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    Occitanie

    Description

    «Occitània se pòt definir coma l'ensems dels país parla-occitans, que van de la mar Grand (o lo Peugue) a la mar Nòstra (o Mediterranèa), dels Aups als Pirenèus, de Culan a Vielha, de Baiona a Chaumont. A l'ora d'ara Occitània es ocupada subretot per França, mas tanben per Espanha (Val d'Aran) e Itàlia (Valadas aupencas). »

    On peut définir l'Occitanie comme l'ensemble des pays de langue d'Oc; ils vont de la grande Mer ou Atlantique à la Méditerranée, des Alpes aux Pyrénées, de Culan à Vielhan, de Bayonne à Chaumont. Aujourd'hui l'Occitanie est située surtout en France, mais aussi en Espagne (Val d'Aran) et en Italie (Vallées alpines).

    «En França, Occitània cubrís las regions administrativas seguentas :

    Aquitània, per la mai granda part (qualques comunas de Dordonha e Gironda son parlafrancés ; la mitat dels Pirenèus Atlantics es parlabasco) ;
    Auvèrnha, quasi tota (los dos tèrç d'Alaièr son parlafrancés) ;
    Centre - sonque qualques comunas dels departaments de Char (Cher) e Indra ;
    Lemosin tot ;
    Lengadòc-Rosselhon, levat la part catalana dels Pirenèus Orientals ;
    Miègjorn-Pirenèus tot ;
    Peitiu-Charentas en pauca part : un gròs tèrç oriental de Charenta e qualques comunas de Vinhana ;
    Provença-Aups-Costièra d'Azur tota - lo monde normals díson simplament Provença ;
    Ròse-Aups en pichona part : Ardecha e Droma levat qualques comunas de Bisa, qualques comunas d'Isèra e de Lèire.»

    Source: Occitania-Online

    Histoire

    Histoire
    Voici l'article de Simone Weil qui parut dans Le génie d'Ocen février 1943.

    L'Agonie d'une civilisation

    «Quand on compare à l'Iliade les épopées composées au moyen âge en langue française, on sent vivement que les exploits, les souffrances et la mort de quelques guerriers semblent, dans le cadre épique, choses petites et froides. Une civilisation tout entière, naguère en plein essor, frappée soudain d'un coup mortel par la violence des armes, destinée à disparaître sans retour, et représentée dans les dernières palpitations de l'agonie, tel est peut-être le seul thème assez grand pour l'épopée. C'est celui de l'Iliade; c'est aussi celui d'un fragment d'épopée composé au moyen âge en langue d'oc, et qui constitue la deuxième partie du texte connu sous le nom de Chanson de la Croisade contre les Albigeois.


    ©France-Diplomatie. Photo S.T.C. Ville de Toulouse


    Toulouse en est le centre, comme Troie est le centre de l'Iliade. Certes, on ne peut même pas songer à comparer les deux poèmes pour la langue, la versification, le style, le génie poétique; pourtant, dans le poème de Toulouse, le véritable accent épique se fait sentir, et les traits poignants n'y sont pas rares. Composé pendant le combat, avant que l'issue n'en fût connue, par un partisan de la ville menacée, ces circonstances le privent de la merveilleuse poésie qui enveloppe l'Iliade, mais en font un document de grande valeur. L'authenticité du témoignage, que confirme la comparaison avec d'autres récits contemporains, est garantie par l'abondance et la minutie des détails, mais surtout par l'accent, par ce mélange de passion et d'impartialité qui fait le ton propre aux grandes œuvres.

    La civilisation qui constitue le sujet du poème n'a pas laissé d'autres traces que ce poème même, quelques chants de troubadours, de rares textes concernant les cathares, et quelques merveilleuses églises. Le reste a disparu; nous pouvons seulement tenter de deviner ce que fut cette civilisation que les armes ont tuée, dont les armes ont détruit les œuvres. Avec si peu de données, on ne peut espérer qu'en retrouver l'esprit; c'est pourquoi, si le poème en donne un tableau embelli, il n'en est pas par là un moins bon guide; car c'est l'esprit même d'une civilisation qui s'exprime dans les tableaux qu'en donnent ses poètes. Ainsi le vers de Virgile: «Toi, Romain, occupe-toi de dominer souverainement les peuples» permettrait à lui seul de concevoir l'esprit de la civilisation romaine aussi bien qu'une vaste documentation. Il suffit qu'en lisant le poème de Toulouse, et en évoquant ce que l'on sait d'autre part concernant ce temps et ce pays, on fasse un effort d'imagination; on verra apparaître la ressemblance de ce qui fut.

