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    Gand

    Histoire

    Histoire
    Jules Michelet: Gand et son passé. Le retable de Van Eyck
    «Celui qui veut aller d'Anvers à Gand, doit prendre d'abord le bateau à vapeur qui remonte l'Escaut. Tels ont été, en 1832, les adieux des Hollandais. Ils ont inondé cette partie de la tête des Flandres afin de rester, par eau, en communication avec la formidable citadelle d'où leurs soldats bombardaient la ville.

    Comme pour laisser des regrets au voyageur qui la quitte, Anvers déroule devant ses yeux son magnifique panorama; au-dessus des nombreuses églises, plane la gracieuse tour, immuable, sur les révolutions qui ont changé tant de fois le destin de la cité.

    En 1492, les marchands de Bruges émigrent à Anvers; en 1576, d'Anvers, ils passent en Hollande, à Amsterdam; en 1732, d'Anvers, ils se portent à Rotterdam. Mais les positions exceptionnelles comme Amsterdam, Venise, Bruges, sont tôt ou tard abandonnées. Au contraire, Anvers assise en reine sur son fleuve (l'Escaut mesure ici, entre ses deux rives, cinq cents mètres de largeur), Anvers ne peut périr. Les bouches de l'Escaut regardent celles de la Tamise. Le traité de Westphalie, en 1648, les avait fermées au commerce du monde. Les français les rouvrirent en 1792. Vous la retrouvez partout et toujours, notre France, en défenseur généreux, désintéressé du droit et de la liberté des peuples...

    La traversée dure une heure à peine. Embarqué à six heures du matin, je descends à sept du bateau, pour m'engager à travers des champs admirables de culture. Ils se déroulent à l'infini, sur la vaste plaine tant de fois abreuvée, nourrie de sang, de chair humaine. Elles n'en sont que plus fécondes ces riches campagnes! Au moment de l'année où la nature se fait sa fête, vous croiriez voir, descendu sur terre, le ciel même. Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, elle ondule, la mer d'azur, sous la brise. C'est la fleur du beau lin de Flandre que les délicates mains de nos mères ont si longtemps filé, et qui paya, en partie, la rançon de Duguesclin.

    Partout, sur la route, les fenêtres vous regardent parées de fleurs et de verdure. Chacun, ici, a sa petite maison, son petit jardin, sa petite terre. La maison, très propre, n'est plus peinte à l'huile comme en Hollande. Elle craint moins l'humidité. La vie du foyer est forte dans les Flandres, le travail s'y fait en famille. Plus on a d'enfants, mieux on est secondé. Les mères, en ce pays, ne maudissent pas leur fécondité. Dieu veuille que cela dure. Ce qui me touche encore, c'est la sollicitude qu'ils ont tous pour les bêtes et même pour les plantes. Je vois un aubergiste qui arrose, avec des précautions infinies comme on ferait de la plus délicate fleur, un arbre déjà fort, planté devant sa porte. Visiblement, c'est pour lui un ami.

    Au bord des chemins, les jeunes plantations sont toutes entourées d'un grillage. De même, les soins donnés aux animaux domestiques m'ont semblé aussi attentifs qu'intelligents. Ainsi le paysan, l'été, abrite son cheval de la piqûre irritante des mouches, en lui voilant la face d'un frais et mouvant feuillage. Lorsqu'il revient du travail, s'il est en sueur, son maître, au lieu de l'enfermer aussitôt, doucement le promène pour l'aérer, le bien sécher. La France aurait à profiter de ces exemples d'humanité envers les bêtes, si susceptibles d'attachement lorsqu'on les traite avec douceur.

    Gand, riche cité industrielle, est trop étendue pour offrir, au premier regard, la physionomie très personnelle d'Anvers ou de Bruges. Ainsi qu'à Rome, vous trouvez, enclos dans la ville, de vastes jardins et même des champs de labour. Le béguinage de Gand fait, à lui seul, un quartier entouré de fossés, de hautes murailles. Il y a aussi, comme à Venise, une multitude de canaux qui coupent la ville en tous sens, et la divisent en îlots reliés par une infinité de ponts.

