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Étudiants francophones étrangers en France
Sur les 237 000 étudiants étrangers en France, 76 273 provenaient des États arabes et 41 430 de l'Afrique sub-saharienne, ce qui indique que la proportion des étudiants étrangers en France provenant de la francophonie se situe à 50% environ.

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La prééminence de la France au XVIIIe siècle
Dossier: France

Paul Hazard
Extrait
Si bien qu’une carte idéale se dessinait. Au centre, le pays qui donnait plus qu’il ne recevait, dont la langue offrait aux peuples divers le moyen de communication qu’ils désiraient, dont la pensée éblouissait : la France.

Texte
Que de traductions ! comme on les voit se hausser pour peu que du XVIIe au XVIIIe siècle on suive leur courbe ! Traductions où s’inscrit, en bévues, en contresens, en énormités, l’ignorance des intrépides qui ne connaissent ni la langue étrangère, ni la leur; entreprises commerciales, manufactures où des besogneux travaillent pour le compte d’éditeurs avides; chefs-d’œuvre traités « comme ces infortunés qu’un corsaire dépouillait de leurs habits magnifiques, après les avoir arrachés de leur patrie, et qu’il va vendre dans des terres éloignées, chargés de misère et de haillons (1). » Insolents traducteurs, qui s’appellent des plénipotentiaires et qui même se croient supérieurs aux auteurs originaux, dont ils élaguent les défauts et accentuent les beautés sans pudeur. Belles infidèles, et nécessairement infidèles, puisqu’il fallait aller sans trop de heurts de l’inconnu au connu, et faire goûter une saveur exotique sans inspirer de répulsion. Telles quelles, elles passaient ; et par leur action se constituait une littérature internationale.

A mesure que les relations se multipliaient ainsi, un ordre devenait plus nécessaire; une hiérarchie de valeurs; et au sommet, une autorité consentie. Pendant un temps donné, on put croire que la puissance que l’Europe avait choisie pour remplir cette haute fonction était la France. Parce qu’elle avait la force politique, sans laquelle les lettres ne se sentent pas soutenues; parce qu’elle avait le nombre, et qu’elle essaimait; parce qu’elle avait derrière elle une longue tradition de culture; parce qu’elle venait d’avoir Louis XIV et sa constellation de génies, elle s’était, dès le siècle précédent, proposée comme modèle. Voici qu’au lieu de s’obscurcir, ainsi qu’il arrive d’ordinaire après la disparition des pléiades, elle prenait un éclat nouveau. Corneille et Racine, Bossuet et Fénelon n’avaient pas épuisé leur vertu, que d’autres étoiles apparaissaient dans son ciel. L’ascension continuait; et les écrivains qui l’honoraient maintenant possédaient la qualité même qui excite l’émulation : ils étaient la modernité. Il n’en existait ni de plus vifs, ni de plus hardis, ni de plus prompts à formuler, à défendre, à répandre les idées qui s’imposaient aux mentalités contemporaines. De sorte que la France gardait la suprématie littéraire qu’elle avait reçue en héritage, et justifiait cette faveur par un apport substantiel. A peu près tous les autres peuples avaient l’impression d’être en retard lorsqu’ils se comparaient à elle; et voulant combler ce retard, leur première impulsion était de la prendre pour guide. Rare privilège d’un pays qui, tout à la fois, règle et inspire ; qui, tout à la fois, représente la stabilité qui rassure, et le mouvement qui est la vie ! On cherchait à l’égaler dans les genres classiques où elle avait excellé, et où elle excellait encore; en même temps on voulait penser comme elle, vite et audacieusement. C’était le temps où le gallicisme envahissait les langues étrangères, et où, loin d’en être honteux, on s’en disait fier; car le français, déjà si pur, si clair, si raffiné, était devenu l’expression même de la raison : par quel attachement au vieux purisme, par quel préjugé national l’aurait-on repoussé ? aurait-on refusé de puiser dans son vocabulaire ? de prendre son tour analytique ? C’était le temps où on écrivait le français comme à Versailles, jusque sur les bords de la Néva; où beaucoup d’auteurs, abandonnant leur idiome natal, lui préféraient celui des grâces et de la philosophie, qui leur permettait d’être lus en tous pays. C’était le temps où l’Académie de Berlin proposait, comme sujet de prix pour l’année 1784, les questions suivantes : « Qu’est-ce qui a fait de la langue française la langue universelle de l’Europe ? par où mérite-t-elle cette prérogative ? est-il à supposer qu’elle la conserve ? » et où elle couronnait, avec le discours de l’Allemand Schwab, le discours de Rivarol, qui consacrait l’hégémonie intellectuelle de la France.

