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    Dossier: Revue

    Féerie pour une prochaine fois - Manifeste d’une génération

    Le soviet rédactionnel

    Nineties : apnée en eaux glauques. Lycée, marché, précarité... l’avenir, notre seul avenir. Obligatoire et saumâtre, noyade aigre-douce. Prière d’avaler sans grimaces amères, et n’oubliez pas de remercier. Vaseline sur demande, la suite arrive... Notre oxygène et notre harpon ? Immédiatement. Les requins n’avaient qu’à bien se tenir...

    Ruptures

    Au commencement était la fin de l’Histoire. Le bloc soviétique venait d’éclater, le mur de Berlin de tomber et Francis Fukuyama pérorait. Les plus jeunes d’entre nous n’avaient pas dix ans et déjà on leur annonçait que tout était joué. Non seulement ils ne seraient ni aventuriers, ni explorateurs, ni chefs de guerre, mais en plus ils seraient condamnés à habiter une histoire qui s’était faite sans eux, malgré eux, peut-être même contre eux. À la télé, dans les journaux, sur les murs des villes, les nouveaux maîtres du monde s’affichaient sans vergogne. Coca Cola !... Nike !... Microsoft !... La marchandise s’autocélébrait. On promettait le paradis pour tous. Démocratie !... Profits !... Droits de l’homme !... La valeur d’échange était devenue folle... Les slogans annonçaient un empire libéral de mille ans. À ceux qui hésitaient, tardaient à s’émerveiller, on désignait le Front national, le serpent apprivoisé destiné à salir tout ce qu’il touchait : le passé, la nation, Dieu, la morale, la république...

    Aucun compromis n’était possible. Nous n’avions pas vingt ans, et déjà nous savions que nous ne composerions pas avec ce monde où croissait chaque jour la violence, la misère, l’injustice. Nous ne voulions pas de ses banques, de ses parts de marché, de ses écoles de commerce ; nous haïssions ses centres commerciaux, ses satellites de télécommunication, ses éditorialistes payés à la ligne. Nous vomissions sa bouffe à grande vitesse, sa pensée à grande vitesse, ses loisirs à grande vitesse. Nous n’avions pas vingt ans et nous étions décidés à ne jamais nous rendre, à combattre jusqu’au bout ce monde qui condamnait les hommes à n’avoir plus ni âme ni honneur.

    Nous n'avions pas vingt ans et nous étions décidés à ne jamais nous rendre, à combattre jusqu'au bout

    Nous nous sentîmes un peu seuls. Les Gardes rouges d’hier s’étaient ralliés au capital et célébraient les vertus du marché. Nos contemporains se montraient indifférents aux problèmes généraux d’idée, de civilisation et de culture. Il nous fallut, presque seuls, nous ouvrir un chemin dans la forêt forte, farouche et âpre des années quatre-vingt dix. Nous avions été privés de professeurs, gavés de gadgets technologiques, arrachés à notre histoire par des aînés qui, vingt ans auparavant, promettaient de changer la vie. Nous nous efforçâmes de réhabiliter la culture de l’âme, le goût de la conversation et l’amour des classiques. Nous sûmes rétablir les voies de communication qui avaient été coupées en lisant les penseurs, les poètes du passé : Platon, Aristote, Salluste, César, Li Po, Rabelais, Cervantès, Bodin, Pascal, Retz, La Rochefoucault, Bossuet, Balzac, Marx, Bloy, Péguy, Apollinaire, Suarès, Bernanos, Malraux, De Gaulle, Gramsci, Orwell, Jünger, Mishima, Debord, De Roux, Weil, Arendt, Vailland, Blondin. On se reportera à la collection d’Immédiatement pour voir qu’ils furent nos phares dans la nuit. Qu’étions nous ? Socialistes, anarchistes, réactionnaires ? Quelques-uns d’entre nous se proclamaient royalistes, au grand scandale des imbéciles qui ne voyaient pas que c’était d’abord un moyen de s’approprier l’Histoire qu’on nous avait confisquée. Bientôt, ces royalistes firent la jonction avec des républicains et des gaullistes révolutionnaires et on n’en parla plus. Bleus, blancs ou rouges, il était convenu que ce que nous voulions tous, c’était défendre la France, une tradition de la liberté, un goût ancien pour la dissidence et les barricades, le génie artistique et intellectuel de notre civilisation. Ravages de l’urbanisme, scandales alimentaires, désastres écologiques : la crise était trop avancée pour que nous perdions notre temps à discuter. Contre la marchandisation intégrale du monde et de la vie, il fallait frapper vite et fort.