    Ce qui frappe tout d'abord dans ce récit d'une guerre religieuse, c'est qu'il n'y est pour ainsi dire pas question de religion. Sans doute Simon de Montfort et ses évêques y parlent trois ou quatre fois des hérétiques; des évêques, en présence du pape, accusent les comtes de Toulouse et de Foix de les favoriser, et le comte de Foix s'en défend; les partisans de Toulouse et le poète lui-même, à chaque victoire, se félicitent d'être soutenus par Dieu, le Christ, le Fils de la Vierge, la Trinité. Mais on chercherait vainement quelque autre allusion à des controverses religieuses; on ne peut guère expliquer ce silence, dans un poème aussi vivant, où palpite toute une ville, qu'en admettant qu'il n'y avait à peu près pas de dissensions religieuses dans la cité et parmi ses défenseurs. Les désastres qui s'abattirent sur ce pays auraient pu porter la population soit à s'en prendre aux cathares comme cause de son malheur et à les persécuter, soit à adopter leur doctrine par haine de l'envahisseur et à regarder les catholiques comme des traîtres. Apparemment ni l'une ni l'autre réaction ne se produisit. Cela est extraordinaire

    Soit que l'on veuille louer, blâmer ou excuser les hommes du moyen âge, on croit volontiers aujourd'hui que l'intolérance était une fatalité de leur époque; comme s'il y avait des fatalités pour les temps et les lieux. Chaque civilisation, comme chaque homme, a la totalité des notions morales à sa disposition, et choisit. Si le père de saint Louis, comme le raconte le poème, crut servir Dieu en autorisant froidement le massacre d'une ville entière après qu'elle se fut rendue, c'est qu'il avait choisi ainsi; son petit-fils devait plus tard choisir de même, et saint Louis lui-même aussi, lui qui regardait le fer comme un bon moyen, pour des laïques, de régler les controverses religieuses. Ils auraient pu choisir autrement, et la preuve en est que les villes du Midi, au XIIe siècle, choisirent autrement. Si l'intolérance l'emporta, c'est seulement parce que les épées de ceux qui avaient choisi l'intolérance furent victorieuses. Ce fut une décision purement militaire. Contrairement à un préjugé très répandu, une décision purement militaire peut influer sur le cours des pensées pendant de longs siècles, sur de vastes espaces; car l'empire de la force est grand.

    L'Europe n'a plus jamais retrouvé au même degré la liberté spirituelle perdue par l'effet de cette guerre. Car au XVIIIe et au XIXe siècle on élimina seulement de la lutte des idées les formes les plus grossières de la force; la tolérance alors en faveur contribua même à la constitution de partis cristallisés et substitua aux contraintes matérielles les barrières spirituelles. Mais le poème de Toulouse nous montre, par le silence même qu'il observe à ce sujet, combien le pays d'oc, au XIIe siècle, était éloigné de toute lutte d'idées. Les idées ne s'y heurtaient pas, elles y circulaient dans un milieu en quelque sorte continu. Telle est l'atmosphère qui convient à l'intelligence; les idées ne sont pas faites pour lutter. La violence même du malheur ne put susciter une lutte d'idées dans ce pays; catholiques et cathares, loin de constituer des groupes distincts, étaient si bien mélangés que le choc d'une terreur inouïe ne put les dissocier. Mais les armes étrangères imposèrent la contrainte, et la conception de la liberté spirituelle qui périt alors ne ressuscita plus.

