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    Sondage

    Définition

    Le sondage est un instrument d'observation mis au point à partir de deux techniques déjà utilisées séparément: l'échantillonnage, qui appartient au domaine des statistiques, et le questionnaire, utilisé pour la recherche en sciences sociales. Le sondage, qui avait servi à Gallup à prédire la victoire de Roosevelt en 1936, s'est imposé dans le domaine politique «grâce à son caractère le moins scientifique: la fonction d'oracle».

    Coup de sonde dans les sondages, par Jacques Dufresne, au lendemain de l'élection américaine de 2016

    La question des sondages a refait surface, si l’on peut dire, après les élections américaines, comme ce fut le cas après le Brexit. Le New York Times a reconnu solennellement ses erreurs dans son édition du 9 novembre dernier. L’éditorial commence ainsi : « Toute la technologie éblouissante, l'utilisation des bases de données et la modélisation sophistiquée que les rédactions américaines ont apportées pour l'analyse de la politique pendant cette élection présidentielle, n'ont pas permis aux journalistes d'être à nouveau derrière l'histoire, derrière le reste du pays. »

    On a dit que la guerre du Vietnam avait été la plus chiffrée la plus informatisée de l’histoire. On pourra en dire autant de la campagne des démocrates en 2016.

    Le mot sondage lui-même met les esprits sur une fausse piste. On sonne les reins et les coeurs, comme il est dit dans les évangiles, on sonde aussi le fond de la mer ou les altitudes de l’atmosphère. Dans les sondages d’opinion, on fait exactement le contraire, on se limite à des prélèvements instantanés à la surface des consciences. « On obéit à l’idée selon laquelle l'opinion publique puisse être évaluée par des personnes composant un échantillon de la population ou de l'électorat, au travers de l'enregistrement de réponses improvisées fournies à des étrangers qui les interviewent sur des questions auxquelles elles n'ont pas réfléchi » 1

    La pantométrie ou le mesurage de toutes choses

    L’engouement pour la mesure en Occident a une longue histoire qui se confond avec celle de la modernité. Les Grecs avaient eu comme premier souci d’appliquer les mathématiques à l’art comme s’ils avaient d’abord voulu réconcilier la sensibilité humaine avec la nature. Le nombre, sous la forme du nombre d’or par exemple, devenait l’âme des oeuvres. Il les habitait mystérieusement plutôt que de servir à les mesurer de l’extérieur et par là à les maîtriser. Cette mesure de l’extérieur sera la principale caractéristique de l’Occident moderne et la cause de sa puissance selon de nombreux auteurs, dont Frédéric Bon que nous citons et commentons plus loin et Alfred W. Crosby, auteur de La mesure de la réalité : la quantification dans la société occidentale (1250-1600.) 2



    Crosby donne le ton à son livre en présentant en introduction une estampe de Peter Breughel illustrant la vertu de tempérance, vénérable vertu, qu’il entoure des innovations de l’époque dans les sept arts libéraux : arithmétique, musique, rhétorique, géométrie, astronomie, logique, grammaire. Dans toutes ces innovations la mesure occupe une place centrale. Par exemple, au sommet de l’oeuvre un astronome casse-cou mesurant, perché sur le pôle Nord, la distance angulaire entre la lune et une étoile voisine. En dessous, vers la droite on voit des instruments de mesure – des compas, des équerres et des niveaux de maçon, entre autres – et des personnages en train de les utiliser. À droite deux canons. C’est à cette époque qu’on a eu l’idée de calculer le degré idéal d’inclinaison des canons. Soit deux boulets de même poids et une même quantité de poudre pour chacun, le canon étant fixé à un angle de 30 degrés dans un cas et 45 degrés dans l’autre. Dans le premier cas le boulet toucha le sol à 11, 232 pieds, dans le second à 11 832 pieds.