« Les Français ont été, depuis plus de cent cinquante ans, le peuple qui a le plus connu la société, qui en a le premier écarté toute gêne (2) ... » Autre prérogative qui expliquait la même prééminence : si l’Europe devait former une société, la France encore lui présentait un idéal. Paris était comme un grand salon, où il faisait bon causer, briller, écouter seulement. Ceux qui avaient eu la douceur d’y vivre, quand ils s’en allaient sans retour, gardaient la nostalgie du Paradis perdu : tel l’abbé Galiani, qui, lorsqu’il dut regagner Naples bien malgré lui, jamais plus ne se consola. Une existence s’y organisait, meilleure, semblait-il, que celle dont le passé avait donné l’exemple ; un commercio umano(3), un commerce plus humain, s’y établissait ; on aurait voulu que partout fût suivi cet exemple. L’aristocratie, la haute bourgeoisie des diverses nations, faisaient de leur mieux pour attirer chez elles ceux qui avaient su bâtir cet édifice heureux. Cela commençait par l’aménagement de la maison et par la parure des personnes, par l’œuvre des cuisiniers, des sommeliers, des perruquiers, des tailleurs ; en prenant la frisure et l’habillement des Français, on prenait leur ton. Lorsque les couturières de la rue Saint-Honoré envoyaient dans les grandes villes de l’étranger, pour être exposée aux vitrines, la poupée habillée à la dernière mode de Paris, elles exerçaient leur part d’influence sociale ; comme les modistes ; comme les maîtres à danser. Cela continuait par les comédiens, qui traversaient les cours princières, les capitales, et même qui s’y fixaient quelquefois. « Si vous voyiez notre théâtre, il vous offrirait un spectacle très risible ; vous verriez une école d’enfants. Tout le monde a son livre devant les yeux, tête baissée, sans détourner jamais les yeux pour voix la scène ; ils paraissent contents d’apprendre le français (4). » Cela continuait par les artistes de toute espèce, qui, eux aussi, travaillaient à construire une Europe française au siècle des lumières (5). Si, à titre d’expérience, on range par catégories les gallicismes qui ont pris, en ce temps-là, droit de cité hors de France, on voit comment ils appartiennent à l’art de bien manger, de se bien vêtir, de se bien présenter, de pratiquer de belles manières, de parler en homme du monde ; et comment ils traduisent, aussi, des nuances psychologiques et morales qui contribuent au raffinement de l’esprit ; ils forment un ensemble cohérent, après le désordre de leur première venue. Ils impliquent une notion d’art; art militaire; art de converser; art de sculpter ou de peindre; art de penser; art de vivre.

Il s’est même produit ce phénomène singulier, qu’on s’est trompé sur le sens du mot cosmopolite. Voici, en effet, que le cosmopolite, fût-ce à son insu, devenait celui qui pensait à la française : il entrait dans une tribu, il faisait partie d’une espèce, il était le citoyen d’une nation encore, d’une nation qui comprenait les civilisés de toutes les nations, et dont les membres se sentaient unis par une communauté de langage, et même de vie. Le cas extrême est représenté par l’homme qui fut le plus brillant de tous, le prince de Ligne. Le prince de Ligne dit qu’il a tant de patries qu’il ne sait plus au juste à laquelle il appartient ; il se sent parfaitement à son aise à Vienne aussi bien qu’à Saint-Pétersbourg ; toujours en mouvement, l’Europe n’est plus qu’une grande route aux multiples auberges, qu’il parcourt à bride abattue. En réalité, par la langue qu’il parle et qu’il écrit, par la qualité de son esprit, par ses mœurs, par son être tout entier, il appartient à l’élite qu’il rencontre partout, et qui, partout, lui donne l’illusion d’être en compagnie familière, l’élite qui confond Paris avec Cosmopolis.