    Placée au centre des Flandres, au centre des eaux douces, au point où se marient la Lys et l'Escaut, où viennent aboutir de nombreuses rivières; gardée derrière, par le pays de Waës, pays d'accès difficile, coupé de canaux, de fondrières impraticables, — une petite Vendée du nord, — Gand fut de bonne heure le centre de l'industrie flamande. Toutes ces eaux qui coulaient pour elle, étaient gardées avec un soin jaloux. Bruges, cité marchande, voulut détourner la Lys à son profit, et Bruges fut brisée. Mais de ce jour aussi, fut brisée l'unité communale qui faisait la force et la grandeur des Flandres. Gand victorieuse, de Bruges, allait rester seule, isolée, jalousée des autres villes voisines qui, puissantes elles-mêmes, et fiefs d'empire, n'étaient pas moins obligées de dépendre de sa juridiction et de reconnaître en elle un juge suprême.

    De là, des résistances, des révoltes, d'inextinguibles haines. Plutôt que de se soumettre, les villes d'alentour préféraient faire appel à la juridiction lointaine de Lille, ou même au parlement de Paris. à ces embarras intérieurs vinrent s'ajouter les guerres. Elles commencent à la fin du XIIIe siècle, entre la Flandre et la France. En 1302, Courtrai; en 1304, Mons-En-Puelle; Cassel, en 1328. La fin du siècle sera marquée d'une tache sanglante: Rosebecque ! Où l'on vit les gantois se lier entre eux pour être sûrs de ne point se séparer et mourir ensemble. C'est que Gand surtout devait souffrir de ces guerres, étant le centre d'une population ouvrière que ruinaient les longs chômages. D'un autre côté, l'Angleterre devenait industrielle; toutes ses laines ne passaient plus comme autrefois dans les Flandres; elle en gardait une partie pour les tisser elle-même. Gand se trouvait donc affaiblie lorsqu'elle entra en révolte contre ses nouveaux seigneurs, les ducs de Bourgogne.

    Jean Sans Peur, oncle du fol Charles VI, ayant tué Louis D'Orléans et se sentant dès lors le vrai roi de France, était venu mettre le siège de sa justice au coeur des Flandres, à Gand même. Non pas, selon l'esprit germanique des vieilles formes allemandes simples et peu coûteuses, si chères aux flamands; mais la justice selon l'esprit romain, dur, chicaneur, paperassier.

    Gand ne se résigna pas. De son vieux beffroi dont la monstrueuse cloche ne s'ébranlait que dans les grandes crises, partit le signal de la révolte. Mais les villes voisines ne répondirent que mollement à ce suprême appel; elles se souvenaient de la tyrannie de leur rivale. Gand, abandonnée, accablée, ne faiblit pas; elle résolut de combattre seule avec son droit. Il alla ainsi à la mort, ce grand peuple, dans sa simplicité héroïque, trahi, attiré dans un piège, traqué comme bêtes fauves, poussé dans l'Escaut, et là, assommé, noyé!... il en mourut vingt mille, et l'on trouva parmi tous ces cadavres entassés, même des prêtres et des moines.

    Le duc de Bourgogne, monté sur son grand cheval de bataille qui portait quatre blessures faites par les piques ennemies, fit son entrée dans la ville. Ce cheval sanglant ne disait rien de bon. Les survivants durent se croire morts. On vit les échevins, en chemise, pieds nus; les bourgeois, en longues robes noires, venir au-devant, et crier pour tous: Merci !... Le duc, contre toute attente, voulut bien faire grâce. Mais, hélas ! Une grâce qui ressemblait terriblement à une condamnation. La sentence portait que Gand, de ce jour déchue, perdait non seulement sa juridiction, sa domination sur les pays d'alentour, mais que la grande cité qui fut le coeur et l'énergie des Flandres, redevenait mineure et retombait pour toujours sous la tutelle du vainqueur.

