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    Grignon Claude-Henri

    Écrivain canadien-français (1894-1976). Son roman Un homme et son péché, qui raconte l'histoire d'un cultivateur des Laurentides rongé par l'avarice, a profondément marqué la culture canadienne-française, à tel point que le prénom du personnage principal, Séraphin, est devenu au Canada français un synonyme de pingre. Réédité de nombreuses fois, adapté pour la radio, la télévision, le cinéma et le théâtre, Un homme et son péché demeure le roman le plus célèbre de l'histoire des lettres canadiennes-françaises.

    Claude-Henri Grignon fut également critique littéraire et pamphlétaire. Il rédigea seul et publia, de 1936 à 1943, les virulents et pittoresques Pamphlets de Valdombre, véritable monument littéraire du Canada français. La phrase de Grignon (alias Valdombre) est l'une des plus percutantes et des plus viriles qui soit au Canada français, encore aujourd'hui. Dans ses Mémoires, Lionel Groulx a esquissé un portrait très juste de Grignon: « Il a le mot truculent, sonore. Polémiste passionné, fougueux, entier, tranchant. Chevalier au Moyen Age, de son épée, comme Roland, il eût tranché les monts pyrénéens. Malheur à qui tombe sous la main de ce disciple de Léon Bloy! Il exécute, dépèce l'adversaire avec la joie féroce de l'épervier dévorant sa proie terrassée. Le polémiste a pourtant quelques parties de choix; il a du courage et il est capable de générosité 1. » Dans le firmament des écrivains francophones d'Amérique du Nord, Claude-Henri Grignon est sans contredit l'un des astres les plus éblouissants. (Patrick Dionne)





    Biographie

    Claude-Henri Grignon, fils d'Eugénie Baker et de Wilfrid Grignon, médecin-vétérinaire, naquit à Sainte-Adèle en 1894. Après avoir fréquenté l'école de son village, il étudia pendant deux ans au Collège Saint-Laurent. On le confia ensuite aux soins de professeurs particuliers, qui lui donnaient des leçons à domicile. Le parcours de Grignon fut essentiellement celui d'un autodidacte. Lecteur vorace, il fréquenta assidûment les bibliothèques, à commencer par la bibliothèque de son père, et finit par acquérir une connaissance approfondie des lettres françaises et canadiennes, ainsi qu'une grande maîtrise de la langue française. Ses auteurs de prédilection, chez les Européens, furent Barbey d'Aurevilly, Giovanni Papini, Léon Daudet, Charles Péguy et surtout Léon Bloy. Ces écrivains, en plus de l'influencer par leurs styles et leur fougue, le confirmèrent dans son catholicisme et sa vision traditionaliste du réel.

    Après la mort de son père, en 1915, Grignon entreprit une brève carrière d'agent des douanes à Montréal. L'année suivante, il se lança dans le journalisme à L'Avenir du Nord de Saint-Jérôme. En 1920, il devint membre de l'École littéraire de Montréal puis collabora, à partir de 1921, au Nationaliste d'Olivar Asselin. Ce dernier, par sa grandeur d'âme, sa haute intelligence, son amour de la langue française et son style combatif, exerça une influence décisive sur Grignon qui n'hésita pas à écrire, en 1937 :

    La justice demande qu' Olivar Asselin, le cinglant polémiste d'autrefois et l'homme qui a rendu le plus de service à son peuple, ait son monument à Montréal. [...]

    Asselin aura son monument à Montréal, pas loin de l'église Bonsecours qu'il aimait tant et où tant de fois il alla prier entre deux articles. Il dominera dans ce milieu des classes laborieuses qu'il défendait de toute son âme et de toute la vigueur d'une prose qu'on ne reverra jamais. De ce coin de terre, marqué de la trace des premiers colons et des premiers soldats français, il dominera le fleuve et l'histoire
    2.

