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| Rencontre avec Georges Pompidou |
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Quelques mois après la deuxième conférence de Niamey, qui avait vu la naissance laborieuse de l’Agence de coopération culturelle et technique, j’ai sollicité en qualité de secrétaire général un entretien avec le président de la République française. Il me paraissait aller de soi, tant par courtoisie élémentaire que par sens politique, de rechercher la caution du chef de l’État, d’autant que la jeune «Francophonie», comme élément (même infiniment modeste) de la politique étrangère de la France, relevait de ce que l’on pouvait appeler «le domaine réservé». De plus, cette entreprise naissante concernait au premier chef l’Afrique française qui, elle aussi, faisait partie, dans une certaine mesure, du domaine réservé. Enfin, le siège de cette nouvelle organisation internationale avait été fixé à Paris.
Si je n’ai pas tenté d’obtenir, l’année précédente, une audience du général de Gaulle, ce fut d’abord une question de calendrier. Il faut rappeler que la première conférence de Niamey avait eu lieu en février 1969 et que déjà en France le processus du référendum sur les institutions (la création des régions et la réforme du Sénat) était amorcé. Le président avait assurément d’autres soucis que la gestation de la Francophonie, d’autant plus qu’à ce stade, il ne s’agissait encore que d’un projet. On m’orienta vers le secrétariat général de l’Élysée aux affaires africaines et malgaches, qui avait pour titulaire l’influent et redouté Jacques Foccart, dont l’accueil fut parfaitement cordial et dont le discret concours me fut utile dans la tournée des capitales d’Afrique et de Madagascar. On sait ce qui advint plus tard. La réponse négative du peuple français, le 26 avril 1969, conduisit le général, comme il l’avait annoncé, à cesser d’exercer ses fonctions dès le lendemain. En juin suivant, Georges Pompidou (qui avait été premier ministre de 1963 à l’été 1968) devenait le deuxième président de la Cinquième République.
Nommé secrétaire général de l’Agence de coopération culturelle et technique à l’issue de la deuxième conférence de Niamey, à la mi-mars 1970, je déposai ma demande d’audience à l’Élysée dans les derniers jours de juillet. Je fus reçu début septembre.
Ce n’était pas la première fois que j’allais à l’Élysée. J’y avais été reçu à l’automne de 1953 par le président Vincent Auriol, en qualité de secrétaire général de la naissante Union culturelle française. En 1963, le conseil d’administration de l’AUPELF, dont j’étais secrétaire général, avait été accueilli pour une audience collective par le général de Gaulle. Et j’y étais allé deux ou trois fois à l’occasion de réceptions officielles. Mais cette fois, les circonstances étaient sensiblement différentes : j’allais présenter au président de la République une nouvelle organisation internationale, expression et instrument de ce qu’on appellerait plus tard la Francophonie, et je venais en même temps solliciter sa caution, son appui. J’étais non pas intimidé mais impressionné et quelque peu tendu.
J’avais décidé de me rendre seul au palais présidentiel, ce qui, me sembla-t-il, étonna quelque peu le chef adjoint du protocole qui m’attendait sur le perron de l’Élysée. Il n’était pas d’usage que le secrétaire général d’une organisation internationale se présente seul, sans même un attaché, quitte pour celui-ci à faire antichambre.
J’eus droit dès lors à un entretien en tête-à-tête avec le chef de l’État. Tout devait se passer non seulement fort bien mais très agréablement et, me semble-t-il, utilement. Le président, après m’avoir aimablement félicité de mon élection à la tête de l’Agence, m’interrogea sur ma conception de la mission et des priorités de l’organisation naissante, au sujet de laquelle on l’avait visiblement bien informé.
