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Auteur
Tang Zhen
Notes biographiques
Tang Zhen a vécu au XVIIe siècle, à l'une des époques les plus dramatiques de l'histoire de la Chine, celle qui a vu l'écroulement de la dynastie des Ming au milieu de formidables soulèvements populaires, et l'installation de la dynastie étrangère des Mandchous.
Titre
Soixante-dix ans
Sujet
Sagesse
Secteur
Personnes âgées
Destinataire
Public averti
Source écrite
Écrits d'un sage encore inconnu [Titre original: Quianshu], traduit du chinois par Jacques Gernet, Connaissance de l'Orient, Gallimard/Unesco, Paris, 1991.
Date de production
1991
Date du contenu
XVIIe siècle
Présentation
Où il est démontré que vieillesse sait bien rimer avec sagesse.
Texte
Dans ma soixante-dixième année (en 1699), j'habitais chez le sieur Zhang. Le jour anniversaire de ma naissance, quand il fit jour, je bus tout seul ce qui me restait de vin afin de m'adresser à moi-même des félicitations. À cet âge, chaque jour nous éloigne du jour de notre naissance et nous rapproche [rapidement] de celui de notre mort. Voilà pourquoi les disciples félicitent [leur maître d'avoir vécu si longtemps]. Il n'y a pas lieu de se féliciter soi-même. Cependant, pourquoi me félicitai-je moi-même? Vieillesse et jeunesse des hommes ne sont pas pareilles à celles des animaux. En effet, à la différence des hommes, les animaux ne savent pas ce que c'est que s'appliquer à l'étude. Bien que la couleur de mes cheveux ait changé et que mes dents soient tombées, mon esprit est resté ce qu'il était. Non seulement il est resté ce qu'il était, mais, grâce à lui, je peux me reporter à l'âge où il me poussait dents et cheveux. Les gens disent que lorsqu'on est vieux, on a passé l'âge d'étudier. Moi, je dis que la vieillesse est précisément le moment d'étudier. Aujourd'hui, à soixante-dix ans, c'est le moment de déployer mes efforts.
Jeune, on n'est pas capable d'apprendre la sagesse. Ce qu'on apprend quand on est jeune, c'est à réciter et à lire, ce n'est pas la sagesse. Si l'on pouvait alors apprendre la sagesse, ce serait assurément la preuve d'une intelligence très précoce. Mais une pareille précocité est rarissime. Adulte, on n'est pas [non plus] capable d'apprendre la sagesse. Ce qu'on apprend alors, c'est ce qu'on voit et ce qu'on entend, ce n'est pas la sagesse. Si l'on pouvait alors apprendre la sagesse, ce serait assurément la preuve d'une maturité peu commune. Mais cette maturité est rarissime. En effet, la vie de l'homme est faite d'énergie vitale et de sang; c'est là ce qui produit l'individu, lequel est doué à la fois des cinq sens et d'un esprit qui occupe une position centrale. Le corps aspire naturellement à être bien vêtu, l'oeil à voir de belles couleurs, l'oreille à entendre de beaux sons, le palais à goûter de bonnes saveurs, le nez à respirer de bonnes odeurs. Tout cela a déjà pris racine et substance dans l'embryon. Une fois né, l'enfant a d'abord conscience des saveurs, puis des couleurs, puis de son corps, puis des sons, puis des odeurs. À mesure que se développe l'organisme, se développent aussi les désirs, et quand il atteint sa pleine maturité, les désirs parviennent aussi à leur plein épanouissement. Après leur vingtième année, ceux qui font partie des classes instruites rivalisent pour être les premiers aux concours, visant à s'élever à la dignité de ministre ou de préfet; ceux qui forment le commun des hommes cherchent à s'enrichir dans l'agriculture ou le commerce, comme négociants à demeure ou marchands itinérants; quant aux plus pauvres et aux plus humbles, ils s'ingénient de mille façons à s'enrichir et à s'élever. Pourquoi agissent-ils ainsi si ce n'est pour satisfaire les désirs de leurs sens? Comme pelisse, ils ne veulent que les chaudes fourrures de zibeline et de renard; comme [tissus pour leurs] coussins, que les broderies chatoyantes des brocarts et des satins: il n'y a rien qu'ils ne feraient pour le bien-être de leur personne. Séduisantes beautés des pays de Wu et de Yue pour les servir dans leur chambre, acteurs à l'art