L'Encyclopédie de L'AGORA

Martin Heidegger
L'espoir sans illusions

par Jacques Dufresne

Activités de recherche 1997

D’un penseur dont on a quelque raison de croire qu’il est grand, on peut être assuré qu’il est très critique à l’égard de la technique et de la foi qu’elle inspire. À mesure que l’on avance dans cet univers, se constitue sous nos yeux un tableau où l’on voit d’un côté la technique qui poursuit son chemin imperturbablement, avec la bénédiction de la multitude des hommes qu’elle soumet à sa loi. Et de l’autre des penseurs qui, ne trouvant plus de place pour l’Homme dans un monde à ce point dominé par la technique, ont pour principal souci de préparer un avenir fondé sur d’autres principes. «Un seul troupeau, pas de berger», avait prophétisé Nietzsche. Il y a encore des bergers, mais au lieu de guider le troupeau, ils le regardent, sceptiques et impuissants, marcher vers l’abîme.

Si bien que les chefs d’État, qui cherchent à obtenir une légitimation à leur acceptation des diktats de la technique, en sont réduits à se tourner vers des optimistes de profession, comme Jean-Jacques Servan-Schreiber en France ou Alvin Toffler aux États-Unis.

Parmi les grands penseurs qui ont réfléchi sur les techniques, il y a toutefois une exception de premier ordre: Heidegger. Son pessimisme prend la forme de la détresse, une détresse que son commentateur Michel Haar explique ainsi: «C’est pourquoi la menace d’une installation indéfiniment prolongée dans la technique représente pour Heidegger une perspective beaucoup plus sinistre, une menace de mort bien plus grande que toute menace de destruction physique de l’humanité par une guerre atomique» (Michel Haar, «Le tournant de la détresse», in Cahier de l’Herne, no. 45 (1983), p. 320).

C’est pourtant sur Heidegger que prennent appui les penseurs sérieux qui, dans leur milieu respectif, s’efforcent de donner un sens positif à la dernière grande mutation technologique, celle qui touche le monde de l’information et de la communication. L’Américain Michael Heim, auteur de The Metaphysics of Virtual Reality et principal traducteur de Heidegger dans son pays, est de ce nombre.

L’éloge que l’on faisait récemment de Heim et de Heidegger dans (re)scribe sur Internet est éloquent: «Heim est loin de promouvoir aveuglément la technologie; mais il a fait sien le cri de Heidegger sur la nécessité d’en sonder les profondeurs sans restriction». On trouve la meilleure formulation de cet appel de Heidegger dans Les essais et conférences. «Ainsi nous séjournons déjà dans l’élément libre du destin, lequel ne nous enferme aucunement dans une morne contrainte, qui nous forcerait à nous jeter tête baissée dans la technique ou, ce qui reviendrait au même, à nous révolter inutilement contre elle ou à la condamner comme œuvre diabolique. Au contraire: quand nous nous ouvrons proprement à l’essence de la technique, nous nous trouvons pris, d’une façon inespérée, dans un appel libérateur» (Martin Heidegger, Essais et conférences, Gallimard, 1958, p. 35).

Le même penseur peut donc sur la question de la technique passer du sommet du pessimisme au sommet de l’optimisme. Est-ce bien le même penseur? Il faut d’abord noter que c’est à propos de l’essence de la technique et non à propos de la technique que Heidegger parle d’un appel libérateur. Une telle distinction chez lui est plus qu’une simple nuance. Pour Heidegger, la technique est à la fois un moyen (en vue d’une fin) et une activité humaine. «La fabrication et l’utilisation d’outils, d’instruments et de machines font partie de ce qu’est la technique. En font partie aussi les choses qui sont fabriquées et utilisées, et aussi les besoins et les fins auxquelles elles servent» (ibid., p. 10).

Quant à l’essence de la technique, de la technique moderne plus précisément, elle réside dans l’arraisonnement. Pour les Indiens Hopis, une colline est un lieu sacré abritant l’âme des morts; pour les investisseurs conseillés par des techniciens, elle est un gisement. Ainsi, la fleur pour le regard poétique est une présence qui mystérieusement évoque d’autres présences. Pour un fleuriste travaillant à l’échelle industrielle, elle est l’équivalent d’une pièce de monnaie. Pour que la technique se développe, il faut que le monde apparaisse non plus comme une forme à contempler, mais comme une chose à transformer... ou à exploiter, comme un gisement. Il faut qu’à mon regard le monde apparaisse comme le lieu où prélever ce qui constituera le fonds. Fonds, c’est le mot qu’utilise Heidegger pour désigner les choses, comme l’énergie et les céréales qui s’accumulent en vue de remplir une fonction à laquelle elles sont commises. L’arraisonnement «est le mode suivant lequel le réel se dévoile comme fonds».

