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Face à la question des inforoutes, je suis partagé entre l'enthousiasme du jeune guerrier qui vient de découvrir une nouvelle arme, et la crainte du vieux sage qui sait qu'une arme a toujours deux tranchants, dont l'un est dirigé contre l'utilisateur; qui sait aussi que la technique, indifférente aux valeurs, a atteint un stade de son développement où elle ne peut que déshumaniser, abrutir même, une humanité dont elle devait assurer le progrès et la liberté. Le jeune guerrier en moi est sensible aux prouesses techniques et y voit une nécessité. Le vieux sage souffre de la détresse technologique ambiante. Je prends ici le mot technologie dans son sens étymologique de science de la technique. Je note que notre ignorance quant à la nature du phénomène technique nous réduit à la détresse.
Je vais d'abord donner la parole au jeune guerrier... Le vieux sage prendra ensuite la défense des rites contre les méthodes, pour assurer la transition entre les nourritures intellectuelles indigestes que je vous propose et les bons plats qui vous attendent. Parmi les bonnes définitions de la technique, il y a celle d'Oswald Spengler. La technique, dit-il, c'est la main armée. Pour ce penseur qui observait avec tristesse la décadence de ce qu'il appelait la civilisation Faustienne, l'homme est essentiellement un prédateur dont la domination, condition de sa survie, dépend des armes qu'il utilise. D'où l'acharnement qu'il a toujours mis à développer des armes plus efficaces.
Cette théorie, discutable, a le mérite de nous aider à comprendre le phénomène des inforoutes. Contre toute attente, les Américains ont perdu la guerre du Vietnam. Leurs stratèges en ont tiré une leçon déterminante pour l'avenir: les USA ne pourraient plus jamais miser sur le courage de leurs soldats pour défendre leurs intérêts dans le monde. D'autre part, ils avaient perdu le monopole de l'arme atomique et leurs adversaires les avaient devancés dans le nouveau moyen pouvant être utilisé pour transporter les charges atomiques: les fusées.
Les Américains, par contre, conservaient une bonne marge d'avance dans le domaine des ordinateurs. Et un bon jour, un brillant Californien qui lui-même avait protesté contre la guerre au Vietnam, démontra que les ordinateurs jusqu'alors confinés au classement et au calcul des données pourraient être utilisés comme moyens de communication.
L'ordinateur, moyen de communication, voilà l'idée au développement de laquelle le gouvernement américain décida de consacrer 200 millions de dollars. Quelques hauts gradés doués de mémoire devait se souvenir que la guerre de sécession avait été gagnée par les Yankees en partie en raison de l'usage qu'ils firent du télégraphe. Il avaient en effet installé des émetteurs sur des ânes, qui suivaient les troupes, paisiblement, on s'en doute. Les ânes seraient un jour remplacés par des satellites, le télégraphe par l'ordinateur et il en résulterait une armée pratiquement invincible à cause de la puissance de son système d'information et de communication.
Vous connaissez la suite de l'histoire. L'Occident, paresseusement étendu sur ses plages, corrompu par son confort au point d'en avoir perdu le sens même du courage, venait de s'assurer un sursis appréciable grâce à une technique qui au lieu de sa main, prolongeait son cerveau, son regard et sa voix. Cette arme était la conséquence pratique d'une lente montée de l'intelligence occidentale vers le formalisme. Cette arme avait comme particularité de pouvoir être utilisée sur tous les champs de bataille: le militaire, le politique, l'économique, le culturel, le social et même le religieux.
Auparavant, la télégraphie et la radio avait eu un usage à la fois civil et militaire; mais ces moyens de communication n'étaient pas installés sur des projectiles pour les guider vers leur cible, ni sur des satellites pour surveiller la terre; quant à leur usage civil, il était très limité par rapport à celui des ordinateurs. Si jamais un peuple au cours de l'histoire s'est approché de la conquête de l'arme absolue, ce sont les Américains qui viennent de le faire.
Ce peuple est notre voisin. Unis ou séparés du reste du Canada, nous étions déjà à ses côtés si faibles que déjà les historiens nous considéraient comme leur prête-nom aux allures pacifiques. Désormais, nous portons la même cotte de maille électronique. On dit que ce sont des moyens de transport et de communication, le chemin de fer et la télévision qui ont cimenté l'unité canadienne. Si les moyens de communication ont une telle puissance politique, l'unité nord-américaine est en train de se faire à une allure folle; le traité de libre-échange avait été voulu outre-frontière par des gens qui prévoyaient la suite de l'histoire.
Il y aura à partir de 1998 un nouveau partage des numéros de téléphone dans la région de Montréal; à Laval et dans l'Ouest de Montréal le 514 deviendra le 450. Signe des temps: c'est sur Internet, à partir des états-Unis où elle avait été prise, que la décision a été annoncée, avant même que Bell Canada ait eu le temps de préparer une stratégie de communication sur le sujet.
Nous avons l'habitude, nous Canadiens et Québécois de culture française, des batailles pour notre survie; voici une occasion d'en livrer une qui pourrait être décisive.
Nous sommes déjà à ce point inféodés à l'ensemble nord-américain que nous n'avons pas le choix des stratégies: nous sommes en guerre et nos voisins du Sud sont à la fois nos alliés et nos adversaires.
On nous a fait la réputation d'avoir une mentalité d'assiégés. Cela pourrait rapidement devenir un atout pour nous. Dans le nouveau contexte créé par l'inforoute mondiale, les Allemands et même les Français commencent à éprouver le besoin de recourir à des lois pour défendre leur langue et leur culture. La tribu qu'on nous a reproché d'être pourrait bientôt apparaître comme une nation d'avant-garde. Le sociologue Michel Maffesoli entre autres le dit dans son dernier livre: La raison sensible.
Aucun peuple au monde n'a plus d'expérience que nous dans l'art de vivre et de survivre en contexte anglo-saxon. Comme tous les peuples du monde sont désormais exposés aux défis, nous pourrions devenir le symbole de l'illustration de la diversité culturelle. Et Montréal, qui abrite déjà le siège d'un organisme international pour la protection de la diversité biologique, devrait tout naturellement devenir le siège d'un organisme semblable dans le domaine culturel. Un tel organisme, analogue à l'OACI, pourrait assurer la coordination mondiale des inforoutes.
Mais attention! Cette nouvelle bataille dans notre lutte séculaire diffère plus des précédentes qu'elle ne leur ressemble. Les lois protectionnistes qui ont assuré la survie de nos magazines et de nos médias électroniques dans le passé sont impensables dans le contexte des inforoutes.
Dans le cas de la télévision et de la radio, le rayonnement international n'était pas essentiel, au début du moins. Nous pouvions produire en paix nos petites émission en français sans nous sentir obligés de retenir l'attention du Chilien ou du Coréen qui nous écoutait sur les ondes courtes.
Sur Internet, on est de calibre et d'intérêt international ou on n'est pas. Certes, nous pourrons toujours placoter entre nous et rien ne nous empêchera de le faire, mais la raison d'être du nouvel outil est mondiale; le premier site néerlandais que j'ai pris l'habitude de visiter est celui d'un magazine spécialisé dans la réflexion sur les NTIC. On y présente en hollandais et en anglais des critiques d'ouvrages parus dans le monde entier. C'est parce que j'y ai trouvé de bons textes sur le Français Baudrillard et les Américains Neil Postman et Michael Heim que je m'y suis intéressé. J'y ai par la suite découvert un auteur allemand très intéressant.
