "chapelle" à l'intérieur de laquelle on prêche aux croyants.
Ce discours, tel qu'il est perçu du moins en Allemagne, ne vise pas à une rationalité générale. Il donne plutôt l'impression d'appartenir à un catéchisme politique en faisant appel à des valeurs culturelles spécifiques qui sont difficiles à traduire dans un autre système de référence culturel et politique: citons pêle-mêle à partir de ce catéchisme l'appel aux "valeurs universelles" d'une France républicaine, ou à "l'humanisme intégral" propre à la Francophonie et à "la solidarité entre les peuples francophones", ou citons l'éternel appel à la "défense de la langue française". Tout ceci est de plus en plus accompagné du geste accusateur contre "l'hégémonie américaine" ou contre une mondialisation présentée comme un cheval de Troie de ladite hégémonie, surtout dans la presse et les publications franco-françaises.
Autrement dit, la Francophonie internationale souffre de l'engagement de ses propres promoteurs. Même dans la communauté universitaire francophone, on assiste à une attitude qui n'est pas marquée par la même objectivité qu'on réserve à d'autres sujets de recherche. Les auteurs-chercheurs francophones subissant les contraintes de leur engagement pour la cause francophone ont tendance à éviter une analyse à laquelle certains conflits internes dans la mouvance francophone mériteraient bien d'être exposés. Les publications qui en résultent ne sont guère aptes à susciter l'adhésion d'un public non-francophone même si ce dernier fait preuve de sympathie pour la cause francophone. Par conséquent, la francophonie exerce de par son propre discours et par sa propre gesticulation un effet dissuasif sur l'autre non-francophone, en particulier allemand. Tout le "roman de la Francophonie" y demeure donc perçu de façon répulsive. Ce qui aggrave le difficile climat de transmission entre la francophonie et le monde germanophone, c'est que cette absence d'un effort de transparence et de "traduction" de la francophonie envers le monde non-francophone se trouve accentué, du côté allemand, parfois même par une bonne dose de mauvaise volonté qui aime présenter la Francophonie politique avec un ton moqueur comme une communauté aux ambitions ridicules et, eu égard à la France, comme "outil de weltpolitik de la grande nation", expression employée en Allemagne pour caricaturer les ambitions mondiales du voisin d'outre-Rhin.
Cependant, un tel climat "dissuasif" ne donne aux universitaires allemands aucun droit d'y contribuer d'avantage. L'approche universitaire se doit d'être non-partisane et non-militante, et le fait d'un "mur culturel" quelconque appelle plutôt à être surmonté. Certes, la francophonie est un enjeu, surtout quand elle s'écrit avec un "F" majuscule, mais il n'en reste pas moins qu'elle est un fait, une donnée dans la politique internationale. Cette donnée mérite autant de recherches que le Commonwealth, l'OCDE, le GATT/OMC, l'ALENA ou d'autres organisations internationales. Ne parlons pas des minorités ethniques qui ont attiré des générations de chercheurs dont la sympathie pour une cause minoritaire ne les a pas empêchés d'entreprendre des études qui dépassent le discours partisan et militant.
Mais quel peut donc être l'intérêt particulier du chercheur germanophone dans ce domaine de la Francophonie internationale? En tout cas, il ne peut avoir aucun intérêt à imiter un promoteur de la Francophonie car il n'y a rien à défendre. Il se doit plutôt de contribuer à une étude générale des peuples et de la communauté francophones en tant que données distinctes dans le panorama culturel et politique du monde ainsi que dans les relations internationales. Dans une approche plus politique, la Francophonie internationale telle qu'elle se présente aujourd'hui, peut être définie comme un nouveau type de communauté internationale, comme une"macro-région"politique d'inspiration culturelle. Par conséquent, une telle entité a droit de cité dans la recherche sur la politique et les relations internationales.
Représentant un courant minoritaire de la "Franco-Romanistique" allemande, à savoir la branche civilisationniste, et étant également du côté de ceux qui pratiquent l'histoire politique du monde francophone, nous aimerions reprendre l'initiative de Paul Painchaud et de Gérard Charpentier des années 1970 et 1980 pour une étude scientifique de la Francophonie. Ceci pour donner une nouvelle option à la francophonie, la seule à valoriser le rôle du chercheur universitaire allophone voir allemand, qu'il soit politilogue ou franco-romaniste, vis-à-vis de la francophonie.
