L'Encyclopédie de L'AGORA
Entrevue de Branché
Personnalité du 23 novembre 1996
Jacques Dufresne

Chaque semaine, nous vous présentons une personnalité connue sur le Net ou en dehors qui nous donne et nous commente quelques-uns (entre cinq et dix) de ses sites web favoris.

Il était temps que nous ayions un philosophe comme Jacques Dufresne parmi nos personnalités. Fondateur de L'Agora, revue d'idées et de débats, c'est un internaute enthousiaste. Mais néanmoins lucide. Sa revue a publié, en juin, un numéro spécial dédié au monde en ligne. Il s'intitulait Inforoutes ou infausses routes?

Selon lui, pour bien comprendre Internet et l'informatique, il faut revenir à l'invention de la boussole: Champ magnétique; support magnétique. Nord - Sud; 0, 1. «Je discutais de cela avec mon ami Ivan Illich, l'autre jour, raconte-t-il. Il se sert d'Internet pour ses recherches bibliographiques, mais sans plus. Pour lui, Internet est une boussole qui n'indique aucune direction valable.»

Le philosophe qui a longtemps écrit dans La Presse devient inquiet devant l'évolution de la technologie. Partout, on remplace les humains par des ordinateurs. Les caissières de banque deviennent des guichets automatiques. Les vendeurs de billets du terminus Voyageur sont transformés en machines distributrices.

Il craint qu'Internet n'accélère ce mouvement, surtout par le biais des achats en ligne: «La vente virtuelle accélère la destruction du tissu social. Je ne tiens pas à ce que les boutiques où je vais soient remplacés par des centres commerciaux virtuels. Les humains ont besoin de rapports humains. Si, en étant adepte d'Internet, je suis complice de cette déshumanisation, je serai peut-être amené à tirer sur mon ordinateur.»

Ses signets sont rafraîchissants. Et chacun est là pour une raison bien précise.

1. Up against the Wal
Vous n'avez pas mal lu. Ce n'est pas «Wall» qu'il faut lire, mais bien «Wal», comme dans Wal-Mart. Up against the Wal est le site qu'a mis sur pied la Peninsula Neighborhood Association, de Gig Harbor, dans l'état de Washington, quand il a été question qu'un Wal-Mart ouvre ses portes dans la région. Les madames, elles étaient pas contentes.

«C'est un site qui m'a fasciné, relate Jacques Dufresne. Les écrits qu'on y trouve sont très bien faits. Ils ont demandé la solidarité des Américains, et l'ont obtenue. Un réseau anti-Wal-Mart s'est constitué, ce qui a obligé la compagnie à se justifier!»

Ce pouvoir mobilisateur, lorsqu'il fonctionne, est l'aspect d'Internet que préfère Jacques Dufresne: «Le site de mes voeux, dit-il, réunirait tous les travailleurs autonomes du Québec et leur donnerait une voix, une force, par rapport à d'autres groupes organisés, comme les syndicats. Il dirait: "On est 500,000, écoutez-nous!" Ça ferait changement avec les discours de Lorraine Pagé, qui a quinze micros dès qu'elle ouvre la bouche, sans nécessairement qu'elle ait quoi que ce soit à dire.»

2. Athéna
«Ce qui me motive le plus, sur Internet, c'est l'édition électronique», indique Jacques Dufresne, pour expliquer la présence de ce site parmi ses signets. Athéna est une bibliothèque virtuelle. Basée en Suisse, elle compte pas moins de 3000 textes, dont quelques centaines en français, qu'elle reprend des autres bibliothèques virtuelles francophones, comme l'Association des bibliophiles universels, ou Alexandrie, par exemple. «Un jour, pour une conférence, je cherchais ma Pléiade, de Descartes. Mais je l'avais prêtée à quelqu'un. J'ai envoyé de gens dans les librairies de Sherbrooke, mais ils n'en ont trouvé aucune copie! Je l'ai trouvée sur Athéna!»

3. Anthologie de poésie francophone
Pour Jacques Dufresne, qui caresse le projet de mettre sur le web une anthologie de la poésie de langue française, ce site est quelque peu concurrent. Mais il l'a mis dans ses signets tout de même. Pour la poésie de la chose.

Et aussi parce qu'on trouve trop peu de sites du genre. Libres. «Une chose qui commence à m'énerver singulièrement, dit-il, c'est le monopole de Bell sur la publicité sur le web. Je sais mieux que quiconque que la liberté à un prix. Les trois stations de radio où j'ai travaillé m'ont toutes mises à la porte les unes après les autres parce que j'ai parlé contre McDonald's, par exemple. La censure suinte.»

C'est une censure non plus politique, mais commerciale. Tout aussi contraignante, juge le philosophe.

4. Les grands chimistes
Le département de chimie de l'Université Laval célèbre son 75e anniversaire et c'est la section «Les grands chimistes» qui plaît particulièrement à Jacques Dufresne. C'est une liste, qui les rassemble tous, de Blaise Pascal à Linus Pauling, en passant par Max Planck et Marie Curie.

Le philosophe n'a qu'une seule réserve: «On ne nous amène pas assez loin. Ce n'est encore qu'une ébauche. Leur site sera très bon quand, à Lavoisier, on nous en apprendra un peu plus sur l'homme, son époque, ce qu'il aimait. L'essentiel du Net, ce n'est pas seulement de trouver ce qu'on cherche, mais de trouver plus que ce qu'on cherche.» Et, ainsi, d'apprendre.

5. Communipomme
Pour Jacques Dufresne, l'animateur Robert Blondin est un des pionniers d'Internet au Québec: «Et son site s'enrichit toujours. Il a réussi a ôter ce côté mécanique qu'on trouve sur plusieurs sites et à rendre le sien plus feutré, plus doux.»