L'Encyclopédie de L'AGORA

Extrait de «Maître Eckhart»

Toutes ces paroles semblaient m’être adressées et, comme si les femmes et le Maître le savaient, ils laissaient le silence les répéter dans mon âme espérant qu’elles y prennent racines et y apportent la paix. Mais la paix ne venait toujours pas. Alors, comme désespéré, j’allai au devant de lui et lançai sans pudeur, cette stupide question :

— Comment saurais-je que Katrei est convertie, et qu’il est bon qu’elle échappe au jugement de la sainte Inquisition par l’achat de son crime ?

C’est elle qui me répondit.

— Je ne sais que dire, père Conrad, sinon que j’étais enfermée dans une citerne et que maintenant je cours dans la verdure. Lorsque ma mère est morte, je me suis réfugiée dans une toute petite grotte, et puis, lorsque j’ai été bafouée au monastère, je me suis aussi réfugiée dans une minuscule tanière au fond de mon coeur. Là j’ai fabriqué Dieu bien plus que je ne l’ai rencontré, j’ai construit le monde bien plus que je ne l’ai connu. En réalité, je me niais moi-même et me niant, je niais Dieu et le monde. Je refusais de naître au monde et je refusais de naître à Dieu. J’ai trouvé refuge chez les béguines, je n’avais pas d’autre place où aller. J’étais si fragile, si craintive, si angoissée, si perdue, si confuse; je ne pouvais pas comprendre. Ce que j’avais connu de l’Église n’était que violence et contradictions, hypocrisie surtout : chasteté transformée en perversion, charité métamorphosée en abus de pouvoir, vertus devenues pure apparence, partout une façade totalement contraire à ce qui se passait en réalité dans les cuisines, les dortoirs, les étables, les greniers, les champs, les vergers. Chez les béguines de la secte du libre-esprit, tout correspondait à mes aspirations. J’aspirais à disparaître; elles m’enseignaient qu’il fallait s'effacer en Dieu. Je voulais détruire mon corps qui n’était qu’un déchet mille fois souillé; elles me disaient que j’avais toutes les chances d’être brûlée comme plusieurs des soeurs. Surtout je voulais nier l’amour humain, ne plus continuer à perpétuer l’horreur du monde en y ajoutant des enfants; elles me rappelaient le rêve des cathares d’amener tous les gens à la pure chasteté afin d’arrêter la continuité d’une espèce qui méritait davantage de disparaître que de se maintenir. On m’avait présenté la pensée de Maître Eckhart, mais sous une version tout à fait déformée. Depuis que je l’ai rencontré, il m’a traitée comme sa fille, avec douceur mais sans complaisance. Il a ouvert mon coeur à Dieu. J’ai eu l’impression de sortir peu à peu d’une citerne et d’entrer dans la vie. J’ai vu des fleurs, des arbres, des enfants, des hommes, des femmes; j’ai vu le fleuve, les montagnes, la ville et je me suis rendu compte combien cela était beau et bon. Comme il est agréable de vivre ! Juste respirer l’air m’est soudainement apparu un grand plaisir et une grande grâce. Il m’a semblé que les souffrances de la vie ressemblaient à un petit four dans lequel on fait du bon pain, il en ressort des moments de victoire et de joie. Jésus n’est pas mort autrement que dans nos morts, il n’a pas souffert autrement que dans nos souffrances, il n’a pas pleuré autrement que dans nos larmes, il n’a pas ri autrement que dans nos rires, il n’a pas aimé autrement que dans nos amours. J’ai senti que Dieu était cela, tout ce qui est et bien plus encore, et que la vie humaine permettait à Dieu de se dépasser. J’étais comme morte, et aujourd’hui j’ai le goût de vivre, d’aimer, de me donner entièrement et sans réserve.

Elle avait dit ces mots avec tant de candeur et de simplicité qu’ils continuèrent à danser dans le silence, à revenir comme un cantique très pur. On eut dit un ruisseau qui se mettait à fertiliser un vaste désert. Il y avait tant de sécheresse en moi, tant de dureté. Comme si je m’étais retenu de vivre de peur de pécher. J’avais tout laissé sécher dans la médiocrité, la fausse sécurité, de peur qu’un sentiment ne pointe, qu’une émotion ne vienne à allumer un désir. Et voilà que sa douce parole, plus agréable à entendre que le chant des oiseaux, se mettait à couler dans mon coeur. Le sable se mit à fleurir, sur les rochers on vit pousser des arbres, dans les plaines vinrent courir les animaux, au milieu d’un pré je vis une petite mare d’eau très pure se former. J’avais entièrement tort dans mes conceptions de la femme : ce n’est pas l’homme qui la féconde, c’est elle qui féconde l’homme. Je lui avais demandé de me parler de sa conversion, elle est allée bien plus loin, elle a amené sa conversion dans mon coeur. Je me suis souvenu des leçons du Maître sur la conversion. La conversion n’est pas l’adhésion aveugle à des dogmes et à des adjurations, la conversion c’est une transformation, c’est le passage de la mort à la vie.