    «Rien de plus discret (...) que la candeur, et dans la poche du complet, une petite boite d’allumettes. Les bombes, c’est quand on a tout perdu.» Nous empruntâmes au Dominique de Roux du Cinquième Empire ces quelques mots pour éclairer nos pas dans le grand bazar poussiéreux du XXe siècle. Un inventaire s’imposait : Il nous fallait reconnaître l’ennemi avant d’affûter nos sabres.

    Crises

    Voilà ce que nous vîmes : naufrage de notre jeunesse et de nos rêves, dynamitage programmé des dernières entraves à l’extension du domaine de la marchandise, casse de l’État, crise de la nation et de la république, hégémonie planétaire d’un empire américain incontesté... En tirant les ficelles du pouvoir plus de vingt ans durant, la génération soixante-huit s’était rendue complice des pires déroutes sociales et politiques qui se succédèrent jusqu’à la fin des années quatre-vingt dix. Avant tout soucieuse de sa propre jouissance, elle sacrifia sans états d’âme notre futur.

    Dès 1978, Régis Debray, dans une Modeste contribution aux commémorations de l’anniversaire de Mai 68 nous avait prévenu : l’engagement des soixante-huitards contre l’État ouvrait la voie à l’ultra libéralisme.

    Leur première victoire fut politique. De Gaulle avait permis à la France de manœuvrer et grandir sur la scène internationale. Sentant que la menace venait des empires américain et soviétique, il courut les capitales du Tiers monde, de 1965 à 1968, pour appeler à l’union des non-alignés. En l’affaiblissant, les enragés remirent en selle la droite libérale et atlantiste qui eut raison de lui un an plus tard, lors du référendum sur la participation. La suite est connue : Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac se succédèrent dans un concert de renoncements. La réintégration de la France dans l’Otan en 1995 et la ratification du traité d’Amsterdam en 1998 en furent les épisodes les plus récents.

    Le pouvoir politique fut laissé en pâture à l’ancienne bourgeoisie. La nouvelle, celle des dirigeants de soixante-huit, se rua plutôt sur la culture, les médias, la magistrature, l’entreprise, la haute fonction publique. Alors, les émeutiers du Quartier latin se métamorphosèrent et de leurs chrysalides pourpres sortirent des financiers implacables, des conseillers en communication, des patrons de combat, des curés kantiens... Et ils dressèrent autant de contre-pouvoirs qui se se substituèrent à l’Etat et au politique, seuls garants du bien commun.

    La plus grave faute de cette génération vieillissante fut d’avoir refusé de nous transmettre les clefs du meilleur de notre Histoire. Le fil était rompu et nous devions consommer sans rechigner ce que l’on daignait nous distribuer : téléphones portables, images de synthèses, CD Rom éducatifs et jeux vidéo interactifs. Nous devions aimer l’an 2000.

    Génération

    À la fin du XXe siècle dans Le Destin des générations, Louis Chauvel décrivit comment le devenir des hommes n’était pas le même pour toutes les strates démographiques. Une fracture générationnelle se creusait alors dans la société française : d’un côté, ceux qui, nés dans les années 1945-1950, avaient connu un destin collectif inespéré : plein emploi, diplômes non dévalorisés, salaires croissants... De l’autre, les strates nées ces trente dernières années, les nôtres, qui n’avaient connu que la crise et qui s’étaient enfoncées dans un apartheid social : la distribution des revenus continuait à se concentrer sur nos aînés alors que les emplois précaires se multipliaient pour des jeunes diplômés toujours plus nombreux, lorsqu’ils ne se retrouvaient pas au chômage ou réduits à la mendicité. Emploi, logement, santé, les jeunes perdaient sur tous les tableaux depuis vingt ans. Le paradis de la consommation et des loisirs qu’on nous avait promis s’avérait aussi avarié que virtuel.

    Nous étions Thésée et il fallait trouver notre fil d'Ariane pour échapper au temps cryogénisé du labyrinthe

    «Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres». Cette phrase d’Alexis de Tocqueville illustrait bien notre situation et les enjeux contemporains. Nous étions Thésée et il fallait trouver notre fil d’Ariane pour échapper au temps cryogénisé du labyrinthe. L’enjeu était de taille : il s’agissait de notre existence au monde dans l’espace et le temps. Car le temps cesse d’exister pour ceux qui errent sans but indéfiniment. Ce n’est qu’en renouant avec le fil rompu de la tradition que nous sortirions du dédale du présent perpétuel.