    S'il y a un lieu du globe terrestre où un tel degré de liberté puisse être précieux et fécond, c'est le pourtour de la Méditerranée. A qui regarde la carte, la Méditerranée semble destinée à constituer un creuset pour la fusion des traditions venues des pays nordiques et de l'Orient; ce rôle, elle l'a joué peut-être avant les temps historiques, mais elle ne l'a joué pleinement qu'une fois dans l'histoire, et il en résulta une civilisation dont l'éclat constitue encore aujourd'hui, ou peu s'en faut, notre seule clarté, à savoir la civilisation grecque. Ce miracle dura quelques siècles et ne se reproduisit plus. Il y a vingt-deux siècles les armes romaines tuèrent la Grèce, et leur domination frappa de stérilité le bassin méditerranéen; la vie spirituelle se réfugia en Syrie, en Judée, puis en Perse. Après la chute de l'Empire romain, les invasions du Nord et de l'Orient, tout en apportant une vie nouvelle, empêchèrent quelque temps la formation d'une civilisation. Ensuite le souci dominant de l'orthodoxie religieuse mit obstacle aux relations spirituelles entre l'Occident et l'Orient. Quand ce souci disparut, la Méditerranée devint simplement la route par où les armes et les machines de l'Europe allèrent détruire les civilisations et les traditions de l'Orient. L'avenir de la Méditerranée repose sur les genoux des dieux. Mais une fois, au cours de ces vingt-deux siècles, une civilisation méditerranéenne a surgi qui peut-être aurait avec le temps constitué un second miracle, qui peut-être aurait atteint un degré de liberté spirituelle et de fécondité aussi élevé que la Grèce antique, si on ne l'avait pas tuée.

    Après le Xe siècle, la sécurité et la stabilité étaient devenues suffisantes pour le développement d'une civilisation; l'extraordinaire brassage accompli depuis la chute de l'Empire romain pouvait dès lors porter ses fruits. Il ne le pouvait nulle part au même degré que dans ce pays d'oc ou le génie méditerranéen semble s'être alors concentré. Les facteurs d'intolérance constitués en Italie par la présence du pape, en Espagne par la guerre ininterrompue contre les Maures, n'y avaient pas d'équivalent; les richesses spirituelles y affluaient de toutes parts sans obstacle. La marque nordique est assez visible dans une société avant tout chevaleresque; l'influence arabe pénétrait facilement dans des pays étroitement liés à l'Aragon; un prodige incompréhensible fit que le génie de la Perse prit racine dans cette terre et y fleurit, au temps même ou il semble avoir pénétré jusqu'en Chine. Ce n'est pas tout peut-être; ne voit-on pas à Saint-Sernin, à Toulouse, des têtes sculptées qui évoquent l'Egypte?


    ©France-Diplomatie. Photo S.T.C. Ville de Toulouse

    Les attaches de cette civilisation étaient aussi lointaines dans le temps que dans l'espace. Ces hommes furent les derniers peut-être pour qui l'antiquité était encore chose vivante. Si peu qu'on sache des cathares, il semble clair qu'ils furent de quelque manière les héritiers de la pensée platonicienne, des doctrines initiatiques et des Mystères de cette civilisation pré-romaine qui embrassait la Méditerranée et le Proche-Orient; et, par hasard ou autrement, leur doctrine rappelle par certains points, en même temps que le bouddhisme, en même temps que Pythagore et Platon, la doctrine des druides qui autrefois avait imprégné la même terre. Quand ils eurent été tués, tout cela devint simple matière d'érudition. Quels fruits une civilisation si riche d'éléments divers a-t-elle portés, aurait-elle portés? Nous l'ignorons; on a coupé l'arbre. Mais quelques sculptures peuvent évoquer un monde de merveilles, et rien ne dépasse ce que suggèrent celles des églises romanes du Midi de la France. Le poète de Toulouse sent très vivement la valeur spirituelle de la civilisation attaquée; il l'évoque continuellement; mais il semble impuissant à l'exprimer, et emploie toujours les mêmes mots, Prix et Parage, parfois Parage et Merci. Ces mots, sans équivalents aujourd'hui, désignent des valeurs chevaleresques. Et pourtant c'est une cité, c'est Toulouse qui vit dans le poème, et elle y palpite tout entière, sans aucune distinction de classes. Le comte ne fait rien sans consulter toute la cité, «li cavalier et borgez e la cuminaltatz», et il ne lui donne pas d'ordres, il lui demande son appui; cet appui, tous l'accordent, artisans, marchands, chevaliers, avec le même dévouement joyeux et complet. C'est un membre du Capitole qui harangue devant Muret l'armée opposée aux croisés; et ce que ces artisans, ces marchands, ces citoyens d'une ville — on ne saurait leur appliquer le terme de bourgeois — voulaient sauver au prix de leur vie, c'était Joie et Parage, c'était une civilisation chevaleresque.