consommé de GUSU pour les distraire: il n'y a rien qu'ils ne feraient pour le plaisir de leurs yeux. Grain excellent de Yutian, vin succulent de Deyi, produits exquis des mers des pays de Min et de Guang: il n'y a rien qu'ils ne feraient pour les plaisirs de leur goût. Mélodies de jolies chanteuses, concerts d'habiles musiciens dont les airs langoureux ensorcellent les coeurs: à n'y a rien qu'ils ne feraient pour le plaisir de leur ouïe. Orchidées et fleurs de cannelier embaumant les jardins, essence d'aloès et ambre gris parfumant salles et chambres: il n'y a rien qu'ils ne feraient pour le plaisir de leur odorat. Voilà [ce qu'ils cherchent à avoir] de vingt à quarante ou cinquante ans. Toute leur intelligence est mise au service des stratagèmes et des ruses qui visent à la satisfaction de ces désirs et développent en retour cette intelligence. Les désirs des sens chassent ainsi leur conscience morale et usurpent la place que devrait occuper leur coeur. Bien qu'ils n'aient pas perdu leur bonté originelle, à force de dépravation, elle est devenue méconnaissable, comme une soie écrue trempée dans la teinture; irrécupérable, comme une perle jetée à la mer. À ce moment, voudraient-ils rejeter les désirs et rechercher la sagesse que, par la force des choses, ils n'en seraient plus capables. Voilà pourquoi je dis que, dans la jeunesse et dans l'âge mur, on ne peut apprendre la sagesse.
Quand la force vitale et le sang ont atteint leur pleine maturité, il en est de même des sens. Une fois que la force vitale et le sang se sont affaiblis, il en est de même des désirs. Dégoût et satiété viennent à qui a longtemps joui de la richesse et des honneurs; un besoin de repos s'empare de qui a fatigué son esprit à leur recherche. Et devant la brièveté des jours qui restent à vivre, le coeur aspire au calme. On ne souffre pas d'avoir manqué une position honorable puisqu'on sera mort avant d'avoir pu en profiter; on ne se soucie pas de n'avoir pas de bien, puisqu'on aura disparu avant d'en acquérir. Un lettré pauvre et sans grade considère alors honneurs et richesses comme nuages flottants et comme choses sans rapport avec lui-même. Voilà comme on est à soixante ou soixante-dix ans.
Jadis, la poursuite du bien-être, celle du plaisir des yeux, du goût, de l'ouïe, de l'odorat nous éloignaient de la sagesse. Maintenant que nos sens se sont débarrassés de leurs prétentions, nous ne faisons pas de différence entre des fourrures de zibeline ou de renard et des vêtements de toile ou de bure, entre une beauté aux sourcils de papillon et une femme édentée et bossue, entre des mets de roi et une nourriture rustique; aux sons des instruments à cordes de soie et en bambou, nous préférons le silence, aux parfums les plus agréables, nous préférons l'absence de toute odeur. À soixante ou soixante-dix ans, non seulement richesse et honneurs paraissent comme nuages flottants, mais naissance et mort semblent se suivre comme matin et soir. Tout ce que nous avons appris, vu, pensé, ce à quoi nous nous sommes efforcés jadis et dont nous n'avons pas su profiter, tout cela nous pouvons aujourd'hui en tirer parti. Les prétentions de nos cinq sens ayant été éliminées, tout notre coeur se révèle peu à peu [dans sa pureté]. C'est comme un tissu de soie écrue tombé dans la boue: si on le lave, il retrouve facilement son état naturel; comme une perle perdue dans une chambre: si on la cherche, on la retrouve aisément. Par conséquent, c'est dans la vieillesse qu'on peut véritablement apprendre à devenir sage. Il en est comme des paysans du pays de Wu qui jamais ne moissonnent avant l'établissement de l'hiver (vers le 22 novembre): voudraient-ils le faire plus tôt, qu'ils ne le pourraient. Mais, bien qu'il me soit facile [maintenant] d'étudier la sagesse, les années me sont comptées. Je dois la chercher assidûment sans attendre. Sinon, ce serait ressembler à un homme qui, ayant cent li à parcourir, n'en aurait fait que quatre-vingt-dix à la nuit tombée. À quoi bon alors les regrets?

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