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    Impression du texte

    Dossier: Sport

    Les tournois

    Jean-Jules Jusserand
    I

    Les jeux favoris étaient, au moyen âge, ceux qui se rapprochaient de la guerre, et parmi eux, pour l'aristocratie française, celui de tous qui ressemblait le plus à une bataille, le tournoi.

    On confond souvent, depuis qu'ils ont cessé d'être pratiqués, les tournois et les joutes, mais il est facile de les distinguer: les tournois étaient faits à l'imitation des batailles, et les joutes, à l'imitation des duels.

    Le goût de la lutte, de la contestation, du débat, du défi, était poussé au plus haut point jadis, à la fois dans la vie active et dans la vie intellectuelle. La «disputoison» était un des genres littéraires les plus aimés; la «dispute» était une des formes courantes de l'enseignement: «contentiosa Pariseos,» disait Pétrarque de notre capitale 1. Les écoliers disputaient entre eux ou avec leurs maîtres; le candidat aux grades se tenait prêt à répondre, comme les chevaliers offraient le combat, à tous venants: «contra quoscumque alios milites advevantes,» dit une formule de tournoi du treizième siècle 2; «le candidat combattra,» disait-on en Sorbonne, «propugnabit.» Nos soutenances de thèses, bien que les propositions ne soient plus, comme autrefois, défendues contre tous venants, sont aujourd'hui un dernier reste de ces anciennes coutumes. Le candidat se défend, se bat, «propugnat.»

    Le grand sport du moyen âge était le tournoi. Comme étant le plus dangereux, c'était aussi le plus noble, celui auquel on se préparait avec le plus d'ardeur, pour lequel on faisait le plus de dépense: et d'ailleurs si violent que la plus furieuse partie de foot-ball semble un jeu de pigeon-vole en comparaison.

    Pendant des centaines et centaines d'années, l'Europe entière s'y livra avec ardeur; c'était pour tous chevaliers un tel besoin qu'aucune défense ne pouvait les retenir, ni aucun châtiment spirituel ou temporel, si dures fussent les peines. Elles étaient dures cependant: au spirituel, elles pouvaient aller jusqu'à l'excommunication; au temporel, jusqu'à la séquestration des biens. Les papes ordonnaient de refuser la sépulture religieuse aux hommes tués en tournois; les rois défendaient périodiquement de vendre aux chevaliers tournoyeurs des armes et des chevaux, de leur accorder l'hospitalité; prescrivaient de les empêcher par la force de se réunir, enfin s'emparaient de leurs biens. Trop de vies étaient dépensées à ces jeux; les tournoyeurs, absorbés par leur passion, ne songeaient à rien autre et n'avaient cure «ni de ma propre guerre», disait le roi, «ni du saint voyage d'outre-mer» (la croisade), disait le pape. Les tournoyeurs se confirmaient dans ces habitudes d'indiscipline et ce goût pour la prouesse individuelle auxquels ils n'étaient que trop enclins. Ils compromettaient leur salut éternel.

    Il est certain que ces réunions ne présentaient pas toujours un spectacle très édifiant. Dans une occasion, on avait vu les chevaliers se moquer de l'Église en passant sur leurs armures des robes de moines, et se battre ainsi déguisés, leur chef s'étant vêtu en abbé avec une mitre sur son casque (1394). En d'autres rencontres, sous prétexte de tournois, de vrais assassinats avaient été commis: plusieurs chevaliers se donnant le mot pour s'acharner sur le même adversaire et se débarrasser ainsi d'un ennemi; ce que défendirent plus tard les règles du jeu. Les fêtes qui suivaient se terminaient souvent en orgies, et l'on passait vite, en ces soirs de folie, des gracieuses paroles aux actes grossiers. Briller en tournois était un grand moyen de plaire à une femme, le plus grand même:



    L'un fait joutes, fêtes, cembeaux (tournois)

    Pour son amour, pour son gent corps.



    Il y avait d'autres moyens sans doute: on pouvait envoyer des vers. Le poète du quatorzième siècle, Eustache Des Champs, qui nous trace ce tableau, n'eût guère pu oublier une telle ressource:



    L'autre lui envoie dehors

    Chansons, lettres ou rondelets...

    Et dit que de sens n'a pareille,

    C'est de beauté la non-pareile.



    Ou bien, on pouvait se vêtir, en l'honneur de la femme aimée, de vert, de bleu, de blanc...



    L'autre s'en vêt vermeil com sang,

    Et cil qui plus la veut avoir,

    Pour son grand deuil, s'en vêt de noir 3.



    Mais le vrai et grand moyen, c'était de se distinguer les armes à la main. Aucune vertu ne tenait devant la gloire du vainqueur. Aussi les remontrances abondent-elles chez les graves chroniqueurs et les auteurs pieux. Certains attribuent la grande peste qui désola l'Europe vers le milieu du quatorzième siècle aux désordres des tournois: ils y voient un effet de la vengeance céleste. D'autres usent, pour retenir sur la pente et effrayer les adeptes de ces jeux, de ce moyen d'intimidation si fréquent chez les écrivains religieux d'alors: ils racontent des apparitions. Roger de Thony, sachant son frère Raoul à la mort, accourt, bride abattue, dans l'espérance de lui parler encore; mais il arrive trop tard; il répète ses supplications devant le cadavre, et le cadavre, se redressant sur sa couche, parle et dit: «Malheur, malheur à moi, pour avoir tant couru les tournois et les avoir tant aimés!» Et la pauvre âme en purgatoire, se recommandant aux prières des vivants, se tait de nouveau, pour jamais 4. Au fameux tournoi de Neuss près Cologne, en 1240, où soixante chevaliers moururent, on entendit les cris des démons qui volaient au-dessus des cadavres «en guise de corbeaux et de vautours». Dans une miniature française du quatorzième siècle, un furieux tournoi est représenté; les chevaliers frappent à tour de bras de leurs grandes épées; ils ne se doutent pas, mais le spectateur voit, que des diables hideux dirigent leurs coups 5.

    Les interdictions se multiplient: Innocent II se prononce énergiquement, en 1130, au concile de Clermont, et Alexandre III, en 1179, au concile de Latran, protestant contre ces fêtes détestables, «quas vulgo torneamenta vocant,» où les chevaliers viennent faire parade de leur force, «ad ostentationem virium suarum,» risquant la mort et les feux de l'enfer 6. Dans les recueils d'ordonnances royales, les prohibitions sont innombrables: on en trouve, par exemple, en 1280, 1296, 1304, 1311, 1312, 1314, 1316, 1318, 1319, etc., etc. «Que nul ne soit si hardi, sous peine d'encourir notre indignation, dit Philippe V en 1316, d'aller à joutes ne à tournois... et qu'ils gardent leurs armures et chevaux, si qu'ils puissent être pris et appareillés à ce que nous avons à faire pour ledit voyage exaucer (la croisade)... et si se tiennent garnis de chevaux et d'armures que, dès maintenant, ils soient tout prêts et appareillés de venir à notre mandement toutes fois qu'il serait métier pour la paix de notre royaume maintenir et défendre 7.» Même situation dans les autres pays d'Europe: les rois d'Angleterre publient, à la même époque, des ordonnances non moins fréquentes, plus de quarante sous Édouard II, interdisant, dans le latin du temps, à tout homme d'armes de tournoyer, bouhourder 8, jouter ou chercher aventures: «Turneare, burdeare, justas facere, aventuras quærere 9

    Mais le goût pour ces jeux était trop puissant; c'était une vraie passion, un de ces états d'âme où tout sentiment de règle, d'obligation morale, de danger disparaît. Les hautes murailles du devoir s'affaissent ou deviennent fluides; on les côtoyait avant la passion comme si elles étaient de granit, on les traverse maintenant comme si elles étaient de nuages. Les menaces de séquestre ou de damnation éternelle n'étaient plus rien; on passait outre. Les rois et les papes, du reste, étaient obligés, n'en pouvant mais, de faire la part du feu: souvent leurs ordonnances sont à terme, ou visent une région en particulier, ou prévoient des exceptions. Les rois, de plus, avaient grand peine à se priver eux-mêmes de ces jeux; ils oubliaient souvent leurs propres ordonnances et donnaient l'exemple de les enfreindre. Quant aux apparitions et autres épouvantails, les tournoyeurs prenaient plaisir à payer en même monnaie les auteurs de ces pieux récits. Rien ne leur était plus aisé; ils faisaient raconter par leurs amis les poètes (dont plus d'un serait mort de faim sans leurs libéralités) des histoires édifiantes comme celle-ci, qui est du treizième siècle:

    Il fut jadis un chevalier aussi pieux que vaillant. Un tournoi fut proclamé; et alors,



    Ainsi avint

    Que quand le jour du tournoi vint,

    Il se hâtait de chevaucher;

    Bien voulut être en champ premier.



    Mais, passant devant une église, il entendit sonner la messe; il entra. C'était une messe de la Vierge; il y assista; on en commença une autre, puis une autre:



    «Sire, par la sainte chair de Dieu

    (Ce lui a dit son écuyer),

    L'heure passe de tournoyer,

    Et vous, que demeurez ici?

    Venez-vous-en, je vous en pri;

    Voulez-vous devenir hermite?...

    Allons-en à notre métier.»



    Mais il ne pouvait s'arracher; tant qu'on dira des messes, il restera, et il ira alors:

    Tournoyer vigoureusement.



    Enfin, à force de célébrer des messes, les prêtres n'en ont plus à dire. Le chevalier tranquille et l'écuyer impatient se mettent en route et rencontrent sur le chemin une troupe de tournoyeurs qui leur disent que le tournoi est fini et, ce qui surprend davantage le chevalier, l'accablent de félicitations:

    Le saluent et le conjoyaient

    Et dirent bien qu'onques jamais

    Nul chevalier ne prit tel fait

    D'armes comme il eut fait ce jour;

    A toujours en aurait l'honnour;

    Moult en y eut qui se rendaient

    A lui prisonnier et disaient:

    Ni ne pourrions-nous nier

    Que nous ayez par armes pris.



    Le chevalier proteste qu'il n'en est rien. Grande est la stupéfaction des deux parts; on s'interroge, on vérifie, on s'explique, et l'on finit par comprendre, ô merveille!



    Que celle fut pour lui en l'host (à la bataille)

    Pour qui il fut en la chapelle.



    La Vierge a vêtu l'armure, a pris la lance et s'est battue pour lui; elle ne l'eût pas fait, certes, si la route des tournois était vraiment le chemin de l'enfer 10.

    Les tournois, donc, continuaient. Partout où se mouvait une masse chevaleresque, on était sûr d'entendre parler de tournois. Les croisades, qu'on avait peur de voir compromises par cette frénésie, furent un moyen de la répandre. Nos chevaliers organisèrent des tournois au cours de leurs voyages d'outre-mer et en vulgarisèrent l'usage dans l'empire de Byzance 11.

    Incessants malgré les défenses, en honneur par tous pays, préoccupation majeure de la jeunesse et aussi des hommes mûrs (car on voit souvent des pères y rencontrer leurs fils), divertissement des grands et même des petits qui venaient en foule voir le spectacle et, de plus, y prenaient part comme aides ou valets, les tournois tenaient réellement le premier rang parmi les exercices en faveur dans l'ancienne Europe. L'enthousiasme qu'ils excitaient était tel qu'on n'avait pas manqué de leur chercher l'origine la plus noble et la plus lointaine. Nos ancêtres ne faisaient pas montre, en telle matière, d'une imagination très fertile: pour anoblir une origine, ils la ramenaient uniformément à la guerre de Troie. Toutes les races royales d'Europe se rattachaient au vieux Priam, tous les peuples étaient des Troyens émigrés: Français, fils de Francus; Bretons d'Angleterre, fils de Brutus; Écossais, descendants de Scota. Le noble jeu d'échecs avait été inventé sous les murs de Troie; et l'on ne pouvait manquer de découvrir que le jeu plus noble encore du tournoi remontait aux mêmes temps. Pour tous les gens instruits, les tournois furent les «jeux troyens» par excellence, Trojani ludi, inventés toutefois un peu après la guerre, «par Énée, lorsqu'il fit inhumer Anchise, son père, dans la Sicile 12

    La vérité est que leur origine se perd dans la nuit des temps. De primitifs tournois, sortes de batailles rangées, sans haine de part ni d'autre, étaient livrés pour l'amusement, dès l'époque des Carolingiens 13, et, si l'on veut remonter plus loin, du temps même des Gaulois 14. Si l'origine est incertaine, aucun doute n'est possible quant au développement et à la vulgarisation de ce jeu. C'est chez nous qu'il se propagea d'abord, et ce sont les Français qui enseignèrent ce rude sport aux autres peuples; les savants pouvaient les appeler «jeux troyens», dans l'usage courant un étranger les désignait plus volontiers sous le nom de «batailles françaises», conflictus Gallici; c'est ce que fait le chroniqueur anglais Mathieu Paris 15.