    C’est la meilleure illustration de ce que Crosby appelait la pantométrie, mot prophétique car il permet de prévoir le quantified self d’aujourd’hui. À l’époque du canon à 45 degrés, on voit déjà se profiler le sondage d’opinion, lequel deviendra pratique courante à partir de 1936, année où l’américain George Gallup fonda son Institut de sondage et prédit l’élection de F.D. Rosevelt à la présidence des États-Unis. Son échantillon était de 5 000 personnes, bien peu par rapport aux 2 millions de personnes touchées par l’enquête au pif du Literary Digest. «Les abonnés du téléphone et les propriétaires d'automobiles ayant répondu à l’appel de ce magazine n'étaient évidemment pas représentatifs de la population américaine de l'époque. Prévoir avec justesse le résultat de l'élection avec seulement 5000 répondants, contre plus de 2 millions pour le Digest, constituait un coup d'éclat spectaculaire qui allait rapidement rendre célèbre George Gallup, en plus de susciter un vaste engouement pour les sondages d'opinion publique. »3 On avait compris pour toujours que la représentativité du l’échantillon était plus importante que le nombre de personnes consultées.

    Ceux qui assurent le financement des partis politiques ont intérêt à savoir si les canons de leur parti préféré visent juste. Le sondage d’opinion est un bon instrument de mesure dans ce cas, mais il a aussi pour effet de rapprocher la politique de la balistique.

    Le rapport avantages et inconvénients

    Peut-on servir la justice et libertés à l’aide d’un tel outil ? Si les sondages sont faits dans la transparence ils peuvent constituer des moyens efficaces de lutter contre la corruption. Dans ces conditions, un écart significatif entre les sondages et les résultats de l’élection est l’indice d’une manipulation du vote.

    Ils peuvent aussi servir la cause de l’égalité. Avant les sondages, on ne connaissait que l’opinion des couches privilégiées de la société et entre deux élections, il était difficile de connaître l'état de l'opinion.

    Ces avantages compensent-ils les inconvénients ? L’être humain est si influençable que c’est le pousser vers cette faiblesse que de préciser en les chiffrant les tendances de l’opinion. Il faudrait plutôt l’aider à juger par lui-même en limitant les pressions extérieures qui s’exercent sur lui. C’est le but des sondages délibératifs : idéalement, quelques jours dans une retraite où le temps est partagé entre la réflexion personnelle, la conversation avec ses homologues, l’information reçue de personnes éclairées de diverses tendances, les participants ayant été choisis au hasard comme dans les sondages habituels.

    Plus on s’éloigne de ce modèle, plus on s’éloigne de la justice et des libertés. Pourquoi alors persiste-t-on à faire des prélèvements superficiels d’opinion en période électorale ? Pour protéger la démocratie contre elle-même, pour pouvoir tuer dans l’oeuf un mouvement qu’on estime mauvais ? C’est sans doute dans cet esprit que l’establishment du parti démocrate et les bailleurs de fonds ont pesé de tout leur poids contre Bernie Sanders et ceux qui avaient fait de lui leur porte-parole. On aurait bien voulu faire de même au parti républicain. Dans ce cas, le leader menaçant a été plus fort que l’establishment du parti.

    Donald Trump avait contre lui la quasi-totalité des médias majeurs, 194 sur 200 selon les chiffres du NewYork Times. Si, en plus des sondages favorables à sa cause avaient ajouté à la crainte dont cette cause était l’objet, peut-être la vague rouge se serait-elle brisée contre le mur bleu. On aurait pu dire alors que les sondages avaient empêché le pire, mais quel pire ? Puisqu’un malaise profond existe parmi ceux et celles qui ont voté pour Trump, eût-il été sage d’étouffer ce malaise, de le laisser se cancériser avec le temps ?

    Un nid de paradoxes

    Le sujet est fertile en paradoxes. Si un sondage est vrai c’est que l’opinion n’a pas changé entre le moment où il a été publié et l’élection. Il a donc été inutile sauf pour les bailleurs de fonds et les parieurs. Il est préférable qu’il soit faux, c’est la preuve que les gens se sont comportés librement à son endroit, que la société a échappé au moins partiellement à un déterminisme indiquant qu’elle est inerte et manipulable à souhait.