Il y a des leçons cruciales à tirer de ce fait. Mais auparavant, je voudrais proposer des mesures de guerre. Pour toutes sortes de raisons qui sautent aux yeux du premier observateur venu, les réseaux mondiaux de communication seront un lieu de concurrence mondiale féroce. Les sportifs le compareront peut-être à des olympiques permanentes, les habitués du commerce doux y verront une grande foire mondiale. Serais-je belliqueux? J'y vois d'abord une guerre sur tous les fronts autres que le militaire, mais en vue d'un affrontement entre les grands blocs qui aura fatalement une dimension militaire. La terre est de plus en plus petite, les truites de ruisseau y sont de plus en plus rares et cependant les consommateurs avides y sont de plus en plus nombreux. Pa rapport à l'Occident, plusieurs d'entre eux ont en outre des siècles de rattrapage à opérer.
Mais oublions ce front militaire dont la seule évocation choque les natures optimistes. La guerre sur tous les autres fronts est déjà engagée et nous sommes depuis le début assez près du coeur de la mêlée.
À la guerre comme à la guerre! Pour tout ce qui a trait aux inforoutes, il nous faut à Québec, comme à Ottawa, un cabinet et des mesures de guerre, et bien entendu un commandant en chef, de même qu'un quartier général. On ne réunit pas une commission parlementaire et on ne fait pas la queue au Conseil du Trésor quand vient le temps d'envoyer un représentant du Québec et de la francophonie à une réunion cruciale sur les normes de télécommunication, qui se tient à Honolulu dans trois jours.
Depuis plusieurs années déjà, Michel Cartier prend le risque d'indisposer bien des décideurs en réclamant la création d'une équipe de veille technologique nationale. Je me garderai bien d'entrer dans le détail de ce dossier. Peut-être une telle équipe existe-t-elle déjà, au moins de manière informelle. Il nous faut au quartier général un grand tableau où l'on suivrait jour après jour, heure après heure, aussi bien les luttes de pouvoir entre les fabricants de logiciels que le cheminement des idées relatives aux normes; aussi bien le style donné au contenu selon les pays que l'impact des NTIC sur la radio et la télévision. Des mots d'ordre pourraient émaner régulièrement de ce quartier général. Comme celui-ci: faites la promotion de tel moteur de recherche. Il appert que les entreprises québécoises y figurent toujours en meilleure position que sur les autres moteurs.
Un tel quartier général nous serait aussi d'une grande utilité dans le cadre d'un grand projet comme celui d'une encyclopédie nationale multimédias et interactive.
Sur le plan de la connaissance, la grande innovation dans les NTIC, ce sont les liens hypertextes. Ces liens sont, si j'ose dire, naturellement encyclopédiques et ils transforment le médium le plus artificiel qui soit en un outil qui coïncide mieux que l'écriture avec le fonctionnement spontané de l'esprit humain. Nous formons des liens entre des images, des sons et des concepts, plus spontanément que nous n'enchaînons des concepts isolés dans la chaîne linéaire d'un texte.
S'il est vrai que nous sommes tricotés serré et que c'est là l'une de nos qualités essentielles, les NTIC nous offrent une merveilleuse occasion de le prouver. Nous pourrions être la première nation au monde à prendre ainsi collectivement possession d'un outil qui pour le moment est un fourre-tout dont seuls les Américains tirent, sur tous les plans, d'incontestables avantages.
Prendre collectivement possession d'un outil. L'expression ne devrait effrayer personne. La spontanéité et la liberté dans la création des contenus s'inscrit dans la nature d'Internet autant que son caractère mondial. Le projet d'une encyclopédie nationale ou francophone devrait consister dans la coordination des contenus et dans la reconnaissance de leur valeur au moyen d'un sceau de qualité.
Un tel projet s'impose pour une si grande variété de raisons que je ne comprends pas pourquoi on tarde encore à le lancer. Le département de chimie de l'Université Laval possède un site fort intéressant. On y trouve notamment une galerie des grands chimistes. Il serait évidemment absurde que l'on refasse ailleurs au Québec la même galerie. Il faut se partager les tâches, au moins dans les établissements publics d'enseignement, de soins et de recherche.
Léon Gérin, mon sociologue préféré, est le seul homme célèbre qui ait vécu dans notre région, hélas! un peu suicidaire en ce moment. Il me paraît tout naturel que ce soit des gens de Coaticook qui assument l'initiative de créer et d'entretenir le site qui lui sera consacré. C'est en pensant à des choses de ce genre, et bien sûr à des considérations commerciales, touristiques en particulier, que j'ai lancé il y a un an et demi déjà, l'idée d'un atlas des MRC du Québec, lequel ferait tout naturellement partie de l'encyclopédie québécoise.
Si ce projet d'une encyclopédie québécoise, qui implique soit dit en passant le développement d'un moteur de recherche québécois, me tient à coeur c'est parce qu'il s'agit d'une importante aventure mobilisatrice, enthousiasmante, dont le Québec a grand besoin en ce moment.
Les retraités savants vont bientôt abonder sur notre neige blanche! Beaucoup d'entre eux ont déjà commencé à produire des contenus pour Internet. Une encyclopédie virtuelle serait pour eux un merveilleux champ d'action et une belle occasion de nouer des liens avec les jeunes.
Entre autres avantages, un tel projet présenterait celui de ne coûter pratiquement rien. Une grande partie de l'évaluation et de la coordination pourrait être assurée par des bénévoles.
Il est incontestable que nous avons vécu un peu repliés sur nous-mêmes au cours de notre histoire et même au cours des dernières décennies. Aurons-nous ainsi acquis assez d'identité, d'assurance pour affronter le vent du large? De nombreux Québécois en ce moment ont peine à parler et à écrire une langue: leur langue maternelle. Ils devront désormais en parler au moins trois couramment et correctement. Le gouvernement québécois, il faut l'en féliciter, a donné le ton de la nouvelle ère en présentant ses principaux sites Internet en français, en anglais et en espagnol. La solidarité latine à l'échelle de l'Amérique d'abord, puis du monde, fait partie désormais des conditions de notre développement.
Il est une autre condition, plus enthousiasmante, mais aussi plus exigeante encore: la conquête intellectuelle du monde. Nous sommes à l'égard des pays étrangers, même de ceux que nous visitons fréquemment comme le Mexique, d'une ignorance affligeante. Pensons à la joie que nous éprouvons quand un grand journal d'un pays lointain parle de nous autrement qu'à travers des citations de Mordecai Richler. Les étrangers nous ressemblent sur ce plan. Ils s'intéresseront à nous moins à cause de ce que nous leur montrerons de nous-mêmes qu'à cause du miroir que nous leur présenterons. Mettez le sceau de qualité de l'encyclopédie québécoise sur la meilleure présentation jamais faite du Chili ou de la Corée, faites en sorte que les Chiliens et les Coréens se découvrent eux-mêmes à travers nos recherches, vous serez étonnés de la facilité avec laquelle vous pourrez nouer des liens de tous genres, y compris bien entendu des liens commerciaux avec les représentants de ces pays.
Notre déficit sur ce plan est beaucoup plus inquiétant que la dette publique. Un exemple: l'Allemagne. Il existe dans ce pays une trentaine de centres universitaires où le Québec est l'un des sujets de recherche. J'ai visité une dizaine de ces centres il y a quelques années. à l'université de Marburg, un édifice indépendant abrite une bibliothèque contenant plus de 25 000 ouvrages québécois. à l'université d'Augsbourg, quand j'y suis passé, une troupe étudiante jouait en allemand une pièce de Michel Tremblay.
