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    Dossier: Responsabilité

    La responsabilité des intellectuels

    Jacques Dufresne


    À quelque pensée malheur est bon? Le janvier français semble avoir réveillé les intellectuels de leur sommeil relativiste et irresponsable. «L’intellectuel en France n’avait pas besoin d’être responsable, ce n’était pas sa nature.» écrit Michel Houellebecq, dans Soumission, livre que l’on pourrait appeler le roman du destin, tant son lien avec le massacre de Charlie Hebdo est frappant. On savait depuis plusieurs semaines que ce livre devait être lancé le 7 janvier. C’est aussi le jour qu’ont choisi les terroristes pour la tuerie de Charlie.

    Une semaine plus tard, un autre écrivain français incorrect, Michel Onfray, déplorait l’irresponsabilité ambiante : «Nous vivons dans une société d’irresponsables, où n’importe qui fait n’importe quoi, sans souci des conséquences. […] Charlie Hebdo , c’était la tyrannie de l’enfant-roi : je dessine ce que je veux, comme je veux, quand je veux, avec force scatologie. Mais si votre dessin met le feu à tous les pays musulmans de la planète, si à cause de lui on brûle des chrétiens et leurs églises, faut-il continuer comme si de rien n’était ? Certains dessins et certains propos tuent. La responsabilité n’est pas un vain mot. »

    Est-il vrai que les intellectuels contemporains, en Occident tout au moins, sont irresponsables? Ce qui les opposerait radicalement aux techniciens qui, eux, sont hyper responsables.

    Un viaduc, un seul sur des milliers construits il y a plus de trente ans, s’effondre, provoquant la mort de quelques automobilistes. Scandale! On cherchera à grands frais un ou plusieurs responsables parmi les employés des firmes d’ingénieurs qui ont eu part au contrat. Un avion tombe, un seul parmi des centaines de milliers qui sont arrivés à destination depuis le dernier grand écrasement : on remue terre et mer pour retrouver la cause et les responsables. Il n’y a pas de place pour le relativisme dans l’idéal de perfection qu’on assigne aux machines et aux procédés, comme ceux de la médecine, conçus selon le modèle mécaniste. Il va de soi dans ce contexte qu’on intente une poursuite contre le médecin qui n’a pas su diagnostiquer un cancer au moment opportun. Le 27 janvier dernier, un météorologue s’est excusé pour s’être trompé de quelques kilomètres dans ses prévisions d’une violente tempête hivernale à New York. Plusieurs états du Nord-Est américain auraient au contraire dû le féliciter pour l’exactitude de ses prévisions les concernant.

    Le sentiment de responsabilité est presque aussi élevé dans le monde des affaires que dans celui de la technique. Les actionnaires d’une compagnie bien gérée constituent un véritable tribunal d’inquisition. Sauf etffet de corruption, fréquent il est vrai, l’anathème tombe vite sur le dirigeant dont les décisions ont fait chuter les profits.

    Dans tous ces cas toutefois, il faut le rappeler, la responsabilité est limitée au bon fonctionnement des machines et à l’efficacité des services. Dans cette perspective, le pilote qui fit tomber la bombe A sur Hiroshima était un homme responsable (au sens où il a rempli la mission dont il avait la responsabilité, mais totalement irresponsable en raison du précédent qu’il créait). C’est en vertu du même sens limité de responsabilité que le contrôleur des trains de la mort se conformait à l’horaire du départ! À chaque fois que nous utilisons une nouvelle technologie tout simplement parce qu’elle est disponible, sans examen préalable du mal qu’elle peut causer aux personnes et aux sociétés, nous servons de caution à des actes irresponsables.

    On s’efforce d’imiter le modèle technique dans la recherche universitaire, mais dans de nombreux domaines, les pêcheries,  l’agriculture, l’alimentation, la pharmacologie par exemple, les intérêts économiques provoquent des erreurs qui peuvent être à l’origine de milliers de morts. Les enquêtes auront beau démontrer que tel et tel chercheur a une lourde responsabilité parce qu’il était en conflit d’intérêt quand il a signé tel article déterminant, jamais ce chercheur tueur ne recevra un châtiment proportionnel à sa faute. Les corporations, anonymes, règleront le litige à l’amiable à coup de milliards si nécessaires.