    Plusieurs ont été choqués d’apprendre que la loterie nationale du Québec avait inscrit à son programme les paris sur les résultats de l’élection américaine. Pour ma part, je suis depuis longtemps persuadé que les sondages appartiennent d’abord à la sphère du jeu et que c’est l’une des raisons pour lesquelles le taux de participation est si bas. On me dira que sans cela le taux de participation serait encore plus bas. Ce n’est pas exclu, mais que reste-t-il de la démocratie si, pour la rendre intéressante on est obligé de transformer la place publique en casino?

    Les avantages que présentent les sondages par rapport à la justice et aux libertés ne me semblent pas en compenser les inconvénients. Je n’hésiterais pas à remplacer les sondages superficiels actuels par des sondages délibératifs et j’interdirais carrément les prédictions du genre : tel parti a 84 % des chances d’accéder au pouvoir. Ces prédictions, le NewYork Times s’en est excusé parce qu’elles étaient fausses, c’est-à-dire pour une mauvaise raison. La vraie raison c’est que, dans un débat public, les prédictions d’un journal prestigieux sont un recours à la force à peine déguisé, une forme d’intimidation. La simple publication des résultats d’un sondage est déjà un abus d’influence, la prédiction de la victoire est un abus d’influence au carré.

    C’est par là surtout que les médias américains se sont discrédités. Ils reprochaient à Donald Trump d’être populiste et démagogue alors qu’ils pratiquaient une surenchère pire que la sienne en incitant les pitoyables (les déplorables de Mme Clinton) électeurs de la droite à adopter la logique opportuniste des parieurs et de l’élite.

    ***


    Il existe des raisons encore plus fondamentales de s’opposer aux sondages. Voici celles de Loïc Blondiaux, Simone Weil, Pierre Bourdieu, René Guénon et Frédéric Bon.

    Loïc Blondiaux

    « George Gallup, cet ancien journaliste reconverti dans la publicité commerciale ». C’est ainsi que Loïc Blondiaux présente le père des sondages. Quel était son premier but : améliorer la démocratie en la rendant plus directe ou réussir brillamment une opération commerciale? Une chose est certaine : la justesse de sa première prédiction lui valut un succès commercial immédiat. Une foule de médias achetèrent ses services sans attendre qu’ils aient subi l’épreuve du temps et de la réflexion. On peut aussi présumer que son argumentaire correspondait à l’esprit du temps.

    «Gallup, écrit Loïc Blondiaux, entreprend une critique systématique du fonctionnement des principales institutions politiques américaines de l'entre-deux guerres. Il dénonce tour à tour le rôle prépondérant des groupes d'intérêt, l'aveuglement et le suivisme des représentants, les limites du sens politique de l'élection, l'absence de démocratie au sein des partis politiques. Il s'en prend particulièrement à tous les faux porte-parole de l'opinion qui s'interposent entre les gouvernants et l'opinion publique « réelle », que lui seul entend légitimement faire parler. Gallup leur oppose une nouvelle prophétie, celle du retour à un âge d'or de la démocratie américaine, au précédent en partie devenu mythique des assemblées de village (Town-meetings) de la Nouvelle-Angleterre du xv me siècle. Le recours aux sondages, associé à l'action des médias doit permettre ainsi de réunir l'Amérique toute entière « en une seule grande salle », selon l'image saisissante qu'il développe ici. Cette métaphore résume l'ensemble d'un répertoire argumentatif qui annexe aux côtés de la technique du sondage les principaux attributs symboliques de la démocratie directe en assimilant notamment la méthode à un « référendum sur échantillon » 4

    On peut voir aujourd’hui dans cet argument une première substitution du virtuel au réel, substitution facilitée par les nouvelles techniques de communication de la décennie 1930, le téléphone et la radio, occasion de noter que lors de l’élection de 2016, les foules réelles de Donald Trump ont été une meilleure base de prévision que les sondages.