Je ne suis même pas sûr que nos étudiants les plus cultivés savent qui est Goethe. Quant à nos centres de recherche sur l'Allemagne, il y en avait un à Laval et j'apprenais récemment qu'on l'avait réduit au lieu de l'agrandir. Nous avons eu ensuite la brillante idée de fermer notre délégation à Düsseldorf.
Parmi les urgences, il y a la création de centres ou de groupes de recherche sur tous les pays figurant sur la liste de nos échanges prioritaires avec l'extérieur. Si les universités, dans l'état comateux où elles sont trop souvent, sont incapables de rendre ce service à la collectivité, il faudra recourir aux mesures de guerre. Ce pourrait être la vocation secrète du Fonds de l'autoroute de l'information.
Décidément mon humeur devient un peu trop guerrière. Il est temps que je cède la parole au vieux sage pacifique et sceptique, encore me faut-il espérer qu'il n'est pas complètement aseptisé par la religion cathodique.
Deux coups de sonde, l'un dans les profondeurs de la technique, l'autre dans celles des médias m'aideront à préciser les raisons d'une inquiétude correspondant à ce que Heidegger appelait l'extrême danger.
De tous les grands penseurs qui ont réfléchi sur la technique, Heidegger est l’un des plus optimistes. C’est sur lui que s’appuie l’américain Michael Heims, qui s’est donné pour mission d’apporter une caution philosophique de haut niveau à la culture exposée au multimedias. "Ainsi, écrit Heidegger, nous séjournons déjà dans l’élément libre du destin, lequel ne nous enferme aucunement dans une morne contrainte, qui nous forcerait à nous jeter tête baissée dans la technique ou, ce qui reviendrait au même, à nous révolter inutilement contre elle ou à la condamner comme œuvre diabolique. Au contraire: quand nous nous ouvrons proprement à l’essence de la technique, nous nous trouvons pris, d’une façon inespérée, dans un appel libérateur" ("La question de la technique", dans Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958).
Il y a là, semble-t-il, de quoi réjouir jusqu’à ceux qui idolâtrent la technique. Mais attention, Heidegger ne parle pas de la technique, mais de l’essence de la technique. Nuance. Comme le rappelle l’un de ses commentateurs, Michael Haar, il pense aussi qu’une installation définitive dans le progrès technique est aussi impensable qu’une croissance indéfinie de 10% de la production d’automobiles ou de toilettes à eau. "La menace d’une installation indéfiniment prolongée dans la technique représente pour Heidegger une perspective beaucoup plus sinistre, une menace de mort bien plus grande que toute menace de destruction physique de l’humanité par une guerre atomique".
Et voici le message qu’Heidegger destine aux naïfs qui comme vous et moi, pensent que la technique est une chose neutre qui produira de bons ou de mauvais effets selon l’usage qui en sera fait, après consultation des éthiciens.
"Nous demeurons partout enchaînés à la technique et privés de liberté, que nous l’affirmions avec passion ou que nous la niions pareillement. Quand cependant nous considérons la technique comme quelque chose de neutre, c’est alors que nous lui sommes livrés de la pire façon: car cette conception, qui jouit aujourd’hui d’une faveur toute particulière, nous rend complètement aveugles en face de l’essence de la technique".
Les deux dernières lignes de ce passage sont cruciales. Nous sommes esclaves de la technique, incapables donc de la penser dans la mesure même où nous entretenons en nous l’illusion de pouvoir la contrôler. Sans déformer la pensée de Heidegger, on peut ajouter que c’est d’ailleurs dans la mesure même où nous pourrions la contrôler qu’elle présenterait les plus grands dangers, car alors les pires formes de messianisme deviendraient possibles.
Un fou pourrait vouloir conduire son peuple à la Terre promise par des manipulations génétiques systématiques ou par l’utilisation de la bombe à hydrogène.
Ce que condamne sans appel Heidegger, c’est toute renaissance de l’illusion cartésienne sous la forme d’une volonté de prendre le contrôle de la technique. Si en effet nous sommes persuadés que nous pouvons contrôler la technique, c’est parce que nous sommes persuadés que nos ancêtres ont librement choisi de la créer et d’en assurer le développement. Un tel choix n’a jamais été fait. Plutôt que de recourir à une telle explication de l’histoire, Heidegger préfère un aveu d’ignorance consistant à soutenir que la technique moderne fait partie du destin de l’humanité comme la conquête du monde a fait partie du destin de Jules César.
On ne porte pas de jugement de valeur sur le destin. Heidegger ne nous dit pas si la technique est bonne ou mauvaise. Elle est. Et elle avance en suivant ses propres lois qui n’ont rien à voir avec celles de la morale.
Entre la technique ancienne, caractérisée par la poésie et la technique moderne, qui arraisonne la vie, Heidegger voit cependant "une différence qui fait apparaître la technique moderne comme le danger extrême. [...] l’homme suit son chemin à l’extrême bord du précipice".C’est dans la conscience de ce danger extrême que se situe l’appel libérateur que Heidegger voyait dans la technique. Sa pensée gravite désormais autour de ce vers de Hölderlin: "Mais là où il y a danger, là aussi croît ce qui sauve" (Hölderlin).
Une chose est claire. Il n’y a pas de plus fallacieuse interprétation de la pensée de Heidegger que celle qui consisterait à dire, par exemple, que la technique sauve parce qu’elle entraîne la démocratie, le capitalisme et l’accroissement de l’espérance de vie, ou parce que grâce aux nouvelles techniques de reproduction, elle opère un rapprochement entre les hommes. "Ainsi nous ne sommes pas encore sauvés. Mais quelque chose nous demande de rester en arrêt, surpris, dans la lumière croissante de ce qui sauve. Comment est-ce possible? C’est possible ici, maintenant et dans la souplesse de ce qui est petit, de telle façon que nous protégions ce qui sauve, pendant sa croissance. Ceci implique que nous ne perdions jamais de vue l’extrême danger".
Il est grand temps que nous précisions le sens que nous donnons au mot technique. Nous le ferons en compagnie de Jacques Ellul et nous verrons en même temps comment ce grand penseur, que j’appelle le Newton de la technique, aborde la question du contrôle de la technique.
Spontanément, nous assimilons la technique à la machine. Erreur! Il existe des techniques de la taille du silex, du tir à l’arc qui n’ont rien à voir avec ce que nous appelons machine. Une technique est essentiellement une méthode. Et c’est précisément de son caractère abstrait, formel que la technique tire sa puissance.
Dès 1954, Jacques Ellul s’indigne contre cette maxime de la pensée naïve qui renaît sans cesse de ses cendres: "ce n’est pas la technique qui est mauvaise, c’est l’usage qu’on en fait". Il faut méconnaître la technique pour penser ainsi. Elle est la méthode en tant qu’elle est perfectible à l’infini. Elle s’engendre elle-même. Les caractéristiques à un stade donné de son développement font apparaître la possibilité et la nécessité d’un autre stade. Elle obéit à la causalité. Aucune fin morale ne l’infléchit. Oui il y a un bon et un mauvais usage de la technique. Mais le mauvais usage est une erreur technique, non une faute morale. L’automobiliste qui bousille son moteur en fait un mauvais usage.
L’homme aurait donc été dépassé, submergé par sa propre invention? Disons plutôt qu’il a enclenché au début des temps modernes un processus tel qu’il allait ensuite se développer selon sa logique propre, indépendante des fins qu’on pourrait tenter de lui assigner de l’extérieur.