    La tradition : ce fil fragile et essentiel qui nous relie au passé et permet au futur d’exister. «Sans tradition — qui choisit et nomme, qui transmet et conserve, qui indique où les trésors se trouvent et quelle est leur valeur — il semble qu’aucune autorité dans le temps ne soit assignée et qu’il n’y ait, par conséquent, humainement parlant, ni passé ni futur, mais seulement le devenir éternel du monde et en lui le cycle biologique des êtres vivants.» — Hannah Arendt.

    Revisiter notre tradition, la sortir du ghetto poussiéreux des traditionalistes. Redécouvrir et ressaisir avec des yeux neufs son sens profond : voilà quel était le parti pris d’Immédiatement. Voilà pourquoi il n’était pas futile, absurde ou contradictoire de relire tout ensemble les stratèges de l’antiquité chinoise et Jacques-Bénigne Bossuet, André Suarès et l’École de Francfort, Jules Michelet et Jacques Bainville. Peu importait si les directions ou les époques semblaient se contredire ou se superposaient dans une anarchie apparente. L’important était le fil qui les reliaient et que nous déroulions derrière nous à mesure que nous avancions.

    Pourquoi la tradition ? Car elle seule pouvait refonder le politique, dès lors que l’on avait compris que la crise du politique était avant tout une crise de l’autorité. Autorité : ne pas confondre avec coercition. Car ce qui distingue l’autorité de la violence ou du pouvoir c’est cette échelle de valeur commune aux gouvernants et aux gouvernés, qui ne peut exister qu’au-delà du corps politique, et qui rend inutile l’usage de la violence. Cet au-delà est la tradition, sans cesse reprise, d’où l’autorité tire sa légitimité. Pour les Romains, autorité signifiait augmenter. C’est la transmission d’une tradition qui augmente notre potentiel et nous permet d’envisager le futur. Il n’y a d’originalité que par rapport aux origines et de modernité que par rapport à la tradition.

    La première expérience politique qui introduisit l’autorité, et cela n’est pas sans intérêt, est celle de la civilisation romaine. En s’appuyant sur la fondation de la cité de Rome, qui créa un corps politique, et sur la tradition grecque, elle rayonna dix siècles sur le bassin méditerranéen en prolongeant l’espace politique dans le temps historique. Les Romains ne purent faire l’expérience de la tradition qu’en l’enracinant dans une période antérieure, celle de la civilisation grecque. Mais cette tradition était une proximité vivante avec un passé continué. De la même façon, L’Église s’imposa comme puissance temporelle à la chute de Rome car elle reprit le flambeau d’une tradition préexistante. Le sacrifice du Christ fut la pierre angulaire d’une nouvelle fondation qui rayonna à son tour.

    Paradoxalement, les États-Unis, société sans passé ni histoire, sont aujourd’hui plus proches que nous de cette tradition romaine en ce qu’ils ont connu l’expérience d’une fondation qui recréa un corps politique : leur constitution fut léguée en 1787 par les «pères fondateurs». Cette origine, plus que les rapports de force économiques, peut expliquer leur puissance actuelle face aux nations européenne qui ont rompu, avec la sécularisation, le fil de la tradition romaine et chrétienne. Comme la Rome antique, les États-Unis sont un empire. Le premier s’étendit progressivement au pourtour de la Méditerranée, par la guerre et le commerce. Le second étend aujourd’hui son imperium à l’ensemble de la planète. Ses armes : son paradigme culturel consumériste et sa diplomatie fondée sur une supériorité militaire avec le reste du monde comparable à l’écart qui existait entre les conquistadores et les peuples d’Amérique au XVIe siècle. Comme au temps de l’Empire romain, cette domination s’enracine dans un espace géographique : la ville de Rome était la clef de voûte de la République puis de l’Empire car elle enracinait la tradition dans un espace géographique à travers le mythe de sa fondation par Romulus et Remus. La référence constante à la ville éternelle, qui permettait un patriotisme italique que les Grecs ignoraient, fut la raison de l’unité de l’empire. Les États-Unis possèdent cet espace géographique symbolique, mais sans l’enracinement dans le passé. La tradition américaine s’appuie sur une fondation constitutionnelle récente qui est le solide moyeu autour duquel tourne son corps politique. Voilà pourquoi l’Amérique pousse au paroxysme la valorisation de l’horizontalité et de la superficialité et écrase sous les bombes ceux qui s’opposent à sa conception spatiale du monde. Là où les Romains s’inclinaient devant la supériorité philosophique de la civilisation grecque au point de l’adopter comme tradition, les États-Unis font table rase de la diversité des peuples en diffusant une world culture consumériste.