Je lui dis ma conviction de l’intérêt d’une entreprise original parce que fondée sur l’usage d’une langue commune et d’une coopération multilatérale axée sur l’éducation, la culture et le développement technique, et que sa réussite pourrait conforter le rayonnement et les positions internationales de la langue française. J’eus le sentiment que cette vision recueillait l’accord du président. Aussi, je m’enhardis à lui dire que mon optimisme était fort atténué par l’extrême faiblesse des moyens mis à la disposition de l’Agence (la France d’ailleurs était, avec près de 50%, le premier souscripteur). Le président parut étonné de la minceur de notre budget (1 300 000 francs pour 1970, 4 500 000 pour 1971, soit 350 000 puis 1 100 000 de dollars canadiens) mais il me dit : «Si l’Agence sait se révéler tôt utile, ses moyens croîtront certainement.» Et il ajouta : « dans ce genre d’entreprise, il faut de la ténacité et de l’inventivité autant que de la foi… faites du temps un allié, multipliez vos relations de tous ordres et puis étonnez par le style de votre action, la nature de vos propositions».
Il me parla ensuite de la langue française avec réalisme, avec conviction, avec un amour évident et une certaine inquiétude. Le normalien et l’intellectuel en lui, autant que le protecteur de l’Académie française et le président de la République, avait de notre langue à la fois une très haute idée et une admirable maîtrise. Je me permis alors d’évoquer le combat des Canadiens français, des Québécois pour cette langue (ce qu’il connaissait fort bien) en ajoutant qu’elle devait être, dans une conception novatrice de la coopération, une «commune patrie spirituelle».
À la fin de l’entretien (qui avait duré quarante minutes et l’un de ses conseillers venait de pénétrer discrètement dans le bureau), le président en me serrant la main me recommanda : «Gardez le contact avec cette maison, M. Léger», remarque qui me frappa autant qu’elle m’enchanta. Il ne me fut pas possible, pour diverses raisons, d’en tenir compte autant que je l’aurais voulu, et certainement que je l’aurais dû.
J’ai eu l’occasion de revoir le président Pompidou à quelques reprises lors de réception à l’Élysée, puis lors d’un grand dîner à Versailles en 1973, à l’occasion du premier Sommet franco-africain (à ne pas confondre avec les Sommets de la francophonie). Des bruits couraient déjà sur son état de santé; il était visiblement las. Il me demanda fort aimablement : «Comment va notre Agence de coopération, M. Léger ?» (Je ne prétends assurément pas qu’il m’avait reconnu : on m’avait présenté avec mon titre). J’avoue avoir été sensible à ce «notre agence» et je lui en dis ma gratitude : «Mais cela va de soi : la France en est au premier chef» me répondit-il. Et du même souffle, il ajouta : «Vous êtes parmi vos amis, ici : tous ces pays ont adhéré à l’Agence, n’est-ce pas ?» «Oui, Monsieur le Président, et la plupart dès le début : ce sont d’ailleurs les membres les plus actifs. Et je peux vous dire qu’au total l’Agence connaît un développement satisfaisant…» Et le président de conclure : «Eh ! bien, tant mieux… Venez m’en parler dans quelque temps». Je n’eus hélas pas l’occasion de ce faire : dès l’été 1973, il fallait préparer la troisième réunion de la conférence générale de l’ACCT prévue pour octobre 1973 à Liège et à Bruxelles (où j’allais annoncer que je ne solliciterais pas de nouveau mandat) et de toute façon tant le calendrier que l’état de santé du président auraient rendu impossible un nouvel entretien.
On sait que le mal qui le minait empira soudainement. Georges Pompidou mourut le 4 avril 1974, alors que je venais de quitter mes fonctions de secrétaire général de l’Agence de Coopération, dont j’avais remis les destinées à mon successeur, le ministre nigérien Dankoulodo Dan Dicko. La maladie avait empêché Pompidou de donner toute sa mesure. J’ai gardé l’impression que plus que de Gaulle et mieux, plus profondément que Mitterand, il s’intéressait réellement à la francophonie, en pressentait les possibilités, en reconnaissait la nécessité. |
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| Source |
| Jean-Marc Léger, Le temps dissipé, souvenirs, Montréal, Éditions HMH, 1999, p. 353-356. |
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