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Dans cette lettre, Lord Chandos commence par expliquer à son correspondant qu’il mène une vie en apparence toute banale, "une existence, dit-il, qui certes diffère à peine de celle de mon voisin, de mes proches et de la plupart des gentilshommes campagnards de ce royaume, et qui n’est pas sans des moments de joie et d’enthousiasme". Il souligne ensuite combien il est difficile de montrer "de quoi sont faits ces moments heureux. [...] Car c’est quelque chose qui ne possède aucun nom". Il réclame donc de l’indulgence pour la puérilité de ces évocations. "Un arrosoir, une herse à l’abandon dans un champ, un chien au soleil, un cimetière misérable, un infirme, une petite maison de paysans, tout cela peut devenir le réceptacle de mes révélations". Et il poursuit: "Chacun de ces objets, et mille autres semblables dont un oeil ordinaire se détourne avec une indifférence évidente, peut prendre pour moi soudain, en un moment qu’il n’est nullement en mon pouvoir de provoquer, un caractère sublime et si émouvant, que tous les mots, pour le traduire, me paraissent trop pauvres. Bien plus, à la représentation précise d’un objet absent peut échoir ce destin incompréhensible d’être emplie jusqu’au bord du flux doux et brutal de ce sentiment divin".
Ce sentiment le remplit d’une telle façon telle qu’il a du mal, confesse-t-il, à dissimuler à son entourage son manque d’intérêt pour tout ce qui n’est pas ce rapport "mystérieux avec toute l’existence". Lorsqu’il visite ses fermiers, dans leurs humbles demeures, son regard "cherche, parmi tous ces objets misérables et grossiers de la vie paysanne, celui, posé ou appuyé et n’attirant point l’oeil, dont la forme insignifiante, dont la nature muette peut devenir la source de ce ravissement énigmatique, silencieux, sans limite".
"Car cet indicible sentiment de félicité naît d’un feu de berger lointain et solitaire plutôt que du spectacle d’un ciel constellé; du chant de la dernière cigale menacée par la mort, quand déjà le vent d’automne chasse des nuages d’hiver au-dessus des champs dépouillés, plutôt que du grondement majestueux de l’orgue".
Cette relation avec le réel passe par le coeur: "Nous pourrions entrer dans un rapport nouveau, mystérieux avec toute l’existence si nous nous mettions à penser avec le coeur".
Le danger de l’esthétisme guette toutefois l’homme, même en cet instant suprême de fusion avec le réel. Il faut alors se souvenir de cette phrase de Simone Weil: "La contradiction est le critérium du réel". Il y a un sentiment aigu de contradiction dans le rapport de Lord Chandos avec le réel. Le passage qui suit montre comment le sentiment aigu et déchirant de la mort accompagne la vue du soleil couchant. Il avait donné ordre de verser du poison dans la cave à lait d’une de ses métairies pour détruire les rats. Comme le soir venu, il contemple le soleil couchant lors d’une promenade à cheval, "alors s’ouvre soudain au fond de moi cette cave emplie par l’agonie d’un peuple de rats. Tout était au-dedans de moi: l’air frais et lourd de la cave envahi par l’odeur douceâtre et forte du poison, et la stridence des cris heurtant les murs moisis; cette confusion de spasmes impuissants, ces galops désespérés en tous sens; la recherche forcenée des issues; le regard de froide colère, quand deux bêtes se rencontrent devant une fissure bouchée".
Ces images lui rappellent la destruction d’Albe-la-Longue décrite par Tite-Live: "Ces gens qui errent dans les rues qu’ils ne doivent plus revoir... qui prennent congé des pierres du sol. Je vous le dis, mon ami, voilà ce que je portais en moi, et en même temps Carthage en flammes tout entière; mais c’était plus encore, c’était plus divin, plus bestial; et c’était du présent, le présent le plus plein, le plus sublime".
Il y a du sublime dans le spectacle de l’horreur. Lord Chandos voit une rate affolée cherchant une issue pour sauver ses petits. Et il conclut: "S’il s’est trouvé un esclave pour voir, saisi d’impuissante horreur, Niobé changée en pierre, celui-là a dû traverser ce que j’ai traversé quand en moi l’âme de cet animal montra les dents au destin monstrueux".
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