    Après Philippe Le Bon, Charles Le Téméraire; après Charles Le Téméraire, Charles-Quint, c'est-à-dire, la tyrannie toujours croissante. Charles-Quint était né à Gand, il s'en croyait le maître sans contestation. Et voilà que les gantois, ayant à leur tête Philippe D'Arteveld, levaient de nouveau l'étendard de la révolte. Charles-Quint fut aussi impitoyable pour Gand que son aïeul l'avait été pour Liège. Il vint en personne lui brûler sa charte et décréter que la cité, jusque-là industrielle, ne serait plus désormais qu'une place de guerre commandée par une citadelle formidable, toujours prête à foudroyer ses habitants. Gand est aujourd'hui une ville essentiellement collectrice: riches archives, riche bibliothèque occupant une ancienne église; admirable musée. Les collections particulières renferment des trésors. Les autres villes de Flandre en possèdent aussi sans doute, mais elles sont avares de leurs richesses. Tout ce qui importe est soigneusement caché aux étrangers.

    Ici, au contraire, j'ai trouvé tout ouvert et la plus cordiale assistance. Dès que l'archiviste de Gand, M Lenz, a su mon arrivée, il s'est empressé de me venir voir et de tout mettre à ma disposition. Je lui ai conté mes mésaventures. Alors, il m'a appris que l'archiviste de Bruxelles avait mis la terreur dans le pays.

    Malgré tous les mauvais vouloirs, j'ai pu m'orienter et pénétrer le secret de la résistance obstinée de toutes ces villes de Flandre contre la tyrannie de leur seigneur. Ces villes prenaient tout au point de vue féodal. Elles devaient des aides à leur comte sans doute, mais des aides nobles, c'est-à-dire en hommes et non en aides-serfs, en prestation. Tout au plus voulaient-elles convertir en argent, le vin et autres denrées semblables qu'elles payaient dans les cas féodaux de joyeuse entrée, de mariage, de chevalerie, etc. à part cela, aux demandes d'argent faites, même en pleine paix, les villes répondaient invariablement par des offres d'hommes, sachant bien qu'on pourrait tourner leur argent contre elles. Chaque homme, au point de vue germanique, était seigneur de sa personne et abdiquait cette seigneurie en faveur d'une corporation.

    La seigneurie de la corporation, comme celle de l'individu, était représentée par une maison. Cette maison répondait des fautes de l'individu; elle était en quelque sorte l'individualité du membre de la ville; ainsi, la veuve occupant une maison, devait un homme au service militaire. Et le comte qui avait une maison à Gand, sous le nom de Louis De Flandre, était tenu de payer pour elle le cens.

    Chacune de ces maisons avait pignon sur rue, pignon aigu comme flèche d'église, pignon triomphal. Ces façades généralement ouvragées dans le bas et autour de leurs jolies croisées, restent frustes et un peu lourdes dans la partie supérieure. On voit encore, en ce genre, la maison des bateliers réunis en corporation (1531). Elle conserve aux fenêtres du second étage, un petit fleuron, dernière trace du gothique fleuri.

    Cette ville de Gand, si longtemps comprimée, aspire fortement à la liberté individuelle; vous en trouvez l'affirmation à chaque pas que vous faites dans la rue. Partout, au-dessus des portes, je lis: Libre maison. Libre héritage.

    Ici, de même qu'à Bruges, resplendit le précurseur de la renaissance, le grand peintre Van Eyck. Le tableau [La vierge au chanoine van der Paele] qui est à Bruges — un caprice du génie — lui fut commandé, en 1430, par un brave échevin de la ville qui s'est fait peindre en fourrures, grosse figure ridée, plissée, pâle, grasse, un livre et des lunettes à la main. Ce donataire a dû être en son temps un guerrier, car les petites statues placées au fond de sa chambre, représentent Samson ouvrant la gueule du lion, et David décapitant Goliath. De plus, le vieux, à genoux, est présenté à l'enfant Jésus par un grand saint Georges couvert d'une éblouissante armure d'or. Il montre le bonhomme d'un air grivois qui semble se moquer un peu de lui. Je croirais encore volontiers qu'à un moment de sa vie, mon échevin quittant le métier des armes, s'est mis à commercer avec les îles lointaines, car l'enfant a reçu en don un oiseau bien rare à cette époque: une perruche.