    À la métaphore de la grande assemblée générale, s’ajoute dans l’argumentaire de Gallup le mythe selon lequel les opinions s’élèvent en s’additionnant. «Gallup énonce le premier le paradoxe, repris bien plus tard par Page et Shapiro, selon lequel l'agrégation d'opinions individuelles, chacune peu informée et intéressée, peut former collectivement un « public rationnel » Cette transmutation magique — qui doit tout en l'occurrence à la statistique — vient corroborer à ses yeux ce que l'expérience démontre et le sens commun évidemment approuve, à savoir le bon sens du peuple et l'infinie sagesse de l'électorat (Mais c'est surtout lorsqu'il souligne d'emblée que les adversaires de la démocratie — Hitler et Mussolini — sont aussi ceux qui professent la « stupidité » des masses, que le propos s'avère le plus efficace. Il suffira désormais aux défenseurs de la technique de ce simple rappel pour disqualifier leurs adversaires. Critiquer les sondages équivaudra bientôt à critiquer le suffrage universel. » 5

    Simone Weil

    C’est là aussi pour tout esprit qui n’est pas embué par le narcissisme collectif, la principale raison pour laquelle il faut se montrer très critique à l’endroit des sondages. Pour s’en persuader il suffit de remonter au Contrat social de Rousseau, plus précisément à la question de la volonté générale, fondement de la souveraineté du peuple. Voici l’interprétation de Simone Weil sur cette question :

    « Rousseau partait de deux évidences. L'une, que la raison discerne et choisit la justice et l'utilité innocente, et que tout crime a pour mobile la passion. L'autre, que la raison est identique chez tous les hommes, au lieu que les passions, le plus souvent, diffèrent. Par suite si, sur un problème général, chacun réfléchit tout seul et exprime une opinion, et si ensuite les opinions sont comparées entre elles, probablement elles coïncideront par la partie juste et raisonnable de chacune et différeront par les injustices et les erreurs. C'est uniquement en vertu d'un raisonnement de ce genre qu'on admet que le consensus universel indique la vérité. »

    Qui voudrait, qui pourrait réfuter un argument si clair ? Il faut toutefois bien noter que le citoyen doit réfléchir seul, ce qui veut dire à l’abri de toute pression extérieure. Être seul dans ce contexte c’est être libre. C’est pourquoi Simone Weil complète ainsi son raisonnement :

    « Il y a plusieurs conditions indispensables pour pouvoir appliquer la notion de volonté générale. L'une est qu'au moment où le peuple prend conscience d'un de ses vouloirs et l'exprime, il n'y ait aucune espèce de passion collective. Il est tout à fait évident que le raisonnement de Rousseau tombe dès qu'il y a passion collective. Rousseau le savait bien. La passion collective est une impulsion de crime et de mensonge infiniment plus puissante qu'aucune passion individuelle. Les impulsions mauvaises, en ce cas, loin de se neutraliser, se portent mutuellement à la millième puissance. La pression est presque irrésistible, sinon pour les saints authentiques. » 6

    C’est l’une des raisons pour lesquelles, à l’instar de Rousseau, Simone Weil rejette les partis politiques. Ce sont, dit-elle, des machines à fabriquer des passions collectives. La chose était particulièrement manifeste lors des dernières élections américaines. Que valent donc les sondages sur les intentions de vote dans ces conditions ? Les sondages sur des questions particulières en période électorale assombrissent davantage le tableau. Qu’ils portent sur l’avortement, le réchauffement climatique ou l’immigration, ils fouettent les passions plus qu’elles n’éclairent les idées.

    Pierre Bourdieu

    Le sociologue français Pierre Bourdieu est l’un de ceux qui se sont opposés aux sondages au vingtième siècle. Les premières lignes d’un exposé qu’il a consacré à cette question en
    1972, vont à l’essentiel.