Dans sa définition de la technique, Ellul distingue l’opération du phénomène. L’opération technique recouvre tout travail fait avec une certaine méthode, pour atteindre un résultat. "Le phénomène technique est la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace". Deux exemples me permettront de bien illustrer cette définition un peu abstraite. Il y a une quinzaine d'années, j'ai fait connaître au Québec, dans la crainte et le tremblement, un petit livre pourtant inoffensif en apparence. Il s'intitulait La volonté de guérir et racontait l'histoire d'un journaliste américain, Norman Cousins, qui s'était guéri d'une maladie mortelle par le rire et la vitamine C.
Je constate aujourd'hui que ma crainte était justifiée: le rire a été promu au rang de technique thérapeutique. Il existe sans doute déjà des départements d'hilarothérapie dans plusieurs universités, juste à côté des laboratoires d'inhalothérapie, la respiration ayant été promue avant le rire!
J'ai abordé bien des questions semblables dans le premier livre que j'ai publié. Intitulé Le 100,000e exemplaire, ce livre portait sur l'impact du chiffre dans nos vies. Je soutenais alors, et j'en suis plus que jamais convaincu, que si Socrate revenait, il ferait non pas la critique de la rhétorique verbale, mais celle de la rhétorique chiffrée, j'ajouterais aujourd'hui de la rhétorique multimédias.
Je constatais que tout ce qui appartenait à la sphère de la subjectivité et du mystère glissait vers celle de l'objectivité et du problème. Les Occidentaux avaient appris depuis trois siècles se méfier de leurs sens - nos sens nous trompent avait écrit Descartes. Ils apprenaient maintenant à se méfier de leur bon sens. C'était l'époque où le New-York Times publiait des rapports de recherche prouvant que les jus d'oranges fraîches était préférable aux décoctions chimiques de la compagnie Tang. L'expert et son objectivité chiffrée étaient à leur apogée, le jugement des gens ordinaires complètement disqualifié.
Je m'étonnais que dans un tel contexte l'amour conserve quelque mystère. Voilà un mal auquel il faudrait remédier tôt ou tard! Comment, pourquoi tolérer un jour de plus que la chose la plus importante demeure enfouie dans l'obscurantisme de l'époque pré-technique.
Inspiré par les étudiants qui m'aidaient à rassembler de la documentation sur cette grave question, je suis parti à la recherche de la courbe du bonheur parfait... et objectif et d'un appareil appelé érotomètre, capable de l'établir. J'ai trouvé la courbe et l'érotomètre chez Master's et Johnson. Sans prévoir explicitement le réseau Internet, nous avons ensuite imaginé un scénario où la courbe étalon, celle de la jouissance paradigmatique, serait conservée sur un ordinateur accessible à tous ceux qui voudraient s'y brancher directement depuis leur chambre à coucher. Quand il y aurait coïncidence entre la courbe maison et la courbe étalon, une musique du genre marche nuptiale se ferait entendre, annonçant que le bonheur objectif avait été atteint.
Nous en sommes là. Nous souffrons d'un complexe analogue à celui du roi Midas. Ce dernier avait reçu un don tel que tout ce qu'il touchait devenait or, y compris la nourriture et la chair fraîche. Jamais homme sur terre ne détesta l'argent et l'or autant que le bon Midas après quelques heures de jouissance de son nouveau destin!
Tout ce que nous touchons désormais devient technique, y compris le rire et ce que Verlaine appelait la "spontanéité craintive des caresses". Je propose d'appeler cette maladie le complexe d'Héphaïstos, du nom de ce dieu, qui dénué de charme se vengeait de de ses échecs auprès des femmes en chair et en os en fabriquant des femmes machines en métal.
En 1977, Le système technicien paraît enfin. La technique - en tant qu’opération comme en tant que phénomène - constitue un système, explique Ellul, à partir d’une définition de la notion de système établie selon les règles, compte tenu notamment de l’ouvrage de Bertalanffy, Théorie générale des systèmes, paru un 1973.
Ellul retient d’abord le caractère général suivant: "Le système est un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de l’un provoque une évolution de l’ensemble et que toute modification de l’ensemble se répercute sur chaque élément".
Ce sont les caractères qu’Ellul attribue au phénomène technique qu’il importe de bien comprendre pour être en mesure de saisir la façon dont la technique agit sur nous, en nous et par nous.
"Technique autonome, cela veut dire qu’elle ne dépend finalement que d’elle-même, qu’elle trace son propre chemin, qu’elle est un facteur premier...".
Autonome signifie littéralement: qui suit sa propre loi. Le vivant est autonome; la loi de sa croissance et de son mouvement est en lui. Dire que la technique est autonome, c’est aussi dire qu’elle est une action, non une réaction. C’est le milieu sur lequel elle agit qui réagit à elle, qui s’adapte. Elle ressemble à l’invité de marque en l’honneur duquel on organise une réception. Quand il fait son entrée, tous les regards se tournent vers lui. L’impuissance totale du vivant face à la technique est une conséquence de son autonomie. La politique elle-même est impuissante. "C’est la politique qui est de plus en plus réduite par la technique, et incapable aujourd’hui de diriger la croissance technicienne dans un sens ou dans l’autre".
Ainsi, ce sont les cafés qui deviennent électroniques. Ce sont les rites de la table et le menu qui s’ajustent aux exigences de l’ordinateur-communicateur, lequel occupe la place du poulet au milieu de la table.
Dans les bureaux, sont-ce les plantes vertes, les fontaines, les boiseries vivantes, douces au toucher qui déterminent l’atmosphère... ou plutôt les moniteurs, les fils, et les processeurs?
Déjà dans les chambres d’hôpitaux, les choses les plus visibles sont les tubes et les bouteilles, c’est-à-dire la réplique technicisée du système circulatoire. La réplique du système nerveux s’ajoutera à l’ensemble.
Et dans sa propre maison, on quittera ses invités du voisinage pour aller poursuivre sur Internet une discussion plus intéressante; le convivial devra s’adapter au technique comme ce fut le cas pour la télévision.
Dire que la technique constitue un système, c’est dire qu’elle est caractérisée par l’unité. Tout se tient. Pas d’élevage industriel, sans antibiotiques, pas de manipulations génétiques sans informatique etc... Je soutiens quant à moi que l’informatique aussi bien que la génétique existaient déjà en puissance dans la boussole, à la condition que Leibniz découvre le système binaire et Oerstëd les lois de l’électromagnétisme, ce qui devait être fait.
Le phénomène technique, dit Ellul, est la recherche en toutes choses de la méthode absolument la plus efficace. Voilà l’universalité. En toutes choses: partout et dans tous les domaines. Partout: Le réseau Internet est le symbole parfait de cette universalité géographique en même temps qu’il en est l’outil. L’universalité implique la substitution de rites et de symboles identiques à des rites et des symboles locaux. Le système technicien est un univers qui se constitue lui-même en système symbolique.
Dans tous les domaines: Il existe des techniques de guérison par le rire, par la détente, par la méditation, des techniques de mort douce et de libération par les larmes, etc.
Ce qui compte dans le système technicien, c’est moins chacune des parties que le système de relations et de connexions entre elles. L’ordinateur-communicateur illustre bien la totalisation: il est le point de rencontre d’un grand nombre de séries causales: en navigation la boussole, en mathématiques, en physique, en chimie, en recherche informatique, et il est lui-même un lien entre pratiquement toutes les activités humaines.
