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Le plaisir de l'eau

Remy de Gourmont

Paris est devenu, ces dernières années, une plage populaire. Des familles, les après-midi, viennent s’asseoir le long des berges de la Seine, du côté de l’Hôtel de Ville, sous les grands arbres, où on devise en regardant l’eau qui s’écoule, cependant que les enfants jouent avec le sable que déchargèrent là les mariniers.

L’eau est une attraction pour l’homme; mais il faut qu’elle remue, fuyante ou bondissante, qu’elle simule par son mouvement les agitations volontaires de la vie.

Près de l’eau morte des plus vastes étangs ou des lacs encore trop petits pour donner prise au vent, la sensation est presque funèbre, même sous un ciel clair et au soleil; elle le serait tout à fait sans les jeux des insectes et des bêtes aquatiques qui semblent soulever avec effort, çà et là, un coin de ce linceul vert. L’eau vivante, au contraire, est une compagne et une amie. Elle parle, on l’écoute, on est tenté de lui répondre. Lord Byron, qui était un sensitif exaspéré, dialoguait avec la mer, et cela faisait de très beaux discours : There is a pleasure on the lonely shore… Mais ce plaisir d’errer « sur une grève solitaire » tient précisément à ceci que la solitude n’y est pas complète, que la mer est là, que l’on entend sa voix, que l’on s’abandonne à vouloir comprendre ses plaintes lourdes, que l’on sent près de soi les remuements mystérieux d’une vie obscure et vaste.

Le bruit de la mer occupe l’oreille, ses mouvements occupent les yeux, et aussi les changements de couleur de ce ciel liquide, qui a, lui aussi, ses grosses nuées d’orage et ses légers nuages d’écume.

Sur les grèves les plus dénuées d’hommes, on n’est jamais seul, et sur celles qui voient les plus grands rassemblements, c’est la mer qui est le grand personnage et le plus vivant, celui qui parle et que l’on considère avec émotion ou curiosité, même quand on ne comprend pas son langage.

La mer est un compagnon si indiscret et si entreprenant, que ceux-là même qui lui tournent le dos, ressentent la force de sa présence. Cette vie violente jette des effluves dont la radiation augmente singulièrement notre activité nerveuse. Sous l’influence de la mer, le moindre plaisir se change en volupté. Des natures fragiles n’y résistent pas : la mer les couche vaincues sur le sable.

Mais c’est quand on entre en elle que sa puissance se fait sentir tout entière. On n’y entre pas sans lutte, et on n’en sort pas sans langueur. Circumfusa super : Lucrèce songeait à la mer, pourtant douce, de son Italie quand il décrivait le geste impérieux et câlin de la mère des dieux et des hommes. Car la mer est câline et violente à la fois; elle se venge d’avoir été vaincue en donnant à ceux qui sortent de ses vagues la peur d’une nouvelle rencontre; on n’entre pas en elle sans frisson.

La caresse froide de l’eau des fleuves n’est aimée que de ceux qui n’ont pas connu la mer. Et même les plus vertes rives, avec les plus douces fleurs et les saules les plus pâles et les plus élégants glaives des roseaux, toute cette fraîcheur étoilée d’ailes et de lueurs, un amoureux de la mer la sacrifie aux dunes armées d’herbes coupantes et de ces chardons bleus qui semblent d’acier, à la tristesse des roches où rampent gluants les varechs fauves. Là où règne la mer, il faut qu’elle règne seule. Ces plages, pourtant délicieuses, où la flore terrestre vient tremper dans l’écume ses racines et ses feuilles basses, sont presque une erreur. Il faut un vide entre la terre et la mer, un désert entre les derniers arbres et les premières vagues.

Même pour ceux qui, en allant à la mer, ne songent qu’aux plaisirs factices que la civilisation y installe, la mer est un prétexte très fort et même dominant. Nuls casinos, près des plus beaux fleuves, n’attireraient les hommes comme les attire la mer. Sans doute, il y a les villes d’eaux et les séjours en montagne, mais là le prétexte est médical; ici, il est d’un ordre particulier et dont la puissance rivalise avec celle de la mer : la montagne donne une sorte d’ivresse qui a beaucoup d’amants.

La mer nous capte encore par ceci que, n’importe où on va la chercher, on trouve le bout du monde. Aller à la mer, c’est aller aussi loin que l’on puisse aller. Du côté de la terre, on peut avancer sans cesse, on n’est jamais arrivé. Du côté de la mer, on rencontre quand on y parvient la fin nécessaire du voyage. Au delà, il n’y a plus rien : en touchant à la mer, on touche à l’infini.

C’est une sensation, que n’éprouveront jamais assurément, même en fermant les yeux, les petits bourgeois du Marais qui vont à la plage sur les bords de la Seine parisienne; mais il faut leur tenir compte de ceci : qu’ils ont l’intention et le désir de l’éprouver. N’étant pas façonnés au dédain, incapables de l’orgueilleux « tout ou rien », ils accueillent bénévolement la contre-façon de leur idéal. C’est la mer qui les attire sous les espèces du fleuve gris et doux et les humbles vagues que soulève le roulis des pontons, quand accostent les bateaux-mouches, leur donnent l’illusion de la mer montante.

Après tout, s’ils n’ont pas les plaisirs de la mer, ils ont les plaisirs de l’eau. C’est un commencement.

1904

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