    Ce pays qui a accueilli une doctrine si souvent accusée d'être antisociale fut un exemple incomparable d'ordre, de liberté et d'union des classes. L'aptitude à combiner des milieux, des traditions différentes y a produit des fruits uniques et précieux à l'égard de la société comme de la pensée. Il s'y trouvait ce sentiment civique intense qui a animé l'Italie du moyen âge; il s'y trouvait aussi une conception de la subordination semblable à celle que T.-E. Lawrence a trouvée vivante en Arabie en 1917, à celle qui, apportée peut-être par les Maures, a imprégné pendant des siècles la vie espagnole. Cette conception, qui rend le serviteur égal au maître par une fidélité volontaire et lui permet de s'agenouiller, d'obéir, de souffrir les châtiments sans rien perdre de sa fierté, apparaît au XIIIe siècle dans le Poème du Cid, comme aux XVIe et XVIIe siècles dans le théâtre espagnol; elle entoura la royauté, en Espagne, d'une poésie qui n'eut jamais d'équivalent en France; étendue même à la subordination imposée par violence, elle ennoblit jusqu'à l'esclavage, et permettait à des Espagnols nobles, pris et vendus comme esclaves en Afrique, de baiser à genoux les mains de leurs maîtres, sans s'abaisser, par devoir et non par lâcheté. L'union d'un tel esprit avec le sentiment civique, un attachement également intense à la liberté et aux seigneurs légitimes, voilà ce qu'on n'a peut-être pas vu ailleurs que dans le pays d'oc au XIIe siècle. C'est une civilisation de la cité qui se préparait sur cette terre, mais sans le germe funeste des dissensions qui désolèrent l'Italie; l'esprit chevaleresque fournissait le facteur de cohésion que l'esprit civique ne contient pas. De même, malgré certains conflits entre seigneurs, et en l'absence de toute centralisation, un sentiment commun unissait ces contrées; on vit Marseille, Beaucaire, Avignon, Toulouse, la Gascogne, l'Aragon, la Catalogne, s'unir spontanément contre Simon de Montfort. Plus de deux siècles avant Jeanne d'Arc, le sentiment de la patrie, une patrie qui, bien entendu, n'était pas la France, fut le principal mobile de ces hommes; et ils avaient même un mot pour désigner la patrie; ils l'appelaient le langage.

    Rien n'est si touchant dans le poème que l'endroit où la cité libre d'Avignon se soumet volontairement au comte de Toulouse vaincu, dépouillé de ses terres, dépourvu de toute ressource, à peu près réduit à la mendicité. Le comte, averti des intentions d'Avignon, s'y rend; il trouve les habitants à genoux, qui lui disent: «Tout Avignon se met en votre seigneurie — chacun vous livre son corps et son avoir.» Avec des larmes ils demandent au Christ le pouvoir et la force de le remettre dans son héritage. Ils énumèrent les droits seigneuriaux qu'ils s'engagent désormais à acquitter; et, après avoir tous prêté serment, ils disent au comte: «Seigneur légitime et aimé — N'ayez aucune crainte de donner et de dépenser — Nous donnerons nos biens et sacrifierons nos corps — Pour que vous recouvriez votre terre ou que nous mourions avec vous.» Le comte, en les remerciant, leur dit que leur langage leur saura gré de cette action. Peut-on imaginer, pour des hommes libres, une manière plus généreuse de se donner un maître? Cette générosité fait voir à quel point l'esprit chevaleresque avait imprégné toute la population des villes.