Dans son analyse technique, Ellul range le progrès technique, le système technicien en mouvement, dans une catégorie à part - dont il fait également la caractérologie. Il distingue ici encore quatre caractères principaux: l’auto-accroissement, l’automatisme, la causalité, l’absence de finalité et l’accélération.
Comme il y a des rapprochements possibles entre ces caractères et ceux que nous venons d’évoquer, nous nous limiterons à quelques commentaires sur l’accélération. La thèse d’Ellul est que l’accélération est une caractéristique du projet technique et qu’elle va se poursuivre - mais ailleurs; ailleurs, c’est-à-dire non plus dans le secteur de la production des biens de consommation mais dans ce que Baudrillard appelle les techniques de réparation. Nous sommes au milieu de la décennie 1970. Ce qui s’est passé depuis dans le secteur des communications justifie la prédiction d’Ellul.
Ellul constate lui-même dans son dernier livre Le bluff technologique que non seulement ses vues sur l’accélération étaient justes, mais qu’en informatique en particulier, l’accélération a été plus rapide que prévu. Il apparaît clairement dans ce livre qu’aux yeux d’Ellul, le caractère totalitaire de la technique est de plus en plus manifeste. Entre 1977 et 1990, date de la parution du bluff technologique, il y eut ce que Ellul appelle "la grande innovation". Et cette grande innovation c’est la fin de la résistance à la technique!
Jusqu’alors, on s’était toujours soucié de l’impact du progrès technique. Dans les sociétés, comme dans les consciences individuelles, la rencontre d’un présent dominé par une technique qui discrédite le passé provoquait un choc qui faisait apparaître la nécessité de certains ajustements, de certaines adaptations. La publication d’utopies comme Le meilleur des mondes, de Huxley, illustrait à la fois le choc entre le passé et le présent et le souci d’assurer la transition entre l’un et l’autre.
Ce souci n’existe plus désormais. "Or, c’est ici que s’est produit depuis quelques années ce que je peux appeler la Grande Innovation. Infiniment plus importante que toutes les découvertes technologiques énumérées plus haut. La mutation qui s’est effectuée a consisté en ceci: on a cessé de chercher les moyens directs de résoudre les conflits. On a renoncé à adapter par contrainte l’économie ou la politique à la technique. On a renoncé en même temps à produire des mutants, des hommes parfaitement cohérents, sans bavure, à l’univers technicien. On a cessé de heurter de front les obstacles et les refus. On a cessé de vouloir rectifier les disfonctions de la technique par action directe".
Ellul avait compris, comme Debord, l’auteur de La société du spectacle, que la technique constitue elle-même le spectacle qui la légitime. C’est précisément la jonction entre les techniques du spectacle (dont font partie les nouvelles techniques de communication et d’information) et les techniques de production qui a rendu possibles l’encerclement et la réduction des dernièrs points de résistance. "Personne n’a pris le commandement du système technicien pour arriver à un ordre social et humain correspondant. Les choses se sont faites, par la force des choses, parce que la prolifération des techniques médiatisée par les médias, par la communication, par l’universalisation des images, par le discours humain (changé), a fini par déborder tous les obstacles antérieurs, par les intégrer progressivement dans le processus lui-même, par encercler les points de résistance qui ont pour tendance de fondre, et cela sans qu’il y ait de réaction hostile ou de refus de la part de l’humain, parce que tout ce qui lui est dorénavant proposé d’une part dépasse infiniment toutes ses capacités de résistance (dans la mesure où il ne comprend pas le plus souvent de quoi il s’agit), d’autre part est dorénavant muni d’une telle force de conviction et d’évidence que l’on ne voit vraiment pas au nom de quoi on s’opposerait. S’opposer d’ailleurs à quoi? On ne sait plus, car le discours de captation, l’encerclement, ne contient aucune allusion à la moindre adaptation nécessaire de l’homme aux techniques nouvelles. Tout se passe comme si celles-ci étaient de l’ordre du spectacle, offert gratuitement à une foule heureuse et sans problème".
Il est devenu indélicat, indécent même parfois d’évoquer les choses menacées que sont la vie et sa spontanéité dans un contexte où le luxe, le calme et la volupté du poète ont été remplacés par le confort, l’agitation et l’excitation. L’attachement passionné de Ellul pour les choses menacées affleure souvent, surtout dans les premiers livres, à travers la froide critique destinée à les protéger. Ces choses menacées ce sont "le secret de l’homme", et la vie. "[...] la technique attaque l’homme, l’atteint profondément dans ses sources vitales, le blesse dans son secret même; nous avons vu que l’un des objectifs de certaines de ces techniques de l’homme est de le dépouiller de son secret".
Les traditions sont aussi menacées. Ellul est protestant. Il y a sans doute bien peu de groupes humains qui sont aussi attachés à leurs traditions que les protestants français, qui ont encore les yeux tournés vers les cavernes où leurs ancêtres avaient trouvé refuge.
Les choses léguées par la tradition sont d’abord des rites immuables, plutôt que des méthodes perfectibles à l’infini. L’amélioration des méthodes, qui est au coeur du phénomène technique, a pour but de gagner du temps. Nous sommes des coureurs olympiques. Chaque jour, nous avons un record à abattre. Dans la plus sage des hypothèses, nous nous donnons tout ce mal pour accumuler un capital de temps dont nous pourrions un jour disposer. Dans la moins sage, notre lutte incessante contre le temps est notre façon de goûter à l’éternité.
Dans les sociétés traditionnelles, on ne pouvait miser sur le capital du temps. D’où l’importance des rites. Les rites séparaient les eaux du temps comme Moïse avait séparé celles de la Mer Rouge, pour permettre à l’âme de se recueillir dans l’instant et d’y trouver la force d’un envol vers l’éternel.
Rites de la table: de telle heure à telle heure on mange... et on ne pense qu’à manger et qu’à causer avec les commensaux. La table, si elle est bien mise, sera belle au point que les peintres voudraient la reproduire dans une nature morte. Dans cet espace transfiguré par l’art - lequel s’identifie ici à l’art de vivre - dans ce temps protégé contre le temps, les esprits s’animeront. Les rites de la table, comme tous les rites d’ailleurs, sont remplis de défis à la méthode. Le but ici n’est pas de lutter contre la montre, mais de l’arrêter.
Le mystère, le secret au fond de l’homme a besoin de ces arrêts du temps. La vie aussi, de même que les sentiments, les passions et la foi. La joie sera d’autant plus débordante les jours de fête qu’elle aura été plus longtemps et plus rigoureusement contenue.
La technique détruit les rites, ces accidents du paysage temporel, plus efficacement encore qu’elle ne soumet à sa norme les paysages de l’espace. Dans les familles en manque de temps, chacun mange à son heure ... et tous les autres rites anciens subissent le même assaut pour être remplacés par des rites nouveaux, comme le grignotage devant le téléviseur, qui ont tous pour but non d’ouvrir le temps sur l’éternité, mais de le faire servir au culte de la machine.
Culte! Le mot est dit. Dans La technique ou l’enjeu du siècle, l’auteur emploie pour désigner la technique le mot Béhémot: esprit du mal. Chrétien, Ellul trouve l’accent des prophètes de l’Ancien Testament pour dénoncer un phénomène qui est à la fois l’idolâtrie absolue et la forme accélérée du messianisme.