Arraisonner un navire! L’essence de la technique consiste à arraisonner le monde, les fleurs, les fleuves, les collines, les prairies. Le monde arraisonné devient dans son ensemble, et dans ses parties, semblable au Rhin. «La centrale électrique est mise en place dans le Rhin. Elle le somme (stellt) de livrer sa pression hydraulique, qui somme à son tour les turbines de tourner. [...] Afin de voir et de mesurer, même de loin, l’élément monstrueux qui domine ici, arrêtons-nous un instant sur l’opposition qui apparaît entre les deux intitulés: Le Rhin, muré dans l’usine d’énergie, et le Rhin, titre de cette œuvre d’art qu’est un hymne de Hölderlin. Mais le Rhin, répondra-t-on, demeure le fleuve du paysage. Soit, mais comment le demeure-t-il? Pas autrement que comme un objet pour lequel on passe une commande (bestellbar) l’objet d’une visite organisée par une agence de voyages, laquelle a constitué (bestellt) là-bas une industrie de vacances».

Gardons-nous ici de donner un rôle trop important à l’homme dans cette opération. C’est l’homme qui arraisonne, certes, mais il ne le fait pas comme on décide d’aller ou de ne pas aller dans une direction donnée. Arraisonner fait partie de son destin en même temps que du destin du monde. C’est un appel auquel il ne peut pas ne pas répondre. Tout homme qui a un destin et qui en suit la pente répond, sans en discuter la valeur, à des appels. Ils peuvent le conduire à la gloire ou à la mort, mais il faut qu’il y réponde pour s’accomplir.

On pourrait donc dire que dans l’aventure technique moderne, l’homme est acteur et non auteur. Heidegger emploie le verbe commettre et le mot commis pour situer l’homme et la chose dans l’univers de la technique. Ce qui distingue l’avion prêt à s’envoler, d’un objet analogue qui serait une oeuvre d’art, c’est que l’avion objet-technique est commis à l’envol, au départ, de même que la marchandise ou les passagers qu’il contient sont commis à être en tel lieu à tel moment.

L’homme n’est-il pas commis lui-même, ne fait-il pas partie du fonds? «La façon dont on parle couramment de matériel humain, de l’effectif des malades d’une clinique, le laisserait penser» (ibid., p. 24).

On est frappé par la distance prise par Heidegger par rapport à l’essence de la technique: «Nous demeurons partout enchaînés à la technique et privés de liberté, que nous l’affirmions avec passion ou que nous la niions pareillement. Quand cependant nous considérons la technique comme quelque chose de neutre, c’est alors que nous lui sommes livrés de la pire façon: car cette conception, qui jouit aujourd’hui d’une faveur toute particulière, nous rend complètement aveugles en face de l’essence de la technique».

Les deux dernières lignes de ce passage sont cruciales. Nous sommes esclaves de la technique, incapables donc de la penser dans la mesure même où nous entretenons en nous l’illusion de pouvoir la contrôler. Sans déformer la pensée de Heidegger, on peut ajouter que c’est d’ailleurs dans la mesure même où nous pourrions la contrôler qu’elle présenterait les plus grands dangers, car alors les pires formes de messianisme deviendraient possibles. Un fou pourrait vouloir conduire son peuple à la Terre promise par des manipulations génétiques systématiques ou par l’utilisation de la bombe à hydrogène.

On ne porte pas de jugement de valeur sur le destin. Heidegger ne nous dit pas si la technique est bonne ou mauvaise. Entre la technique ancienne, caractérisée par la poésie et la technique moderne, qui arraisonne la vie, il voit cependant «une différence qui fait apparaître la technique moderne comme le danger extrême. [...] l’homme suit son chemin à l’extrême bord du précipice, il va vers le point où lui-même ne doit plus être pris que comme fonds (ibid., p. 36).