    L'historien anglo-normand, appartenant au parti anglais, qui a rimé en français la biographie de Guillaume le Maréchal (douzième-treizième siècle) 16, déclare, par la bouche du chambellan de Tancarville, que c'est bon pour vavasseurs et gens de petite noblesse, d'aller chercher aventure hors du pays français: tous amateurs de grands exploits, partisans de tournois et qui veulent «hanter la chevalerie», resteront en Normandie et sur le sol français. Décrivant les innombrables batailles plus ou moins courtoises auxquelles prit part son héros, et dans lesquelles il lui fait accomplir contre nous de merveilleuses prouesses, l'auteur, néanmoins, lorsqu'il s'agit de déclarer, d'une manière générale, ce que valent, en pareilles affaires, ses ennemis les Français, rend hommage à la vérité. A propos du tournoi international de Lagny-sur-Marne, il énumère, pays par pays, les chevaliers qui y vinrent et débute ainsi:



    Les Français nommerai avant;

    Droit est qu'ils soyent mis devant

    Pour leur hautesse et pour leur prix,

    Et pour l'honneur de leur pays 17.



    Témoignage mémorable comme venant d'un adversaire. Il ajoute, il est vrai, que les Français ont le défaut d'être un peu trop sûrs d'eux-mêmes, et il les montre se croyant les maîtres de tous en matière de tournois, et se partageant par avance les dépouilles des Anglais, la veille d'une de ces fêtes guerrières:



    La nuit devant, à leurs hôtels,

    Départirent (partagèrent) tous les harnais

    Et les esterlins des Anglais;

    S'en firent large départie,

    Mais encor ne les avaient mie 18.



    Il raconte là-dessus comment fut punie, en cette occasion, la vanité de nos compatriotes. Tout n'était pas cependant vanterie dans leur fait, il s'en faut, et on ne pouvait avoir de plus redoutables adversaires. Le même récit nous montre Normands et Anglais décidant «de tournoyer contre Français» (ce qui cause à ceux-ci la joie la plus vive) 19, et tenant auparavant un conseil où l'un des assistants encourage en ces termes ses compagnons:



    ... Pourquoi perdons-nous los? (notre renom)

    Jà sommes nous de chair et d'os

    Autresi (tout juste) comme Français sont.

    Damnedex, grand honte leur dont (donne)

    Qui hui ce jour se laisse prendre 20!



    Mathieu Paris n'avait donc pas tort d'appeler ces fêtes «des batailles françaises».



    II



    Il y eut en France, au cours des siècles, deux sortes de tournois, très différentes. L'idée fondamentale, pour les deux cas, était la même: il s'agissait d'imiter une bataille. Mais, dans la période la plus récente, le tournoi était une bataille unique, à champ et temps limités. Dans la période la plus ancienne, le tournoi était une guerre d'un jour, sans haine bien entendu, mais à champ immense, avec tous les incidents, charges, fuites et retours offensifs que suppose une guerre.

    L'espèce la plus récente est la seule qui soit généralement connue: peinte par les enlumineurs, honorée de traités par les théoriciens de l'art des armes, décrite par nos auteurs de l'époque romantique. Ce sont ces fêtes dont le souvenir vient à l'esprit d'ordinaire dès que le mot tournoi est prononcé, dotées de règles fixes, limitées par des barrières, embellies par la présence de spectatrices élégantes; tournois assagis que pouvaient fréquenter les dames et les demoiselles.

    Mais les deux sortes existèrent, faisant, chacune à sa date, les délices des ancêtres. La transition de l'une à l'autre s'opéra au quatorzième siècle. Pour toutes deux les documents abondent permettant de reconstituer par la pensée ce sport grandiose appartenant à un genre aujourd'hui éteint. L'Histoire de Guillaume le Maréchal est, pour la première époque, d'importance capitale, parce que les tournois y sont innombrables, que d'autres textes permettent de contrôler l'exactitude des descriptions, et que le biographe conte chaque aventure avec amour, sans se lasser, donnant l'heure, le lieu, les noms, tous les détails.

    La jeunesse du Maréchal, grand personnage et illustre guerrier, plus tard régent d'Angleterre, d'origine française à ce qu'il semble 21, se passa en France, au temps de Louis VII et de Philippe-Auguste. Il était toujours en mouvement, occupé de tournois et de batailles, sans qu'on sache parfois bien exactement s'il s'agit de l'un ou de l'autre de ces amusements jugés alors également agréables. L'impression que nous laisse le récit est celle d'une vaillance, d'un entrain, d'un mépris de la mort et des coups, d'une férocité inconsciente, d'une joie débordante, qui nous rapprochent de fort près des races primitives, héroïques et sauvages.

    Les armes employées dans les tournois d'alors sont les armes de guerre; le corps est enveloppé de la grande chemise de mailles (haubert), rembourrée et capitonnée au dedans; les armures de fer rigide (armures de plates) n'entrent en usage que dans la deuxième moitié du quatorzième siècle; les plates couvrent d'abord les bras et les jambes, puis la poitrine et le corps entier. Le heaume ou casque est de fer forgé et offre d'ordinaire, aux onzième et douzième siècles, la forme conique à nasal qu'on voit dans la tapisserie de Bayeux ou dans ces sculptures de la cathédrale de Modène qui représentent les héros des romans français de la Table ronde 22. La forme cylindrique à sommet plat fut usitée à partir de Philippe-Auguste et demeura d'un emploi courant pendant tout le treizième siècle. L'écu est arrondi par le haut, pointu dans le bas; l'épée est droite, longue et large; elle sert à frapper de taille plus que d'estoc, et à trancher plus qu'à percer. La lance est l'ancienne arme en bois de frêne très longue et toute unie de bout en bout, sans renflement, rondelle de garde ni sabot.

    Point de barrières entourant le champ d'exercice dans ces anciens tournois; les lices consistent en des sortes de barrages aux deux extrémités du terrain choisi, dont les côtés demeurent libres; plus tard seulement, comme on verra, vint l'usage des lices closes; pour le moment, elles forment simplement, aux deux bouts, le recet ou lieu de refuge, ce que, dans beaucoup de jeux de collège, on appelle le camp: on y est en sûreté, on y reprend haleine, l'ennemi ne peut vous y poursuivre. On y garde, comme pour une vraie guerre, des troupes de renfort prêtes à se précipiter, au bon moment, dans la mêlée, dans «la presse», comme on disait alors. Au tournoi de Lagny, le «jeune roi», fils d'Henri II d'Angleterre, est sur le point d'être pris; un peu de renfort assurerait sa capture, c'est le cas de faire donner les réserves. Herlin de Vanci, sénéchal de Flandre,



    Bien trente chevaliers avait

    Avecque lui hors de la presse.



    Un de ses partisans court à lui:



    «En nom Dieu!» fait-il, «beau, doux sire,

    Voyez là le roi près de pris:

    Prenez le; si n'avez le prix;

    Qu'il a jà son heaume perdu!»



    Le heaume perdu, il vous restait encore une calotte de mailles rattachée à la chemise de fer ou haubert, cette chemise qui enveloppait alors tout l'individu, tête, bras, mains; mais le danger était grand, parce que les coups portaient à même, et que la calotte de mailles laissait le visage découvert. Herlin se lance dans la mêlée «à grande allure», criant: «Celui-ci est à nous!» Mais le Maréchal fait des prodiges et parvient à sauver son maître 23. A un tournoi du même genre, donné près de Rochester, au siècle suivant, une des deux troupes se trouve prise entre ses adversaires et une réserve de chevaliers qui sort de la ville à l'instant décisif et achève la déroute à coups de masse d'armes 24.

    Le terrain est fort étendu: c'est une plaine, une vallée, unie si possible, mais accidentée au besoin; les irrégularités du sol, les récoltes et les plantations sont de menus désagréments qui n'inquiètent guère ces batailleurs. Ils se précipitaient, dit le biographe du Maréchal,



    Parmi vignes, parmi fossés;

    Si allaient parmi les ceps

    Des vignes qui furent épais...



    Les chevaux tombaient, se blessaient 25; on les relevait comme on pouvait, et la bataille continuait.

    Peu ou point de règles: on suit son inspiration et on profite de ses avantages; toutes les armes, toutes les combinaisons, tous les coups sont permis. On se réunit à plusieurs contre un seul: aux habiles à ne pas se laisser isoler. Cinq chevaliers, dans une occasion, s'acharnent sur le Maréchal, le rouent de coups, lui retournent son heaume, qu'il peut par bonheur arracher, se mettant les doigts en sang: et c'était temps, il étouffait. On emploie la lance, l'épée et la masse, suivant le moment ou l'occasion, faisant remplacer, si on peut, ses armes brisées, nullement protégé par ces prescriptions courtoises qui interdiront plus tard de frapper un chevalier déheaumé. C'étaient de vrais tournois de guerre: «torneamenta aculeata,» disait encore, au treizième siècle, Mathieu Paris.

    La seule différence avec la vraie guerre était qu'on se battait sans haine et que la lutte ne se terminait pas par des cessions de provinces. Encore la première de ces différences, qui nous paraît aujourd'hui considérable, était-elle jadis bien moins sensible; beaucoup de batailles étaient livrées presque pour le plaisir. Richard II, roi d'Angleterre, fait annoncer au Parlement, en 1386, son intention d'aller guerroyer de sa personne en France. Le chancelier ouvrait la session par un discours où il annonçait le projet du roi et signalait, parmi les motifs propres à obtenir l'approbation populaire, que son maître avait pris cette décision «pour conquerre honneur et humanité». Richard voulait se rendre à la guerre comme à l'école de l'honneur, de la courtoisie et des belles manières.

    Il est certain que, si les tournois étaient influencés par les usages de la guerre, la guerre se ressentait souvent des coutumes suivies en tournois. On voyait des chefs d'expéditions militaires, au lieu de chercher à surprendre l'ennemi, lui annoncer au contraire qu'ils livreraient la bataille tel jour, sur tel point, et comptaient l'y rencontrer s'il avait du cœur. Pendant qu'un tournoi se trouve être, d'aventure, très meurtrier, une bataille parfois l'est très peu; les différences entre les deux passe-temps étaient si faibles qu'il arrivait aux chevaliers même d'oublier que le jeu n'était pas guerre, et que la guerre n'était pas jeu: on les voyait frapper pour de bon au tournoi et pour rire à la guerre. Il mourut soixante combattants à Neuss en 1240, et trois à Brémule en 1119: la première rencontre était un tournoi, la seconde, un fait de guerre. Ce sont, il est vrai, des exemples extrêmes. Le pieux historien contemporain qui nous a conservé le récit de cette surprenante bataille de Brémule, Orderic Vital, explique que les chevaliers se ménageaient, «sibi parcebant,» et s'occupaient plus de faire des prisonniers que des victimes: en d'autres termes, ils se croyaient à un jeu et avaient oublié qu'il s'agissait d'une vraie guerre. Vital dit encore que la crainte de Dieu leur inspira cette mansuétude: il y a des raisons de croire que l'appât des rançons n'y fut pas non plus étranger. Enfin, le narrateur, évidemment embarrassé, ajoute que les chevaliers, étant vêtus de fer, étaient fort difficiles à tuer 26. Il est certain qu'ils couraient, dans cette rencontre, moins de dangers que d'ordinaire; non pas que leurs hauberts eussent rien d'exceptionnel; mais il semble qu'à Brémule ils aient eu à lutter uniquement contre leurs pareils, troupe de chevaliers contre troupe de chevaliers. Ils se battaient, dans ces cas peu fréquents, à armes égales, et leurs enveloppes de mailles ou plus tard de plates avaient une efficacité qu'elles perdaient quand ils se trouvaient exposés aux impertinentes hallebardes et aux lances à crochet des manants.