    « Toute enquête d'opinion suppose que tout le monde peut avoir une opinion ; ou, autrement dit, que la production d'une opinion est à la portée de tous. Quitte à heurter un sentiment naïvement démocratique, je contesterai ce premier postulat. Deuxième postulat : on suppose que toutes les opinions se valent. Je pense que l'on peut démontrer qu'il n'en est rien et que le fait de cumuler des opinions qui n'ont pas du tout la même force réelle conduit à produire des artefacts dépourvus de sens. Troisième postulat implicite : dans le simple fait de poser la même question à tout le monde se trouve impliquée l'hypothèse qu'il y a un consensus sur les problèmes, autrement dit qu'il y a un accord sur les questions qui méritent d'être posées. Ces trois postulats impliquent, me semble-t-il, toute une série de distorsions qui s'observent lors même que toutes les conditions de la rigueur méthodologique sont remplies dans la recollection et l'analyse des données. » 7

    René Guénon

    «Un pied dans l’eau bouillante, un pied dans l’eau glacée, en moyenne confort parfait ! » Les sondages semblent bien en effet être aussi mensongers que les statistiques auxquelles ils sont si étroitement liés, ce que René Guénon avait parfaitement compris

    «Aussi est-ce dans cet ordre humain, qu'il s'agisse d'histoire, de psychologie ou de tout autre genre d'études qu'on voudra supposer, qu'apparaît le plus complètement le caractère fallacieux des statistiques auxquelles les modernes attribuent une si grande importance; là comme partout ailleurs, ces statistiques ne consistent, au fond, qu'à compter un plus ou moins grand nombre de faits que l'on suppose tous entièrement semblables entre eux, sans quoi leur addition même ne signifierait rien; et il est évident qu'on n'obtient ainsi qu'une image d'autant plus déformée de la réalité que les faits dont il s'agit ne sont effectivement semblables et comparables que dans une moindre mesure, c'est-à-dire que l'importance et la complexité des éléments qualitatifs qu'ils impliquent sont plus considérables. Seulement, en étalant ainsi des chiffres et des calculs, on se donne à soi-même, tout autant qu'on vise à donner aux autres, une certaine illusion d'exactitude qu'on pourrait qualifier de pseudo-mathématique; mais, en fait, sans même s'en apercevoir et en vertu d'idées préconçues, on tire indifféremment de ces chiffres à peu près tout ce qu'on veut, tellement ils sont dépourvus de signification par eux-mêmes; la preuve en est que les mêmes statistiques, entre les mains de plusieurs savants pourtant adonnés à la même spécialité, donnent souvent lieu, suivant leurs théories respectives, à des conclusions tout-à-fait différentes pour ne pas dire même parfois diamétralement opposées. Dans ces conditions, les sciences soi-disant exactes des modernes, en tant qu'elles font intervenir les statistiques et qu'elles vont même jusqu'à prétendre en tirer des prévisions pour l'avenir (toujours en conséquence de l'identité supposée de tous les faits envisagés, qu'ils soient passés ou futurs), ne sont en réalité rien de plus que de simples sciences conjecturales, suivant l'expression qu'emploient volontiers (en quoi ils reconnaissent d'ailleurs plus franchement que les autres ce qu'il en est) les promoteurs d'une certaine astrologie moderne dite scientifique. »8

    Frédéric Bon

    Frédéric Bon reconnaît l’intérêt que présentent les sondages en tant qu’instruments d’enquête sociale : « La théorie des échantillons est un sous-produit du calcul des probabilités. Là encore, c'est une longue histoire. Esquissée dans la correspondance entre Pascal et Fermât, systématisée par Bernouilli, la théorie des probabilités connaîtra aux XVIIIe et XIXe siècles des développements rapides. Ses liens avec la mathématique sociale et la comptabilité d'État se nouent d'entrée de jeu. La notion de probabilité est l'outil intellectuel adéquat pour rendre compte des régularités statistiques étonnantes qui marquent des phénomènes en apparence purement individuels comme le suicide. »

    Le même Frédéric Bon donne en partie raison à René Guénon :

    « Le génie de Gallup est moins d'appliquer les techniques de l'enquête sociale à des échantillons représentatifs que d'ouvrir à l'étude quantitative un domaine considéré comme fluctuant, individuel, qualitatif et évanescent : l'opinion. Pour qu'un tel projet puisse être conçu et réalisé, il fallait, là encore, qu'il corresponde à une demande sociale. Il ne peut apparaître que dans une société qui a rompu ses dernières amarres avec le monde rural ; la grande entreprise, les contraintes de la production en série et la propagande de masse créent cette opinion standardisée, donc mesurable, que Gallup s'efforce d'appréhender. Le sondage est fils du taylorisme, de la presse à grand tirage et de la radiodiffusion ; il est significatif qu’il voie le jour au moment où cette société en crise recherche difficilement un nouvel équilibre. » 9 10