De la technè, mot qui désigne aussi bien le grand art que l’artisanat, Heidegger dit donc qu’elle fait partie du pro-duire, qu’elle est poièsis (poïètique), c’est-à-dire dévoilement. La nature est elle-même poièsis en ce sens qu’elle se dévoile d’elle-même à nous. Alors qu’il nous faut recourir à la technè pour «dévoiler ce qui ne se produit pas soi-même et n’est pas encore devant nous» (ibid., p. 18). Le mot grec (alètheia), que nous traduisons par vérité, signifie littéralement le non-oublié, le non-occulté. Heidegger est revenu à ce sens originel. La vérité n’est pas là où nous la cherchons, mais là où nous refusons de la voir, où nous nous fermons à son dévoilement. On ne fausserait pas la pensée de Heidegger en disant que pour lui, le Beau produit par la technè est le dévoilement de l’être, le lieu de la vérité.

Quand Heidegger dit que la technè pro-duit, il donne à ce mot le sens que nous donnons au mot créer. La technique moderne ne pro-duit pas, elle pro-voque. Elle n’est pas une main et un regard tendus à la nature, elle est un défi qui lui est lancé. «Le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation (herausforden) par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite (herausgefördet) et accumulée. Mais ne peut-on pas en dire autant du vieux moulin à vent? Non: ses ailes tournent bien au vent et sont livrées directement à son souffle. Mais si le moulin à vent met à notre disposition l’énergie de l’air en mouvement, ce n’est pas pour l’accumuler».

Ici, Heidegger rejoint Spengler. Le combat frénétique contre la nature ne peut pas durer indéfiniment. Mais alors que Spengler désespère de pouvoir jamais enrayer le danger, Heidegger voit dans le danger lui-même la source de l’espoir.

Mais là où il y a danger, là aussi croît ce qui sauve. (Hölderlin)

Heidegger explicite ainsi ce vers en l’appliquant à la technique: «C’est justement dans l’arraisonnement, qui menace d’entraîner l’homme dans le commettre comme dans le mode prétendument unique du dévoilement et qui ainsi pousse l’homme avec force vers le danger qu’il abandonne son être libre, c’est précisément dans cet extrême danger que se manifeste l’appartenance la plus intime, indestructible, de l’homme à "ce qui accorde"» [...] (ibid., pp. 43-44.).

Ce qui sauve, c’est l’appartenance la plus intime de l’homme à ce qui accorde. Mais qu’est-ce qui accorde? Qu’est ce qui se lève? «Ainsi - contrairement à toute attente - l’être de la technique recèle en lui la possibilité que ce qui sauve se lève à notre horizon. C’est pourquoi le point dont tout dépend est que nous considérions ce lever possible, et que, nous souvenant, nous veillions sur lui. Comment le faire? Avant tout en apercevant ce qui dans la technique est essentiel, au lieu de nous laisser fasciner par les choses techniques. Aussi longtemps que nous nous représentons la technique comme un instrument, nous restons pris dans la volonté de la maîtriser. Nous passons à côté de l’essence de la technique» (ibid. p. 44).

Une chose est déjà claire. Ce n’est en aucune manière conformément aux idées reçues à son sujet, parce qu’elle avait réussi à produire assez de biens pour tous les hommes et même à les rendre immortels, que la technique enferme ce qui sauve. Il n’y a pas de plus fallacieuse interprétation de la pensée de Heidegger que celle qui consisterait à dire, par exemple, que la technique sauve parce qu’elle entraîne la démocratie, le capitalisme et l’accroissement de l’espérance de vie, ou parce que grâce aux nouvelles techniques de reproduction, elle opère un rapprochement entre les hommes. «Ainsi nous ne sommes pas encore sauvés. Mais quelque chose nous demande de rester en arrêt, surpris, dans la lumière croissante de ce qui sauve. Comment est-ce possible? C’est possible ici, maintenant et dans la souplesse de ce qui est petit, de telle façon que nous protégions ce qui sauve, pendant sa croissance. Ceci implique que nous ne perdions jamais de vue l’extrême danger» (ibid., p. 45).

Ne jamais perdre de vue l’extrême danger! Voilà disqualifiés les discours enthousiastes sur la technique. Puisque l’extrême danger c’est l’aliénation irrémédiable de l’homme, son glissement irréversible dans le fonds, ce qui sauve, et qu’on aperçoit à la faveur de cet extrême danger, ne peut être que le dévoilement de l’humilité de l’homme.