    La vierge, belle, longue ganache flamande, à fine chevelure rouge, tient dans ses bras son fils, très laid et négligemment dessiné. Elle le tient froidement, impartialement, entre un bel évêque sérieux et le joyeux saint Georges. Mais l'enfant, moins impartial que sa mère, tourne le dos à l'homme d'église et se porte vers l'homme de guerre qui donne de si belles perruches... tout cela fondu dans une chaude lumière, plus chaude qu'aucune lumière réelle; mais si bien harmonisée, que personne n'osera dire que ce n'est pas la nature.

    On affirme que Van Eyck tenait ses couleurs exposées au soleil, et cela, plusieurs fois, avant de s'en servir. Il semble, en effet, que les rayons du soleil s'y soient infusés à longs flots.

    Ce tableau, équilibré de sérieux, de verve moqueuse, d'église et de don quichottisme marin et guerrier, où l'inventeur de la couleur, le peintre de la lumière a placé dans les mains d'un enfant décrépit, le joujou vivant des découvertes modernes, l'oiseau trouvé d'hier, l'oiseau des îles tropicales, ce joujou, dis-je, me semble un signe vivant de la Renaissance dont la joyeuse aurore commençait à poindre dans les toiles de Van Eyck et ailleurs.

    Le tableau de Gand, capital comme œuvre d'art, l'est bien moins comme pensée. C'est le travail commun de toute la famille, des deux frères, et peut-être aussi de la sœur qui, dit-on, est enterrée dans l'église. Ici, ils ont voulu faire de la gravité, de la sainteté. Le Christ, mitré, rouge, à barbe fourchue, byzantin par l'immobilité, d'un idéal profond, terrible plus que noble, est pourtant réel, nature, s'il en fut jamais. Il siège entre le sauvage et velu saint Jean-Baptiste, perdu dans sa monstrueuse chevelure noire, et la vierge, qui lit doucement, à voix basse, bouche entr'ouverte; il est l'équilibre divin, entre la nature sauvage qui pressent Dieu, et la nature adoucie où Dieu a passé.

    En cette riche Flandre, que d'œuvres sacrifiées, perdues !... Au pied de ces trois grandes figures, on voyait autrefois, d'un côté, le mystère de l'apocalypse, de l'autre, Adam et Ève. Ceux-ci ont été relégués aux archives de l'évêché par le chapitre, sans doute en punition de leur nudité. Deux autres volets ont passé, des mains des anglais, dans celles du roi de Prusse qui les a achetés 40,000 francs. Qu'ils gardent bien au moins leur inestimable chef-d'œuvre: l'Adoration de l'agneau divin. On compte, sur cette toile, trois cents figures, toutes traitées avec le même soin. Au premier plan, belles têtes d'hommes barbus, rasés, contrastés fortement, avec un art infini... des papes qui baissent les yeux et rêvent. Devant eux, des moines agenouillés, paupières hautes et qui regardent, plus habitués qu'ils sont à soutenir la lumière mystique. Parmi tous ces saints personnages en action, je vois Van Eyck et Philippe Le Bon entouré de ses serviteurs. Ce sont autant de portraits. Vous reconnaîtrez Van Eyck à sa noble et intelligente figure. Il est coiffé d'un bonnet.

    Au second plan, le charmant bataillon des vierges, singulièrement élégantes par la taille, la longue chevelure, l'attitude. Les fines palmes qu'elles tiennent à la main, s'entre-croisent, de manière à former une avenue. Légères arcades, un long berceau, ou plutôt une longue nef, une église de la nature dont la voûte est faite de l'azur du ciel. L'agneau divin que tous adorent, et duquel partent des rayons qui vont illuminer la foule, occupe le centre du tableau, mais non pas couché, endormi, comme on le représente habituellement. Ici, il est debout, animé, dans un mouvement très vif. Action, lumière, dessin, tout est admirable d'harmonie, de pensée, d'exécution..»

    JULES MICHELET, Sur les chemins de l'Europe: Angleterre, Flandre, Hollande, Suisse, Lombardie, Tyrol, Paris, Marpon et Flammarion, 1893
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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