    Nos fabliaux pittoresques et réalistes confirment l'impression que donnent les documents authentiques et les récits des historiens. Pour quantité de chevaliers, guerre et tournoi, c'est tout un; ils ne mettent guère plus d'animosité dans un cas que dans l'autre, et c'est pourquoi on les voit prendre si facilement du service à l'étranger, au compte de n'importe qui, sans l'aimer, contre n'importe qui, sans le haïr. Ces dispositions se retrouveront jusqu'à la Renaissance et au delà: on entend parler d'une guerre et on part. Dans les périodes où les guerres étaient éteintes et les tournois défendus, foule de chevaliers ne savaient que devenir, et nos poètes montrent leur misérable état, alors



    Que les guerres partout faillaient;

    Nulles gens ne s'entr'assaillaient,

    Et les tournois sont défendus 27.



    Il va sans dire que, même pour un tournoi, l'importance d'avoir ses armes défensives en parfait état était grande: écu aux courroies solides, heaume et haubert ne gênant ni la tête ni la poitrine, sangles du cheval fortes et neuves, mailles du vêtement bien serrées, sans déchirures. On passait la nuit d'avant les tournois à vérifier son armement, et les salles de châteaux ou d'auberges semblaient des boutiques d'armuriers:



    Toute nuit font ces chevaliers

    Hauberts rouler (fourbir), chausses frotter,

    Et atourner leurs armeüres...

    Selles et freins, poitrails et sangles

    Et forts étriers, contresangles.

    Les autres leurs heaumes essaient,

    Qu'à la besogne aisés les aient...

    Toute la nuit se travaillèrent,

    Peu dormirent et moult veillèrent 28.



    Les dames, dont le rôle fut si brillant par la suite (et plus brillant encore dans les romans que dans la réalité), ne sont mentionnées que bien rarement. On n'eût su qu'en faire à cette date, ni où les mettre. Des estrades se comprennent quand il s'agit de spectacles circonscrits, mais ici le champ de manœuvres était immense; sur deux de ses côtés il n'était pas limité et la tactique des chevaliers pouvait transporter la lutte en toute sorte de lieux lointains ou imprévus. Des poursuites sont exécutées à travers champs, villages, rues et fossés. Des escouades de batailleurs passent, comme un tourbillon, à travers les rues d'Anet:



    Aval sur destre regardèrent

    En une rue ou grand gent èrent (furent).



    Parfois, cependant, les dames se montrent: c'est une rare exception; elles dansent «devant les lices» quelques caroles ou rondes chantées avec les chevaliers, en attendant que la bataille commence; puis elles disparaissent, et il n'en est plus question. Hommage toutefois leur est galamment rendu. Il en vint au tournoi de Joigny;



    Pour les dames qui illec furent,

    Prit le moins hardi cœur en soi

    De vaincre le jour du tournoi 29.



    L'ouverture du jeu avait été retardée ce jour-là, et, comme on s'ennuyait à ne rien faire, quelqu'un proposa de «caroler» pour passer le temps; amusement tout improvisé:



    Aucun a dit: «Or, carolons,

    Cependant que ci attendons,

    Ci nous ennüyera moins.»

    Lors s'entreprirent par les mains.

    D'aucuns demandent: «Qui sera

    Si courtois qu'il nous chantera?»

    Le Maréchal qui bien chantait

    Et qui de rien ne se vantait,

    Lors commença une chanson

    De simple voix et de doux son.



    La bataille est livrée, et les chevaliers, fiers d'avoir dansé avec les dames, se surpassent:



    Mais cils qui avaient été

    En la carole avec les dames

    Mirent et corps et cœur et âmes

    En bien faire, et si bien firent,

    Que cils de là s'en ébahirent.



    «Cils de là»: les adversaires, qui évidemment n'avaient pas eu, de leur côté, ce gracieux et, à cette date, peu banal encouragement.

    Le jeu débutait, assez souvent, par quelques petits combats singuliers, ou joutes: des «commençailles», comme on les appelait; menus exercices pour se mettre en train et dont on ne tenait pas grand compte. Puis s'ébranlaient les lourdes masses chevaleresques, tandis que «terre tremblait». Les batailleurs tâchaient de garder d'abord un certain ordre:



    Mais moult allèrent sagement

    Et rangiés et serrément,

    Qu'oncques nul n'en trespassa autre 30.



    Bel et rare exemple: cette régularité ne durait guère, et souvent même le tumulte, les charges à fond de train, à volonté et dans toutes les directions, commençaient dès le début: les gens «couraient à desroi», en débandade.

    Des mêlées effroyables s'ensuivaient, une confusion indescriptible, une poussière, «grand poudre,» à ne pas se voir, un tumulte à faire «trembler terre», un vacarme «à ne pas entendre Dieu tonner»:



    Des troncs de lances et d'épées,

    Et des heaumes qui résonnaient

    Des grands coups qu'ils s'entredonnaient,

    Fut si la contrée estormie (emplie de rumeur)

    Qui là était, qu'il n'ouït mie

    Damledeu tonnant s'il tonnât 31.



    Il arrivait aux escadrons d'un même camp de mal calculer leur direction et de se heurter l'un l'autre, ne pouvant arrêter à temps leurs montures (tournoi entre Anet et Sorel). Terrible était «la presse», cruelle la mêlée, «felles mêlées;» la bataille, tantôt se concentrait sur un seul point, autour d'un principal héros, tantôt s'éparpillait à travers tout le pays, avec tant d'incidents simultanés qu'il était impossible de tout voir et impossible au narrateur de tout dire:



    Y avint une autre aventure

    Qui deüt être devant dite...

    L'on ne peut pas tout à un mot

    Conter tout le conviement

    Ne les coups d'un tournoiement 32.



    On ne saurait non plus décrire tous les tournois; il y en avait trop: un par quinzaine ou peu s'en faut 33.

    Il fallait, dans ces combats, avoir le coup d'œil du tacticien, discerner les points faibles de l'ennemi, l'endroit où pouvaient se faire les bonnes prises, et, avec cela, être doué d'une force herculéenne: la force servait plus encore que l'adresse. On se frayait un chemin «comme le lion parmi les bœufs», comme «le bûcheron parmi les chênes»; on taillait l'ennemi «comme le charpentier une poutre». Le valeureux chevalier faisait tant de besogne avec ses fortes et agiles mains qu'il «semblait qu'il en eût quatre». Il distribuait à ses adversaires:



    Tels aumônes qu'ils s'en sentaient.



    Les lances se brisaient bruyamment, les coups retentissaient sur les armures, les heaumes étaient arrachés, retournés, brisés, faussés. A la suite d'un tournoi où il a fait merveille, on cherche le Maréchal pour lui offrir un brochet comme preuve d'admiration, deux chevaliers courent la ville, précédés d'un écuyer qui tient le brochet; ils ne peuvent trouver le vainqueur; ils s'enquièrent de porte en porte; ils le découvrent enfin chez un forgeron, «la tête sur l'enclume»; et l'ouvrier, à force de «marteaux, tenailles et pinces», tâchait de lui enlever son heaume et de «trancher les soudures»; les pièces de fer avaient été tellement bosselées et faussées qu'il était à moitié étranglé, et que sa délivrance fut des plus difficiles:



    Moult y avait mauvaise fête! 34.



    Quelquefois la violence des coups portés sur les heaumes faisait perdre, sinon la vie, du moins le sens, aux victimes: ce fut le cas pour Robert de Clermont, sixième fils de saint Louis, tige des Bourbons, qui devint comme fou à la suite d'un tournoi.

    Le bon cheval avait, dans ce jeu, plus d'importance encore que la bonne épée. On dressait les chevaux exprès et on tâchait de les rendre endurants à l'égal de leurs maîtres; ce n'était pas peu dire. Les meilleurs demeuraient insensibles aux coups, ne se cabraient ni ne bougeaient et n'obéissaient qu'à leur cavalier, n'allant «n'amont, n'aval pour coups» et ne remuant que si celui-ci «les férissait des éperons 35».

    L'objet du tournoi était de gagner de l'honneur, et aussi d'autres avantages moins immatériels. La ressemblance avec la guerre était poussée jusqu'à ses dernières conséquences. Les chevaux qu'on pouvait prendre «au frein» (geste qu'on voit constamment les tournoyeurs faire), les chevaliers qu'on pouvait capturer, appartenaient au vainqueur. Le vaincu payait rançon et perdait son cheval et ses armes. S'emparer à la fois du cavalier et de la monture était fort malaisé; la plupart du temps, on prenait seulement les chevaux dont on avait préalablement culbuté les cavaliers, et qui, n'étant plus conduits, étaient faciles à «happer au frein» 36. On les repassait prestement alors, si l'on pouvait, à son écuyer, qui les emmenait «hors de la presse», en lieu sûr:



    Mais le mène hors de la presse,

    A écuyer le baille et laisse.



    C'était une opération délicate: on risquait que les chevaux vous fussent repris; parfois, n'ayant pas, à point nommé, un écuyer pour vous aider, on recourait à quelque ami, ou à un inconnu de bonne volonté. Mais il fallait se méfier: en des jours pareils, tous les instincts violents de l'être humain étaient déchaînés; les fins scrupules de conscience s'évanouissaient; on voyait des chevaliers s'offrir, par «fausse bonté», à garder un cheval pris, et rendre le soir, tout souriants, un vieil animal perclus «et redois (malade) et éperonnier», au lieu d'un cheval si beau



    Qu'il valait bien quarante livres.



    Pour capturer à la fois maître et cheval, il fallait, ou bien l'assistance d'autrui, — et souvent on se liguait par avance, c'était permis au douzième siècle, tout était permis, — ou bien avoir la force prodigieuse du Maréchal, qui s'empara de Renault de Nevers dans un grand tournoi international donné à Eu. Il saisit le cheval «parmi le frein» (le geste usuel), et, quant au cavalier,



    (Il) l'a à force trait aval

    Dessus le col de son cheval.



    L'autre se débat violemment, mais en vain; le Maréchal l'entraîne jusque devant le roi et dit: «Regardez, Sire, je vous donne monseigneur Renault 37!»

    Un autre exemple, non moins remarquable, se vit au tournoi donné par le comte de Châlons, en 1273, en l'honneur d'Édouard 1er, roi d'Angleterre, qui traversait la France, revenant de Palestine. Ce fut encore un libre tournoi en plein champ, livré avec armes de guerre. Perçant la foule des batailleurs «qui exerçaient leurs forces à grands coups d'épée», le comte et le roi fondirent l'un sur l'autre, et le premier, doué d'une vigueur peu ordinaire, jetant son arme, prit de ses deux bras Édouard par le cou, et s'arc-boutant sur sa selle le tira vers lui pour le démonter. Mais le Plantagenet, grand et raide, collé à son cheval, au moment où il sentit que l'étreinte était le plus ferme, piqua des deux si brusquement qu'il entraîna le comte pendu à lui, et, le secouant, le rejeta durement sur le sol. Il en résulta une grande confusion; les Bourguignons furieux se mirent à frapper pour de bon, et le jeu se changea en bataille de guerre. Le calme enfin se rétablit et le comte qui, peut-être, se serait moins aventuré s'il avait su que son adversaire, blessé par un assassin au cours de la croisade, s'en était débarrassé d'un coup de pied, se rendit au roi 38.