Les ethnopsychiatres ont décrit un syndrome appelé mouvement de libération mythique, qui aide à comprendre comment nos contemporains se laissent emporter de plus en plus rapidement par la fièvre du progrès, même s’ils ont de plus en plus de raisons de penser que la destination est incertaine. Ces mouvements apparaissent chez les peuples depuis longtemps opprimés. Surgit un leader charismatique qui s’engage à conduire son peuple vers la terre promise. L’ardeur de la troupe s’accroît au lieu de se refroidir au fur et à mesure que les faits font apparaître la terre promise comme un mirage. L’aventure se termine toujours par une tragédie. Dans le cas du mouvement de libération de l’humanité par la technique, le leader charismatique n’est pas nécessaire. C’est la technique elle-même qui, célébrée par les fidèles des médias, entretient la ferveur.
Commentant les travaux de celui qu’il appelle son maître, Ivan Illich n’hésite pas à voir dans le système technicien totalitaire une perversion du message de l’évangile. "Il n'est pas possible d'expliquer le régime de la technique, si l'on ne le comprend pas génétiquement comme une résultante du christianisme. Ses traits principaux doivent leur existence à la subversion que je viens d'évoquer. Parmi les caractères distinctifs et décisifs de notre âge, beaucoup sont incompréhensibles si l'on ne voit pas qu'ils sont dans le droit fil d'une invitation évangélique, à chaque homme, qui a été transformée en un but institutionnalisé, standardisé et géré".
On retrouve ici les "vertus chrétiennes devenues folles" de Chesterton. Leur folie résulte d’une d’une démesure (ubris) à laquelle les Grecs anciens ont échappé - ce dont Ellul s’est émerveillé- mais par laquelle les hommes sont fascinés depuis qu’ils ont associé le fait que les méthodes sont indéfiniment perfectibles, à l’utopie, ou si l’on préfère, au projet messianique selon lequel le salut des hommes, ce qui les rendrait meilleurs - ce qui leur permettrait de s’accomplir - viendrait du perfectionnement des méthodes.
Il me faut encore un peu de temps pour descendre dans les profondeurs des médias. Au début de la télévision au Québec, dans les années 1950, Gérard Pelletier comparaît la télévision à un généreux Mécène s’adressant à la population dans ces termes invitants: "Exprimez-vous! Voici les moyens de le faire". Il parle ensuite de l’avènement de ce moyen de communication comme "d’une véritable, d’une authentique révolution". La télévision, précise-t-il, activerait "le réveil du Québec et la révolution tranquille".
Au même moment, son collègue journaliste René Lévesque multiplie les mises en garde au sujet de la télévision, qu’il compare à la guerre de 1939-45, et à propos de laquelle il emploie des expressions comme "secousse sismique", "accélération infernale". Le Québec devient "une petite société que le monstre a si vite si globalement asservie". Il se demande si "l’éblouissante évolution technique de ces étranges lucarnes ouvertes sur le monde compense la superficialité grégaire qui s’en dégage jour après jour».
Le futur leader nationaliste n’est pas tendre pour les "moutons (les téléspectateurs) qui allaient s’écraser pour leur vie devant - ou derrière - le petit écran. Ruée en masse, comme aucune autre qu’on ait pu voir. Créant une dépendance de drogués à laquelle bien peu échappent encore aujourd’hui, puisqu’elle happait ses victimes à tout âge".
Les grandes innovations, en particulier dans le domaine des communications, ont généralement été accueillies ainsi: par des réactions extrêmes de part et d’autre. Je dis extrêmes et non excessives. Le juste milieu n’est pas toujours le lieu de la vérité et de la vertu. Il arrive que ce soit les extrêmes qui aient ce mérite. En ce qui concerne la télévision, je suis de plus en plus persuadé que René Lévesque avait raison.
Au XIXe, les plus grands poètes battaient le tambour du progrès. Où va-t-il ce navire, se demande Victor Hugo. Ce navire, symbole du progrès technique et moral de l’humanité, est, dans l’imagination du poète une montgolfière, permettant à l’homme, vainqueur de la distance sur la terre, de partir à la conquête de l’espace céleste.
"Où va-t-il ce navire? Il va, de jour vêtu,
À l’avenir divin et pur, à la vertu,
À la science qu’on voit luire, à la mort des fléaux,
À l’oubli généreux, à l’abondance, au calme, au rire,
À l’homme heureux; il va ce glorieux navire,
Au droit, à la raison, à la fraternité..."
"Il porte l’homme à l’homme et l’esprit à l’esprit."
"Faisant à l’homme avec le ciel une cité,
Une pensée avec toute l’immensité,
Elle abolit les vieilles règles;
Elle abaisse les monts, elle annule les tours;
Splendide, elle introduit les peuples, marchands lourds,
Dans la communion des aigles."
L’enthousiasme progressiste n’était toutefois pas unanime au XIXe siècle. Voici comment le poète Alfred de Vigny voyait l’avenir d’une humanité lancée à la conquête de la nature comme un chemin de fer à la conquête d’un paysage.
"On n'entendra jamais piaffer sur une route
Le pied vif du cheval sur les pavés en feu;
Adieu, voyages lents, bruits lointains qu'on écoute,
Le rire du passant, les retards de l'essieu,
Les détours imprévus des pentes variées,
Un ami rencontré, les heures oubliées,
L'espoir d'arriver tard dans un sauvage lieu.
La distance et le temps sont vaincus. La science
Trace autour de la terre un chemin triste et droit.
Le Monde est rétréci par notre expérience
Et l'équateur n'est plus qu'un anneau trop étroit.
Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne
Immobile au seul rang que le départ assigne,
Plongé dans un calcul silencieux et froid."
Vigny aurait-il été plus clairvoyant que le voyant Hugo? Vous aurez compris que le jeune guerrier en moi penche du côté de Victor Hugo et le vieux sage du côté d’Alfred de Vigny.
Une heure d’écran, une heure de cosmos! Tel était le titre de la première conférence que j’ai donné à des informaticiens, il y a une dizaine d’années. Aujourd’hui, en pensant aux jeunes surtout, je dirais: une heure d’écran, trois heures de cosmos. Car entretemps, j’ai failli être moi-même phagocyté par le cyborg, le cyber organisme, mi-humain, mi-machine. Moi qui avais fui les aspects du progrès que j’estimais incompatibles avec mon destin, j’ai failli être asservi jusqu’à l’avilissement par l’outil de libération que j’avais librement choisi. Cette humanité, cette vie, cette âme, que j’avais voulu à tout prix protéger contre les atteintes du système, voilà que le même système venait me les enlever chez moi, à 500 mètres de ce lac où j’avais rompu mon dialogue avec les truites et les grives La perte de l’âme est indolore! Comme c’est vrai. De plus en plus fréquemment, il m’arrivait de m’ennuyer à table avec des amis dont la présence auparavant m’avait toujours enchanté: mon intellect, séparé de mon âme, était beaucoup plus intéressé par les interlocuteurs virtuels de tel ou tel groupe de discussion. Ces avertissements émanant de ce qu’il me restait de conscience n’ont pas suffi à me remettre sur le chemin du réel; il a fallu qu’en plus mes plus chers amis m’admonestent, parfois très durement.
Le fait que les grandes innovations aient suscité des réactions extrêmes a ses racines dans ce que la condition humaine a de plus fondamental: l’ambiguïté de tous les moyens que les êtres humains peuvent utiliser pour atteindre leur fin. Voici le mot moyen. Voici le mot fin. Le mot moyen est l’équivalent français de médium ou de media au pluriel. Les médias sont des moyens en vue d’une fin. Quelle est cette fin? Je soutiendrai que la fin ne peut être qu’un rapport intime avec le réel. Cela est vrai de la connaissance en général, exception faite de la connaissance immédiate qui n’est rien d’autre que la fusion avec la réalité.