Alors j’ai osé la regarder dans les yeux. J’ai cru m’y noyer. J’ai laissé mon regard contempler son visage et la vie s’empara de moi. Je me suis rendu compte que je ne la désirais pas, non je désirais, je désirais vivre : je désirais aimer, je désirais courir dehors, je désirais pleurer, je désirais rire, je désirais chanter. Je n’avais jamais été chaste. Comment un homme mort peut-il être chaste ? Mais maintenant je savais ce qu’était la chasteté. La chasteté, c’est quand l’amour déborde à ce point que si vous ne mourez pas d’amour pour votre prochain, vous ne pouvez pas vivre. Non seulement Katrei ne m’avait pas perverti, mais elle avait fécondé ma chasteté.
Le ruisseau qu’elle avait fait entrer en moi avait transformé le désert en forêt et maintenant il débordait. De mes yeux coulaient tant de larmes : chagrin d’avoir été la momie de moi-même, joie de toucher à la vie. Je ne pus dire pour la remercier que ces mots :

— Vraiment Dieu est Vie.

Elle prit ma tête entre ses deux mains et j’éclatai sur son épaule. Il me semble que je m’y suis un moment transformé en océan. Tant de douceur, tant de tendresse, quelque chose que je n’avais jamais connu, pas même enfant. Quelque chose qui m’avait à ce point manqué que j’avais dû le nier. Alors je lui ai demandé pardon pour n’être jamais intervenu et n’avoir jamais banni Herman et Guillaume. Je ne pouvais rien voir, puisque je ne savais pas moi-même ce qu’était un enfant, puisque je n’avais jamais connu la tendresse due à un enfant. J’avais été élevé entre tant de pierres; comment aurais-je pu comprendre le cri d’une fleur, la plainte d’un ruban d’eau dans une lézarde de mousse ?

Ceux qui ne connaissent pas le silence n’en savent pas toutes les variances. Le silence est comme le vent qui passe dans un antre. La musique qu’il y fait dépend de la largeur, de la hauteur, de la profondeur et des déchirures dans la pierre. Le silence avait atteint une dimension polyphonique si douce, on eut dit une musique de Hildegarde chantée par un choeur d’anges. Le Maître était en prière et resplendissait d’une joie similaire à la lumière du soleil levant qui réveille l’herbe des champs par une suave caresse. Guglielmo avait raison, je n’avais jamais compris le Maître parce que les armures de fer n’ont jamais pu comprendre les nuances du mouvement de l’air sous l’action du musicien des vents. Un coeur comme celui-là a recueilli en lui-même tant de larmes intérieures, de joie et de peine, de lumière et de ténèbres, d’espoir et d’angoisse, que maintenant ce n’est plus simplement un homme qui prie, c’est tout un peuple, c’est tout un moment de l’histoire, c’est tout une partie de l’univers. En fait, dans l’âme miroir d’un saint, c’est tout l’univers qui se réfléchit et retourne à sa source, et cela produit une pluie de nuances qui amène l’âme à la félicité. Le Philosophe n'avait-il pas énoncé dans ses «Météorologiques» que «la cause initiale des phénomènes qui affectent le monde, le point de départ de leur mouvement, est à chercher dans l'impulsion donnée par les corps qui se meuvent éternellement, c’est-à-dire les astres.» Et pourquoi ? «À cause, disait-il, de la continuité qui relie toute chose. Ce monde est nécessairement en continuité d'une façon ou d'une autre avec celui qui tourne là-haut, si bien que toutes les impulsions d’ici réfléchissent le mouvement de là-haut. C'est le principe même de la vie». «Pour Aristote, rappelait Thomas d’Aquin, le vide n'existe pas.» Alors, par force, tout est lié dans Tout, chaque bruissement des éthers du Ciel entraîne des bourdonnements sur terre. Aussi la prière d’un saint est-elle la prière de l’univers, le retournement de l’art dans l’Artiste, et cela c’est la félicité.