    Les héros de tournois remplissaient, grâce à leurs prises, leurs coffres et leurs écuries; ils étaient en situation d'offrir des montures à leurs amis et de se faire des partisans, ou bien de s'enrichir par ventes de chevaux et rançons de cavaliers. A l'issue d'une de ces fêtes, Guillaume le Maréchal se trouve posséder «douze chevaux avec leurs selles et leurs agrès». Le chevalier parfait ne négligeait pas de tels profits, mais y attachait peu d'importance; il se préoccupait surtout «d'honneur»; et si, en outre, il gagnait des chevaux et des harnais, et il n'y manquait pas, c'était un avantage supplémentaire:



    Onques au gain ne entendit,

    Mais au bien faire...

    Car moult fait cil riche bargaigne (bonne affaire),

    Qui honneur conquiert et gaigne 39.



    Ce dit le narrateur bien pensant; mais de cet idéal s'écartait fort la multitude chevaleresque; bien peu d'entre les batailleurs savaient résister à leurs instincts naturels, et le goût du pillage était au nombre des plus vifs: même la sainteté du «voyage d'outre-mer» ne suffisait pas à l'effacer, comme on s'en aperçut à Constantinople et ailleurs. Les mœurs du temps n'élevaient contre ces instincts aucune barrière suffisante. On voit dans un tournoi, conté par le même auteur, le «jeune roi» lui-même, fils d'Henri II d'Angleterre, abandonné par les siens, resté seul en pressant danger. Ses partisans, tout préoccupés de prises à faire, avaient complètement oublié le péril où ils le laissaient:



    Tant chassèrent à démesure,

    Et au gain tant entendirent,

    Que le roi arrière laissèrent

    Tout seul.



    Le soir des tournois, la ville ou le village voisin, habité par les tournoyeurs, offrait le plus singulier spectacle. On se fût cru à un marché, à une foire, dans quelque immense maison de jeu. Car on procédait alors au règlement général des comptes: d'autant plus bruyant et difficile que, comme il n'y avait pas de règles fixes, toutes sortes de marchandages étaient possibles. Au cours de la bataille, tel chevalier vaincu, qui, au lieu de remettre sa personne ou son cheval, avait remis un gage, venait le racheter et débattait les conditions; tel grand seigneur, à qui la fortune avait été contraire, était représenté par un otage; les cavaliers démontés demandaient à racheter leurs chevaux, pendant que les vainqueurs tâchaient de se reconnaître au milieu du butin et des prises, et d'éviter les mauvais tours qui pouvaient leur être joués par «fausse bonté». La difficulté de savoir où l'on en était au milieu de tant de chevaux pris et repris était telle parfois qu'on finissait par s'en remettre au sort des dés:



    ...Jetons aux dés qui l'aura.



    Car il faut reconnaître que ces grandes assises attiraient, avec les preux sans reproches, nombre de chevaliers simplement sans peur, bien plus attentifs au gain qu'à l'honneur, tournoyeurs de profession, alléchés par les prises à faire, toujours en haleine et redoutables par leur expérience, habiles à happer au frein les meilleurs chevaux, ligués entre eux pour le profit qu'ils se partageaient ensuite. Pour ceux-là surtout, la suppression des tournois et la fin des guerres étaient un désastre; ils étaient réduits, du même coup, à l'inaction et à la famine. Le professionnel n'ayant plus alors de quoi manger ni de quoi boire («si buvait souvent de bons vins» en sa prospérité), finissait par mettre ses habits en gage:



    Ne lui reste manteau d'hermine,

    Ni surcot, ni chappe fourrée.



    Il engageait même son harnois de guerre:



    Si a tout bu et tout mangé 40.



    Bien différent était le «chevalier preux»; il pouvait être pauvre, mais demeurait désintéressé:



    Courtois et bien chevalereux,

    Riche de cœur, pauvre d'avoir 41.



    Il distribuait partie de son gain à ses compagnons et leur donnait armes et chevaux, comme on envoie aujourd'hui des bourriches de gibier à ses amis après une chasse. Le guerrier pieux et courtois libérait gracieusement et sans rançon ses prisonniers:



    Et moult quitta de leurs prisons

    Des chevaliers qu'il avait pris;



    ou rendait gratuitement les chevaux, ou bien les envoyait, comme cadeau, à l'armée des croisés, pour le salut de son âme 42.

    On pense combien devaient paraître fades les autres amusements auprès de celui-là. Un vrai tournoyeur n'aimait que les tournois; il pouvait bien chasser au besoin, ou prendre part à des joutes, mais c'était à ses yeux des jeux frivoles, dont il fallait craindre la propagation comme nuisible à la chevalerie 43. Les joutes, qui étaient, comme on verra, un assez rude exercice, lui paraissaient indignes d'un franc chevalier: on n'avait qu'un seul adversaire, on ne pouvait être attaqué que d'un seul coté; le jeu était soumis à des règles et conventions: horrible et humiliante contrainte. Toutes ces parleries préalables et ces réglementations déplaisaient au tournoyeur; il appelait, au douzième siècle, une joute «une plaiderie», parce qu'on «plaidait», on débattait, avant le combat, les conditions de la rencontre. Il lui fallait la grande lutte où il risquait le tout pour le tout et n'était pas retenu par des engagements, des grimoires, des chicanes:



    Et sachez que, devant les lices,

    N'eut pas joutes de plaideïces,

    Ne n'y eut mot de plaideïer,

    Fors de tout perdre ou tout gagner 44.



    A la bonne heure, et voilà qui vaut la peine.



    III



    Le moment vint où cette fougue s'atténua. On devenait plus réfléchi, plus rassis et plus sage: tout est relatif. Les tournois se transformèrent, par une lente évolution, de la fin du treizième au commencement du quinzième siècle. Les désordres avaient été par trop criants; trop de méfaits avaient été commis par les tournoyeurs professionnels; trop de désastres étaient résultés de cette frénésie débridée qui se communiquait des acteurs aux spectateurs et faisait que, dans les moments d'émotion extrême, les assistants jetaient des pierres aux chevaliers ou même couraient aux armes et (comme il n'y avait pas alors de lice continue) se lançaient eux-mêmes dans la bataille. Édouard 1er, fils d'un Angevin et d'une Provençale, élevé à la française et grand ami des tournois, se souvenait de la «petite bataille de Châlons», et rendit en son pays une remarquable ordonnance interdisant les plus graves de ces abus: défense aux tournoyeurs d'amener chacun toute une escorte de gardes du corps, qui lui facilitait la besogne, mais faussait le jeu; nul chevalier n'aura désormais plus de trois écuyers. Défense de se servir d'épées aiguës. Défense «à ceux qui viendront pour voir le tournoi» d'avoir sur eux aucune arme quelconque: épée, bâton, masse, pierre ou fronde, à peine de trois ans ou même sept ans de prison 45. La rigueur des châtiments montre qu'on ne s'attendait pas à obtenir facilement ni tout de suite une obéissance complète, et plus d'une fois, sans doute, les spectateurs cédèrent encore à leurs émotions et manifestèrent leurs sentiments par une grêle de pierres.

    L'emploi des armes courtoises, comme on voit par ce texte, se répand; mais il est bien loin d'être universel. Les réunions préalables prennent une tournure plus élégante: on cause, on joue, on danse et même on parle d'amour. Jacques Bretel, qui écrivait en 1285, nous l'assure; la veille du tournoi, on passait le temps:



    En parler et en divers jeux;

    Cil qui plus sait veut dire mieux;

    De ça carolent et cils dansent;

    Les vrais amants d'amour demandent 46.



    Les anciennes luttes tumultueuses, bride abattue, à travers champs et villages, se transformaient ainsi, peu à peu, en un sport élégant, un spectacle où s'assemblaient des foules aristocratiques et brillantes et où se montrait, dans sa grâce, «la grand beauté de France.» Ce n'était pas encore jeux d'enfants ni jeux de cirque, il s'en faut; mais c'était amusements réglés, soumis à des lois sévères et aux prescriptions d'une étiquette raffinée. Il était possible d'en rédiger le code.

    De même que la pratique, la théorie fut française. Les «Arts poétiques» viennent, d'ordinaire, au déclin des périodes littéraires: ils résument les usages suivis jusque-là, afin, pensent leurs auteurs, de guider une postérité qui, en réalité, s'engage tout aussitôt dans d'autres voies. Il en fut des tournois comme de la littérature: ils eurent leur Boileau en fin de période. Le grand ouvrage magistral qui en exposa les règles fut écrit au quinzième siècle, durant la dernière époque où les tournois fleurirent, par René d'Anjou, duc de Lorraine, roi de Naples, Sicile et Jérusalem, poète amoureux, peintre habile, fervent admirateur de l'ancienne chevalerie, mêlé aux plus grandes affaires, beau-frère du roi de France Charles VII, beau-père du roi d'Angleterre Henri VI, et qui consacra un labeur considérable à retracer les lois de ce jeu, le plus fameux de tous. Ce ne fut pas, du reste, un effort isolé, et d'autres traités français subsistent, un notamment du charmant conteur et brillant gentilhomme, Antoine de la Sale 47.

    On possède plusieurs manuscrits magnifiques du Traité de la forme et devis d'un Tournoi, rédigé par le roi de Sicile. Ils sont ornés d'excellentes miniatures reproduisant, dans le plus petit détail, tout ce qui concerne le chevalier, son armement et l'organisation de la fête 48. Le texte est aussi clair que les dessins; c'est un manuel complet, et il montre quel idéal de courtoisie et de grâce, tout en continuant de cogner comme «charpentiers», on cherchait alors à atteindre.

    Supposons, dit le roi René, que le duc de Bretagne soit appelant et le duc de Bourbon défendant. L'appelant devra charger d'abord le «roi d'armes» local de porter «l'épée de tournoi» au duc de Bourbon et de lui dire que: «Pour la vaillance, prudhomie et grand chevalerie qui est en sa personne, je lui envoie cette épée en signifiance que je querelle de frapper un tournoi et bouhourdis d'armes contre lui, en la présence de dames et de demoiselles et de tous autres... duquel tournoi, lui offre, pour juges-diseurs, de huit chevaliers et écuyers, les quatre, c'est assavoir...»

    Le duc de Bourbon peut accepter ou refuser... Refuser est chose délicate; s'il le fait, ce doit être en termes choisis, ceux-ci par exemple:

    «Je remercie mon cousin de l'offre qu'il me fait; et quant aux grands biens qu'il cuide être en moi, je voudrais bien qu'il plût à Dieu qu'ils fussent tels; mais moult s'en faut, dont il me pèse.

    D'autre part, il y a, en ce royaume, tant d'autres seigneurs qui ont mieux mérité cet honneur que moi et bien le sauront faire; pour quoi je vous prie que m'en veuillez excuser envers mon dit cousin. Car j'ai des affaires à mener à fin, qui touchent fort mon honneur, lesquelles, nécessairement, devant toutes autres besognes, il me faut accomplir. Si lui plaise avoir mon excuse pour agréable, en lui offrant, en autre chose, tous les plaisirs que je lui pourrais faire.

    S'il accepte, il n'est pas besoin de tant de façons; il prend l'épée et dit: «Je ne l'accepte pas pour nul mal talent, mais pour cuider à mon dit cousin faire plaisir, et aux dames ébattement.»

    Puis on s'occupe des juges, à qui on envoie des lettres solennelles, et qui répondent en forme également solennelle. Le premier soin des juges est de choisir un lieu convenable et d'y faire établir des lices. Les lices ne sont plus de simples limites aux deux bouts du champ, mais un enclos quadrangulaire, plus long que large, dans la proportion d'un quart, formé d'une double balustrade en bois, à claire-voie, munie de poutres mobiles sur chacun des petits côtés pour donner accès aux troupes rivales. Les lices étaient de hauteur d'homme et plus ou moins spacieuses selon le nombre des tournoyeurs; l'espace vide entre les deux rangs de balustrades servait «pour rafraîchir les serviteurs à pied et eux sauver hors de la presse»; ils passaient, pour s'y retirer, par les intervalles de la claire-voie. Les juges s'assurent aussi que la ville choisie contient une vaste salle pour les danses et le banquet, «avec une chambre de parement, garnie de retrait, en laquelle les dames se puissent aller rafraîchir ou reposer ou changer habillement quand il leur plaira.» Les danses, le banquet, les conversations avec les dames sont devenues affaires d'importance.