Contrairement à ce qu’une certaine pensée naïve nous incite à penser, nous sommes naturellement éloignés du réel. La connaissance médiate, la seule dont nous sommes capables sauf exception, est destinée à nous en rapprocher. Quand on dit que la connaissance est médiate, on entend qu’elle opère par le moyen d’intermédiaires divers, parmi lesquels les concepts, les souvenirs, ou les formes a priori de la sensibilité Avant de nous perdre dans un autre être ou dans un paysage, au sommet de l’amour ou de la contemplation, nous nous serons progressivement rapprochés de cet être et de ce paysage à l’aide de médias, de moyens tels que des souvenirs, des images, des concepts comme ceux d’homme, d’équilibre, de mensonge, de bonté. Un tableau de maître est un média - un moyen de nous rapprocher d’une réalité, une personne, un paysage, dans la mesure où en raison de sa qualité, il aide notre attention distraite à se concentrer sur un aspect de la réalité qui lui échappe dans l’expérience courante. La fin n’est toutefois pas de demeurer en extase devant la Joconde, mais de retrouver la même lumière dans les yeux d’une femme réelle. Nous ne voyons pas spontanément ce que nous voyons. Nous avons besoin d’être conduits par l’art vers ce qui nous est pourtant déjà donné: le réel.
Tous ces moyens hélas!, tous ces médias sont aussi des pièges. Nous avons toujours la tentation de les confondre avec la fin. Cela est vrai de tous les moyens: depuis le concept de Dieu ou d’animal jusqu’aux images de la télévision. "Zeus, disait Héraclite, souffre et ne souffre pas d’être appelé Zeus". L’idée, le concept abstrait que j’ai de Dieu peut me plonger dans une sécurité métaphysique illusoire qui me privera à jamais du contact avec le Dieu réel et ineffable. De même, si j’attache mon esprit à un concept d’animal, défini comme une machine, je pourrai infliger un supplice à la bête particulière et bien réelle qui trouble mon sommeil. C’est pour des raisons semblables qu’une Simone Weil dénonce l’esthétisme, cette fixation sur le beau, comme l’une des pires formes d’illusion, ou que Marie-Victorin dénonce la culture livresque dont l’une des conséquences était que les jeunes Québécois apprenaient des noms de plantes qu’ils ne verraient jamais.
La tendance à fuir la réalité est donc au coeur de l’être humain, indissociable de sa liberté et du clair-obscur dans lequel se meut son intelligence. Il devient tout naturellement de plus en plus difficile d’y résister au fur et à mesure que s’accroissent le nombre, la variété et l’attrait des médias qui se proposent à notre attention pour la guider vers le réel. Les nouveaux médias tels que la radio, la télévision ou l’Internet sont en eux-mêmes des multimédias. Des ensembles de médias dans le cas de la télévision et des ensemble d’ensembles dans le cas des multimédias proprement dits. Ces ensembles constituent des doubles du monde réel. Il est d’autant plus tentant de s’y arrêter que leur ressemblance avec la réalité qu’est le monde réel est plus manifeste.
L’apprentissage de tout média, du concept au multimédias ou au virtuel, devrait s’accompagner de précautions pédagogiques portant sur les façons d’éviter de rester fixé à ce média plutôt que de le dépasser vers la fin qui est toujours le réel.
Ce que Platon avait compris. Quoiqu’on dise de l’importance des NTIC, celle de l’écriture me paraît beaucoup plus importante. Si Gérard Pelletier comparait la télévision à Mécène, de nombreux anciens, en égypte particulièrement, ont vu dans l’écriture un don des dieux. Connaissaient-ils l’histoire de Pandore et de la funeste boîte que les dieux lui avaient offertes? Platon connaissait cette histoire et il s’est demandé si en leur offrant l’écriture les dieux n’avaient pas fait aux hommes un cadeau qui causerait leur perte.
Voici l’essentiel de son propos: Theut, l’inventeur des lettres, se présente chez le roi Thamous de Thèbes en égypte avec l’intention de lui vendre sa nouvelle technologie de communication! "Voilà, dit Theut, la connaissance, ô Roi, qui procurera aux égyptiens plus de science et plus de souvenirs; car le défaut de mémoire et le manque de science ont trouvé leur remède -pharmakon -". à quoi le roi répondit: "Incomparable maître ès arts, ô Theut, autre est l’homme capable de donner le jour à l’institution d’un art; autre, celui capable d’apprécier ce que cet art comporte de bénéfice ou d’utilité pour les hommes qui devront en faire usage. Et voilà que maintenant, en ta qualité de père des caractères de l’écriture, tu te complais à les doter d’un pouvoir contraire à celui qu’ils possèdent! Car cette invention, en dispensant les hommes d’exercer leur mémoire, produira l’oubli dans l’âme de ceux qui en auront acquis la connaissance. C’est du dehors grâce à des caractères étrangers, et non du dedans et grâce à eux-mêmes, qu’ils se remémoreront les choses. Ce n’est donc pas pour la mémoire, c’est pour le ressouvenir que tu as trouvé un remède. Quant à la science, c’en est l’illusion et non la réalité que tu procures à tes élèves."
[...] Ils se croiront compétents en une quantité de choses, alors qu’ils sont, dans la plupart, incompétents. Et ils seront plus tard insupportables parce qu’au lieu d’être savants, ils seront devenus savants d’illusion".
La question que pose Platon a une portée universelle. Les outils et les machines, dit-on, sont le prolongement du corps de l’homme. Ce que Platon nous dit du risque qu’il y a pour l’homme de confier sa mémoire à un prolongement de son corps peut s’appliquer à tous les prolongements du corps de l’homme. Il est certain, Leroi Gourhan entre autres le dit, que nous avons perdu une dextérité manuelle qui allait de soi pour nos plus lointains ancêtres - et en même temps, des habiletés intellectuelles que nous pourrons peut-être identifier un jour.
Mais c’est le prolongement de la mémoire par l’écriture qui doit nous intéresser ici. Platon nous place sans ménagement devant la question de la tradition orale qui subsiste aujourd’hui sous la forme de ce que tous ceux qui partagen une culture savent par cœur: depuis les chansons populaires jusqu’aux équations célèbres comme E=Mc2.
"Ce qui a été écrit avec le sang mérite d’être appris par coeur". Et quel est notre mouvement le plus spontané quand nous sommes profondément touchés par une chanson, un poème ou une pensée? Apprendre ces choses par coeur, les porter en soi à jamais. Ce qui se produit d’ailleurs souvent, presque à notre insu, surtout pour ce qui est des chansons. Nous voulons conserver en nous tout ce que nous aimons, tout ce que nous avons aimé, aussi près que possible de notre cœur.
Une des choses dont on est frappé quand on se penche sur les traditions orales, comme celles de la Grèce antique ou d’Israël, c’est la qualité des oeuvres qui ont échappé à l’oubli; à l’entropie devrions-nous dire: les poèmes homériques dans un cas, la Bible dans l’autre ont une très grande valeur de survie. Ce sont des oeuvres essentielles. Comme si la mémorisation, en raison de la vitalité qu’elle exige et dont elle témoigne, avait pour effet d’opérer une sélection des éléments dignes d’appartenir à une tradition. Aucun effort spécial n’est nécessaire pour encombrer une mémoire d’ordinateur de n’importe quels éléments d’information. Mais tout spontanément, nous ne nous donnons la peine d’apprendre un texte par coeur que lorsqu’il a une valeur essentielle à nos yeux, qu’il nous semble avoir été écrit avec le sang.
