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    Moraliste

    Définition

    Cet ouvrage, entièrement consacré au moraliste, que Montaigne appelait spectateur de la vie sera notre source principale pour ce dossier. On se demande pourquoi on a donné le nom de moraliste à ces observateurs des moeurs- on pense ici à La Rochefoucauld ou à Chamfort- dont le premier souci semble être de rendre compte de ce qu'ils observent et non d'enseigner la morale. Il se trouve cependant que le souci d'édifier est présent chez la plupart d'entreux. Louis Van Delft tient compte de ce fait. Il invite son lecteur à faire une distinction entre le moraliste, nom générique donné à l'ensemble des spectateurs de la vie et le moraliste, celui qui veut édifier.
    «Pour désigner le spectateur tout adonné à l'observation de « la vie des autres hommes », l'histoire littéraire n'a pas retenu l'expression de Montaigne, spectateur de la vie. Elle ne s'est pas non plus tenue à un terme richissime de passé culturel, auquel Montaigne recourt ailleurs lui-même, et après lui (entre autres) Chamfort : naturaliste. Elle n'a pas davantage retenu la tournure forgée par Dilthey, de « philosophe de la vie » [Lebensphilosoph]. Le vocable consacré par l'usage, et qui rencontre au moins mal le sens que Montaigne confère à sa formule est moraliste.
    Pourtant, il convient de se représenter un personnage tenant de Janus. Car en raison de la durable emprise du Trône et de l'Autel, et en dépit de sa présence attestée de bonne heure dans l'histoire des idées et des lettres, le spectateur a dû, fort longtemps, comme s'effacer, s'incliner, devant son proche parent -son double? son alter ego?- qu'est le moraliste. Une sorte de concurrence, et même une partie passablement serrée se sont instaurées entre les deux attitudes, les deux pentes propres aux esprits portés à l'observation et à la réflexion morales, à la « philosophie morale » des Anciens.» (p.5)

    Enjeux

    «Leur rivalité a pu être ouverte. Mais la plupart du temps, ils ont été conduits à cohabiter, à s'accommoder l'un de l'autre. Ne fût-ce que par prudence, le spectateur a été dans l'obligation de ménager le moraliste, parfois de prendre son masque, très souvent de lui céder le pas. Au vrai, il est du spectateur dans tout moraliste, et le spectateur donne régulièrement, et fort volontiers, dans la moralisation : même chez Addison et Steele, cette propension est encore patente. On aurait donc tort de les opposer et, redisons-le, grand tort de croire que l'un a tout bonnement pris la relève de l'autre. À bien des égards, le « spectateur de la vie » et le moraliste sont complémentaires et même solidaires.
    Concevons donc un seul et même personnage, mais bifrons, dont l'un des visages a longtemps occulté l'autre, personnage d'autant plus diffi­cile à observer à son tour lui-même, à démêler et à « fixer », que ses deux faces, d'une mobilité de traits également grande, présentent une frappante ressemblance, et que par une sorte de glissement l'une manque bien souvent de se superposer à l'autre, de se confondre avec elle. À partir de la Renaissance, le moraliste prend de plus en plus le relais du prédicateur. Plus que tout autre, il écrit afin de communiquer, de faire partager, voire d'imposer, une certaine conception de l'existence. Mais tout en adoptant sur le monde et l'« expérience existentielle » un point de vue de plus en plus laïc, et quand bien même il se veut, avant tout, un pur descripteur des moeurs, il demeure tenté de promouvoir une morale. Il y paraît bien, lorsqu'il compose des recueils de maximes ou encore des caractères qui tiennent de paraboles laïcisées. La forme qu'il en vient à privilégier, en délaissant l'amplification du traité pour se tourner vers le bref, le discontinu et le fragmentaire, dénote son intention bien arrêtée de faire appel, très directement, à la mémoire. » (p.6)