    Les années 1920-1930 furent des années d'intense création littéraire. Grignon publia cinq livres: Les Vivants et les autres en 1922 (un recueil d'essais très moyens, selon l'auteur lui-même), Le secret de Lindbergh en 1928 et, en 1933, ses deux livres les plus importants, Un homme et son péché et Ombres et clameurs. Le premier, un roman rédigé de main de maître, connut un succès immédiat. Le second ouvrage est un essai sur la littérature canadienne-française, une galerie de portraits élogieux rédigés en l'honneur de Jules Fournier, Lionel Groulx, Marie Le Franc, Harry Bernard et quelques autres. En 1934, Grignon fit paraître un recueil de nouvelles, Le Déserteur et autres récits de la terre et, deux ans plus tard, un essai intitulé Précisions sur « Un homme et son péché ». Durant ces années, il signa aussi une multitude d'articles parfois sous le couvert de pseudonymes 3 dans plusieurs journaux et revues, dont La Minerve (1922), Le Matin (1923), Le Canada (1931), Le Petit Journal (1931), La Revue populaire (1931-1934), La Renaissance (1935), Bataille (1935) En Avant! (il fut directeur de la page littéraire de cette revue de 1937 à 1939) et Le Bulletin des agriculteurs (1941).

    En 1935, Grignon fut consacré comme écrivain: on lui décerna le prix David pour Un homme et son péché. La même année, il accéda au poste de directeur-adjoint de la publicité au Ministère de la Colonisation. En 1936, il fonda les fameux Pamphlets de Valdombre, où se déploie véritablement son génie de prosateur. Pendant huit ans, il servit à ses abonnés une cinquantaine de pages véhémentes par mois, entreprise qui rappelle celle de Péguy et de ses Cahiers de la Quinzaine. Dans la première livraison des Pamphlets, en décembre 1936, Grignon avoua clairement ses intentions: « Je n'ambitionne qu'une chose: défendre la cause de la Vérité. Défendre la lumière. La lumière est une, perpendiculaire, brutale et foudroyante 4. » Valdombre fut lui aussi un, perpendiculaire, brutal et foudroyant, non à l'image de la lumière, mais de Léon Bloy, source fondamentale de son inspiration. Les Pamphlets traduisent l'obsession de Grignon pour la Vérité et la Beauté. Un tempérament si absolu prenait facilement la médiocrité en exécration; de là provenaient ses réactions violentes. Pamphlétaire né, ses exercices de démolition visaient souvent les écrivailleurs canadien-français dépourvus de talent et d'imagination, dont les récits ou articles étaient affligés de lourds défauts de syntaxes. Un autre de ses plaisirs consistait à dénoncer l'insipidité des bas-bleus et des feuilles littéraires bigotes. Rien ni personne n'était à l'abri des vociférations de Valdombre, qui ne craignait pas de s'attaquer aux éminences politiques et littéraires du Canada français. Ainsi les rédacteurs du journal Le Devoir (en particulier Omer Héroux et Georges Pelletier et, dans une moindre mesure, Henri Bourassa), Robert Rumilly, Louvigny de Montigny, Camille Roy, Hector de Saint-Denys Garneau et même Maurice Duplessis goûtèrent à la médecine de Valdombre. Mais le pamphlétaire des Laurentides ne se contentait pas de malmener les littérateurs et les politiciens de son pays: il s'acharnait avec la même vigueur sur les auteurs français. Veuillot, les Goncourt, Renan, Anatole France et bien d'autres subirent ses foudres. En cela, Grignon répétait les entreprises de démolitions bloyennes. Un des plus terribles pamphlets qu'il écrivit fut dirigé contre l'abbé Bethléem, gardien attitré de la morale littéraire. À la mort de l'abbé Bethléem, en septembre 1940, Grignon titra « Enfin! Il est mort! » 5. Redouté, Grignon l'était, et avec raison, ce qui lui valut le surnom de l' « ours du Nord ». Il fut aussi un observateur attentif des moeurs politiques canadiennes. Dans son article « Le Christ à Québec », il prévenait le gouvernement Duplessis des conséquences désastreuses de la loi sur les pensions de vieillesse. Il craignait essentiellement la destruction de la famille traditionnelle. On ne peut pas dire que Valdombre ne fut pas clairvoyant à ses heures.

