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Dieu n'est pas un objet, il n'est pas la chose éclairée, il est la lumière qui la transfigure. Voilà ce que nous donne à entendre le tableau de Jean Hugo reproduit en page couverture. Jean Hugo, ami et contemporain de Picasso, Jean Hugo, peintre de génie qui ne s'est pas soucié de faire sa propre publicité, était l'arrière-petit-fils de Victor Hugo. Il était aussi l'ami intime de Gustave Thibon et son voisin à tous égards. Le peintre vivait à quelques dizaines de kilomètres du philosophe, dans un paysage méridional semblable, il avait la même foi que lui, la même vénération pour l'ancêtre commun. On pourrait dire que Gustave Thibon est lui aussi un arrière-petit-fils de Victor Hugo, tant est grande, intime et vivante la connaissance qu'il a de son oeuvre.
Le tableau de Jean Hugo, et tous ses prolongements dans l'âme, l'imagination et l'entendement, résume bien l'esprit dans lequel nous avons entrepris de faire ce numéro de L'Agora sur Dieu, sur "l'éternel principe qui souffre et ne souffre pas d'être appelé Zeus." (Héraclite) Hegel aura contribué à placer au cœur de la pensée moderne l'idée que Dieu n'est pas un objet: "La montagne et l'œil qui la voit sont l'objet et le sujet, mais entre l'homme et Dieu, entre l'esprit et l'esprit, il n'y a pas cette faille de l'objectivité". …"C'est seulement par l'amour qu'on peut briser la puissance de l'être objectif."
Peut-être Hegel n'a-t-il pas été étranger à la forme finale que devait prendre ce numéro. Tout en contemplant des tableaux de Jean Hugo, que j'associais à ce projet, je préparais une préface pour un livre original et profond sur Hegel, livre qui paraîtra bientôt chez Fides sous le titre de Hegel ou la raison intégrale. Je serai toujours reconnaissant à l'égard de l'auteur de ce livre, Jean-Luc Gouin, de m'avoir donné de solides raisons de penser que l'amour est le fin mot de l'énigme hégélienne.
Hegel était-il un mystique? Le dernier chapitre du livre de Jean-Luc Gouin, intitulé Aimer, penser, mourir, ne nous interdit pas de le penser. Mais un mystique qui demeure philosophe à la manière de Hegel se méfie toujours de ce qui le transporte au-delà du monde. Un tel philosophe s'extasie devant "le fugace et le bel aujourd'hui". (Mallarmé) À force de découvrir ce que les choses et les êtres ne sont pas, il est devant elles, devant eux, pur désir désarmé. "Penser, nous dit Jean-Luc Gouin, c'est se perdre dans le travail immense de l'intelligibilité du réel, c'est désirer affronter l'univers entier de son frêle esprit - c'est le risque non calculé de se briser contre l'être". Les mystiques courent le risque non calculé d'être brisé par l'être.
Notre intention ici n'est pas d'infléchir Hegel du côté des vues qui dominent dans ce numéro, mais de mettre en relief, en évoquant un aspect de son oeuvre, l'une de nos pensées directrices: Si Dieu est lumière et amour et non objet, il faut se réjouir, sans renoncer à les hiérarchiser, des diverses couleurs qu'il confère aux objets, selon le temps et le lieu.
"Penser ce que l'on voit, et non voir ce que l'on pense", dira Bergson. Et Simone Weil: "L'objet de la recherche ne doit pas être le surnaturel, mais le monde. Le surnaturel est la lumière: si on en fait un objet, on l'abaisse". Ce monde à qui la relativité, l'interdépendance du temps et de l'espace, n'a pas enlevé sa beauté, cette beauté qu'on peut aimer parce qu'elle est l'objet imprégné de lumière.
Tout puissants étrangers, inévitables astres
Qui daignez faire luire au lointain temporel
Je ne sais quoi de pur et de surnaturel...
(Valéry, La Jeune Parque)
Les modernes ont reproché à la chrétienté d'avoir sacrifié le monde à Dieu, tort qu'ils ont voulu redresser en sacrifiant Dieu au monde. On passa ainsi de Dieu sans le monde, au monde sans Dieu. Avec Paul Valéry, nous appelons de nos voeux un Dieu fait monde:
Soleil, soleil!...Faute éclatante!
Toi qui masques la mort, Soleil [...]
Tu gardes les coeurs de connaître
Que l'univers n'est qu'un défaut
Dans la pureté du Non-être [...]
Dieu lui-même a rompu l'obstacle
De sa parfaite éternité;
Il se fit celui qui dissipe
En conséquences, son Principe,
En étoiles, son Unité.
(Valéry, Ébauche d'un serpent)
Et voici l'homme devant ce mystère:
Que seriez-vous si vous n'étiez mystère[...]
Si les dieux n'eussent mis, comme un puissant ressort,
Au plus intime de vos têtes,
Le grand don de ne rien comprendre à votre sort[...]
Allez, que tout fût clair, tout vous semblerait vain!
Votre ennui peuplerait un univers sans ombre
D'une impassible vie aux âmes sans levain.
(Valéry, Le philosophe et la Jeune Parque)
Quand de telles choses ont été écrites, n'est-il pas dérisoire de vouloir substituer sa propre vision du monde à celle de tant de génies? Voilà pourquoi, imitant le Marc-Aurèle, le divin Marc, nous avons voulu dans ce numéro dire notre reconnaissance à nos maîtres, faire appel à des amis, pour parler de Dieu en amis de Dieu, à défaut d'être des savants de Dieu.
Une seconde avant d'aller sous presse on porte à mon attention cette pensée de Pic de la Mirandole, dont More avait traduit la biographie: "Mon pauvre Angelo, que nous sommes fous! Dans notre condition mortelle, nous sommes plus capables d'aimer Dieu que de l'exprimer ou de le connaître. En aimant nous peinons moins, nous profitons plus, et nous honorons Dieu davantage. Malgré cela, nous préférons le chercher toujours par la spéculation sans jamais le trouver, au lieu de le posséder par l'amour, alors que le trouver serait vain sans l'amour."
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