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    Mot


    Œuvre de © Otto Kohler, reproduite avec son autorisation. La calligraphie du mileu ressemble à du chinois dans la façon dont elle a été écrite. Si on y regarde de plus près, c’est du français écrit en vertical. Le symbole blanc sous le merle est un signe japonais phonétique se prononçant «no». La tête de l’homme bleu est un inconnu chinois pris au hasard dans un journal.

    Définition

    Le nom propre est censé être un modèle de mot. Son sens implique un renvoi au référent que ce nom désigne, c'est-à-dire des connaissances partagées entre locuteurs et allocutaires. Mais une telle connaissance partagée n'est possible qu'avec un environnement restreint. C'est pourquoi les noms ne sont finalement, comme dit Saul Kripke, que des désignateurs rigides (un désignateur rigide désigne le même objet dans tous les mondes possibles), qui n'ont pas le sens qu'ils ont l'air d'avoir: Dartmouth désigne son référent d'une manière toute rigide, sans aucun effet descriptif concernant l'embouchure d'une rivière. John Stuart Mill soutenait déjà que les noms ont une dénotation, mais pas de connotation: Dartmouth se référerait à la ville, même si la rivière s'asséchait complètement.

    Enjeux

    «Quand on parle du pouvoir des mots, il s'agit toujours d'un pouvoir d'illusion et d'erreur. Mais, par l'effet d'une disposition providentielle, il est certains mots qui, s'il en est fait un bon usage, ont eux-mêmes la vertu d'illuminer et d'élever vers le bien. Ce sont les mots auxquels correspond une perfection absolue et insaisissable pour nous. La vertu d'illumination et de traction vers le haut résident dans ces mots eux-mêmes, dans ces mots comme tels, non dans aucune conception. Car en faire bon usage, c'est avant tout ne leur faire correspondre aucune conception. Ce qu'ils expriment est inconcevable.

    Dieu et vérité sont de tels mots. Aussi justice, amour, bien.

    De tels mots sont dangereux à employer. Leur usage est une ordalie. Pour qu'il en soit fait un usage légitime, il faut à la fois ne les enfermer dans aucune conception humaine et leur joindre des conceptions et des actions directement et exclusivement inspirées par la lumière. Autrement, ils sont rapidement reconnus par tous comme étant du mensonge.»

    Simone Weil, Écrits de Londres et dernières Lettres, Gallimard, Paris 1957, p. 42.


    «[...] nous vivons l’époque des "chiens de garde" [...] Nous voyons se multiplier les outrages aux mots: la censure bien sûr mais aussi la langue mal écrite et les comptes que l’on vient nous demander pour l’usage de certains mots. On veut une langue décolorée et dévitalisée en interdisant de puiser dans le réservoir de la langue.»

    Christian Laborde: «Tout est permis, rien n'est possible...: [entretien]. Propos recueillis par Christian Authier (L'Opinion indépendante).

    Essentiel

    «Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant.
    La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant;
    La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure,
    Frémit sur le papier quand sort cette figure,
    Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu,
    Face de l'invisible, aspect de l'inconnu;
    Créé, par qui? forgé, par qui? jailli de l'ombre;
    Montant et descendant dans notre tête sombre,
    Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau;
    Formule des lueurs flottantes du cerveau.

    [...]

    Tel mot est un sourire, et tel autre un regard;
    De quelque mot profond tout homme est le disciple;

    [...]

    Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous;
    Les mots sont les passants mystérieux de l'âme.

    [...]

    Et, de même que l'homme est l'animal où vit
    L'âme, clarté d'en haut par le corps possédée,
    C'est que Dieu fait du mot la bête de l'idée.

    [...]

    Oui, tout-puissant! tel est le mot. Fou qui s'en joue!
    Quand l'erreur fait un noeud dans l'homme, il le dénoue.
    Il est foudre dans l'ombre et ver dans le fruit mûr.
    Il sort d'une trompette, il tremble sur un mur,
    Et Balthazar chancelle, et Jéricho s'écroule.
    Il s'incorpore au peuple, étant lui-même foule.
    Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu;
    Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu.

    Jersey, juin 1855.»

    Victor Hugo, Les contemplations



    ***


    «C'est effrayant de penser qu'il y ait tant de choses qui se font et se défont avec des mots; ils sont tellement éloignés de nous, enfermés dans l'éternel à-peu-près de leur existence secondaire, indifférents à nos extrêmes besoins; ils reculent au moment où nous les saisissons, ils ont leur vie à eux et nous la nôtre.»

    Rainer Maria Rilke, lettre du 7 décembre 1907, in Lettres à une amie vénitienne, Paris, Gallimard, «Arcades», 1985, p. 15.

    Documentation

    Saul Kripke, La logique des noms propres. Traduit de l’américain par Pierre Jacob et François Recanati, Paris, Éditions de Minuit, 1982. 176 p.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2013-04-18
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