    En 1938, Grignon inaugura la série radiophonique les « Belles histoires des pays d'En-Haut » en adaptant sa nouvelle Le Déserteur avec l'aide de sa cousine, Germaine Guèvremont. L'année suivante, il réalisa pour la radio la première adaptation d'Un homme et son péché. On pourrait d'ailleurs adresser un reproche à Grignon: celui d'avoir étiré à l'infini l'intrigue d'Un homme et son péché. Si les adaptations pour la radio et la télévision furent réussies, on ne peut pas en dire autant des deux versions cinématographiques
    6. Par ailleurs, bien que la popularité des séries radiophoniques et télévisées ait contribué à enrichir l'imaginaire canadien-français, il faut aussi en constater les effets pervers: le caractère proprement génial du roman est banalisé, et plus encore, le reste de l'oeuvre écrite de Grignon, spécialement les Pamphlets de Valdombre est aujourd'hui méconnu, voir ignoré.

    En 1941, Grignon se lança en politique: il devint maire de Sainte-Adèle, et le resta jusqu'en 1951. En 1962, il fut reçu à la Société Royale du Canada et, en 1967, il devint Officier de l'Ordre du Canada. Claude-Henri Grignon est décédé le 3 avril 1976, à Sainte-Adèle. (Patrick Dionne)


    Notes
    1. Lionel Groulx, Mes Mémoires, tome III, Fides, 1972, p. 237.
    2. Claude-Henri Grignon, « Olivar Asselin et les Polémiques d'autrefois », in Les Pamphlets de Valdombre, 1re année, no 11, 1er octobre 1937, pp. 472-473. Nous sommes en 2004, et Asselin n'a toujours pas son monument.
    3. Les pseudonymes reconnus de Grignon sont: Valdombre, Claude Bâcle, Le Convive distrait, Des Esseintes, Les frères Zemganno, Le Masque de Velours et Trois Ixes. John Hare et al. Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord, Montréal, Fides, 1989, p. 635.
    4. Claude-Henri Grignon, « À mes abonnés, à mes lecteurs », in Les Pamphlets de Valdombre, 1re année, no 1, 1er décembre 1936, p. 1.
    5. Claude-Henri Grignon, « Enfin! Il est mort! ». Les Pamphlets de Valdombre, 4e année, nos 4 et 5, septembre-octobre 1940, pp. 145-154.
    6. C'est sans parler du mélodrame pompeux orchestré dernièrement par des producteurs en mal de profits farce avec laquelle Grignon n'a rien à voir, il faut le dire.

    Oeuvres

    Livres

    Les Vivants et les Autres - M. Turc-Barbeau - Nérée Beauchemin, poète de chez-nous - Épigraphe pour un bagne. (Essais). Montréal, Librairie Ducharme, [1922]. Sous le pseudonyme de Valdombre.

    Le secret de Lindbergh. Montréal, Éditions de la Porte d'Or, 1928.

    Un homme et son péché. Montréal, Éditions du Totem, 1933; Montréal, Les Éditions du Vieux-Chêne, 1935 (édition définitive). Réédité plusieurs fois depuis. Soulignons la belle édition de luxe illustrée par Jean-P. Ladouceur parue en 1979 chez Alain Stanké.

    Ombres et clameurs. Regards sur la littérature canadienne. Montréal, Albert Lévesque, 1933.

    Le Déserteur et autres récits de la terre. Montréal, Les Éditions du Vieux Chêne, 1934.

    Précisions sur « Un homme et son péché ». Montréal, Les Éditions du Vieux Chêne, 1936.


    Les Pamphlets de Valdombre (publiés de 1936 à 1943)

    Quelques titres d'articles parus dans les Pamphlets parmi les plus importants:

    « À mes abonnés, à mes lecteurs ». Les Pamphlets de Valdombre, 1re année, no 1, 1er décembre 1936, pp. 1-7.

    « Bernanos au presbytère ». Les Pamphlets de Valdombre, 1re année, no 2, 1er janvier 1937, pp. 48-54.