    Il en était tout autrement dans les pays d'où provenaient les vainqueurs de cette guerre; là, il y avait non pas union, mais lutte entre l'esprit féodal et l'esprit des villes. Une barrière morale y séparait nobles et roturiers. Il devait en résulter, une fois le pouvoir des nobles épuisé, ce qui se produisit en effet, à savoir l'avènement d'une classe absolument ignorante des valeurs chevaleresques; un régime où l'obéissance devenait chose achetée et vendue; les conflits de classes aigus qui accompagnent nécessairement une obéissance dépouillée de tout sentiment de devoir, obtenue uniquement par les mobiles les plus bas. Il ne peut y avoir d'ordre que là où le sentiment d'une autorité légitime permet d'obéir sans s'abaisser; c'est peut-être là ce que les hommes d'oc nommaient Parage. S'ils avaient été vainqueurs, qui sait si le destin de l'Europe n'aurait pas été bien différent? La noblesse aurait pu alors disparaître sans entraîner l'esprit chevaleresque dans son désastre, puisqu'en pays d'oc les artisans et les marchands y avaient part. Ainsi à notre époque encore nous souffrons tous et tous les jours des conséquences de cette défaite.

    L'impression dominante que laisse le tableau de ces populations, tel qu'on le trouve dans la Chanson de la Croisade, c'est l'impression de bonheur. Quel coup dut être pour elles le premier choc de la terreur, quand, dès la première bataille, la cité entière de Béziers fut massacrée froidement! Ce coup les fit plier; il avait été infligé à cet effet. Il ne leur fut pas permis de s'en relever; les atrocités se succédèrent. Il se produisit des effets de panique très favorables aux agresseurs. La terreur est une arme à un seul tranchant. Elle a toujours bien plus de prise sur ceux qui songent à conserver leur liberté et leur bonheur que sur ceux qui songent à détruire et à écraser; l'imagination des premiers est bien plus vulnérable, et c'est pourquoi, la guerre étant, avant tout, affaire d'imagination, il y a presque toujours quelque chose de désespéré dans les luttes que livrent des hommes libres contre des agresseurs. Les gens d'oc subirent défaite après défaite: tout le pays fut soumis. S'il faut croire le poète, Toulouse, ayant prêté serment à Simon de Montfort, sur le conseil du comte de Toulouse lui-même, après la défaite de Muret, ne songea pas à violer sa parole; et sans doute les vainqueurs auraient pu s'appuyer sur l'esprit de fidélité qui dans ces pays accompagnait toujours l'obéissance. Mais ils traitèrent les populations conquises en ennemies, et ces hommes, accoutumés à obéir par devoir et noblement, furent contraints d'obéir par crainte et dans l'humiliation.

    Quand Simon de Montfort eut fait sentir aux habitants de Toulouse qu'il les regardait en ennemis malgré leur soumission, ils prirent les armes; mais ils les déposèrent aussitôt et se mirent à sa merci, poussés par leur évêque qui promettait de les protéger. C'était un piège; les principaux habitants furent enchaînés, frappés et chassés avec une brutalité telle que plusieurs en moururent; la ville fut entièrement désarmée, dépouillée de tous ses biens, argent, étoffes et vivres, et en partie démolie. Mais, tout lien de fidélité étant dès lors rompu, il suffit que le seigneur légitime pénétrât dans Toulouse avec quelques chevaliers pour que cette population écrasée et sans armes se soulevât. Elle remporta des victoires répétées sur un ennemi puissamment armé et enflé par ses triomphes; tant le courage, lorsqu'il procède du désespoir, est parfois efficace contre un armement supérieur. Selon le mot de Simon de Montfort, les lièvres se retournèrent alors contre les lévriers. Au cours d'un de ces combats, une pierre lancée par la main d'une femme tua Simon de Montfort; puis la ville osa se mettre en défense contre le fils du roi de France, arrivé avec une nombreuse armée. Le poème s'achève là, et sur un cri d'espoir. Mais cet espoir ne devait être réalisé qu'en partie. Toulouse échappa à l'anéantissement; mais le pays ne devait pas échapper à la conquête; Prix et Parage devaient disparaître. Par la suite, le destin de ce pays eut longtemps encore quelque chose de tragique. Un siècle et demi plus tard, un oncle de Charles VI le traitait en pays conquis, avec tant de cruauté que quarante mille hommes s'enfuirent en Aragon. Il eut encore des frémissements à l'occasion des guerres religieuses, des luttes contre Richelieu, et fut maintes fois ravagé; l'exécution du duc de Montmorency, mis à mort à Toulouse parmi la vive douleur de la population, en marque la soumission définitive. Mais à ce moment, ce pays, depuis longtemps déjà, n'avait plus d'existence véritable; la langue d'oc avait disparu comme langue de civilisation, et le génie de ces lieux, bien qu'il ait influé sur le développement de la culture française, n'a jamais trouvé d'expression propre après le XIIIe siècle.