Écartons une première option, la francophonie partisane et militante, et une deuxième option, la réduction de la francophonie à sa seule dimension philologique c'est-à-dire littéraire et linguistique. Nous plaidons par contre pour une étude générale réalisée sur le monde francophone comme un "monde mixte". Cette troisième option vise une science de la francophonie, une "francologie", qui peut être, d'après Gérard Charpentier, socio-culturelle, socio-économique, socio-politique, historique, géographique, ethnologique, etc. D'ailleurs, bien des années avant le premier sommet francophone, Paul Painchaud parlait déjà de la Francophonie comme d'un "système mixte" composé de communautés dont les acteurs différents agissent l'un à côté de l'autre et dont les acteurs étatiques n'abandonnent pas leur propre rôle dans les relations internationales. Painchaud complète le terme de "système mixte" par celui de "communauté de sécurité culturelle" anticipant ainsi une signification politique telle qu'elle est discutée et mise en vigueur depuis les années 1990.
Ceci implique pour la Francophonie la signification d'une communauté internationale particulière dont les membres ont comme référence commune la langue et la culture françaises tout en développant leurs propres références linguistiques et culturelles. Autrement dit: comparée à d'autres systèmes internationaux, la francophonie est marquée par un fonds d'options culturelles originales qui cependant ont été complétées dès les années 1980 par un surplus d'options politiques "classiques".
À partir d'une telle définition et d'un tel profil de la francophonie - indépendamment de son réel effectif et de son réel avenir - émergent de nouveaux sujets pour les études civilisationnistes et pour les sciences politiques avec leurs "area studies","system studies", etc. Une telle approche pourrait valoriser des champs d'analyse classiques ou nouveaux dans les études des relations internationales à l'exemple de la francophonie. Nommons l'étude des différents systèmes politiques et de leur réseautage", l'analyse des interdépendances entre les États-membre et les sociétés respectives ainsi que l'étude de la tentative francophone à l'échelle mondiale: à savoir établir une macro-région culturellement inspirée comme puissance régionale dans les relations internationales pour contrebalancer les enjeux de la mondialisation et de l'éparpillement. Citons en quelques approches en détail:
- la Francophonie comme un "réseautage" transnational composé de différents acteurs par delà le niveau gouvernemental entre États de cultures différentes mais avec un dénominateur culturel commun;
- la Francophonie comme une constellation d'États particulière, comme macro-région d'inspiration culturelle et comme (sous-)système régional;
- la Francophonie comme facteur de la politique extérieure et des institutions de politique extérieure des États francophones (en particulier la France, le Canada, le Québec ainsi que les États africains francophones);
- la Francophonie comme indicateur des facteurs de détermination intérieurs et extérieurs de la politique extérieure de ces États et de leurs décideurs;
- la Francophonie comme politique de sécurité, d'alliance, de développement, de commerce ou de technologie des États qui affichent leur appartenance à la Francophonie;
- la Francophonie comme partie de la structure fondamentale du système international et de son devenir depuis le régime colonial jusqu'au régime postcolonial;
- la Francophonie comme exemple d'une sorte de fédération ou de régionalisation transnationales et comme réplique à la fois à la mondialisation et à l'éparpillement;
- la Francophonie comme mouvance transnationale, sujet de conflit entre une logique intergouvernementale (sommet francophone) et une logique supranationale (ACCT).
Revenons au regard de l'autre à un autre niveau. "Plus le monde devient uni et uniforme, plus grandit le besoin de Heimat, le désir de conditions saisissables et vivables" écrit le philosophe allemand Hans Meier dans un essai critique sur le "One World". La francophonie représentant une sorte de "Heimat" culturel commun et offrant aux individus respectifs des moyens d'identification n'est-elle pas, elle aussi, un tel essai de recréer des conditions saisissables et vivables, autrement dit eu égard des États francophones ou partiellement francophones, une sorte de "correction régionale" du One World à savoir le village global à l'américaine?
Malgré ses évidents défauts politiques et institutionnels, malgré ses difficultés à transmettre de façon rationnelle sa Raison d'être aux allophones et malgré les pronostics pessimistes concernant "le choc des cultures", la francophonie continue à exercer une incontestable attraction sur les individus et les États francophones, eux-mêmes répartis dans des cultures aussi différentes que les cultures euro-occidendale, africaine, asiatique, islamique, orthodoxe, latino-américaine. Entre-temps, d'autres États du monde se regroupent sur le modèle de la Francophonie pour former des sortes de macro-régions, tels les États de langue portugaise qui, en 1996, fondèrent une "Communauté lusophone" en contact avec la Francophonie, ou, récemment, les États des Andes dont le dénominateur commun culturel exerce autant d'impact que les intérêts économiques.