Humble est apparenté au mot humus. L’être humble se souvient qu’il appartient à la terre. L’homme, avait dit Descartes, est maître et souverain de la nature. Prétention ridicule, réplique Heidegger. Dites plutôt: il était dans le destin de l’homme d’arraisonner le monde, de le pro-voquer. Ne voyez-vous pas que l’homme est si peu maître et souverain de la nature qu’il se sera détruit à la tâche bien avant d’avoir réalisé son rêve prométhéen?

Faut-il voir dans la résignation de Heidegger devant la technique une condamnation de tout effort pour en limiter ici et là les effets néfastes? Son invitation à veiller sur ce qui se lève perdrait par là tout sens. Un homme irrémédiablement endormi ne peut pas veiller sur ce qui se lève. Or c’est d’un sommeil irrémédiable qu’est menacé l’homme qui entre dans le fonds.

Ce que condamne sans appel Heidegger, c’est toute renaissance de l’illusion cartésienne sous la forme d’une volonté de prendre le contrôle de la technique.

Heidegger est mort en 1976. Ses principaux écrits sur la technique datent des années 1950. Que penserait-il aujourd’hui? Est-il vraisemblable que cet admirateur des pré-socratiques et de Hölderlin, ce poète philosophe aurait attendu un nouveau dévoilement de l’être en se tournant vers l’avenir et la réalité virtuelle alors que sa hantise était qu’en sacrifiant sa liberté à la technique, l’homme se prive à jamais de la possibilité «de revenir à un dévoilement plus originel et d’entendre ainsi l’appel d’une vérité plus initiale» (ibid. p. 38).

À propos de la technique, ce sont ces vers de Hölderlin que Heidegger cite le plus souvent: «L’homme habite en poète sur cette terre».

L'extrème danger ... qui sauve

Spengler, Mumford, G. Marcel, Scheler, Ellul, Illich, Heidegger, Tous ces penseurs, si différents les uns des autres à tant d’égards, ont des idées convergentes sur au moins une question: la technique. Ils reconnaissent tous que la technique constitue pour l’humanité un extrême danger, selon l’expression du plus optimiste d’entre eux, Martin Heidegger. Tous sont aussi d’avis que le progrès technique ne peut pas se poursuivre indéfiniment sans plonger l’humanité dans la pire des catastrophes laquelle serait, selon Heidegger, que l’homme estime normal d’être devenu rouage parmi les rouages, objet d’expérimentation parmi les objets d’expérimentation.

Tous nous invitent à prendre le maximum de distance par rapport à la technique. Pour pouvoir veiller sur ce qui est petit, et qui est aussi ce qui sauve, nous dit Heidegger. De manière analogue, Mumford nous invite à veiller sur l’idée formative, encore infinitésimale, de ce qui sera le prochain élan civilisateur. Le sombre Spengler n’est pas aussi éloigné qu’il peut sembler de cette position. L’homme Faustien, dit-il, doit s’efforcer de finir honorablement, ce qui n’exclut pas de sa part l’expression d’une vive et active compassion pour ces «choses vivantes qui agonisent dans l’étau de l’organisation». Quant à Jacques Ellul, son implacable réquisitoire contre la technique est entièrement inspiré par l’amour de ces choses. Si cet homme est sans illusion, s’il s’attaque à l’idéalisme d’un Bergson qui pense pouvoir ajouter un supplément d’âme au monde de la Machine, d’un Mounier ou d’un Teilhard qui, chacun à leur manière, estiment que le progrès technique peut s’intégrer à la tradition chrétienne, on ne doute pas un instant que dans sa sphère privée, Ellul défend le secret de l’homme, ce qui est une façon de protéger un humus où ce qui sauve pourra prendre racine.

Heidegger dirait sans doute qu’il fait partie du destin de tout être vivant de défendre ce qui est et ce qui fait sa vie, comme il fait partie du destin de l’humanité de pro-voquer la nature. Celui qui entend à la fois demeurer libre et lucide face à la technique et assumer son destin de vivant est dans une position absolument inconfortable, car pour défendre le territoire de sa vie, il doit utiliser, ne fût-ce qu’accessoirement, les armes de la technique, en prenant ainsi le risque de renforcer l’ensemble d’un système dont l’expansion s’opère au détriment de la vie, au prix d’un arraisonnement - au sens de réduction à la raison - de toutes ses manifestations.

Mais il subsiste de par le monde quelques ruisseaux où surnagent des truites sauvages et quelques éleveurs de chèvres encore capables de goûter les vers de Virgile:

Allez, troupeau jadis heureux, chèvres mes chèvres
Vous ne me verrez plus, couché dans l’ombre verte,
Au loin, à quelque roche épineuse accrochées.
Vous ne m’entendrez plus, vous brouterez sans moi
Les cytises en fleurs et les saules amers.