    En ce cas comme en plusieurs autres, l'esprit reste frappé de stupeur en comparant la richesse, la complexité, la valeur de ce qui a péri avec les mobiles et le mécanisme de la destruction. L'Église cherchait à obtenir l'unité religieuse; elle mit en action le ressort le plus simple, en promettant le pardon des péchés aux combattants et le salut inconditionnel à ceux qui tomberaient. La licence constitue le grand attrait de toutes les luttes armées; quelle puissante ivresse doit être la licence poussée à ce degré, l'impunité et même l'approbation assurées dans ce monde et dans l'autre à n'importe quel degré de cruauté et de perfidie! On voit, il est vrai, dans le poème, certains croisés refuser de croire au salut automatique qui leur est promis; mais ces éclairs de lucidité étaient trop rares pour être dangereux. La nature du stimulant employé par les hommes d'église les obligeait à exercer une pression continuelle dans le sens de la plus grande cruauté; cette pression excitait le courage des croisés et abattait celui des populations. La perfidie autorisée par l'Église était aussi une arme précieuse. Mais cette guerre ne pouvait se prolonger qu'en devenant une guerre de conquête. On eut du mal d'abord à trouver quelqu'un qui consentît à prendre en charge Carcassonne; enfin Simon de Montfort, homme alors relativement obscur et pauvre, accepta cette responsabilité, mais il entendit naturellement être payé de ses peines par un gain tangible. Ainsi le chantage au salut et l'esprit d'acquisition d'un homme assez ordinaire, il n'en fallut pas plus pour détruire un monde. Car une conception du monde qui vivait en ces lieux fut alors anéantie pour toujours.


    ©France-Diplomatie. Photo Frédéric de La Mure/M.A.E.


    Rien qu'en regardant cette terre, et quand même on n'en connaîtrait pas le passé, on y voit la marque d'une blessure. Les fortifications de Carcassonne, si visiblement faites pour la contrainte, les églises dont une moitié est romane, et l'autre d'une architecture gothique si visiblement importée, ce sont des spectacles qui parlent. Ce pays a souffert la force. Ce qui a été tué ne peut jamais ressusciter; mais la piété conservée à travers les âges permet un jour d'en faire surgir l'équivalent, quand se présentent des circonstances favorables. Rien n'est plus cruel envers le passé que le lieu commun selon lequel la force est impuissante à détruire les valeurs spirituelles; en vertu de cette opinion, on nie que les civilisations effacées par la violence des armes aient jamais existé; on le peut sans craindre le démenti des morts. On tue ainsi une seconde fois ce qui a péri, et on s'associe à la cruauté des armes. La piété commande de s'attacher aux traces, même rares, des civilisations détruites, pour essayer d'en concevoir l'esprit. L'esprit de la civilisation d'oc au XIIe siècle, tel que nous pouvons l'entrevoir, répond à des aspirations qui n'ont pas disparu et que nous ne devons pas laisser disparaître, même si nous ne pouvons pas espérer les satisfaire.»

    (Simone Weil, Le Génie d'Oc, février 1943)

    Texte du domaine public selon les lois canadiennes.

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    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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