    « Le Christ à Québec ». Les Pamphlets de Valdombre, 1re année, no 2, 1er janvier 1937, pp. 55-68.

    « Notre maître, l’abbé Groulx ». Les Pamphlets de Valdombre, 1re année, no 3, 1er février 1937, pp. 93-103.

    « Un biographe en gros ». Les Pamphlets de Valdombre, 1re année, no 3, 1er février 1937, pp. 104-113.

    « M. Duplessis, critique littéraire ». Les Pamphlets de Valdombre, 1re année, no 6, 1er mai 1937, pp. 263-264.

    « Olivar Asselin et les Polémiques d'autrefois ». Les Pamphlets de Valdombre, 1re année, no 11, 1er octobre 1937, pp. 447-473.

    « Enfin! Il est mort! ». Les Pamphlets de Valdombre, 4e année, nos 4 et 5, septembre-octobre 1940, pp. 145-154.

    « Première lettre aux riches et aux cochons ». Les Pamphlets de Valdombre, 5e année, no 2, février 1943, pp. 75-82.


    Articles de revues et de journaux

    « Le Cycle des damnés, Flaubert ». Vivre, 5e cahier, 1re série, déc. 1934, pp. 8-10.

    « La vie de l'esprit - La littérature canadienne: Regards et jeux dans l'espace ». En Avant!, Saint-Hyacinthe, vol. 1, no 11, 26 mars 1937, p. 3.

    « Notre culture sera paysanne ou ne sera pas ». L'Action nationale, vol. XXII, no. 6, juin 1941.

    « Arthur Buies ou l’homme qui cherchait son malheur ». Cahiers de l’Académie canadienne-française, vol. 7. Profils littéraires. Montréal, 1963, pp. 29-42.

    « Conspiration du silence (Charles Baudelaire) ». Le Journal des pays d'En-Haut, 30 septembre 1967, p. 2.


    Écrits divers

    Les soirées de l'École littéraire de Montréal: proses et vers. Ouvrage collectif. Comprend des textes de Valdombre, Claude-Henri Grignon, Albert Laberge, Albert Ferland, J.-A. Lapointe, W.-A. Baker et al.

    « Au pays canadien-français », in Marie Le Franc, écrivain breton-canadien. Paris, Éditions Corymbe, 1936, pp. 452-455.

    « Le mal qui nous ronge: notre défaut d'observation », in Deuxième congrès de la langue française au Canada, Vol. 3, Québec, [Imprimerie du Soleil limitée], 1938, pp. 354-373.

    La scandaleuse administration Valiquette. Sainte-Adèle, 1945. Brochure publiée par Claude-Henri Grignon, alors candidat à la mairie aux élections municipales de Saint-Adèle (15 janvier 1945).

    Samuel Charette. Doulce souvenance: histoire de L'Annonciation. Préface de Claude-Henri Grignon. Granby, [s.é.] 1953.

    Soeur Marie Saint-Louis de Gonzague. Léon Bloy face à la critique suivi d’une bibliographie critique. Préface de Claude-Henri Grignon. Nashua, Présentation de Marie/Collège Rivier, 1959, 581 p.

    Documentation

    Garneau, Hector de Saint-Denys. « Le Déserteur... de Claude-Henri Grignon », in La Relève, 5e cahier, 1re série, 1934, pp. 112-117.

    Godin, Gérald. « Le Péché de Grignon; dire sa vérité huit heures par jour », in Magazine Maclean, vol. 4, no 8, août 1964, pp. 45-46.

    Lamarche, Marcolin-A. « Claude-Henri Grignon - Un homme et son péché », Revue Dominicaine, avril 1934, pp. 325-328.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    Données biographiques
    Nationalité
    Canada; Québec
    Naissance
    8 juillet 1894, Sainte-Adèle (Québec)
    Déces
    3 avril 1976
    Documents Associés
    Marcolin-A. Lamarche
    Un homme et son péché, talent, justesse, avarice, morale et littérature, sobriété, simplicité
    Raccourcis
    Répertoire numérique du fonds Claude-Henri Grignon (Bibliothèque nationale du Québec)

    Référence


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