    C'est un secret de polichinelle: les Japonais utilisent le prétexte de la recherche scentifique pour justifier la pousuite de leur pêche à la baleine. Lors d'une récente séance de négocation sur cette pêche, le représentant du gouvernement jajonais a fait état de 666 publications scienfitiques sur la baleine au cours d'une certaine période. On a établi par la suite que sur ces 666 études, deux seulement, portant sur 9 carcassses, avaient été révisées par des pairs. Pendant la même pédiodes les Japonais ont tiré de la mer 3 600 baleines. Pour n'être pas en reste,  la Hollande a équipé 97 chalutiers d'appareils permettant la pêche électrique. Cette technique permet de faire sauter littéralement dans le filet des poissons plats ou des conquilles enfoncés dans le sédiment. Quels sont les effets de ces chocs électriques sur le milieu de vie des proies ainsi visées? Nul ne le sait pour le moment. (Source G. Monbiot, The Guardian, 9 février 2015). Connaissez-vous des exemples de grève de la faim menées par des scientifiques pour protester contre de tels usages de la science?


    Au moins fait-on encore dans ces domaines l’hypothèse qu’il puisse y avoir des responsables, mais dès qu’on entre de plain-pied dans le domaine de l’opinion, des jugements de valeur, ladite hypothèse choque la bien pensance.

    Pour quiconque aime l’art et estime qu’il a la beauté pour fin, la déconstruction de la notion de beauté au cours des dernières décennies et sa dissociation d’avec l’art est une catastrophe culturelle. Combien de jeunes se sont détournés de l’art à cause de tas de planches appelés installations qu’on leur présentait comme des chefs d’œuvre. À ce propos, Alberto Moravia a publié en 1987 un article intitulé «La terreur esthétique» : «À bas la tradition! Ce cri résume la terreur dans le domaine artistique.» 1

    À l’époque du triomphalisme de leur doctrine, les intellectuels marxistes, pressés de questions, avaient souvent recours à cet argument imparable : «Le marxisme est un matérialisme historique c’est son succès sur le terrain, et non des considérations théoriques, qui établira la preuve de sa vérité.» Quand le verdict de l’histoire est tombé en 1989, les mêmes marxistes ont raté une occasion unique de redorer leur blason en même temps que celui de tous les intellectuels : présenter leurs excuses à la société pour avoir trompé la jeunesse pendant des décennies. Socrate avait accepté d’être condamné pour une faute, si faute il y eut vraiment, infiniment moins grave.

    Le moins qu’on puisse attendre d’un automobiliste qui provoque un accident parce qu’il est en état d’ébriété, c’est qu’il assume les conséquences de son acte! Un intellectuel ne conduit jamais sa pensée en état d’ébriété et il ne fait jamais de victimes. Le témoignage suivant que Jacques Julliard rend à deux penseurs est d’autant plus saisissant : «En un siècle, le XXe, où la masse des clercs firent assaut de lâcheté devant diverses formes de totalitarisme, Simone Weil fut avec Camus, l’une des rares à ne pas trahir et à mériter – vraiment – le beau nom d’intellectuelle.»(Source)


    Il n’empêche qu’au cours de la décennie 1930, Simone Weil fit partie de ces intellectuels légers qui, par leur pacifisme militant, contribuèrent à empêcher la France et l’Angleterre de tuer la puissance hitlérienne dans l’œuf, comme le traité de Versailles les autorisait à le faire Elle reconnut plus tard que ce fut-là à ses yeux une faute impardonnable dont elle s’efforça d’atténuer les conséquences en mettant tout en œuvre pour rejoindre les résistants de son pays après un détour par les États-Unis et un voyage à hauts risques vers Londres. On sait hélas que c’est en Angleterre qu’elle mourra d’épuisement.

