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Perrault Pierre

29 / 06 / 1927-1999
Le cinéaste

En 1994, Pierre Perrault recevait le prix Albert Tessier, l'un des Grands Prix du Québec, pour son oeuvre cinématographique. Voici le texte de présentation de ce prix.

«On dit de Pierre Perrault qu'il est venu au cinéma par la parole. Mais on pourrait dire plus justement qu'il est parvenu au septième art par l'oreille ! Avec ses mots justes et rares qui savent gagner la confiance de l'autre, il a parcouru l'âme du pays. Certains diront qu'il s'agit d'un inventaire. Mais, en donnant cette parole à ceux qui avaient toujours cru devoir se taire, en écoutant sans interviewer, Pierre Perrault va plus loin, jusqu'au tréfonds de l'âme d'un peuple qui cherche ses racines, son identité.

L'Île-aux-Coudres prendra une place toute particulière dans son œuvre. Trois films, Pour la suite du monde (1964), Le Règne du jour (1966) et Les Voitures d'eau (1968) naîtront de cette rencontre fabuleuse avec un peuple vrai, en relation très forte avec la nature. Puis, au moment où la ferveur nationaliste souffle sur le Québec, Perrault vérifie où en est le pays avec Un pays sans bon sens (1970) et L'Acadie, l'Acadie ?!? (1971), deux films qui abordent la lutte des peuples minoritaires pour préserver leur identité.

Pierre Perrault entreprend ensuite deux cycles, concurremment, l'un sur l'Abitibi, l'autre sur les Amérindiens. Le premier interroge le passé et le présent de l'Abitibi, fait le procès de la colonisation et des promesses qu'elle a fait miroiter. Le deuxième cycle donne la parole aux Amérindiens, « ceux qui étaient là avant nous, mais qui ne sont pas nos ancêtres ». Avec eux il réalise Le Goût de la farine (1977) et Le Pays de la terre sans arbre (1980).

La quête de Perrault se poursuit et s'approfondit. Il monte encore plus haut dans le Nord et établit « un dialogue avec les bœufs musqués ». L'Oumigmag ou l'Objectif documentaire (1993), qui donne lieu à un essai de 300 pages que le cinéaste considère comme son testament cinématographique, et Cornouailles (1994) montrent les grands espaces et cette bête un peu mythique – ou lumineuse, pour reprendre le titre d'un autre de ses films consacré au grand rite de la chasse – qui, à travers les siècles, a survécu à la froidure, à la faim et aux conditions extrêmes du Grand Nord.

Pierre Perrault aura permis au Québec de se construire une mémoire, cette mémoire essentielle à la définition de notre identité. Son écriture filmique, qui a la finesse et la sensibilité propres à rapprocher le cinéma, la poésie – qu'il a pratiquée abondamment – et la culture populaire, a su redonner des racines et une voix à un peuple dépossédé qui avait toutefois laissé partout des traces de sa poésie. Perrault a suivi ces traces et nous les a montrées pour que nous nous souvenions, créant ainsi un pont entre la civilisation traditionnelle et le présent.»

L'écrivain

Pierre Perrault a aussi reçu, à plusieurs reprises, le prix du Gouverneur général du Canada. Ce sont ses talents d'écrivain qui ont été reconnus par ces divers prix, talents que le critique littéraire Jean Royer 1 a évoqué en ces termes dans le numéro de l'Action Nationale d'octobre 1999.

«Pierre Perrault est devenu depuis les années cinquante un grand aventurier de la parole : à la radio, au cinéma et en poésie. On connaît bien ses films sur les royaumes perdus de Charlevoix, d'Acadie et d'Abitibi. On connaît moins ses poèmes réunis sous le titre Chouennes, qui veut dire « paroles », en Charlevoix. On n'a pas assez parlé de son grand poème épique Gélivures, où les mots arrachés à l'écorce du froid maîtrisent enfin le sens du paysage.

Ce poème a valu à Pierre Perrault le titre de « Saint-John Perse du Labrador ». On y lit le combat d'un homme pour la vie, en un « âge premier du monde », le combat d'un peuple pour sa langue de terre et de mer, le combat d'un pays qui s'arrache à la « froidureté » pour conquérir son humanité. Des neiges aux lichens, et au-delà des saxifrages, des kalmias et du myrique baumier, les morceaux de ce poème sont bien - comme les fissures provoquées par le gel dans la pierre -, des gélivures dans le fleuve du Temps. Gélivures porte une poésie mythique « pour la suite du monde » contre la tragédie de la mort, une poésie qui s'approprie le langage à même « le paysage saigné à blanc ». Une poésie à la fois politique et métaphysique, qui nous unit dans son chant pour un Temps enfin habitable.

L'aventure poétique de Pierre Perrault est exemplaire aussi en ce qu'elle s'est fondée sur l'oralité. Le cinéaste a pris pour des poèmes les propos d'Alexis Tremblay de l'Îsle-aux-Coudres. Comme ses grandes suites radiophoniques sur les habitants de la ville, ses films sur les gens de Charlevoix sont essentiellement des poèmes recueillis chez le peuple, des récits épiques d'un royaume qui ne disparaît pas tout à fait tant que nous gardons la mémoire de sa parole. « La poésie est une magie vieille comme l'homme : il suffit d'ouvrir les oreilles », me dira le poète de Toutes isles.

Ce soir-là, à l'île d'Orléans, en mangeant le lièvre, Pierre Perrault ne cessera de me parler de sa femme Yolande, née Simard de Baie-Saint-Paul.

« C'est d'abord à travers la parole de Yolande que j'ai découvert le pays, affirme d'emblée Perrault. Nous étions étudiants à l'université et, dans les rues de Montréal, elle me parlait de Baie-Saint-Paul. Son village devenait le monde entier ! Elle tenait ses mots de sa propre réalité. Sa poésie charriait les odeurs du pays. Elle me parlait de la rouche, des oiseaux, des fruits et des fleurs de son pays. Aujourd'hui, elle est une des rares personnes à connaître le nom vulgaire de chacune des fleurs du Québec. C'est avec elle que j'ai découvert la poésie. »

La vraie poésie, en effet, n'a pas le pinceau flou ni le mol abandon, mais, au contraire, s'installe en un art du mot juste. On ne peut nommer le monde qu'à ce prix. Le poème fait le reste en contenant les rêves du langage, un peu comme de la terre dans les mains du potier s'élève une forme prête à recevoir nos secrets, nos boissons ou nos fleurs.

1. Écrivain. Président de l'Académie des lettres du Québec.

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