À propos de l'aspect du pluralisme culturel global, évoqué indirectement par Hans Meier et propagé explicitement par la Francophonie, il est permis de poser une question qui risque de paraître, au premier abord, un peu exotique aux promoteurs de la Francophonie. En dehors des études universitaires, les Allemands, et l'Allemagne elle-même, ont-ils un rôle à jouer dans la Francophonie institutionnelle, multilatérale et politique? La question paraît moins absurde quand on rappelle le rôle de pays dits partiellement francophones comme la Pologne, la Moldavie ou même l'Albanie dans la Francophonie. Certes, pour prendre le cas de la Pologne, il y a des références francophones et surtout francophiles dans le patrimoine culturel polonais. Mais ces références ne sont-elles pas au même degré détectables dans le patrimoine d'une Allemagne dont la longue durée a été marquée par une multitude de pays germanophones comme la Saxe, la Bavière, la Rhénanie, le Wurtemberg, la Sarre et même la Prusse dont l'affinité pour la culture et la langue françaises fut plus qu'évidente?
La référence historique, pourtant, ne serait qu'un pauvre témoin pour un présent dont l'impact immédiat risque d'être plus puissant qu'une mémoire de longue durée. De plus, pourquoi évoquer un passé de chassés-croisés franco-allemands si le présent nous livre de meilleurs arguments pour un certain rôle de l'Allemagne dans la Francophonie? Dès les années 1950, mais surtout dès la signature du Traité de coopération franco-allemande en 1963, les relations entre la France et son voisin allemand sont marquées par un bilatéralisme franco-allemand dont l'intensité a fini par imprégner les relations transnationales et les deux sociétés civiles respectives d'une façon exemplaire en créant tout un tissu institutionnel propre et unique dans le monde. Et notons en passant que ce bilatéralisme franco-allemand a été élargi, dès 1993, vers la Pologne, membre observateur de la Francophonie, dans une trilatérale appelée le "triangle de Weimar".
Jusqu'à maintenant "le franco-allemand" et la Francophonie sont deux mondes parallèles, voire deux solitudes. Mais il est permis, n'est-ce pas, de se demander si le fossé séparant de telles solitudes n'est pas destiné à être comblé? La logique propre de la coopération franco-allemande, trop mal connue dans la Francophonie internationale, dispose en effet d'un potentiel de contact et de coopération avec la Francophonie au moins au même degré que le potentiel francophone de la Pologne ou de la Macédoine ou de l'Albanie. Serait-il absurde de réfléchir à une coopération même partielle, par exemple, entre les deux chaînes de télévision dont l'existence même est un plaidoyer pour un univers pluriculturel, donc entre ARTE, chaîne culturelle franco-allemande européenne, et TV 5, seule chaîne francophone internationale? L'engagement de la Francophonie dans un monde plurilingue et pluriculturel, de l'enseignement aux inforoutes, serait-il en contradiction avec une stratégie de coopération franco-allemande dans le même sens? La politique d'une "exception culturelle" à la française dans le monde peut-elle vraiment se passer d'alliés non-francophones et non-anglophones?
Même de loin, la Francophonie est un effort, le seul peut-être, pour relativiser le village global à savoir la mondialisation à l'américaine. Ces derniers sont peut-être inévitables mais leur vrai danger ne consiste-t-il pas dans l'opposé de ce qu'on leur attribue facilement, en particulier dans l'optique francophone? Je m'explique: Par un mouvement de contre-courant, la mondialisation risque de provoquer aussi le contraire de cette normalisation mondiale à l'américaine mise à l'index par la francophonie, elle risque de provoquer des partitionismes identitaires et nationalistes par peur d'une perte d'orientations et d'identité. Dans ce sens, la Francophonie peut contribuer à renforcer des identités qui sont partielles et globales en même temps, donc capables de promouvoir une "santé identitaire" des hommes sans perte d'ouverture sur le monde.
Autrement dit, la formule serait la suivante: contribuer à une affirmation identitaire sans retomber dans le piège des mesquineries mentales et nationales. Mais une Francophonie solitaire risque de perdre le combat contre les tentacules du village global, et encore plus une Francophonie idéologique qui surestime ses capacités. Seule une Francophonie solidaire avec d'autres mondes culturels, et pourquoi pas le monde germanophone, a des chances de rendre à ce village global un caractère pluriel, saisissable et vivable. Même une germanophonie repliée sur elle-même, de toute façon dépourvue de toute ambition de politique d'exception culturelle et en panne de tout projet politique dans ce domaine, aura peu de chances de garder son identité.