    Cela fait, le tournoi est «crié» par celui «des poursuivants de la compagnie du roi d'armes qui plus haute voix aura», et qui dira:

    «Or, oïez! or, oïez! or, oïez! — On fait assavoir à tous princes, seigneurs, etc., de la marche de l'Île de France... et de quelques marches que ce soit de ce royaume et de tous autres royaumes chrétiens, s'ils ne sont bannis ou ennemis du roi notre sire... que tel jour... sera un grandissime pardon d'armes et très noble tournoi frappé de masses de mesure et épées rebattues, en harnais propres pour ce faire, en timbres, cottes d'armes, et housses de chevaux armoyées des armes des nobles tournoyeurs, ainsi que de toute ancienneté est de coutume. Et audit tournoi y aura de nobles et riches prix par les dames et demoiselles donnés.» Le rôle des dames est, comme on voit, prééminent:



    Reine y aura, parée comme un ange,



    disait déjà, au quatorzième siècle, Eustache Des Champs, qui avait rédigé en vers la proclamation d'un tournoi royal:



    Tous chevaliers et écuyers étranges,

    Et tous autres qui tendez à renom,

    Oïez l oïez! ...

    Armes, amours, déduit, joie et plaisance,

    Espoir, désir, souvenir, hardement (action hardie),

    Jeunesse aussi, manière et contenance,

    Humble regard trait (tiré, dardé) amoureusement,

    Gents corps jolis, parés très richement,

    Avisez bien cette saison nouvelle,

    Ce jour de mai, cette grand fête est belle

    Qui par le roi se fait à Saint-Denis:

    Car là sera la grand beauté de France 49.



    A ces nouvelles, les chevaliers s'assemblaient, et d'abord faisaient, comme autrefois, la revue de leurs armes et armures, inspection aussi importante et aussi délicate que celle d'un navire de guerre partant en campagne. Les armes de tournoi consistaient uniquement, selon le roi René, dans l'épée et la masse d'armes. Les batailles se livrant maintenant dans des enceintes closes et assez resserrées, la lance devenait l'arme la plus encombrante et la moins pratique. On s'en servit pourtant quelquefois encore, mais les chevaliers étaient tout empêtrés, le jeu fort laid et la confusion extrême 50.

    L'épée est «rebattue», c'est-à-dire sans pointe ni tranchant; elle «doit être large de quatre doigts, afin qu'elle ne puisse passer par la vue du heaume» et crever l'œil de l'adversaire. La masse était une sorte de massue en bois dur, avec poignée comme une épée. Ces armes étaient attachées par une chaîne ou tresse au bras ou à la ceinture, car la violence des coups pouvait les faire voler des mains. Pendant qu'on se servait de l'épée, la masse restait pendue par sa corde à l'arrêt de lance, sur la poitrine du combattant. Car les armures étaient alors de fer rigide (plates) et on y fixait, sur le côté droit, ce fort crochet destiné à soutenir la lance, dont il sera question plus loin 51.

    Masses et épées devaient être présentées aux juges la veille du tournoi, «pour être signées d'un fer chaud par lesdits juges, à ce qu'elles ne soient point d'outrageuse pesanteur ni longueur aussi.» Les juges s'assuraient encore que le tranchant et la pointe des épées avaient été émoussées en conscience et, dit Antoine de la Sale, «si elles sont peu rebattues, sur une grosse pierre meulière là assise, les font limer.» Les tranchants, qui ne méritaient plus leur nom, devaient avoir «un doigt d'épais», si bien que l'épée faisait, elle aussi, service de massue.

    Ces éperons immenses qu'on aimait à cause de leur forme pittoresque, en des siècles où toute ornementation devait être ajourée, faite d'aiguilles et de clochetons, sont grandement déconseillés par le roi René: il les faut courts, au contraire, «à ce qu'on ne les puisse arracher ou détordre hors les pieds en la presse.»

    Les chevaux devront, comme les épées, être montrés aux juges, et «iceux juges ne doivent point souffrir que nul desdits tournoyeurs soit monté au tournoi sur cheval qui soit d'excessive et outrageuse grandeur ou force que les autres», à moins, ajoute le roi René, admettant une exception singulièrement caractéristique de l'époque, à moins «qu'il ne soit prince».

    Pour l'armure de corps, comme il s'agissait seulement de la défense, on avait plus de liberté; chacun s'enveloppait du mieux qu'il pouvait: solide carapace de fer par le dehors, épais capitonnage de coton et de filasse par le dedans, pour amortir les coups. «En quelque façon de harnais de corps qu'on veuille tournoyer, est de nécessité, par-dessus tout, que ledit harnais soit si large et si ample qu'on puisse vêtir et mettre dessous un pourpoint ou corset, et il faut que le pourpoint soit feutré de trois doigts d'épais sur les épaules et au long des bras jusques au col, et sur le dos aussi, parce que les coups des masses et des épées descendent plus volontiers ès endroits dessusdits qu'en autres lieux.» Cette localisation des coups était, comme on verra, un effet des règles mêmes du tournoi.

    Si utile que soit ce revêtement de filasse, il ne faut pas cependant dépasser certaines limites. «En Brabant, Flandres, Hainaut et en ces pays-là vers les Allemagnes,» ils mettent épaisseurs sur épaisseurs, brassières «grosses de quatre doigts d'épais et remplies de coton», puis cuir bouilli, puis menus bâtons, cinq ou six de la grosseur d'un doigt, et brigandines et cottes d'armes par-dessus, «et quand tout cela est sur l'homme, il semble qu'il soit plus gros que long.» Ils se servent, en outre, de selles énormes, si bien qu'on en a vu qui, dans cet accoutrement, ne pouvaient «tourner leurs chevaux, tellement étaient goins».

    Il importait beaucoup de n'être pas trop «goin», car, dans le nouveau jeu, le succès dépendait bien moins qu'autrefois de l'impétuosité de la charge et de la tactique militaire et beaucoup plus de la facilité des mouvements, de la promptitude de la parade et de l'agilité des bras. La lutte à la lance demandait surtout de la force et du coup d'œil. Dans le combat à l'épée, avec ses chocs, parades et moulinets, les bras sont sans cesse en mouvement. Au milieu de la cohue enserrée dans les lices, on n'avait plus un instant pour respirer, plus de «recet» pour se reposer, plus de diversion à attendre, comme jadis, en raison des incidents variés d'un combat à phases multiples, livré à travers champs et villages. Aussi prenait-on une peine infinie pour concilier ces contraires: se couvrir d'un matelassage et d'un revêtement de fer assurant la sécurité, et cependant garder sa liberté de mouvements et ne pas étouffer.

    Pour le premier point, Antoine de la Sale prescrit de recourir sans vergogne à la méthode expérimentale: les aides qui viennent de passer à leur maître son enveloppe de filasse devront le frapper à tour de bras d'une masse d'armes: «Ils fièrent d'un des bâtons à tournoyer, par plusieurs coups sur les épaules, sur les coudes et sur les bras, (afin de) savoir s'il sentira fort les coups.» C'est en effet le meilleur moyen de s'en rendre compte; si le maître les sent trop, on ajoute des «rondelles affeutrées» aux endroits mal garnis.

    Mais il faut pouvoir remuer et respirer, et c'est le deuxième point: le danger était grand de mourir de chaleur, de perdre la respiration, d'étouffer. A l'inverse des joutes qui comportaient, ainsi qu'on verra, un armement tout différent, les tournoyeurs recherchaient les cuirasses les plus légères. Comme il leur était interdit maintenant de frapper d'estoc, ou de côté, ou de bas en haut, et que seuls les coups de haut en bas étaient permis, ils portaient des cuirasses percées de trous, pour «donner au corps fort travaillé, vent et air». Le heaume, au lieu d'avoir l'orifice étroit servant de «vue» dans la joute, était quadrillé sur le devant de grands losanges, larges de trois doigts: l'épée de tournoi étant large de quatre, n'y pouvait pénétrer 52. On avait ainsi le visage à l'air. Et avec tout cela, le danger d'étouffer demeurait si réel, que la Sale recommande de choisir par préférence les temps froids pour ces exercices, à cause «du grand travail qui y est».

    Les chevaux, naturellement, sont fortifiés comme leurs maîtres; eux aussi sont capitonnés; on met, en avant de la selle, un «hourt» qui garantit les jambes du chevalier et la poitrine du cheval et consiste en un matelas de paille «avec des bâtons cousus dedans, qui le tiennent roide, sans gainchir». Par-dessus est fixée une ample «couverture armoyée des armes du seigneur»: ces belles draperies flottantes, toute brodées, tombant jusqu'au sol, que nous représentent les manuscrits.

    Les chevaliers se sont réunis: ils entrent en ville, accompagnés de leurs valets et porte-bannières. Un détail montre la différence entre les cités d'alors et les villes d'aujourd'hui: dans tous leurs défilés par les rues, ils passent, dit la Sale, «deux à deux ou trois à trois, selon qu'ils sont, et les rues larges.» Ils vont loger à l'hôtel ou chez l'habitant, et, à la façade de chaque logis ainsi honoré, on voit peintes sur une planche les armoiries du chevalier; par une fenêtre haute, passe sa bannière; on appelait cela «faire fenêtres». La ville, égayée de toutes ces couleurs, animée par ces allées et ces venues, ce cliquetis d'armures et une bruyante «menestraudie», prend un air de fête.

    Le premier soir, on soupe en commun, et, les tables enlevées, on danse avec les dames dans la grande salle. On échange de gracieux propos, les musiciens «cornent» agréablement du haut de la tribune qui leur est réservée.

    Tout le monde est de bonne humeur, souriant, richement vêtu. Telle quelle, d'après nos idées, la salle paraîtrait aujourd'hui bien obscure, avec ses rares chandelles et ses torches fumeuses. Mais, aux yeux des contemporains, le spectacle était des plus beaux; et même, avec toute leur admiration pour la vigueur des ancêtres, qu'ils se flattaient du reste d'égaler, ils se prenaient à sourire en songeant aux mœurs inélégantes d'autrefois. Il est certain que les veilles de tournois, au douzième siècle, étaient moins gracieusement occupées. Le biographe de Guillaume le Maréchal, qui nous a déjà fourni tant de détails, en décrit deux ou trois. Dans l'une, on s'en souvient, les chevaliers ne font rien que frotter leurs armures. Dans une autre, qui diffère moins des soirées décrites par René d'Anjou, les tournoyeurs, logés çà et là dans la ville d'Épernon, vont se faire visite:



    Et si est coutume qu'au soir,

    Vont les uns les autres voir

    A leurs hôtels: c'est bel usage.



    Ils «parolent» entre eux, se content leurs affaires; les «courtois et les sages» font meilleure connaissance; il n'est pas question des dames, et la soirée n'est égayée que par un incident, caractéristique de l'époque. Le Maréchal, venu seul, par la nuit noire, visiter le comte Thibault et ses amis, a donné son cheval à un «garçonnet» pour le tenir devant la porte. Tandis que l'on causait et que



    Les valets le vin apportaient,



    un vagabond survient, jette le garçonnet à terre et s'enfuit avec le cheval. Aux cris de l'enfant, le Maréchal sort «sans congé prendre» et se lance à toute vitesse par les rues obscures, guidé par le bruit des sabots de la bête. Le voleur se doute du péril et, à un tournant, s'arrête court; le Maréchal s'arrête aussi: plus de bruit, silence des deux parts. Tout à coup le cheval, qui s'ennuyait, piaffe: d'un bond, le Maréchal a rejoint son voleur; d'un coup de bâton, il lui fend la tête et crève un œil. Les compagnons du Maréchal, tout essoufflés, le rattrapent, le félicitent de sa prouesse, lui offrent de pendre le vagabond:



    Et mener à fourches pour pendre.



    - C'est inutile, je pense, dit le chevalier; il a son affaire. — Et l'on rentre chez le comte Thibault reprendre la conversation entre seigneurs «courtois et sages».