Ainsi posée, la question du par coeur apparaît comme un enjeu majeur, encore plus important peut-être aujourd’hui qu’au moment où Platon en saisissait l’humanité pour la première fois. Toutes les personnes réfléchies s’accordent pour reconnaître le danger que représente un univers de l’information caractérisé à la fois par la surabondance et l’anarchie. Neil Postman, entre autres, a bien montré l’effet que pouvait avoir un tel univers, livré à l’entropie, sur un jeune dont l’âme est dans un état encore plus chaotique. Dans un cas semblable, une entropie d’ajoute à une autre et le désordre s’accroît plus rapidement.
Outre qu’il protégerait le folklore, là où il subsiste encore, le maintien d’un noyau de par coeur dans les individus et les collectivités pourrait contribuer à créer des points d’ordre et de vie favorisant ainsi un réel rapprochement entre des êtres humains.
Pour tirer profit des nouvelles techniques de communication, sur des plans autres que le commerce, l’industrie et la guerre, il faut aussi disposer de moyens appropriés au défi consistant à faire la sélection des valeurs de survie dans le gigantesque fourre-tout de la mémoire virtuelle. Cette opération ne peut être menée sur le mode technocratique qui a présidé à l’encombrement des mémoires.
La vie seule est créatrice d’ordre. Le par coeur bien compris, comme l’authentique tradition orale, appartiennent à la sphère de la vie. Nous nous trouvons dans une situation paradoxale qui fait apparaître la reviviscence des plus anciennes formes de mémoire comme l’une des conditions d’un usage positif de la mémoire la plus nouvelle.
Au risque de vous paraître dangereusement nostalgique, j’ajouterai à ma défense du par coeur, l’illustration de l’écriture manuscrite, et même de la calligraphie. à l’origine, la chose est connue de tous, les signes graphiques qu’on appelait pictogrammes étaient plus près de la chose et de sa présence qu’ils ne le sont aujourd’hui, l’alphabet phonétique ayant été une étape déterminante dans cette montée - ou ce glissement - vers le formel et l’abstrait.
Le poème suprême de l’humanité est sans doute le Livre des Morts des égyptiens tel que pouvaient le lire, et le vivre, ceux dont l’intelligence et la sensibilité étaient au diapason des hiéroglyphes, mot qui signifie littéralement écriture sacrée. Chaque signe graphique était une oeuvre d’art, contenant l’essence de ce que nous appelons poésie: la puissance d’évoquer la présence du réel. Le corps des mots était intimement associé à leur âme. C’est par une procession de poèmes visuels que le poème intérieur, le sens, se présentait au lecteur. "Ces signes, écrit Georges Jean, gravés dans la pierre, ou dessinés et peints, ont une beauté plus qu’humaine et constituent, en dehors même de ce qu’ils signifient, des espèces de poèmes visuels qui, pour les anciens égyptiens, ne pouvaient être que d’inspiration divine".
S’il est un aspect du passé qui est destiné à ne jamais revenir, si beau soit-il, c’est bien celui-là. Ce qui subsiste de l’esprit des hiéroglyphes - mais pour combien de temps encore? - c’est la calligraphie sous sa forme aristocratique, qui l’apparente à un art, de même que sous sa forme populaire: l’écriture manuscrite de chacun.
Pour Ludwig Klages, celui qui a donné ses lettres de noblesse à la graphologie contemporaine, la graphie, cette danse de la main, est une manifestation directe de l’âme, de cette âme qui étant le sens du corps qui en est le signe, a son siège à la périphérie de ce dernier plutôt qu’en son centre. L’écriture, comme le geste, - et l’écriture est un geste - est à la périphérie du corps. Comme elle a l’avantage de se conserver, elle constitue un miroir de l’âme particulièrement fidèle présentant le plus grand intérêt pour quiconque veut pénétrer l’âme d’un autre à travers son caractère, un caractère qui se manifeste dans le caractère écrit. On ne s’en étonnera pas, c’est le mot caractérologie et non le mot psychologie qui, dans la philosophie de Klages, désigne la science de l’âme.
La préservation de l’écriture manuscrite dans l’ensemble des écoles, et pas seulement parmi les calligraphes professionnels, serait sans l’ombre d’un doute un moyen de transformer en un instrument nous rapprochant de la vie cette écriture qui devient de plus en plus abstraite, formelle et uniforme, et qui, en tant que telle, tend à nous éloigner du réel.
On est heureux de retrouver de telles idées sous la plume d’un des auteurs français qui aura le plus contribué à promouvoir l’usage de l’ordinateur: Bruno Lussato. "Une lettre calligraphiée honore le récepteur. Elle transmet un style, un goût, une intention, un état affecfif. Un manuscrit est en soi un outil de culture".
Bruno Lussato a lui-même fait l’expérience de calligraphier des haïkaï japonais à l’intention d’amis et de personnes influentes en guise de voeux de fin d’année. Les hommes politiques les plus occupés et les financiers les plus sollicités répondirent aussitôt à ces cartes manuscrites. "L’expérience, conclut-il, montre que ceux qui s’essaient à la calligraphie éprouvent une joie profonde à tracer de belles lettres". Une joie qui aide à comprendre cette pensée d’étiemble sur l’écriture : "Sans elle en effet, nulle civilisation intellectuelle ne se conçoit. L’écriture dépasse donc de beaucoup l’imprimerie en importance, et le moment humain qui la vit naître est donc un moment plus grand et plus beau".
Ainsi, le sens de l’humain soutenu par un snobisme intelligent pourrait réhabiliter l’une des seules oeuvres artistiques qui soit à la portée de tous. L’empowerment, l’accès à la puissance et à la conscience de sa puissance est pour la plupart des enthousiastes des NTIC ce qui, par excellence, justifie qu’on mette tout en oeuvre pour que ces techniques envahissent les écoles et les maisons le plus rapidement possible. Il est difficile d’imaginer comment cet empowerment pourra se concrétiser si le recours généralisé à l’ordinateur a pour premier effet d’éloigner les gens de l’une des seules pro-ductions (poiésis) - au sens que Heidegger donne à ce mot - dont ils soient capables. On les incitera à croire qu’ils peuvent agir sur le sens de l’histoire en envoyant un courrier électronique numérisé au chef de leur état, alors même qu’on les privera d’une occasion d’instituer leur propre histoire en disant leur âme par leur écriture.
Platon pouvait dire des choses pertinentes, intelligentes et intelligibles sur l’écriture sans avoir à s’interroger sur une multitude d’autres innovations surgissant au même moment. Entre temps, l’humanité est entrée dans l’ère du progrès technique moderne. Il est désormais impossible de comprendre une innovation, à plus forte raison une mutation sans la situer par rapport à ce que Jacques Ellul appelle le système technicien. Pour les mêmes raisons, Neil Postman a cru nécessaire de situer ses réflexions sur les nouvelles techniques de communications dans le cadre d’un ouvrage général sur la technique intitulé Technopoly.
C’est au même Platon que nous emprunterons une distinction, entre le le nécessaire et le bien, qui nous permettra d’ébaucher une réconciliation entre le guerrier et le sage. La technique est désormais nécessaire dans de nombreuses circonstances. Il faut s’efforcer de la connaître et de la respecter en tant que nécessité, sans jamais s’abaisser à l’élever au rang de bien. Le bien est ce qui fait converger les êtres, les choses et les événements vers l’amour. Ce n’est là en aucune manière une finalité de la technique. La technique n’a pas de finalité. Elle appartient à la sphère de la causalité.
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