    Avoir dans ses poches Les Luttes de classe en France et L'Abrégé de l'Histoire de Port-Royal

    Dernière analogie paradoxale : notre époque juxtapose celle d’un empire cherchant à dominer avec une situation semblable à celle de l’Occident du Ve siècle, marquée par un reflux du politique. Là où les barbares s’engouffraient dans les brèches de l’Empire, les consortiums supranationaux déferlent et se partagent un monde dont la géographie ne cesse de s’émietter — le nombre d’États à doublé depuis la création de l’ONU en 1946 et il pourrait doubler encore le siècle prochain. Des zones de sanctuaire se constituent, morcelant l’espace entre riches et pauvres et les gouvernants abdiquent en refusant de protéger des peuples qui s’enfoncent dans la précarité et l’incertitude. Comme le fait remarquer Philippe Cohen dans son dernier essai (Protéger ou disparaître, les élites face à la montée des insécurités, Gallimard), nous sommes revenus aux temps du haut Moyen-Âge carolingien. Et c’est précisément contre les féodalités et l’insécurité que les Etats-nations se constituèrent, sur le socle d’un contrat social fondé sur la sécurité des personnes et des biens.

    N’ayons pas peur des comparaison car l’époque nous les impose. Il nous faut refonder la tradition et la porter avec un regard neuf. Sur quelles fondations ? Sur une certaine idée de la France dont nous refusons de démêler l’écheveau. Redécouvrir l’histoire de la Commune à côté de l’épopée de la France libre, celle des charges héroïques d’Azincourt et de Rocroy avec les révolutions. Avoir dans ses poches Les Luttes de classe en France et L’Abrégé de l’histoire de Port Royal. Et toujours à l’esprit ces mots de Marc Bloch : «Deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’Histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération».

    D’où De Gaulle tira-t-il son autorité en 1958 ? D’une expérience fondatrice antérieure, celle de l’appel du 18 juin et de la France libre dont l’essence était mystique plus que politique. Car la France libre puisa sa légitimité dans une tradition d’unité et de rébellions dont notre histoire fourmille. En 1214, à Bouvine, c’est l’unité du peuple et de la chevalerie réalisée par le roi Philippe Auguste qui brisa les armées coalisées autour d’Othon IV de Brunswick. Le 20 avril 1792, le parti du roi s’allia aux Jacobins pour déclarer la guerre aux princes allemands. Louis XVI espérait refonder l’unité nationale grâce à cette campagne. En 1943, Jean Moulin réalisa l’unité d’une résistance où se battaient, souvent côte à côte, des patriotes communistes, des démocrates-chrétien et des royalistes. Et les exemples abondent qui tissent l’Histoire de France.

    C’est par les canaux de cette tradition, continuée dix siècles durant par les Capétiens, que le principe d’autorité put s’incarner le temps d’une parenthèse avec De Gaulle. Lié à sa personne plus qu’à un principe — et ce fut là la supériorité de l’institution royale qui distinguait le corps politique du roi de son corps physique — c’est avec lui qu’il disparut, au tournant des années 1968-1974. Et les institutions de la Ve République, rongées par les oligarchies partisanes et la pratique des réseaux, mises en pièce par les traités de Maëstricht et d’Amsterdam, ne survécurent pas à leur fondateur.