« Un même courant circule alors à travers toute l’Europe occidentale, réalisant une unité spirituelle comparable à celle de la Renaissance, de l’humanisme, et plus tard du romantisme (6). » Du moins cette unité a voulu se réaliser. On a cherché à reconstituer une âme européenne. Même les peuples de la périphérie, que leur éloignement, que le caractère particulier de leur langage, que leur individualisme, semblaient exclure du mouvement général, peu à peu s’y sont ralliés. La Suède, condamnée à se replier sur elle-même après Charles XII, entrait d’abord dans une période qui paraissait être de léthargie, et qui n’était que de recueillement. Bientôt elle contribuait à l’œuvre de science qui était celle de toute l’Europe, par Linné ; Olaf Dalin, le poète de cour, traitait les thèmes à la mode, dans les genres à la mode ; en 1750, Mme Nordenflycht ouvrait le premier salon littéraire qu’eût connu Stockholm. La Hongrie, par les Universités hollandaises où fréquentait bon nombre de ses étudiants ; par les Universités allemandes, où d’autres étudiants apprenaient la philosophie de Wolff ; par les Jésuites et par les Maristes ; par Vienne ; par ses relations directes avec Paris ; par ces représentants divers de la raison qui devenait l’inspiratrice des temps nouveaux, la Hongrie se modernisait. La Pologne divisée contre elle-même, anarchique, incapable de résister aux convoitises de ses voisins, et condamnée à périr, entreprenait depuis l’avènement de Stanislas Auguste une tâche pathétique : elle renoncerait au sarmatisme qui l’avait fait se complaire dans ses vieux défauts ; elle prendrait à l’étranger le secret des réformes sociales qui la sauveraient ; elle changerait ses méthodes d’éducation ; elle demanderait une philosophie à l’Encyclopédie, une logique à Condillac ; elle retrouverait une force vitale : immense effort, au milieu des partages qui bientôt allaient la faire disparaître du nombre des nations : lutte de vitesse qu’elle espérait gagner ; et si elle la perdait, elle aurait du moins assuré la persistance d’une volonté qu’elle confierait à l’avenir. La Russie, tout en regardant du côté de l’Orient, empruntait à l’Europe le secours de ses artistes, de ses savants, de ses ingénieurs, de ses philosophes, pour revenir à la tradition de Pierre le Grand.

Si bien qu’une carte idéale se dessinait. Au centre, le pays qui donnait plus qu’il ne recevait, dont la langue offrait aux peuples divers le moyen de communication qu’ils désiraient, dont la pensée éblouissait : la France. A côté d’elle, et comme pour l’aider, la Hollande avec ses libraires et ses gazettes, la Suisse : Helvetia mediatrix. A des distances plus ou moins grandes, suivant la qualité de leur production, mais toujours gravitant autour d’elle sur cette carte planétaire, les autres nations. Et dans l’ensemble, un ordre spirituel, un ordre européen.


Ce n’était pas une pure apparence; c’était un des aspects de la réalité : mais ce n’était pas le seul. Que l’Europe cherche son unité, le fait est sûr ; qu’en même temps elle se déchire, le fait n’est pas moins constant. Elle se déchirait donc de son mieux, suivant son habitude. Les écrivains qui parlaient des Suisses ou des Polonais, des Portugais ou des Moscovites, ne manquaient jamais d’ajouter quelque épithète désobligeante à leurs définitions ; toujours un mais venait limiter l’énumération des qualités, comme pour corriger ou pour détruire l’effet de la louange. Qu’on ouvre le Dictionnaire historique de Moreri à l’article Europe, et on y trouvera aussitôt l’exemple de ce parti pris, qui est général : « On dit que les Français sont polis, adroits, généreux, mais prompts et inconstants ; les Allemands, sincères, laborieux, mais pesants et trop adonnés au vin ; les Italiens, agréables, fins, doux en leur langage, mais jaloux et traîtres ; les Espagnols, secrets, prudents, mais rodomonts et trop formalistes ; les Anglais courageux jusqu’à la témérité, mais orgueilleux, méprisants et fiers jusqu’à la férocité... » Chacun est servi. Qu’on feuillette le théâtre de Boissy, un de ceux qui aimaient mettre à la scène des personnages exotiques :
    J’ai parcouru sans faire résidence,
    L’Allemagne, la Suisse, où l’on m’a forcément
    Enseigné l’art de boire alternativement
    En même pot qui fait la ronde,
    Et de m’enivrer proprement
    Pêle-mêle avec tout le monde.
    Puis j’ai vu la Hollande où l’esprit, l’agrément,
    Où le plaisir paraît un être imaginaire ;
    Où le vrai savoir-vivre, où le grand art de plaire,
    Est l’art de commercer toujours utilement.
    J’ai fait le tour de l’Italie
    Là j’ai, pendant dix mois, subsisté de concert,
    Ou n’ai vécu que de dessert ... (7)
Qu’on lise le Voyage de la raison en Europe (1772), de Caraccioli, un des gallicisants qui firent du français leur langue première. « Voyons », dit la Raison, « si les lumières que j’ai départies aux Européens, comme à ceux d’entre les hommes que j’affectionne de préférence, ne se sont point obscurcies, et s’ils révèrent encore mes lois. » La Raison, personnifiée par un « philosophe aimable », est déçue, car la Hollande, bien que possédant encore des vertus éminentes, est en décadence, le commerce y excite un intérêt trop sordide ; les Portugais sont fins, mais entêtés de scolastique ; les Espagnols ont quelques hommes rares et sublimes, mais ils sont abrutis par leur paresse...