    A la soirée du roi René, les propos gracieux sont aussi interrompus un moment, mais c'est seulement pour permettre aux juges-diseurs de faire «monter leurs poursuivants et le roi d'armes sur le chauffault (estrade) où les ménestrels cornent, pour faire un cri».

    Par ce cri, les assistants sont informés que le lendemain on continuera de s'amuser et que la seule affaire sérieuse sera la visite des bannières et des «timbres» ou «heaumes timbrés s (heaumes surmontés de l'emblème de chaque combattant). C'était chose d'importance: une fois revêtus de leur double enveloppe, les chevaliers étaient méconnaissables, et, si l'on n'avait fort exactement en mémoire les signes distinctifs permettant l'identification des personnages, le tournoi perdait presque tout intérêt pour les spectateurs, plus encore pour les spectatrices, dont parfois, à savoir qui était le mieux frappant ou le plus frappé, le cœur battait fort. Les chevaliers envoyaient donc leurs timbre et bannière à l'endroit désigné. Les cloîtres, avec leurs arcades et leur promenoir couvert, étaient parfaits pour ces exhibitions. Aussi le roi René recommande-t-il aux juges «de eux loger en lieu de religion où il y ait cloître», nullement par motifs pieux, mais «parce qu'il n'y a lieu si convenable pour asseoir de rang les timbres des tournoyants comme un cloître». Chaque arcade était consacrée à un chevalier différent, comme le montre une très belle miniature, et les dames, se promenant à l'abri, faisaient trois ou quatre fois le tour du cloître et inspectaient les emblèmes. Elles tâchaient de se les graver dans l'esprit, avec l'aide de gens experts qui leur donnaient les noms et les leur répétaient à chaque tour, jusqu'à ce qu'elles les connussent bien.

    Ces batailleurs, avides de renommée, choisissaient des emblèmes faciles à se rappeler, de façon à être sûrs que l'admiration excitée par leurs exploits ne se tromperait pas d'adresse. De là ces timbres immenses, tantôt effroyables, tantôt comiques et facétieux. On en peut voir de remarquables dans la belle tapisserie du musée de Valenciennes qui représente une mêlée de tournoi et date du quinzième siècle 53. Le roi René en reproduit quantité dans ses miniatures, tous faits pour attirer le plus possible l'attention: les tournoyeurs portent sur la tête deux jambes d'esclave nègre tournées en l'air, un chien qui ronge un os; une haute colonne; un candélabre énorme à sept branches; un ours; une tête d'âne; un bras tenant une tête coupée; un lion assis entre deux immenses cornes; le tout en carton, en bois, en cuir bouilli. Une broche en fer sortant toute droite du sommet du casque servait à fixer ces volumineux emblèmes, dont les débris jonchaient le sol après la bataille 54. Cette décoration était rendue plus ample encore par une draperie ou «lambrequin» aux couleurs du chevalier et flottant à longs plis derrière sa tête.

    Les tournoyeurs étaient fiers de ces emblèmes, et les plus ridicules ne leur étaient pas les moins chers; ils demandaient souvent à être enterrés avec, et on en a fréquemment retrouvé dans les tombeaux; ou bien ils en faisaient sculpter l'image sur leur sépulcre. La race chevaleresque se ressemblait par toute l'Europe et, du nord au midi, avait les mêmes goûts. Sur sa tombe à Vérone, Can Grande porte, pendu à son dos, un heaume de tournoi surmonté d'un immense chien; ce chien, qui rappelait son nom, n'avait rien de commun avec ses armoiries, lesquelles consistaient en l'échelle des Scaliger. Sur la plus ancienne tombe de la nécropole royale de Roskilde, en Danemark, Christophe de Laaland dort en casque de guerre, mais ayant à ses côtés, sur la dalle funéraire, son heaume de tournoi. Ces pièces d'armure rappelaient des jours de joie, des souvenirs de gloire, et d'autres souvenirs parfois, plus doux encore.

    Cette promenade des dames autour du cloître avait encore un autre objet: elle était faite «à ce que, s'il y en a nul qui ait des dames médit, elles touchent son timbre, qu'il soit le lendemain pour recommandé». C'était un genre de «recommandation» peu enviable: le chevalier désigné cessait d'être protégé par la loi qui interdisait maintenant à plusieurs de s'acharner sur le même; il devait être, au contraire, battu «tant et si longuement qu'il crie merci aux dames à haute voix, tellement que chacune l'ouïsse». Mais, comme les femmes les plus charmantes étaient parfois un peu capricieuses, en ce temps-là, et pouvaient former des jugements à la légère, il fallait, pour qu'il y eût «pugnicion», que les juges fussent d'accord avec les dames et s'assurassent qu'il ne s'agissait pas d'un faux bruit ni d'une peine imméritée.

    Pour d'autres causes encore, de cruels châtiments étaient réservés aux tournoyeurs indignes: savoir à ceux qui étaient reconnus «faux et mauvais menteurs de promesse», ceux qui étaient «usuriers publics et prêtaient à intérêt magnifestement», ou ceux enfin qui s'étaient «rabaissés par mariage et mariés à femme roturière et non noble». Ce dernier cas était tenu pour le moins grave: on se contentait de battre les coupables «tellement qu'ils doivent donner leurs chevaux», mais on ne les mettait pas, comme les autres, à califourchon sur les barres de la lice en signe de honte; on se bornait à jeter leurs épées et leurs masses à terre et à faire garder leurs personnes «comme prisonniers à un des coins de la lice»; modération, on le voit, très relative, et qui montre assez ce qu'il restait encore de rudesse dans les mœurs du temps.

    Celui qui aurait osé se présenter n'étant pas «gentilhomme dans toutes ses lignes», mais étant «vertueux», s'en tirait à bon compte: il n'était châtié que de façon honorable et pouvait éventuellement prendre part au tournoi.

    Une atténuation aux peines était possible: les dames, étant alors traitées en souveraines, avaient, comme tout souverain, le droit de grâce. Elles se choisissaient, la veille du tournoi, un chevalier ou écuyer d'honneur à qui était confié par elles «un couvre-chef de plaisance, brodé, garni et papilloté d'or bien joliment, et s'appelle ledit couvre-chef la Merci des dames». Le chevalier d'honneur assiste au tournoi dans la tribune des dames, tenant une lance au bout de laquelle est fixé ledit chapeau; si quelque chevalier est battu pour ses «démérites» et que les dames le jugent suffisamment puni, elles font un signe: le couvre-chef de plaisance est abaissé jusqu'à toucher le timbre de la victime, qu'il n'est plus permis désormais de frapper.

    Le même jour, veille du tournoi, les chevaliers vont aux lices afin de montrer la place à leurs chevaux; ils les font «virer, tourner», faire «sauts et pennades». Ils brandissent leurs armes et feignent de se frapper: c'est une répétition générale 55. On procède encore, dans cette journée, à la cérémonie du serment. Elle a lieu dans les lices; le héraut crie: «Vous lèverez la main droite en haut vers les saints, et tous ensemble... jurerez, par la foi et serment de vos corps et sur votre honneur, que nul d'entre vous ne frappera l'autre audit tournoi, à son escient, d'estoc, ni aussi depuis la ceinture en aval, en quelque façon que ce soit» 56, ni celui dont le heaume serait tombé et qui resterait tête découverte, le tout à peine d'exclusion 57. «A quoi ils répondront: Oui, oui!» On voit comment, en raison de ces règles, les coups devaient surtout tomber sur les épaules et sur les bras et combien il importait de se capitonner, puisque, les coups de pointe étant défendus, on était exposé surtout à des coups de massue, assénés de toute leur force par des gens ossus, à ce exercés dès l'enfance.

    Le jour arrive; rien n'est fait pour ménager les forces des combattants, bien au contraire: elles sont censées inépuisables; ils en sont persuadés eux-mêmes, au quinzième siècle comme avant, et ils auraient eu honte d'en douter. Le tournoi est à une heure; dès onze heures, le héraut parcourt la ville en criant: «Lacez heaumes, lacez heaumes! ...» On lace donc les heaumes, on revêt son matelas de filasse et sa carapace de fer, puis chacun se rend, selon le camp auquel il appartient, au logis de l'appelant ou du défendant. Les deux troupes doivent être formées dès midi, en armes et en rangs.

    Elles se mettent en branle. Chaque tournoyeur est entouré de ses valets comme une forteresse de ses bastions: un chevalier, couvert maintenant, non plus de mailles, mais de plates en fer rigide, est une forteresse ambulante. Il a des valets à cheval et à pied; ces derniers sont comme des petits fortins détachés, sans importance; on en a le nombre qu'on veut; mais, pour les premiers, le nombre est fixe: «c'est assavoir quatre valets pour prince, trois pour comte, deux pour chevalier et un pour écuyer.» Ces gens ont «un tronçon de lance de deux pieds et demi ou trois au poing pour détourner les coups qui sur eux pourraient choir en la presse. Et est leur office de mettre leur maître hors d'icelle quand il le requiert», et quand ils le peuvent, ce qui est loin d'être aisé. Les valets à pied, également munis d'un tronçon de lance, ont pour office «de relever homme et cheval avec lesdits tronçons quand ils les voient choir à terre, si faire le peuvent, et, s'ils ne le peuvent relever, ils se doivent tenir autour de lui et le garder et défendre avec leurs dits tronçons de lances dont ils font lices et barrières jusqu'à la fin du tournoi, à ce que les autres tournoyeurs ne puissent passer par-dessus», idéal généralement irréalisable.

    L'heure venue, et les juges et les dames étant montés ou plutôt grimpés à leur tribune par un escalier qui ressemblait à une échelle, l'appelant se présente précédé de son porte-pannon et suivi de son porte-bannière, escorté de ses tournoyeurs que suivent également leurs porte-bannières. Le héraut des juges les autorise à entrer en lice par un des côtés, afin que le tournoi «puisse en bonne heure être joyeusement accompli»: car c'était, aux yeux des ancêtres, la chose la plus joyeuse du monde que cet exercice d'où plus d'un reviendrait grièvement blessé ou même ne reviendrait pas du tout. Risquer sa vie étant l'amusement suprême, il y avait, ces jours-là, comme de la gaieté dans l'air: tout ce qui respirait en était enivré; à voir les miniatures, il semble que les chevaux prennent part à la joie de leurs maîtres; ils ont un air enchanté, triomphant; aux sons de la musique guerrière, «les monts et les vals rebondirent,» disait un chroniqueur du treizième siècle décrivant une de ces rencontres, «et les chevaux s'en jolivèrent.»

    La poutre mobile est retirée; l'appelant et les siens entrent aussitôt, «à force de trompettes et ménestrels sonnant... Puis lèveront leurs serviteurs un grand hu (clameur) et les tournoyeurs jetteront les bras hauts sur les têtes, faisant signes de menace de leurs épées ou masses.» Ils se rangent en bataille «jusques encontre la corde qui sera tendue de leur côté». Il y avait, à peu de distance l'une de l'autre, deux cordes partageant toute la lice en son milieu, dans le sens de la largeur. Le groupe s'arrêtait au ras de la corde de droite. Les défendants arrivaient à leur tour par le côté opposé, dont la poutre mobile était également retirée au moment opportun et refermée ensuite: ils mettaient le nez de leurs chevaux au ras de la corde de gauche. Quatre hommes, grands et forts, à califourchon sur la palissade, se tenaient prêts, la hache levée, à trancher simultanément les cordes à leur point d'attache.

    Le héraut rappelait encore aux tournoyeurs leur serment de la veille: pas de coups d'estoc, défense de frapper au-dessous de la ceinture, défense de s'acharner «sur l'un plus que sur l'autre», à moins qu'il ne s'agît «d'aucun qui, pour ses démérites, fût recommandé». Puis un silence; le moment est solennel; un silence «comme du long d'un sept-psaumes», puis le cri trois fois répété: «Coupez cordes et heurtez batailles quand vous voudrez!» Au troisième appel, les cordes sont coupées, les porte-bannières poussent le cri de guerre de leur maître et le heurt a lieu, masses de fer contre masses de fer, à grand fracas.

