Cervelle d'oiseau?
On a longtemps associé l'intelligence à la grosseur du cerveau. D'où une certaine habitude de penser que la lignée des mammifères avait été la voie royale du développement de l'intelligence. Il semble bien que ce préjugé défavorable aux oiseaux ait des racines profondes dans la culture populaire comme semblent l'indiquer des expressions telles que cervelle d'oiseau, (petit esprit) et drôle d'oiseau, (personnage bizarre). La tradition religieuse qui associe l'oiseau à l'esprit, comme dans l'expression oiseau de Minerve, voire à l'Esprit saint paraît plus juste.
À la recherche de «l'intelligence buissonnière», celle qui ose se développer hors de la voie royale des mammifères, l'éthologiste Rémy Chauvin s'est aussi intéressé aux études sur les oiseaux. Après avoir rappelé leurs talents de musiciens-mathématiciens, il nous apprend qu'ils peuvent se servir d'outils...et jaser. «On oublie que les perroquets jasent et que, par conditionnement, on peut faire apprendre des mots simples à des mainates; on oublie que les corbeaux, s'ils ne savent pas compter, sont au moins capables d'abstraction: ils peuvent en effet reconnaître des ensembles de points, trois ou quatre, qu'ils soient grands ou petits, rouges, verts ou bleus».1 Et que dire de ce peintre australien, un oiseau appelé le Ptilonorhinckus violaceus: «il écrase des baies violettes et trempe dans la bouillie une sorte de tampon qu'il a confectionné en déchirant une racine: il l'utilise pour enduire sa poitrine de violet ainsi que les parois internes de sa hutte: et dans cet équipage, il exécute ses danses nuptiales devant les femelles».2
Cervelle d'oiseau! Nous devrons bientôt présenter nos excuses à ces petits génies sous peine de paraître indignes de leur présence enchanteresse. La prise en considération de leurs performances extraordinaires a d'abord obligé les biologistes à reviser leurs critères d'évolution. Ce qui importe, concluent-ils, ce n'est pas le poids absolu du cerveau, mais son poids relatif, c'est-à-dire son poids par rapport à celui de l'ensemble du corps. «Pour un poids de cinq grammes, le roitelet a deux cent cinquante milligrammes de cerveau. S'il pesait soixante-dix kilogrammes, son cerveau atteindrait trois kilos et demi».3 Mais c'est là un critère rudimentaire. La composition du cerveau est beaucoup plus significative. «Or, justement le cerveau des oiseaux est miniaturisé par rapport au cerveau des mammifères. Pour prendre des exemples extrêmes, le cerveau de la baleine pèse plus de huit kilogrammes, mais ses cellules sont si volumineuses et le nombre d'éléments de soutien (cellules de la névroglie) est si grand que l'on compte tout juste un millier d'éléments nerveux par millimètre cube; dans le cerveau du roitelet, on en dénombre plusieurs centaines de mille dans le même volume, et les éléments gliaux sont quasiment absents. Des études plus approfondies seraient nécessaires. On aimerait connaître par exemple le nombre de connexions par élément nerveux qui semble bien constituer un paramètre très important: ce nombre est-il aussi plus grand chez les oiseaux que chez les mammifères?»4
En d'autres termes, il y a entre le cerveau de la baleine et celui du roitelet la même différence qu'entre un ordinateur qui hier remplissait une grande pièce et le même ordinateur qui, aujourd'hui, a la taille d'une machine à écrire.
Notes
1 à 4: RÉMY CHAUVIN, La biologie de l'esprit, Éditions du Rocher, Monaco, 1985, p. 119-124.