    Essentiel

    «Il est clair que cette sorte d'auteurs n'écrit pas seulement pour plaire, mais, plus que toute autre famille d'écrivains (hormis les auteurs spirituels, avec lesquels ils demeurent, quoi qu'ils disent et fassent, en affinité élective), pour « instruire », édifier sur la vie et, encore souvent, édifier tout court. Le choix de la forme concentrée, voire martelée, s'explique ainsi par le fait que c'est elle.qui s'imprime le plus aisément dans la cire de la mémoire du lecteur. Le but, souvent prioritaire, de tout écrivain moraliste étant d'inciter son lecteur à la prudence (celle-ci pouvant, selon l'« idéologie » de l'auteur, prendre les colorations les plus diverses, de l'épicurisme à la Saint-Évremond au rigorisme des jansénistes), toute son entreprise est sous-tendue par une réflexion sur le statut et le fonctionnement de la mémoire. La forme concise et ramassée, la phrase nerveuse et serrée, voire sèche et impérieuse, répon­dent de la façon la plus efficace au but qu'il poursuit, de procurer comme un vade-mecum existentiel.
    Et la question de la forme et celle de la mémoire commandent d'être considérées sous une ample perspective. » (p.6)

    Les quelques fragments qui suivent sont cités de mémoire:

    Ce qui a été écrit avec le sang mérite d'être appris par coeur. (Nietzsche)

    Tout est fruit pour moi de ce que m'apporte tes saisons ô nature! (Marc-Aurèle)

    Impius non est qui tollit multitudinis deos sed qui diis opiniones multitudinis applicat. L'impie n'est pas celui qui rejette les dieux de la multitude, c'est celui qui applique aux dieux les opinions de la multitude. (Épicure)

    Qu'importe que tu nies les dieux ou que tu les souilles. (Sénèque)

    Nous voyons alors ce qu'il y a au fond du pot. (à la mort) (Montaigne)

    L'homme n'est qu'un roseau, mais c'est un roseau pensant. (Pascal)

    Le Christ sera en agonie jusqu'à la fin du monde. (Pascal)

    Raminagrobis mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre (La Fontaine)

    Nous flattons de la créance que nous quittons nos vices alors que ce sont nos vices qui nous quittent. (La Rochefoucauld)

    Il faut que le coeur se brise ou se bronze. (Chamfort)

    Man muss vom Leben scheiden wie Odysseus von Nausikaa schied, segnend, nicht verliebt. Il faut quitter la vie comme Ulysse quitta Nausikaa, en la bénissant et non amoureux d'elle. (Nietzsche)

    Dass ihre Liebe sei mitleident mit leidenden und verhülten Göttern. Que votre amour soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés. (Nietzsche)

    Dans le mariage on ne fait qu'un, il s'agit de décider lequel. (Chesterton)

    L'amour est une orientation de l'âme et non un état d'âme. (Simone Weil)

    Ce qui n'est pas de l'éternité retrouvée est du temps perdu. (Gustave Thibon)

    La perte de l'âme est indolore.(Gustave Thibon)

    On n'est pas fait pour le malheur, on est fait par le malheur. (Hélène Laberge)

    La civilité est la pourriture noble de la vitalité. Leuhlan.
    ***

    Jugement de Nietzsche sur les Allemands et les moralistes français


    «Ils n'ont jamais passé dans leurs classes, comme les Français, par un sévère XVII siècle où l'on apprenne l'examen de conscience. Un La Rochefoucauld , un Descartes sont cent fois supérieurs en loyauté aux premiers d'entre eux ; les Allemands, jusqu'à maintenant, n'ont pas eu un seul psychologue. Or la psychologie donne presque la mesure de la propreté ou de la malpropreté d'une race... Et quand on n'est même pas propre, comment pourrait-on être profond ? Chez l'Allemand, comme chez la femme, on n'arrive jamais au fond : il n'y a pas de fond, voilà tout. Et cependant ils n'arrivent même pas à être plats. »Ecce homo

    Jugement de Ernst Jünger sur les moralistes

    «Rivarol comptera, par ses Maximes, parmi ces analystes et peintres du caractère humain que l'on désigne du nom de moralistes, et dont l'esprit français, par ses qualités de sociabilité, favorise particulièrement la croissance. De même que dans ce climat tempéré certains fruits atteignent à la plus haute perfec­tion et font l'ornement des tables, ainsi prospèrent
    en France, surtout depuis l'époque de Montaigne, ces oeuvres consacrées à la connaissance intime du coeur, de l'esprit et du caractère humains, dans leurs traits nobles et bas, leurs vertus et leurs défauts. Par cette contribution, la France a dis­pensé à la littérature universelle une série d'ouvrages célèbres dont la lecture nous comble de la jouissance que donnent un « déchiffrage du cceur », une joyeuse connaissance et une prise de conscience de soi.»

    Rivarol et autres essais, Paris, Grasset, 1974, p.31

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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