    Tout se passe comme si les intellectuels n’étaient que des mineurs à qui on laisse une liberté d’autant plus grande qu’on les sait sans influence sur l’évolution des sociétés. Si incohérents toutefois que soient leurs propos dans leur ensemble, ils créent une zone tampon qui réduit les chocs entre les sociétés, et à l’intérieur de chacune d’elles. Jusqu’à ce qu’une nouvelle cohérence apparaisse.

    Dans quelle mesure ces intellectuels sont-ils responsables de leur irresponsabilité? La technique, produit de la raison, de la science, des Lumières en un mot, ne laisse aucune place au doute. Elle ressemble en cela aux religions en période de grande foi ou à leurs variantes intégristes ou fondamentalistes. Voici ce T. E. Lawrence disait des Arabes de grande foi : «Peuple rempli de certitude, méprisant le doute, cette moderne couronne d’épines des Occidentaux. Un arabe ne saurait comprendre nos difficultés métaphysiques, les questions que nous nous posons à nous-mêmes. Il ne connaît que ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, ce qu’on croit et ce qu’on ne croit pas; toutes nos hésitations, nos réserves, lui sont étrangers.» 2


    Il se trouve que la technique n’a pu se développer que dans une modernité qui a introduit la liberté dans les sociétés et le doute dans les religions. Devant la technoscience conquérante, ces dernières se sont soit fragilisées en devenant poreuses, soit effacées, soit marginalisées, accroissant ainsi la zone de doute. Les individus devenus des atomes libres n’ont pas su dans le monde des valeurs tisser des consensus qui auraient réduit la part du doute. Pas assez de toute rend fanatique. Trop de doute rend irresponsable.


    Le fondamentalisme a en commun avec la technique l’absence de doute. C’est la raison pour laquelle il se développe dans le pays le plus avancé sur le plan technique, les États-Unis. C’est pourquoi aussi dans des pays traditionnalistes comme  l’Arabie saoudite, on s’adapte à la technique sans renoncer au fondamentalisme.


    Une claire distinction entre la science et la technique s’impose ici. La science dissipe le doute, mais elle en a besoin, elle ne progresse que par lui, c’est dans la mesure où elle est séparée de la science que la technique exclut le doute. Elle est par rapport à la vraie science, qui doute par définition, l’équivalent du fondamentalisme par rapport à une religion ouverte.


    Trois voies s’ouvrent à nous :


    Une confusion accrue jusqu’au nihilisme dans la société pendant que la technique, à l’abri du doute, progresse sans finalité, sans limites et envahit la sphère des valeurs en mettant la liberté en péril.

    Une collusion entre le fondamentalisme et la technique.


    Une tradition métaphysique éclairée, cohérente et inspirante sans être oppressive. Exemple à méditer: celui d'un homme qui fut aussi responsable en tant qu'intellectuel qu'en tant que technicien.

     Un exemple à méditer:  celui de Saint-Exupéry, qui fut aussi responsable en tant qu'intellectuel qu'en tant que technicien.

     

    1-Harper's Juin 1987

    2-T. E. Lawrence, Préface à l’Arabia deserta de Doughty, pp. 10-11.

     

    Date de création : 2015-02-04 | Date de modification : 2015-02-12
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    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Extrait
    Le fondamentalisme a en commun avec la technique l’absence de doute. C’est la raison pour laquelle il se développe dans le pays le plus avancé sur le plan technique, les États-Unis. C’est pourquoi aussi dans des pays traditionnalistes comme l’Arabie saoudite, on s’adapte à la technique sans renoncer au fondamentalisme. Une claire distinction entre la science et la technique s’impose ici. La science dissipe le doute, mais elle en a besoin, elle ne progresse que par lui, c’est dans la mesure où elle est séparée de la science que la technique exclut le doute. Elle est par rapport à la vraie science, qui doute par définition, l’équivalent du fondamentalisme par rapport à une religion ouverte.
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    Jacques Dufresne
    Département d'État des États-Unis
    transparence, surveillance, politique, gouvernement, éthique

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