    Du combat proprement dit, le roi René, si minutieux sur tous les préparatifs, ne dit rien: c'était affaire si connue et d'ailleurs si simple qu'il n'était nul besoin d'insister. «Puis, écrit-il, les deux batailles s'assembleront et se combattront tant, si longuement et jusques à ce que les trompettes sonneront retraite par le commandement des juges.»

    C'est tout. Mais on sait très bien ce qu'il en était; le jeu restait des plus violents: «Les tournois, dit la Sale, représentent courtoise bataille,» ce qui veut dire que si on se tuait, c'était sans méchanceté. Les finesses raffinées de notre escrime n'avaient rien à voir avec ce genre de luttes: la force, le poids du bras demeurait encore le principal mérite; l'adresse servait beaucoup moins. Il fallait assommer l'adversaire, défoncer sa cuirasse si possible, le frapper avec une telle vigueur qu'il tombât de cheval, que le cheval tombât lui-même: les valets, alors, de s'escrimer à faire, «s'ils pouvaient,» lices et barrières avec leurs tronçons de lances autour du vaincu; mais ils n'y réussissaient guère. Dans «la presse», car on était fort serré et l'enclos était construit de manière qu'il n'y eût pas d'espace perdu, les chevaux culbutaient les uns sur les autres, et le cavalier jeté à terre, pris dans sa carapace, la vue du heaume tournée peut-être, par malchance, contre le sol, étouffait dans la poussière.

    Il va sans dire que l'application des règles du jeu, maintenant qu'il était devenu lui aussi une «plaiderie» avec des lois et conventions admises et jurées d'avance, était fort difficile à surveiller au milieu de la poussière et du bruit, dans le tumulte de la bataille. Il s'ensuivait d'innombrables contestations. Le coup n'avait-il pas été porté de bas en haut? Le chevalier frappé n'avait-il pas déjà perdu son heaume? Tous les coups reçus par le même venaient-ils bien du même; n'en avait-il pas subi de plusieurs adversaires à la fois? «O monseigneur, deux se sont acharnés sur moi férocement... Trois m'ont chargé illégalement.» — Plaideries! ... Les tournoyeurs malheureux avaient une forte tendance à expliquer par ces pratiques déloyales leurs chutes et leurs meurtrissures. On voit dans un tournoi à la cour de Bourgogne des plaignants de ce genre obtenir, comme compensation, un petit tournoi supplémentaire pour eux seuls, alors que les exercices d'ensemble étaient finis: ils pourront ainsi, du moins, bien montrer ce qu'ils savent faire 58.

    Il était difficile d'obliger les combattants à lâcher prise. Quand les juges trouvaient qu'on avait assez frappé, tapé et cogné, ils ordonnaient de sonner la retraite; les poutres mobiles étaient de nouveau retirées et les lices ouvertes; les porte-bannières, qui n'avaient aucune raison pour avoir perdu la tête, devaient sortir les premiers, «leur beau petit pas, sans attendre leurs maîtres, s'ils ne veulent venir 59.» Les trompettes continuaient à sonner la retraite, jusqu'à ce que les plus enragés se décidassent enfin à obéir, et, comme il faut tenir compte de la disposition naturelle des esprits, il était permis aux chevaliers de s'en «aller par troupeaux, eux entrebattant», à travers la ville, jusqu'à leur logis. Trop heureux quand cette perspective suffisait à les calmer. Au tournoi de 1468, donné à Bruges à l'occasion de son propre mariage, Charles le Téméraire fut obligé de menacer de mort ses invités pour leur faire cesser la bataille. La jeune duchesse, pour l'amusement de qui le spectacle était donné, en avait été au contraire terrifiée, et depuis longtemps, la douleur se peignant sur son visage, essayait en vain d'y mettre un terme en agitant son mouchoir 60.

    Le prix est donné dans la soirée, au bal qui suit le souper, dans la grande salle qu'éclairent des torches et de grosses chandelles plantées sur des croix de bois horizontales suspendues au plafond en guise de lustres. Les juges, le roi d'armes et le chevalier d'honneur «iront choisir une des dames et deux demoiselles en sa compagnie». Tous ensemble vont chercher le prix: un bijou, une épée, un heaume de tournoi. Le cortège rentre, s'arrête devant le combattant reconnu le plus digne, et le roi d'armes déclare que le prix lui est accordé, «comme au chevalier ou écuyer mieux frappant d'épée et plus serchant (fouillant) les rangs qui ait aujourd'hui été en la mêlée du tournoi.» La dame remet le prix en disant: «Monseigneur ou sire un tel, Dieu vous croisse vos honneurs.» Le chevalier remercie «au mieux qu'il peut», et tout aussitôt les voûtes retentissent de son cri de guerre, poussé à la fois par tous les officiers d'armes. «Ainsi, dit poliment Antoine de la Sale à son patron, Jacques de Luxembourg, seigneur de Riquebourg, si c'était vous, résonnerait le cri: — Lembourg, Lembourg! au très noble seigneur Jacques de Luxembourg! Lembourg!» Les prises, captures de chevaux, rançons de prisonniers n'étaient plus dans les usages et l'on ne pouvait plus tournoyer pour s'enrichir. Il fallait se contenter de ces honorables clameurs: progrès des mœurs, disaient les jeunes; amollissement, disaient les vieux.

    Les tournois avaient ainsi leurs règles et leur cérémonial poussés à la dernière perfection, compliqués, rédigés en style «flamboyant» par les maîtres de l'art: il ne leur restait plus qu'à disparaître, tout comme le style flamboyant, suprême épanouissement du gothique à la veille de sa mort. Les musiciens faisaient entendre leur «ménestraudie», les poètes disaient leurs vers, les chevaliers chargeaient, merveilleusement empanachés; leurs harnais étincelaient de dorures; les dames souriaient, radieuses ou pensives. On était loin des rudes batailles livrées à travers champs, du temps de Philippe-Auguste et d'Henri Plantagenet. C'étaient, malgré les coups, les blessures et les morts, des fêtes belles comme des peintures de manuscrit; on eût cru des miniatures réalisées. «Trop beau pour durer,» dit en pareil cas la sagesse populaire. Et, en effet, au milieu de cette splendeur si bien ordonnée, les tournois allaient prendre fin. L'avenir était, pour un temps, à ces joutes, ces «plaideries» dédaignées par les francs tournoyeurs d'autrefois.



    1. De sui ipsius et aliorum ignorantia. — Opera, Bâle, 1581, p.1051.

    2. Dans Trivet, Annales sex Regum Angliœ, Oxford, 1719, p. 240.

    3. Le Miroir de mariage. — Œuvres complètes (Soc. des Anciens Textes), t. IX, p. 56.

    4. Année 1228. Mathieu Paris, Chronica majora, éd. Luard, 1872 et s., t. III, p. 143.

    5.Ms. français conservé au British Museum, Royal 19, C. I, miniature reproduite dans l'History of the English people de Green, 1894, t. I, p. 457.

    6. «Felicis memoriæ pap(arum) Innocentii et Eugenii prædecessorum nostrorum vestigiis inhærentes, detestabiles illas nundinas vel ferias quas vulgo torneamenta vocant, in quibus milites ex condicto venere solent, et ad ostentationem virium suarum et audaciæ temere congrediuntur, unde mortes hominum et animarum pericula sæpe proveniunt, fieri prohibemus. Quod si quis eorum ibidem mortuus fuerit, quamvis ei poscenti venia non negetur, tamen careat sepultura.» Sacrosancta Concilia, éd. Labbe, Paris, 1671, in-fol., t. X, col. 1179.

    7. Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, t. III, p. 155. Fréquentes interdictions «pour la durée de la guerre présente» — «durante guerra Regis». Ex.: t. II, p. 702.

    8. Ce mot désigne toute imitation de lutte ou bataille chevaleresque, faite par amusement.

    9. Ordonnance de 1322. Le roi Édouard II se réserve toutefois la faculté d'accorder des autorisations particulières. Rymer, Fœdera, éd. de 1704, t. III, p. 982.

    10. Dans ce cas, c'est même, en fait, le chemin du Paradis, car le chevalier, par reconnaissance, renonce au monde et devient un saint. Du Chevalier qui ooit la messe et Nostre Dame estoit pour lui au tournoiement. Barbazan et Méon, Fabliaux et Contes, Paris, 1808, t. I, p. 82.

    11. On en trouvera un intéressant exemple dans la belle étude de M. Gustave Schlumberger, sur Renaud de Châtillon, 1898, p. 131.

    12. Du Cange, De l'Origine et de l'usage des tournois. (Collection de Mémoires de Petitot, t. III, p. 110)

    13. Nithard, petit-fils de Charlemagne et contemporain des événements qu'il raconte, décrit, dans un texte souvent cité, des combats simulés donnés au neuvième siècle, en présence de Charles le Chauve et Louis le Germanique, qui venaient de jurer les fameux serments de Strasbourg. Mais, dans ce jeu, les attaques et les fuites étaient combinées d'avance et constituaient presque un exercice de cirque. C'est plutôt d'après une allusion qu'il fait, en terminant sa description, à d'autres combats moins bien réglés, qu'on peut reconnaître l'existence de vrais tournois à cette date: «Eratque res digna pro tanta nobilitate necnon et moderatione spectaculo; non enim quispiam in tanta multitudine ac diversitate generis, uti sæpe inter paucissimos et notos contingere solet, alicui aut læsionis aut vituperii quippiam ioferre audebat.» Historiarum Libri, éd. Pertz, Hanovre, 1839, p. 41 (année 842).

    14. Les Celtes se plaisent «à se réunir en armes et à se livrer les uns aux autres, par manière d'exercice, des batailles simulées; il leur arrive d'aller jusqu'aux blessures, la fureur s'en mêle et si alors les spectateurs ne les séparent, la fête finit par un massacre.» Témoignage de Posidonius, rapporté par Athénée (contemporain de Marc Aurèle), dans son GREC, éd. Schweighaeuser, Argentorati, Anno IX (1801), 14 vol., t. II, p. 100.

    15. «Quod juvenis rex Henricus torneamenta exercuerit.- A.D. 1179. Henricus, rex Angiorum junior, mare transiens, in conflictibus Gallicis et profusioribus expensis triennium peregit, regiaque majestate prorsus deposita, totus de rege translatus in militem... in variis congressibus triumphum reportans, sui nominis famam circumquaque respersit.» Chronica majora, éd. Luard, t. II, p. 309. Aucun doute n'est possible sur le sens du mot, puisque le titre du paragraphe spécifie que les «conflictus Gallici» ne sont autre chose que des «torneamenta».

    16. Histoire de Guillaume le Maréchal, éd. P. Meyer, Paris, 1891, 3 vol. in-8°. Tous les extraits ci-après se rapportent à la période de la vie du héros antérieure à 1183.

    17. Vers 4481.

    18. Vers 2601.

    19.E quant Franceis les esgardèrent

    Si très grant joie en demenèrent

    Com s'il les eussent toz pris. (V. 2781.)

    20. Vers 2587.

    21. Il était fils de Gilbert «le Maréchal», qui avait reçu cette dignité d'Henri 1er; il semble peu probable que le fils du Conquérant eût choisi un Anglais pour ces fonctions.

    22. Arthur, Ider, Caradoc, Gauvain, etc., identifiés par M. Förster. Voir Romania, 1898, p. 510. Le bas-relief, reproduit ci-dessus en partie, entoure le tympan de la porte du transept gauche; les sculptures sont du milieu du douzième siècle. Elles sont en très bon état (novembre 1900); la dureté du marbre en a assuré l'excellente conservation.

    23. Vers 4938.

    24. Récit dans Mathieu Paris (contemporain), année 1251: «Eodem anno... apud Rofam factum est torneamentum aculeatum inter Anglos et alienigenas. In quo contriti sunt turpiter alienigenæ, ita ut fugientes probrose ad civitatem gratia refugii, armigeris obviam venientibus iterum sunt recepti et egregie baculis et clavis malleati.» Chronica majora (Luard), t. V, p. 265. Les vainqueurs prenaient ainsi leur revanche d'une défaite qu'ils avaient subie deux ans auparavant dans un autre tournoi de même espèce et tout aussi semblable à une vraie bataille (conté par le même, ibid., p. 83.)