Ces vers se trouvent déjà en diverses langues sur Internet, même s’ils évoquent un monde incompatible avec la Technique totalitaire. Aurait-il mieux valu les laisser confinés aux livres imprimés, voire aux manuscrits antérieurs?

Les langues vernaculaires, les cultures locales, les rites demeurés authentiques, les formes d’art et d’artisanat où se perpétue un pacte millénaire avec le monde, toutes ces petites choses doivent être protégées, au moyen d’une maîtrise sans idolâtrie et sans illusions des nouvelles techniques, notamment des nouvelles techniques de communication.

Ivan Illich qui est peut-être, à l’échelle mondiale, le défenseur le plus convaincu et le plus convaincant des choses menacées, n’hésite pas à prendre l’avion pour aller rejoindre des amis au Mexique, en Allemagne ou aux États-Unis. Fidèle à ses choix fondamentaux, il attache infiniment plus d’importance à l’amitié et au dialogue amical qu’aux communications de masse, ce qui a pour conséquence qu’il refuse de paraître à la télévision, préférant être avec ses amis. Il applique à ses rapports avec la technique une morale de la proportion. Compte tenu des oasis qu’il se croit en mesure de protéger contre le raz-de-marée, il s’efforce de prélever sur ce dernier la juste mesure des moyens correspondant à ses fins.

La distance à parcourir est de 100 kilomètres. Nous ne disposons pas des deux ou trois jours requis pour faire ce trajet à pied. La voiture s’impose. Le même moyen sera toutefois disproportionné pour franchir une distance de 1 kilomètre dans une grande ville. Disproportionné pour deux raisons: parce que la marche est essentielle à la vie et du strict point de vue de la rationalité technicienne. Dans les grandes villes comme Paris ou New-York, la voiture, parce qu’elle existe en trop grand nombre, est désormais contre-productive en tant que moyen de transport.

C’est à Ivan Illich que l’on doit ce concept de contre-productivité. On peut en utiliser une variante pour définir le juste rapport avec la technique du point de vue de celui qui entend «veiller sur ce qui sauve». On pourrait dire que le recours à la technique devient contrepro-ductif (au sens que Heidegger donnerait à ce mot) à partir du moment où, dépassant le nécessaire, défini par la juste proportion, il tend à accréditer la technique comme bien et à accroître l’idolâtrie dont elle est déjà l’objet.

Car tout nous ramène dans ce débat à la distinction que fait Platon entre le nécessaire et le bien. La technique est désormais nécessaire dans de nombreuses circonstances. Il faut s’efforcer de la connaître et de la respecter en tant que nécessité, sans jamais s’abaisser à l’élever au rang de bien. Le bien est ce qui fait converger les êtres, les choses et les événements vers l’amour. Or c’est précisément quand on les mesure à l’aune de l’amour, et de ses exigences essentielles, que les moyens techniques prennent leur juste place dans la hiérarchie, et cette place est bien humble. La marche ou la chevauchée conduisant vers la bien-aimée ajoutait un je ne sais quoi à la joie de la rencontre... Les moyens de transport actuels, qui mettent tous les amants sur un pied d’égalité, font disparaître ce je ne sais quoi. Quels amants dignes de ce nom préféreront le néon à la discrète bougie? Et quand les techniques du plaisir, inventées par les sexologues et les plaisirologues, se substituent à la «spontanéité craintive des caresses», que reste-t-il de l’amour?

Sous peine de se nier, l’amour exige que la technique s’arrête dans sa marche conquérante. Il sera le lieu du dernier acte de cette comédie humaine que Mumford se plaisait à comparer à une pièce de théâtre. Dernière oasis de vie, dernier refuge du secret, l’amour, brimé par la technique et les conditions de vie qu’elle crée, apparaît comme l’ultime prétexte à la révolte. Révolte immédiatement récupérée par le système technicien et la société du spectacle. Révolte qui ainsi accélère la désacralisation, laquelle prépare l’entrée en scène, ou plutôt dans l’alcôve, des nouvelles techniques de reproduction. Technique, enjeu du présent siècle? À n’en point douter. Et l’enjeu de cet enjeu, c’est l’amour. Quand ce bastion aura été à jamais conquis, qui pourra encore apercevoir ce qui sauve au milieu de l’extrême danger.


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