Puisque les Français s’arrogent une supériorité, la critique se fera particulièrement dure pour eux. Haro sur « Jean de France », qui aime la bonne chère, le vin et les filles; sur le Monsù, qui agace par ses compliments, ses pirouettes et l’expression de son dédain pour tout ce qui ne porte pas la marque de Paris ; sur la Mamselle, coquette et perfide ; sur M. de Fatencourt et sur M. Lebhaft ; voire même sur le « fripon francese », sur l’aventurier qui se pare d’un faux titre de noblesse et s’insinue dans d’honorables familles afin de les duper ; haro sur M. Ricaut de la Marlinière ! « Souvent un Français, après avoir épuisé toutes ses ressources, quitte Paris qui ne lui promet point de fortune ; le chevalier d’industrie laisse ses dettes à son tailleur et se fait maître de langues, à deux florins par mois, chez la nation germanique (8) ... » Bref ils ne sont, ces Français vaniteux, que les Græculi du monde moderne.

Des querelles éclatent, qui manifestent ces animosités. Paris s’est moqué de l’Anglais Rostbeef; Londres aura sa vengeance et se moquera du petit-maître parisien, mis en farce. Celui-ci, dépouillé de ses atours, laissera voir une chemise en toile à sac ; sa tête, tombée la perruque, apparaîtra couverte de gale et d’emplâtres ; on trouvera dans ses poches une croûte de pain rongée, quelques oignons grignotés, un peigne crasseux qui a perdu la moitié de ses dents Zacharie, Le Mouchoir, Poème héroï-comique, Chant III. Dans le Choix de Poésies allemandes, de Huber, 1766.. Walpole a sévèrement réglementé les théâtres londoniens, mais a permis à une troupe française de faire concurrence aux acteurs locaux. La troupe débute au mois d’octobre 1738 : la populace enfonce les portes, s’empare des places, siffle les intrus, leur lance des projectiles divers et des couteaux ; au-dehors, elle brise vitres et lanternes, elle démolit la façade du théâtre. Quand il s’agit de ce qui touche le plus profondément peut-être la sensibilité d’un peuple, la musique, la dispute devient interminable. En 1752, une troupe italienne s’installe à l’Opéra de Paris; la musique française se croit menacée jusque dans son sanctuaire. Une bataille s’engage, les adversaires sont face à face dans le coin du roi, les officiels, les conservateurs, les partisans de Rameau ; dans le coin de la reine, les philosophes, les novateurs, les partisans des Bouffons. Guerre de couplets, de pamphlets, de libelles ; on brûle dans la cour de l’Opéra un mannequin représentant Jean-Jacques Rousseau, défenseur des Italiens ; quand ces derniers sont obligés de quitter la place, les passions ne s’apaisent pas, on continue à se quereller. Tout recommence en 1773, les Gluckistes contre les Piccinistes ; pour imposer le silence à ces acharnés, il faudra la Révolution (9).

Notes
(1) La Barre de Beaumarchais, Lettres sérieuses et badines, 1729. Tome II, Deuxième Partie, Lettre dix-neuvième.
(2) Voltaire, Dictionnaire philosophique, Article Langues.
(3) Lettre de Frugoni à Algarotti, de Parme, le 13 octobre 1758.
(4) L’abbé Galiani à Mme d’Épinay, de Naples, le 16 janvier 1773.
(5) Louis Réau, L’Europe française au siècle des lumières, 1938.
(6) Rudolf Mettz, Les amitiés françaises de Hume et le mouvement des idées. Revue de Litt. comparée, 1929.
(7) Le mari garçon, 1742.
(8) Il fripon francese colla dama alla moda, commedia del marchese Gioseffo Gorini Corio, Milan, 1730.
(9) Abbé Prévost, Pour et Contre, Nombre 80.

Source
Paul Hazard, La pensée européenne au XVIIIe siècle. De Montesquieu à Lessing. Première édition : Paris, Boivin et Cie, 1946. Reproduit à partir de l'édition de Paris, Librairie Arthème Fayard, 1979, p. 427-434.
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