    25. Vers 4834,

    26. «In duorum certamine regum, ubi fuerunt milites ferme nongenti, tres solummodo interemptos fuisse comperi. Ferro enim undique vestiti erant, et pro timore Dei notitiaque contubernii, sibi parcebant, nec tantum occidere fugientes quam comprehendere satagebant.» Orderici Vitalis Historiœ Ecclesiasticœ, Libri XIII, éd. Le Prévost, 1835, t. IV, p. 361.

    27. Treizième siècle, Recueil général des Fabliaux, publié par A, De Montaiglon et G. Raynaud, Paris, 1872 et suiv., t. VI, p. 69.

    28. Histoire de Guillaume le Maréchal, vers 1231.

    29. Vers 3538.

    30. Vers 3527

    31. Vers 6072. Même genre de batailles, de poursuites et de mêlées, précédées également de joutes, au treizième siècle. Le facétieux auteur du Tournoiement aus dames représente les dames indignées de ce que leurs maris n'ont pas tournoyé depuis tantôt un an, et se livrant elles-mêmes, en armures, au grand sport national:

    La meslée fu fort et dure

    Et li tournois longuement dure...

    Quand furent en une pelote,

    Qui là fust, si oïst tel note

    Qu'eles fesoient desus hiaumes

    Miex vaut à oïr que set siaumes...

    C'estoit merveilles à véir,

    Qui véist les unes fuir,

    Les autres durement chacier.

    Méon, Nouveau Recueil de Fabliaux, Paris, 1823, t. I, p. 402.

    32. Vers 4927, 4932.

    33. Quer pres de chescune quinzeine

    Torneient l'om de place en place (vers 4794).

    34. A la forge vindrent; cil virent

    Qu'il out sor l'anclume sa teste;

    Molt i avoit mauveise feste;

    Quer li fevres o ses martels,

    O tenailles e o pincels

    Li alout son hiealme esrachant,

    E les fondeures tranchant

    Qui trop esteient enfundues,

    E enbarrees e fundues,

    Entor le col ert si serrez

    Qu'à grant peine fu desserrez. (Vers 3101.)

    35. Molt debateient son chival,

    Mais il n'alast n'avant n'aval

    Por coups, ja tant n'en fust semons

    S'om nel ferist des esperons. (Vers 5018.)

    36. Au tournoi d'Eu, le Maréchal culbute un adversaire d'un grand coup «en la peitrine»:

    Quant il le vit gésir aval,

    Ne l'aida point à relever,

    Ne il nel volt de plus grever;

    Le chival prent. (Vers 3266.)

    37. Vers 3828. Même enjeu au treizième siècle: le vaincu devait remettre une rançon ou, à défaut, sa personne au vainqueur:

    Tant que par force et sanz areste

    Li a fet fiancer prison,

    Se cele nuit en sa meson

    Sa raençon ne li envoie.

    Le Tournoiement aus dames; Méon, Nouveau Recueil de Fabliaux, Paris, 1823, t. I, p.400

    38. Récit de Trivet, chroniqueur contemporain: «Die itaque statuto, congrediuntur partes, gladiisque in alterutrum ingeminantes ictus, vires suas exercent. Comes vero cuneum Edwardi penetrans, cum ipso cominus congreditur, cui tandem abjecto gladio approprians, collum Edwardi brachio circumduxit, et tota fortitudine adstringens ab equo detrahere conabatur. Sed Edwardus inflexibiliter se tenens erectum, dum comitem sibi sensit firmius adhaerentem, equum urgendo calcaribus, comitem a sella abstraxit, quem ad collum suum fortius a se excutiens in terram dejecit. Commoventur exinde Burgondionnes in iram... cœptusque ludus bellicum vertitur in tumultum.» Annales sex Regum Angliœ, sub anno 1273.

    39. Vers 3008.

    40. Fabliau du treizième siècle; dans le Recueil des Fabliaux, de Montaiglon et Raynaud, t. VI, p. 69.

    41. Du Vair Palefroi, par Huon Le Roy, même Recueil, t. I, p. 25.

    42. Histoire de Guillaume le Maréchal, vers 3557.

    43. Éloge (dans la même Histoire) du jeune roi fils d'Henri II Plantagenet, parce qu'il s'applique:

    A meintenir chevalerie:

    Qui ore est molt près de périe,

    Quer chiens e oisels e plaidier,

    Funt tant qu'el ne se puet aidier...

    N'en os dire ce ke g'en pens. (Vers 4303.)

    44. Le témoignage du biographe du Maréchal est confirmé par les auteurs de fabliaux; la littérature d'imagination recommandait le même idéal aux chevaliers. Le héros Du Vair Palefroi dédaignait tout ce qui n'était pas vrai tournoi:

    Quant il avoit la teste armée,

    Quant il ert au tournoiement,

    N'avoit soing de desnoiement (galanterie),

    Ne de jouer à la forclose (la barrière);

    Là où la presse ert plus enclose,

    Se féroit tout de plain eslais.

    45. Ordonnance, en français, de la fin du treizième siècle; texte dans Hewitt, Ancient Armour, Londres, 1855 et suiv., 3 vol., t. I, p. 366.

    46. Les Tournois de Chauvenci, décrits par Jacques Bretel, éd. Delmotte, Valenciennes, 1835, in-8°, vers 2945.

    47. Des Anciens Tournois et faicts d'armes, daté du «Chasteller sur Oize», 4 janvier 1458 (ancien style). Ms. Fr. 1997, à la Bibliothèque Nationale; et éd. Prost, Traités du duel judiciaire, Paris, 1872, in-8°, p. 193. Antoine de la Sale constate avec douleur que l'art de tournoyer se perd: «Mais ores ceste sy tres noble coustume de tournoyer se est tres fort délaissée.» Les vrais principes et l'étiquette ne sont plus aussi respectés qu'ils devraient; il y a des gentilshommes qui ne savent même plus quelles sont leurs armoiries. Au tournoi de Nancy, en 1445, quand le roi René maria sa fille, la célèbre Marguerite d'Anjou, au roi d'Angleterre Henri VI, plusieurs se trouvèrent dans l'embarras, car René n'entendait pas plaisanterie sur ce chapitre et, dit la Sale, «furent pluiseurs bien nobles hommes de ce royaume, qui à moy vinrent, se je savoye quelz armes ilz portoient, dont l'un qui portoit d'argent à troiz paulx de gueulles, me dist: — Je scay bien que nous portons ung champ blanc à trois bendes par long, vermeilles ou bleues, ne m'en souvient pas bien.» La compétence de la Sale était notoire; il fut juge-diseur au tournoi de Saumur, en 1447.

    48. Notamment le ms. sur papier Fr. 2695, à la Bibliothèque Nationale (qui en possède trois autres). Ce manuscrit est très important à cause du soin que le peintre, un professionnel travaillant, semble-t-il, sous les yeux du roi, a mis à donner des représentations fidèles et mêmes réalistes des scènes décrites. Il ne cherche aucunement à embellir; ses hérauts et écuyers ébouriffés et vulgaires ont des faces de rustres; ses chevaliers n'ont pas des traits beaucoup plus élégants. La reine du tournoi (voir l'aquarelle fol. 68) a le nez camard: il est vrai que Jeanne de Laval, l'aimée, l'épouse, l'héroïne poétique du roi René, l'avait aussi. Le texte du Traité a été publié par le comte De Quatrebarbes, dans son édition des Œuvres du roi René, Angers, 1845, 4 vol. in-4°, t. II. Les gravures au trait ajoutées au texte ne donnent aucune idée du réalisme des originaux.

    49. Tournoi et joutes de mai 1389.

    50. «The play was so cumbrous,» dit un Anglais de la suite de la princesse Marguerite d'Angleterre, à propos du tournoi de Bruges, en 1468, où on se servit d'épées et de lances. Archœologia, t. XXXI, p. 338. Les grandes planches sur bois de Lucas Cranach le Vieux montrent excellemment la confusion des tournois à la lance en lices closes.

    51. Viollet-le-Duc prétend que le prix d'une armure de plates de cette époque était de dix mille francs de notre monnaie. L'erreur d'appréciation est considérable. La plupart des chevaliers eussent été dans l'impossibilité de s'armer. D'après des recherches dont il a bien voulu me communiquer le résultat, le vicomte d'Avenel estime qu'une armure ordinaire de ce temps, «neuve, bien complète,» devait coûter environ douze cents francs de notre monnaie.

    52. Le chevalier, selon La Sale, était coiffé d'abord d'un bassinet «très subtil et léger» à camail et sans visière. «Et quand ce bachinet est ainsi tout entour cramponné, alors ilz mettent par dessus ung grant et large heaume de tournoy qui est de fer, le plus légier que on peult, et aucuns le font de cuir boully, pour estre plus légier et plus jent, qui sont par dedens bendez de fer, en pal, à tres grandes veues, larges de troiz doiz, à barres de fer roondes de troiz en troiz doiz par-devant, qui deffendent les corps de meschief des espées, et sont par les deux leez, aux jœs, tous percez, à grans losenges ou besans, pour l'aloyne et pour le vent.» A. De La Sale, Des Anciens Tournois; Ibid., p. 211. Un casque de ce genre est au Musée d'Artillerie: G. 3 (quinzième siècle).

    53. Cette œuvre superbe a figuré au Palais des Armées de terre et de mer lors de l'Exposition de 1900. Noter, à terre, les fragments de timbres brisés.

    54. Le casque de tournoi, G. 3, au Musée d'Artillerie a gardé la broche en fer destinée à fixer l'emblème du tournoyeur. A cause de leur fragilité et de la grande destruction qui en était faite, ces emblèmes sont très rares dans les collections, et ceux qui s'y trouvent ne proviennent pas d'ordinaire de heaumes de service, mais de casques tirés de tombeaux ou exposés dans les églises, et qui avaient été fabriqués ad hoc.

    55. «Des espées que ils tiennent en leurs mains, font semblant de asseoir l'un sur l'autre et ainssy esseyent eulx et leurs chevaulx, ainssy que se ilz behourdoient.» A. De La Sale, ibid., p. 209.

    56. Même règle dans la lutte: «Il est interdit de saisir son adversaire au-dessous de la ceinture,» dit Leo de Rosmital, à propos de luttes à la cour de Bourgogne en 1466 (Bonnaffé, Voyageurs de la Renaissance, Paris, 1895, p. 29): usage qui fait loi encore, comme on sait, dans les combats de boxe anglaise, où il est défendu de frapper «below the waist».

    57. Mêmes règles dans la Sale: «Et qui ferroit de bas en hault, de travers ou d'estocq, ne frapperoit behourdeur depuis qu'il aroit son heaume hors du chief, sur son honneur de ce jour et sur la pugnicion honteuse des diseurs seroit.»

    58. Tournoi de 1468, à Bruges, à l'occasion du mariage de Charles le Téméraire. Récit d'un Anglais, témoin oculaire: «Certaine of the said partties found them agrevid and said, o my lorde, tweyne of them sett uppon me crewelly: and some one that other side, saide, iii chargid me unlawfully. The duke charged that they sholde eche man kepe his ranke till he had spokin with the Juges, and so the prince and the Juges joyned thre against thre that were agrevid, and two to two, and contynwyd the pley till they were satysfyd.» Account of the ceremonial of the marriage of the Princess Margaret, sister of King Edward IV, to Charles Duke of Burgundy. — Archœologia, t. XXXI, p. 338.

    59. Cet acharnement semble à la Sale de mauvais ton. Il blâme «d'aucuns josnes et desordonnez gentilzhommes que retraire ne s'en veullent».

    60. «And then the Duke unhelmed hyme, and with a great staffe his person chargid pece in paine of deth, and sœ with great labore he droffe the parties asounder.» Ibid. Cinquante-deux chevaliers, divisés en deux troupes de vingt-six, avaient pris part au tournoi




    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01

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