Il est rare que le ministère des Affaires étrangères et européennes de France confie à une commission consultative le soin de redéfinir les grands axes de sa politique. C’est ce qu’a pourtant fait le ministre en titre, Bernard Kouchner, à qui le président Nicolas Sarkosy et le premier ministre François Fillion avaient demandé d’élaborer un « Livre blanc » dans une lettre de mission en date du 27 août 2007. En bon soldat du président, le ministre Kouchner s’est exécuté sans façon et a mandaté aussitôt une commission, présidée par Alain Juppé, ancien premier ministre et ministre défait aux dernières législatives, et coprésidée par Louis Schweitzer, président de la Haute autorité pour la lutte contre les discriminations et pour l’égalité, de l’urgente mission de préparer ledit livre. La commission ainsi formée a regroupé une brochette impressionnante de personnalités de toutes provenances, en tout une quarantaine de personnes, hauts fonctionnaires, députés, diplomates, professeurs, dirigeants d’entreprise. Parmi cet aréopage éminent on reconnaît les noms d’Antoine Garapon, Secrétaire général de l’Institut des Hautes études sur la Justice, de Zaki Laïdi, directeur de recherche au Centre d’études européennes de l’Institut d’études politiques de Paris, et de Thierry de Montbrial, directeur général de l’Institut français des Relations internationales. D’un tel rassemblement d’intelligence, d’expérience et de connaissances on aurait pu attendre des propositions surprenantes, astucieuses, à-propos, inspirantes pour la Francophonie. Hélas le livre blanc remis par MM. Juppé et Schweitzer à Bernard Kouchner le 11 juillet 2008, après des mois de travail et de consultations en France et à l’étranger, est à cet égard d’une pauvreté déconcertante. Le livre blanc se révèle plutôt vide.
Sur les 100 pages du rapport, sans tenir compte des annexes, la Francophonie prend une toute petite place, à peine une page et quelques lignes. Et des douze recommandations finales de la commission, aucune ne touche de loin ou de proche à la Francophonie. La langue diplomatique connaît certes l’art de la concision ; la prolixité des textes ne vaut pas substance. En une page et des poussières que de pensées profondes et sagaces peuvent être ciselées ! Le génie de la formule et de la prospective n’est toutefois pas au rendez-vous. En fait, la sous-section consacrée à la Francophonie arrive à la toute fin des priorités de la politique du Quai d’Orsay identifiées par la commission, en sixième place parmi les six priorités du ministère en matière de langue et de culture françaises. C’est dire. Au moins si le sous-titre Agir pour et par la Francophonie avait révélé quoi que ce soit de neuf, de stimulant, de visionnaire. Rien du tout, c’est le néant. Les cinq modestes paragraphes dédiés à la Francophonie ne sont qu’une resucée ronronnante de choses connues, de bonnes intentions un peu fades, de vérités de la Palisse à faire justement pâlir. On y lit ces vues édifiantes : « La langue française est un outil irremplaçable de diffusion de nos idées, de notre patrimoine et de notre création. Elle n’est pas uniquement un moyen de communication. » Ou encore : « La France doit avoir une conception vivante et diverse de sa langue qui s’enrichisse au contraire des parlers et des productions d’une francophonie elle-même diverse et vivante. » Un livre blanc de politique étrangère se félicite de la diversité phonétique et dialectale de l’humus francophone. Quelle incroyable radioscopie linguistique !
Pour le reste, on nous dit que la Francophonie doit devenir plus politique, sans préciser comment ni à quels sujets, on évoque les affinités linguistiques qui devraient souder la solidarité francophone à l’ONU et au sein d’autres organisations, puis on associe la défense du français à celle de la diversité culturelle et à la promotion du plurilinguisme. Tout cela est bien vertueux. Enfin, pour clore l’exercice, apparaissent dans un encadré intitulé « Huit recommandations pour un bon usage de la francophonie » de substantifiques propositions. Là c’est le summum, une enfilade d’exhortations, de résignations et d’engagements sans valeur contraignante, rien qui ne redéfinisse les moyens, les axes et les visées de la France lorsqu’elle agit par et pour la Francophonie.