Cependant, une telle stratégie demanderait certaines conditions préalables. Une première serait que l'Allemagne et les autres pays de langue allemande aient l'envie et la volonté de découvrir la francophonie et de la prendre finalement plus au sérieux. Mais pour que cela se passe, il reste aux promoteurs de la Francophonie à effectuer quelques changements qui, partiellement, rejoignent certaines pensées susmentionnées:
- que le discours francophone soit moins francophoniste et moins nombriliste mais devienne plus perméable et ouvert aux non-francophones. Le nombrilisme ne peut pas être la raison d'être de la Francophonie;
- que les filières francophones ouvrent leurs "chapelles" aux non-francophones intéressés;
- que la France relativise sa stratégie de Francophonie internationale comme domaine réservé ou comme instrument de politique mondiale et, en conséquence, recentre sa politique de chasse-gardée en Afrique francophone. Qu'elle adopte plutôt une stratégie francophone à la canadienne ou à la québécoise, c'est-à-dire une stratégie de présence "douce" et de partenariat; qu'elle la comprenne comme une contribution concrète à une culture plurielle dans laquelle le français et l'allemand s'entraident mutuellement à s'affirmer comme secondes langues vivantes à côté de l'anglais et non contre l'anglais;
- que la Francophonie arrête de faire un discours anti-américain pour considérer l'Amérique plutôt comme un partenaire certes inégal et difficile mais inévitable. Toute démonisation de l'autre n'est que l'envers d'une fascination non-maîtrisée;
- que l'auteur-chercheur francophone, finalement, ose se détacher des contraintes envers sa propre cause et qu'il l'analyse, y compris les conflits internes, avec une plus grande rigueur d'esprit.
Revenons, pour terminer, au chercheur et à l'enseignant non-francophone s'occupant de la francophonie dans tous ses états, devenant donc "francologue" étranger, voire allemand. Il lui incombe le double rôle d'arpenteur et de navigateur. D'un côté, expliquer et franchir les barrières de compréhension entre son propre système de référence culturel et politique et celui du monde francophone, devenir ainsi un navigateur culturel. Mais pour faire ceci, de l'autre côté, il se doit d'arpenter la francophonie comme son propre objet de recherche et d'analyse interdisciplinaire et de l'implanter dans sa communauté scientifique à lui. Ce faisant, son regard sur les problèmes et enjeux d'une francophonie plus ou moins lointaine se révèle vis-à-vis de son public, également non-francophone, être un regard original, inhabituel et enrichissant, évaluant une culture autre que la sienne qui devient par la suite de moins en moins étrangère. Ainsi souligne-t-il la complexité du monde et de la politique internationale en dépassant le seul jeu d'équilibre et d'hégémonie, ce jeu de facteurs de détermination intérieurs et extérieurs, historiques et politiques à travers lequel la communauté non-francophone, voire allemande, a plutôt l'habitude de comprendre le monde et la politique internationale.
La Francophonie en profitera. Car la contribution du non-francophone peut la rendre plus perméable à l'autre et susciter son intérêt pour un monde pluriculturel à l'heure de la mondialisation. Les retombées de ces recherches peuvent enrichir à leur manière l'enseignement du français dans des pays non-francophones voire germanophones et renforcer ainsi une philosophie d'enseignement plurilingue hors de la francophonie elle-même. La germanophonie en profitera finalement au même degré: Car à l'heure d'une nouvelle Union Européenne il importe de voir que la survie d'une deuxième langue vivante à côté de l'anglais en Europe, comme langue obligatoire dans l'enseignement public, ne peut pas être assurée par une concurrence entre le français et l'allemand au détriment de l'une ou de l'autre, mais uniquement par une alliance entre les deux. Tout égoïsme national s'y révélera suicidaire.
Nous sommes tous les membres d'une culture mondiale riche en soi. Il importe de faire valoir son caractère pluriel contre une mondialisation uniforme, sans inciter à l'atomisation ou à l'ostracisme mais sans autant se replier sur sa "chapelle" identitaire. Le maintien d'une telle culture plurielle et perméable à la fois est, pour reprendre le mot d'André Malraux, plus que jamais l'affaire d'une culture dont on n'hérite pas mais que l'on conquiert. Et pour une telle reconquête pacifique le monde germanophone ainsi que le monde du "franco-allemand" peuvent se révéler être des alliés efficaces de la Francophonie internationale. Pourvu que tous les intéressés soient réellement intéressés.
Contacter Prof. Dr. Ingo Kolboom Institut für Romanistik, Technische Universität Dresden D-01062 Dresden, Allemagne/Germany Tel. 011 49-351 463 2194, Télécopie: 011 49-351 463 7708 Courriel: kolboom@rcs.urz.tu-dresden.de ou: ingo.kolboom@t-online.de www.tu-dresden.de/sulcifra/cifraqs
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