    La convergence fatale

    De toute évidence la standardisation des sociétés et le traitement mécanique des données qui les concernent sont deux phénomènes qui se renforcent l’un l’autre. La dernière élection américaine nous a donné une preuve concrète de cette convergence. Le clan Clinton avait de son côté Wall Street, les médias, mais aussi et surtout la Silicon Valley. Le président de Google a même mis son avion personnel à la disposition de Mme Clinton. Pendant ce temps, Donald Trump cultivait le monde rural et promettait de ressusciter le vieux pays industriel. C’est cela la fracture au sein de la société.

    Pour ceux qui, comme nous à l’Agora, craignent avant tout la quantification, l’emmachination et le transhumanisme qui les légitime, le danger était du côté de Clinton, ce qui ne veut pas dire que la solution était du côté de Trump. Elle était plutôt du côté des Verts et, d’une manière plus générale, d’un monde rural ramené à la vie par la permaculture, du côté aussi de l’entreprise à philosophie, et si possible, à échelle humaines.

    Le mal absolu c’est le sondage permanent qui s’installe en se confondant avec la surveillance des États et des grandes entreprises. Il y a quelques années seulement on pouvait causer, échanger des sourires avec les employés de entreprises de livraison. Aujourd’hui c’est à peine s’ils peuvent vous regarder : ils ont les yeux fixés sur leur IPhone, leur temps est compté, leur trajets établis par une machine. Plusieurs d’entre eux sont sans doute sous écoute de sorte que s’ils vous disent pour qui ils vont voter, leur réponse risque d’être intégrée à un sondage. Tous ces progrès de la mesure pour aboutir à transformer des hommes libres en des bêtes en laisse, ou plutôt en drones, ces drones qui les remplaceront bientôt, autre illustration du fait que la mécanisation du travail humain est le prélude à la substitution d’une machine au travailleur.

    Notes


    1 Hermès, 31, 2001
    2 Allia, Paris 2003, Ch.1
    3 Alexis Blanchet, http://www.archipel.uqam.ca/4170/1/M12201.pdf
    4 Public Opinion in a Democracy, Stafford Little Lectures, Princeton University, 1939.
    5 Public Opinion in a Democracy, Stafford Little Lectures, Princeton University, 1939
    6 Écrits de Londres et dernières lettres, NRF, Paris 1957, p.128.
    7 Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984, pp. 222-235
    8 René Guénon, Le règne de la quantité, NRF, Paris 1945, p.51
    9 Frédéric Bon, Revue La Nef, No 53
    10 Nous nous limitons ici à ces auteurs représentant des courants de pensée différents. Pour le reste on peut s’en remettre à un excellente thèse de maîtrise sur les sondages, celle d’Alexandre Blanchet, datant de 2011 et intitulée : L'opinion publique dans la science politique du xxe siècle, de l'opinion publique à l'opinion profane. Il y est question de Walter Lippmann, de John Dewey, de Bryce et de Gallup, bien sûr, mais aussi de Bourdieu et d’Habermas. On notera que l’opinion d’Habermas rejoint celles de R.Guénon, de S.Weil, de Frédéric Bon et de P. Bourdieu : « ce que nous appelons aujourd'hui l'opinion publique est, selon Habermas, une opinion non publique en ce qu'elle n'est pas le fruit d'un usage public de la raison de la part de personnes privées, mais simplement le résultat d'une manipulation sociale suivant des techniques psychosociologiques.» http://www.archipel.uqam.ca/4170/1/M12201.pdf

     

    Documentation

    L'opinion publique au pouvoir? Rencontre avec le professeur Paul Beaud (Allez savoir! (magazine de l'Université de Lausanne), no 17, juin 2000)

    Que peut-on dire des sondages politiques?, par Laurent Mimouni (IEP de Lille, avril 1999) (Bibelec)
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2016-11-15
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