À la première règle du « bon usage », on lit « Continuer à se battre, sans état d’âme, dans l’ordre du concret comme du symbolique ». Se battre contre quoi, on aimerait le savoir. « Sans état d’âme ». La défense de la langue et de la culture françaises est donc un sujet si triste et si réfrigérant ? Deuxième règle : « Inciter les milieux économiques à ne pas quitter le français quand ce n’est pas indispensable. » On dirait du Jacques Brel – Ne me quitte pas ! – en sabir diplomatique. Troisième règle : « Poursuivre le travail de terminologie. » On nous rappelle que ce fut une géniale idée que d’avoir accolé le mot ordinateur au computer américain. Au nombre de mots anglais qui entrent dans la langue parisienne, il y a du boulot. Quatrième règle : « Ne pas s’épuiser en de vains combats. La francophonie n’est pas en lutte avec le rôle de langue véhiculaire globale de l’anglais.» On évoque au surplus « la tendance à l’intégrisme » de certains des défenseurs de la Francophonie. On imagine de méchants barbons académiciens à collet monté pourfendant l’anglais, langue moderne, mondiale, universelle, régnante, devant laquelle les commissaires semblent s’incliner, l’accession de l’anglais au rang de langue véhiculaire planétaire leur semblant un fait inéluctable, naturel, tombé du ciel, sans contestation possible. Les commissaires auraient-ils oublié qu’il n’est pas écrit au firmament qu’il y ait une seule langue véhiculaire internationale et que les États-Unis et la Grande-Bretagne n’ont eu de cesse, notamment depuis la Deuxième Guerre mondiale, de promouvoir leur langue par des actions concrètes et stratégiques partout où leurs intérêts sont en jeu ? Puis, cinquième recommandation : « Accepter l’idée que l’on peut et l’on doit travailler à illustrer et à défendre l’originalité et les intérêts de notre pays autrement qu’en français, notamment en anglais, en allemand, en espagnol et en arabe… » Personne n’est dupe. Le chat est sorti du sac. Les ressortissants de la République peuvent parler anglais, quand et où cela leur chante, au pays ou à l’étranger, pourvu que les intérêts de la République soient servis. Yes Sir ! Une légion d’honneur ou une palme les attend. Arrêtons de dérouler ces règles du bon usage de la Francophonie. Les deux dernières ne sauvent guère les six premières. Le « bon usage » de la Francophonie, comme si les commissaires n’y avaient vu qu’un exercice de délectation grammaticale.
A la lecture du livre blanc, on discerne rapidement où sont les priorités françaises. La place de la France dans l’Europe, les grands enjeux de la scène internationale (paix, sécurité, commerce, développement durable, etc.) et la défense des intérêts français à l’étranger. Que la Francophonie occupe une place aussi minime et sans consistance dans ce rapport n’est pas vraiment une surprise. Dans leur lettre de mission d’août 2007, Nicolas Sarkosy et François Fillion indiquent clairement à Bernard Kouchner leurs attentes. S’il n’y est fait nulle mention de la Francophonie, par contre ils insistent sur le « développement de notre influence culturelle à l’étranger », par le truchement notamment des établissement scolaires français « animés par l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger », sur le renforcement de l’attractivité de la France sur le marché de l’enseignement supérieur, sur la mise en place d’une politique audiovisuelle extérieure et sur la réorganisation du réseau culturel et diplomatique français à l’étranger. En somme, il s’agit pour la France de défendre la langue et la culture françaises, ainsi que ses intérêts vitaux, par ses propres moyens, c’est-à-dire sa diplomatie et ses réseaux culturels. À cet égard, le livre blanc s’est acquitté de ses devoirs et a formulé un ensemble de propositions pour renforcer la projection linguistique, culturelle et universitaire de la France à l’étranger.
On voit dès lors que la France poursuit en quelque sorte deux politiques de « Francophonie ». La première ressortit à la diplomatie spectacle. Elle est un parapluie commode sous lequel on fait asseoir autour d’une même table les cousins d’Amérique, les minorités francophones d’Europe (belges et suisses), les pays issus de l’ancien domaine colonial français et quelques moyennes et petites puissances aimant encore parlementer en français. Cette diplomatie francophone ne pèse pas lourd dans la balance, elle ne décide de rien, déploie des moyens limités, s’élargit en continu à de nouveaux États membres en diluant ses objectifs dans la poursuite de trop vastes résolutions. L’autre politique pourrait prendre le nom d’Hexagonie. C’est tout le domaine de l’action extérieure française vouée au rayonnement intellectuel, linguistique et culturel du pays. On ne peut reprocher à la France de délaisser la promotion de sa langue et de sa culture ; elle s’y emploie depuis toujours, avec des aléas certes, mais en solo, seule et splendide dans ce combat, seule propriétaire aussi de son trésor. Jamais elle n’a vraiment cru que la belle vitrine de la Francophonie se substituerait aux moyens de l’Hexagonie. Du président et du premier ministre français les commissaires ont reçu des instructions d’une redoutable clarté : renforcez la deuxième, faites des phrases pour la première.
Dans sa célèbre grammaire Le bon usage (11e édition, 1980), Maurice Grevisse énumère en introduction les diverses dimensions de la science du langage. À cette science se rattache, écrit-il, la philologie, « qui étudie les langues comme organes de la vie intellectuelle des peuples. » Il ajoute : « La philologie s’occupe des faits linguistiques en tant qu’ils servent à connaître le génie des civilisations disparues [… ]. » Il y a lieu de se demander si les auteurs du livre blanc n’ont pas abordé leur sujet d’une manière un peu philologique. La Francophonie leur apparaît un forum décoratif où sont sauvés les restes d’une civilisation en voie de disparition. Subsistent les défenses hexagonales, pour une France qui bat en retraite, fait ce qu’elle peut dans le marché mondialisé des idées et se love dans le giron européen en parlant anglais à Bruxelles.
Source : La France et l'Europe dans le monde. Livre blanc sur la politique étrangère de la France, Ministère des Affaires étrangères et européennes, juillet 2008, 137 p.
|