    Lire, croire, écouter, c’est s’approprier et construire notre héritage, car celui-ci, comme l’écrivit René Char, n’est précédé d’aucun testament. Certains nous reprochent l’immédiateté dont nous avons fait notre étendard. Ils ne comprennent pas qu’elle n’est que la fraîcheur inattendue avec laquelle le passé s’ouvre à nous qui eûmes vingt ans sous Mitterrand ou sous Chirac, ce passé qui «nous dit des choses pour lesquelles personne n’a d’oreilles» — Hannah Arendt. Rien de plus révolutionnaire dans notre époque qu’un tel programme d’action : redonner du sens au temps, de la profondeur à une époque figée dans l’espace et sa fragmentation indéfinie en réseaux de communication juxtaposés ou en flux financiers instantanés. Inventer l’utopie immédiate et donner au futur une chance d’exister, car ce qui a été pensé un jour éternellement demeure. Rendre ses lettres de noblesse au politique en rappelant qu’il n’est rien sans la notion d’autorité fondée sur la légitimité d’une tradition continuée. Et que sans l’autorité, la souveraineté nationale disparaît, et avec elle la souveraineté populaire et le bien commun. Seule la nation, lieu d’action du politique par excellence, offre un levier de résistance sociale aux ravages du capitalisme qui livre la planète au pouvoir des consortiums. Voilà, pour nous, tout l’enjeu de la tradition, sans laquelle toute expérience révolutionnaire est vouée à l’échec.

    Stratégie

    «Ralliez-vous à l’histoire de France !» De cette exclamation lancée par Georges Bernanos pendant la Seconde guerre mondiale, alors que de sinistres prophètes avaient annoncé la mort de la nation et l’avènement d’une Europe nouvelle, nous faisons volontiers un mot de ralliement. «Ralliez-vous à l’histoire de France» et non pas «Ralliez-vous à la France». Notre nation n’a rien d’un dépôt dont il nous appartiendrait de préserver l’intégrité biologique. C’est une construction politique, le fruit d’une volonté, un vouloir vivre ensemble sans cesse contesté et sans cesse redéfini. Notre vocation n’est pas de la défendre mais de l’inventer chaque jour.

    Réinventer la France en écrivant son Histoire, ses gloires, ses doutes, ses passions : cela fera sourire les amateurs de chiffres d’affaire, de taux comparatifs, de bilans consolidés. Réinventer la France en sillonnant ses chemins, en regardant ses paysages, en buvant l’eau de ses fontaines: hâtons-nous, le jour viendra très vite où ce ne sera plus possible. Les départementales auront été remplacées par des autoroutes, les paysages auront été bétonnés et l’eau du robinet, pleine de dioxine et de nitrates, aura l’odeur de la mort.

    Notre encre fut noire comme un jour de douleur, comme l'oeil d'un pirate, comme la bile des mélancoliques

    Que les imbéciles ne nous reprochent pas la noirceur de nos visions. Nous sommes nés à une époque ou le noir était la seule couleur laissée aux hommes libres. Nous avons connu un temps où les meilleurs esprits passaient les uns après les autres à l’ennemi, traçant à l’encre invisible leur acquiescement à la tyrannie. Mauvais sujets du fond de la classe, nous fûmes obligés de racler l’encre noire au fond de nos encriers pour marquer notre refus d’approuver.

    C’est avec cette encre, l’encre de l’insoumission, de la révolte et de la liberté, que furent rédigés les numéros d’Immédiatement. Question de style. Davantage que ce que nous écrivions, davantage que la manière dont nous l’écrivions, l’important était l’encre que nous utilisions — et peut-être même la plume que nous avions choisie à l’heure du world wide web et des claviers azerty. Nous n’avons pas cédé : notre encre fut toujours noire, comme un jour de douleur, comme l’œil d’un pirate, comme la bile des mélancoliques. Une plume et un encrier : l’image, un peu désuète, fera sourire ceux qui sont entrés dans le troisième millénaire, sous le sourire d’acier de Bill Gates. Elle fleure bon la IIIe République et les hussards aussi noirs que les soutanes des abbés qu’ils étaient censés combattre mais qui, au fond, participaient de la même civilisation qu’eux. Qu’importe ! Nous nous moquons de la IIIe République aussi bien que des Trente Glorieuses ou du Second Empire. Lorsque nous sommes nés, il n’en restait déjà plus rien. Et puisqu’il s’agit aujourd’hui de reconstruire une civilisation, qu’on veuille bien nous croire, nous trouverons nos modèles plus haut et plus loin, dans l’Athènes de Périclès, la Rome d’Auguste, la Florence de Laurent le Magnifique, le Londres d’Elizabeth, le Paris de Louis XIV. Un nouveau Grand siècle ? Il n’y a que les rêves pour calmer la vie.
     

    Date de création : 2014-09-24 | Date de modification : 2014-09-24

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